XIII. — Deux coups de feu
Tanïlis qu'Albert tournait le château pour se rendrtî à la niaisaii de Goitlieb et que Goëiz descendait au galop vers la plaine, Oito remontait l'avenue pour gagner les ruines de l'ancien village de Bluihaupt.
Le champ (.ù se trouvaient ces ruines restait un peu en dehors des roules piéparées pour la chasse; néanmoins l'illumination voisine y envoyait de vagues clartés.
Oiio descendit de cheval à deux cents pas du champ, et tourna la bride autour du ti onc d'un pin de montagne; i poursuivit sa route à pied, et prit, en arrivant aux abords des ruines, de minutieuses précautions pour étouffrr 'e bruit de sa ^narche. • Il savait que madame de Laurens était déjà au rendez-vous, eique \ialoii,dii Bonnet-Vert, veillait, caché dans quelque coin.
Il .se glissa doucement derrière un pan de muraille, resté (teboui, et lit l'examen des lieux.
Son regard fut ébloui d'abord par l'éclatante cein-
78 SEPTIÈME PARTIF.
lure de feu qui brillait au loin, laissant le rentre du champ dans une obscurité presque coiDpIèie; mais, les bords larges de son chapeau aidant, il parvint à s'isoler de cette lumière et à distinguer les objets qui l'entouraient.
A une cinquaniaine de pas, madame de Laurens se promenait leniement et s'arrêtait de temps à autre pour interroger d'un regard inquiet la voie éclairée; à l'endroit où s'arrêtait sa promenade circulaire, Otto voyait une forme noire, demi-cachée dans les décombres, et qui tenait à la main un objet répercutant faiblement les feux lointains de l'illumination; un canon de fusil sans doute.
Oito prit à sa ceinture une longue paite de pistolets et en renouvela les capsules.
Comme il s'acquittait de ce soin, il aperçut tout près de lui, derrière le même pan de muraille, un personnage sur lequel il ne comptait pas.
Ce personnage s'appuyait des deux mains à h pierre et semblait exténué de fatigue. Oilo fut longtemps avant de distinguer ses traits , qui restaient dajis l'ombre. A force de regarde)-, il crut pourtant reconnaître l'agent de change Laurens.
Il s'avança vers lui et toucha du doigt son épaule.
Laurens se retourna en tressaillant.
— Ne vous eifrayez pas, dit Otto d'une voix douce et connue fraternelle, un secret surpris par moi reste toujours un se( ret, car je puis compter à peine au nombre des vivants... J'ai compassion de vous, monsieur de Laurens, et je voudrais vous secourir. — Je ne vous coimais pas, balbutia l'agent de change qui le considérait d'un œil étonné. — i\]oi, je vous connais, répondit le bâtard de Bluihaupt; je vous plains et je vous sers, comme je plains et sers toutes les victimes (le celle femme...
Laurens baissa la tête.
— Quelle femme? tuurauira-l-il.
LE BAROiN HK RODACH. 79
Otto étendit le doigl vers Sara, dont le pas plus vif tlisait l'impatience croissante.
M. de Laurens s'agita sans relever la lêie et reprit :
— Je suis bien malade!... Il y a un voile au-devant de mes yeux... je croîs que ce n'est pas elle.
La pitié serra le cœur dOiio.
— C'est elle, répiiqua-t-il pourtant, la fille aînée de Wcïse de GeUlberg.
Et comme la poitrine de l'agent de change rendait un gémissement sourd, il ajouta :
— VoiisTaimcz donc bien, monsieur de Laurens!... Celui-ci ne répondit point, mais il releva la lêie avec
lenteur, et Otio vit deux larmes rouler sur sa joue pâle.
Il y eut un silence.
— Ecoutez, reprit le bâtard de Blutliaupi; depuis votre départ de Paris, je suis comme le cbef de la maison de Geldbeig... l'ai dû m'occuper de vos affaires... Il y a longtemps que Je m'intéresse à vous, monsieur; j'ai relevé votre crédit, et vous êtes désormais riche autant que jfdis.
Laurens remit ses deux mains sur la pierre poudreuse, et répondit d'un accent morne :
— Que m'importe cela!...
Puis il ajouta, eu redressant tout à coup sa taille affaissée :
— N'est-ce pas lui que j'aperçois là-bas? — Oui? demanda Otto. - Celui qui doit venir...
L'agent (le change glissa sa main dans son sein et serra le manche d'un poignard.
Otto croisa ses bras sur sa poitrine; il mesurait avec stupéfaction la misère profonde de cet homme.
— C'est donc sur lui que vous vouiez vous venger! dit-il; mais c'est un enfant!... mais il a cédé, comme on fait à son âge, aux artifices de cette femme!... — Elle l'aime! interroaipit Léon de Laurens. — Elle
80 sti'TiÈMii PAraiE.
l'aime! répéta Otio avec anierlump; oh! vous ne h connaissez donc pas toiit entière!... Eniendez-îrioi, car il esi peut- cire temps encore de vous guérir... votre passioi! a résisté au vice prestigieux... au crir.e pent-élre; mais l'avez-vous vue telle qu'elle est, souillée, honteuse, infâme!... — Taisez-vous!... iniiM-lOiupit l'agent de change, je l'aieie, vous dis-je, je laime!
Oiio lui prit les deux mains et les serra entre les s'ennes.
— Vous m'écouterez, poursuivit-il, dussé-je vous y contraindre par la force!
Laurons se débattit un instant, puis il redevint immobile.
Otto parla. Ce qn'd y avait en lui d'éloquence haute et grave débordnit en ce moment de son cœm- irrité.
