VII. — l.*écliellc humaine
La route d'Obernburg au château de Bluthaupt, d'ordinaire déserte et silencieuse, présentait ce soir-là un aspect de vie.
On y voyait bon nombre de voitures, depuis la calèche parisienne jus(|u'au véhicule antique et sans nom du pauvre hobereau allemand. Quelques dignes bout geois d'Obernburg, solennellement montés sur des chevaux de labour, teiiaient en croupe leurs compagnes.
Des couples gras et lourds, se dandinant à l'an>ble.
LES BATARDS Dli BLUTHAUPT. 135
ne donnaient auciuîe idée de la ballade de Biirger.
Çà et là des groupes de paysans se hâtaient.
Et tout ce monde suivait la même direction, voilures, chevaux et piétons, se rendaient au vieux schloss de Bluihaupt.
Depuis quinze jours environ, le pays était en fièvre. La modeste cité d'Oheruburg, où naguère encore le passage d'un voyageur faisait presque événement, regorgeait maintenant d'élrangers et ne pouvait suffire à ses hôtes. Il en était de même de tous les bourgs ou petites villes avoisinant le manoir des anciens comtes.
Comme nous l'avons dit, la grande fête de Geidberg avait ûeiw sortes d'invités : ceux de piemière classe éiaient logés au château; les autres cherchaient asile où ils pouvaient, et c'était vraiment pour le pays une excellente aubaine, une si bonne aubaine, que les bourgeois d'Esselbach s'ingéniaient depuis iiuit jours à inveiiier une source d'eau minérale ou ferrugineuse qui put ranener chaque année les bourses aimables de ces visiteurs.
Ceci n'était point une idée impraticable. Quiconque possède un puits bourbeux peut affirmer que ce puits, souverain pour les rhumatismes, guérit radicalement les maux d'estomac.
Une table de roulette, un salon de conversation et des annonces dans les journaux de France, voilà ce dont on ne peut se passer.
Tant il est vrai que la fameuse recette de la cuisinière bourgeoise : i< pour faire un civet, prenez un lièvre, » n'est pas si liaïve qu'on veut bien le dire.
Toutes ces bonnes gens, cheininant sur la route de Bluthaupi, causaient. Dans les voitures, sur les chevaux et parmi les piétons, le sujet d'entretien était le même.
On n'entendait qu'un nom : Geldberg! Geldberg! on ne causait que d'une chose : le grand feu d'artifice
qui devait être lir^, ce soir raêiiie, sous les iniuMilles du rliâteaii.
Ce ne pouvait être rien d'ordinaire. Jusqu'ici la maison s't^iait exécutée royalement, et l'on avait lieu d'espérer un ma;j;nifique spectacle.
Nos trois cavaliers, partis d'Obernbur": à la brune, galopaient inlrépidemont, La roule était large aux environs de la ville; ils passaient sans crier gare; le galop rapide de leurs chevaux s'étouffait sur l'herbe du chemin.
Au bruit prochain de leur course, on se retournait, quelque chose glissait comme un trait dans les ténèbres; puis, rien.
La nuit était sans lune, coiime celle de la veille; ceux qui avaient de très-bons yeux disiinguaient bien trois cav.iliers lancés à pleine course, mais nul ne pouviiit voir la couleur de leurs manteaux, dont les plis sombres llottaieni au vent.
A une lieue de la ville, les trois cavaliers s'étaient arrêtés briis^ueinent devant un groupe de villageois à pied, et l'un d'eux avait demandé :
— A quelle heure se tire le leu d'artifice? — En voilà un (|ui parle comme il faut l'al'emand, au moins! se dit-on à l'entoui-. — Le feu d'ariilice, gracieux monsieur, répondu un paysin, doit être bien près de brù'er... On dit que ça se verra de loin, et nous allons toujours; mais nous n'espérons guère être arrivés à temps au bas de la montagne; vous, par exemple, avec vos bons chevaux...
Les trois chevaux bondissaient, blessés à la fois par l'éperon, et un merci! arrivait de loin à l'oreille du villageois, avatit qu'il eût fiai sa phrase.
Nous n'avons pas besoin de dire que les cavaliers étaient nos trois voyageurs de la chaise de poste aux stores baissés.
De Paris à la frontière, ils avaient trouvé des relais tout préparés; mais une fois en Allemagne, la vi-
LES BATARDS DE BLUTH M'PT. 137
tessede leur course avait dûse ralentir. Ils craignaient la police, sans doute; car plus d'une fois ils avaient quitté la grande route pour prendre des chemins de traverse.
Ils étaient en retard d'une heure sur leur propre calcid; une heure, ce pouvait être la perte de leur espoir le plus cher, la victoire de l'usurpation criminelle et lâche sur le droit, la mort d'un homme!
Ils alaient. penchés en avant, corn ne des jockeys dans l'arène; leurs éperons humides mordaient le flanc de leurs chevaux.
Ils allaient, debout sur les étriers, lœil fixé au loin vers l'Occident, où devait paraître la première lueur du feu d'artifice.
Comme ils arrivaient au br.s de la montagne , à l'endroit où nous avons vu jadis Jacques Regnault, le madgyar Yanos et le préleur Alosès quitter la route pour prendre la traverse de Bluihaupt, un trait de feu jadlil vers le couchant et jeta sur le ciel noir une gerbe d'étoiles.
Le cœur des trois frères cessa de battre.
Mais avant que la faible détonation de la fusée eût envoyé jusqu'à eux son écho lointain, Otto avait enfoncé l'éperon dans le ventre fumant de son cheval.
— En avant! s'écria-t-il d'une voix changée par l'angoisse; en avant! pour le sauver ou pour le venger!
Les chevaux, haletants, précipitèrent leur course furieuse; ils traversèrent, ventre à terre, la vaste lande, et laissèrent à droite la grande avenue de mélèzes, au centre de laquelle s'ouvrait le précipice de la Hœlle.
Ils dépassèrent en un clin d'œil le champ où se couchaient les ruines blanches de l'ancien village de Bluthaupt; aucune lueur ne se monti ait plus dans la direction du château; cette fusée isolée n'était qu'un signal sans doute.
138 SIXIÈME PARTIl!;.
Quelques minutes encore, et ils mettaient pied à terre, tandis que leurs montures se couchaient pantelantes sur le gazon.
Ils étaient derrière le cliâleau, sur cette plate-forme dépourvue d'arbres, située à l'opposite de la porte principale.
Devant eux, Blutliaupt dressait sa masse sombre, dont les mille écliancrures apparaissaient à peine dans la nuit.
Aux fenêtres, on voyait çà et là briller quelques lumières, par-dessus les fortifications qui s'abaissaient à cette place.
La pelouse semblait déserte. Au delà du fossé laige et profond, les trois frères voyaient comme une lueur faible qui se mouvait avec lenteur et en divers sens.
Quoiqu'on ne pût rien distinguer par cette nuit profonde, il éiaii facile de calculer que cette lumière devait se trouver en dessous des murailles et sur les rocs taillés à pic qui formaient la base des fortifications.
Les trois frères n'avaient point ce qu'il fallait de loisir pour disserter sur; celte lueur et deviner par quel moyen elle se trouvait ainsi suspendue au-dessus du précipice.
Trois coups venaient de sonner à la cloche enrouée du bellici : c'était huit heures moins le quart.
Maintenant que le bruit de leur propre marche n'emplissait plus leurs oreilles, nos trois voyageurs entendaient un bruit confus sortir des taillis voisins : c'étaient des murmures vagues qui allaient s'étouûant parfois et parfois s'enllant tout à coup.
De temps en temps, un éclat de rire s'élevait; de temps en temps, un petit cri de femme.
Si les trois fières avaient eu l'esprit assez libre pour explorer la route parcourue, la source de ces bruiis leur lùt été d'avance expliquée.
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Ils étalent comme au milieu d'une salle de spectacle immense; le théâtre invisible se dressait devant eux, et, sans le savoir, ils venaient de traverser la foule disséminée des spectateurs.
Depuis l'ancien village de Bhuhaupt jusqu'à la pelouse il y avait du monde; il y en avait dans les grands bois de pins, sous les arbres alignés de l'avenue et dans les taillis qui avoisinaient le chiiteau.
Beaucoup, parmi ces speclaietirs impatenls, avaient été témoins du passage rapide des trois frères; mais quand on attend, l'esprit rapporte tout à l'objet attendu. Chacun pensa que ces mystérieux courriers apportaient de la ville à franc éïrier quelque pièce oubliée du feu d'artifice.
Cela fit diversion et l'on en avait grand besoin, car la soirée était glaciale et plus d'une charmante dame grelottait au bras de son cavalier.
Les trois frères, cependant, n'avaient pas lue leurs chevaux pour rester oisifs au bord d'un fossé.
Ils supposaient que F'anz éiait à Pinlérieur du château; ce qu'ils voulaient, c'était arriver jusqu'à Franz.
La Douve, du cô!é de la plate-forme, cachait sa berge escarpée sous une épaisse chevelure de broussailles. Des ronces centenaires et mille plantes sauvages, nourries par l'humidiié, jetaient en tous sens leurs pousses vigoureuses et suspendaient co:urne une rude toison au-dessus de l'eau endormie.
Les trois frères s'étaient agenouillés h quelques pas l'un de l'autre, le long de celle impénétrable bordure. Leurs mains tâtaient le sol et sondaient les broussailles.
— Il y a vingt ans que nous avons fait ce chemin pour la dernière fois, dit Goëtz; le temps a bien pu boucher notre sentier. — C'est à peine si la main passe à travers ce fouillis! répondit Albert. Trouvezvous quelque chose, Otto? — Je cherche... Si l'oa a\aii au moins quelque petit rayon de lune!...
Ils poiirsuivireiu silencieusement leur besogne durant une minute.
Puis Oiio se redressa.
— Prenons notre élan et sautons, dit-il, morts ou vivants, nous arriverons bien au fond du fossé.
Albert se releva à son tour, et il fit quekjues pas en arrière, comme s'il eût voulu tenter le saut le premier.
— Attendez! dit Goëtz, voici un trou assez large pour laisser passer une belette.
Albert et Otto se rapprochèrent de lui.
— C'est le sentier, dirent-iis eu même temps; les ronces ont grandi... maison jetant nos manteaux d'avance, par-dessus le bord, nous passerons.
Otto s'avança vers le irou, Goëiz le retint et passa devant lui.
— Vous êtes la tête, vous, frère Otto, dit-il; laissez faire un peu les bras!
Il s'accrocba des deux moins au gazon de la perouse, et se plongea dans le trou, à reculons. On entendit le gi inceinent de ses babils, déchirés par les broussailles; ses mains lâchèrent prise, il d sparut.
La bordure de broussailles présentait mainleuaiit un trou qni avait à peu piès le diamètre du corps d'un boninie.
Otto et Albert avancèrent à la fois la tète à l'orifice du Irou.
Ils entendirent la voix de Goëiz qui grommelait en bas du fossé :
— Du diable s'il me reste le quart de îna peau! allons, venez, vous autres!... je suis le plus gros et vous glisserez là dedans tout à votre aise.
Albert, imitant Texeiuple donné, entra dans le trou à reculons et di-parut à son tour.
Puis enfin Otto.
Goëtz lavait ses mains sanglantes dans l'eau froide de la Douve.
LES BATAKDS DE BLUTHA.UPT. 1/il
— Vous n'êtes pas blessé? demanda Otlo. — Chui! fit Goëlz en monlrant du doigt la lumière qui était liiaintennnt juste au-dessus de leurs têtes, et qui semblait se balancer dans le vide; on cause là-haul... Et Ton travaille!
Les yeux d'Albert et d'Otto se relevèrent; durant quatre ou cinq secondes, leurs regards essayèrent de percer lobscnriié.
A force de lâter, ils aperçurent enfin, autour de la lumière, trois ombres qui s'agitaient, suspendues sous les murailles par une attache mystérieuse.
D'en bas, il était impossible de reconnaître à quel genre de besogne se livraient ces fîiystérieux ouvriers; on entendait parfois (o:iirae le grincement d'une vis ou d'un essieu, et parfois dos mois sans suite tombaient jusque dans les profondeurs de la Douve. C'étaient des mots français mêlés avec un jargon inconnu.
— Un coup de main, Blaireau ! disait une voix gaillarde et de bonne liunu ir. Accroche-toi à cette pierre qui avance, et tire un peu à droite.
La réponse de Blaireau se perdit au passage, mais on entendit crier l'invisible essieu.
Les trois frères écoutaient et retenaient leur souffle.
—Oh! hé, papa Johann! reprenait la première voix, appuyez sur la corde, sans vous commatidei , ou ça portera trop bas.— Dieu de Dieu, grommela une autre voix plus enrouée, c'est tannant le métier de canonnier à vol d'oiseau!...
Otto était entre Albert et Goëtz, qui sentirent à ce moment leurs bras serrés d'une convulsive étreinte.
— Entendez-vous? murmura Otto. - Oui, répondit Goëlz; mais je ne comprends pas... —Ni moi, dit Albert. — Il ne s'agit plus de suivre notre route accoutumée, reprit Otto , nous n'avons plus que quelques minutes, et qui suit si nous arriverions à temps!... Le danger est là !
i'il SIXIÈME PAUTIE.
Sa main , élenflii, montrait les trois hommes dont les sillioueUes confuses apparaissaient autour de la lanterne.
— Nous ne sommes pas des oiseaux , murmura Gnëlz. -- J'ni monté à l'assaut bien souvent, ajouta I homme à bonnes fortunes, m:iis j'avais une échelle do soie... quelque chose pour appuyer mes pieds!... — Nous avons nos poignards, dit Otto qui roula son manteau sur sa tête et se jeta le premier dans l'eau glaciale de la Douve.
En quatres brasses il fut sur l'autre bord ; ses frères le suivaient.
Saisis de froid et grelottant, sous les lambeaux trempés de leurs vêtemenis, ils commencèrent à gravir la rampe opposée.
Ils gardaient maintenant le silence, car ils approchaient des mystérieux ouvriers.
La route était abrupte et le terrain glissant ; ils avançaient avec peine, étouffant le bruit de leurs efforts.
— Ça doit être, Bonnet-Vert! dit au-dessus de leurs tètes fa voix enrouée de Pitois. —Du temps que j'étais artilleur pour de bon, répliqua Halou, je passais pour un fameux pointeur... et si nous n'avions déserté, je serais peut-ètie bien capitaine à l'heure qu'il est... Quant à celte vieille affaire-là, j'en réponds... c'est visé comme au polygone f et le petit va être taillé en trois mille moiceaux.
Les bâtards de Blmhanpt n'étaient pas maintenant à plus d'une trentaine de pieds des travailleurs, dont ils pouvaient distinguer tous les mouvements.
Ils s'arrêtèrent le cœur serré, la respiration coupée.
Immédiatement au-dessous de la lanterne qui était suspendue à une corde, ils apercevaient une sorte de moi tier fixé solidement à une saillie du roc.
Les trois ouvriers étaient attachés par le milieu du corps et se soutenaient chacun à l'aide d'un câblu
TES BATARDS DE BLUTHAUPT. 1/1*5
amarré au sommet des murailles. I!s étaient là en un lieu où nul pied humain n'aurait pu descendre sans secours.
La lanterne jetait ses lueurs faibles dans un rayon de deux toises et montrait le roc grisâtre coupé à pic. Au delà, tout était nuit profonde.
— Comprenez-vous à présent? dit Otto d'une voix contenue.
Goëiz et Albert mesuraient de l'œil la distance qui les séparait encore des travailleurs; ils étaient comme altérés; ils ne répondirent point.
— La lettre de Gotilieb!... reprit Otto; Franz est chargé de tenir la mèche, et il est à son poste déjà, peut-être!... En tout cas, on connaît l'endroit précis Oli il s'arrêtera pour mettre le feu... et c'est sur cet endroit que la pièce est braquée. — Voyons vivement, papa Johann! reprit en ce moment Màloii, qui sembla vouloir compléter l'explication; donnez-moi le boudin que je l'attache comme il faut... le petit monsieur vase tremper lui-même sa. lernièie soupe... casera drôle!
Otto et ses frères recommençaient à gravir; pendant une quinzaine de pieds encore, ils purent avancer en s'aidant de leurs poignards plantés dans les fentes du roc.
Mais ai rivés à un certain endroit, où se ménageait une étroite plaie- forme qui permettait de se tenir debout, impossible de faire un pas de plus!
C'était à cet endroit-là même que les trois frères avaient disparu comme par magie la nuit de la Toussaint, en l'année IS2/+, alors qu'ils arrivaient de Heidelberg, trop tard, hélas! au secours de leur sœur Margarèihe...
Otto se dressa sur la pointe des pieds et làia le roc qui surplombait au-dessus de sa tête.
— 11 faut monter! dit-il.
Albert et Gcëlz laissaient pendre leurs bras le long de leurs flancs.
iliU SIXIÈME PAUTIE.
Il y avait vingt ans qu'ils n'avaient vu ce lieu et le souvenir le leur avait montré moins impraticable; maintenant ils n'espéraient plus franchir ce gigantesque obstacle qui leur barrait la route.
Il eût fallu des ailes...
— Entrons, dit Albert, si Franz est sur la muraille, nous saurons bien le trouver! — Noire route secrète est bien longue, répliqua Otto, dont la voix assourdie peignait une terrible angoisse, et qui sait si nous avons encore une minute!... Il faut monter!
On entendit, en ce moment, la voix gaillarde de Mâlou, qui criait :
— Oh! hé! vieux Friiz! tournez la manivelle!... la farce est jouée.
Un bruit ain;re et discord se fit en haut des murailles; cela ressemblait au cri d'un cabestan; les trois ouvriers à la lanterne se prirent à remonter lentement.
— Virez! virez! mieux que ça, papa Fritz, dit Blaireau d'un ton moitié plaisant, moitié craintif; ma montre dit deux minutes moins de huit heures, et je n'aimerais pas qu'on mît le feu avant que nous lussions là-haut! — Deux minutes, répéta Otio, dont le courage semblait grandir, en ce moment, de péril suprême; si Dieu nous aide, c'est plus de temps qu'il ne faut!
Il entraîna Goëtz jusque sur le rebord de la plateforme et le plaça jusie sous la saillie du roc à laquelle Bonnel-Verl avait fixé le mortier.
— Pensez-vous, frèie, dit-il, que vous puissiez nous porter tous les deux? — J'essayerai, répliqua Goëiz. — Montez, Albert! reprit Oito.
Albert obéit.
Goëtz se tenait ferme sur ses jambes; mais il était trop loin du roc, qui surplombait en cet endroit, pour pouvoir s'y appuyer. Quand Albert fut monté sur ses épaules, Otto poursuivit :
LES BATARDS DE BLT)TnAUPT. 1^5
— Vos mains peuvenl-elle atteindre la rampe? — J'y touche, répondit Albert, et ce mortier denfer est à peine à trois pieds au-dessus de ma tête!... Oh! si je pouvais! si je pouvais!...
Il trépignait, oubliant, dans son trouble, que ses pieds reposaient sur les épaules de Goëiz.
— Tenez-vous ferme, dit Otto en s'adressant à ce dernier; vous, Albert, appuyez-vous à la rampe et ne bougez pas!
11 fit le signe de croix et prononça le nom de sa sœur Margaièihe, comme on invoque une sainte, assise aux marches du trône de Dieu.
Le silence régna sur la plati-forme.
Goëiz sentit un poids de plus sur ses épaules endolories; un instant, ses jainbi's robustes fléchirent; un instant son cœur cessa de battre.
11 y avait maintenant trois hommes suspendus à plus (le cent pieds au-dessus de l'abîme.
Et nulle lueur pour les guider, et pas un 01 pour les soutenir!...
La nuit couvrait le travail prodigieux d'Otto, qui moniaii lentement, la sueur froide aux tempes, le long du corps frissonnant de ses frères.
Goëiz, en équilibre au bord du précipice, gémissait sous le fardeau trop lourd, les mains d'Albert, convulsives et crispées, grattaient de l'ongle le roc glissant; Otto montait, calme en face de la mort menaçante, et toujours intrépide...