I! prenait la vie de cette femme, depuis les jours de sa jeunesse, et la jetiiit, dépouillée, sous les yeux de M. de Latnens.
Ce dernier haletait et demandait gi àce; mais Otto faisait comme -"^cs médecins qui tranchent dans la chair vive et douloureuse pour vaincre un mal invéléré.
Il ôtait h Sara son vètemenl (ie beauié incomparable; il arrachait un à un ses charnues décevants; il mettait son âme toute nue, et .rouirait (i'un doigt ferme la corruption hideuse qui ne se cachait plus derrière le \oi!e trompeur d'un sourire de sainte.
Cela faisait horrein-, honte et dé.^oûi!
Quand il eut achevé, il lâcha les bras de f^aureus .
— Eh bien, dit-il, i'aiiucz-vous encore?
L'agent de change se couvrit !e visage de ses mains.
— Je ne sais... niurmura-t-il avec un sanglot; mo;i Dieu! mon Dieu! que je voudrais mourir!...
Franz ne venait pas, Sara fiappait du pied, Maloii s'ennuyait à son poste et sifflotait Laritla, sa mélodie lavor.le...
Lli BAP.ON DE RODACH. 81
Un bruit tumiitueus et croissant se fit du côté de la plaine. Qm-lque chose passa, rapide comme utvi flèche, le long de la voie illuminée.
Puis le bruit devint fracas. Meule et chevaux se précipilèrent sur les traces de ce quelque cliose qui était ie cerf, liincé dans les taillis de la pl.iine.
Le pauvre animal semblait suivre docilement une roule tracée. Une fois hors <lu fo:ir!é, il n'avait pas osé y rentrer. La doui)!e ligne de rilluminalioii lui était une iiifranchissable barrière.
Il allait, an beau milieu de la voie, les jambes pliées et ses bois en arrière. Celle lumière inusitée, derrière laquelle il voyait les ténèbres profondes, ie déroulait et trompait son insimci.
La meute chassait à merveille. Lès piqueurs manœuvraient comme il faut. Celait une magnifique partie!
La cavalcade passa au grand galop. On put enlendie la voix dn jeune n onsieur Abel de Geldberg qui enfilait l'un à l'autre tous les termes de vénerie qu'ii avait appris par cœur.
Pu s l?i voix des chiens s'étouffa peu à peu. Quelques accords de trompe arrivèrent, alTaibiis.
Puis le silence.
Il y avait une denii-heure que uiadame la vicomtesse d'An leiuer était au bord de la Hœ le en compagnie de Fi iiz, l'iincien courrier de Bluihaupt.
Fritz avait au côiô une énorme gourde dans laquelle il puisait à chaque instant de larges gorgées.
Il était ivre.
La vicomtesse avait sur le visage une morielle pâleur.
— Ecoutez donc, grondait Friiz d'une voix sourde, puisque vous vouiez savoir!... Aussi bien, plus je ie répéterai, moins jeu aurai lourd sur la conscience
<*52 SEPTIÈME PAUTIE.
peut être!... Ils veulent me faire tuer un enfant qui ressemble aux vieux portraits des comtes... Plus (l'une fois, dans le bois, je l'ai mis au bout de mou fusil... Sais-je pourquoi je n'ai pas tiré?... — Mais Raymond d'Audemer? interrompit la vicomtesse. — Raymond d'Audemer?... c'était un beau .seigneur!... Je me souviens de lui... Il vint au château de Roilie pour épouser la fille aînée du comte Ulrich... la gracieuse comtesse Hélène... Ah! ah! comme ils étaient tous joyeux dans ce temps-là!... Pourquoi le pauvre Fritz est-il resté vivant, quand ses seigneurs sont morts!...
Il renversa dans sa bouche la gourde à demi vide.
— Je vous en prie, au nom de Dieu! dit la vicomtesse, quel est le nom de l'assassin de Raymond d'Audemer?
Fritz regarda tout autour de lui avec inquiétude.
Toute celte partie de la montagne éiait plongée dans Ic^ ténèbres; seulement, à travers les broussailles dépouillées de feuillage qui s'enchevêtraient au bord de la Hœlle, on voyait la traverse de Heidelberg briilammeiii éclairée.
Avec de bons yeux, on eût pu même distinguer, tout au fond du vaste entonnoir, deux personnes qui causaient,assises,l'une près de l'autre, un jeune homme ot une jeune fille.
Mais ni Fritz, ni la vicomtesse, n'en étaient à remarquer des choses de ce genre.
— Parlez plus bas!... disait l'ancien courrier de Ijiiithaupi; si vous saviez comme on entend derrière ces arbres!... Vous voyez bien ce grand mélèze?... Dieu semble l'avoir frappé comme il m'a maudit!... St's branches tombent une à une, parce qu'il fut le tcmoinducrime... J'étais là, derrière, etje tremblais. Le cheval de Raymond d'Audemer s'était arrêté à l'endro t où nous sommes...
La vicomtesse se recula, saisie d'horreur.
LE BAUON DE RODACn. f^-)
— Celui qu'on appelle mainienant le chevalier de Reinhold.poursuiviiFritz.venaii derrière !e vicomte... ~ C'est donc bien vrai! iiilerrompil madame d'Au- (lemer.
Friiz avala une gorgée d'eau-de-vie.
— Il s'appelait alors Jacques Regiiault, reprit Fritz; il poussa le cheval, le cheval sauta; j'entends ce cri qui a fait de moi un damné!... Aîais je ne veux pas tuer l'enfant, parce qu'il ressemble aux vieux portraits (les comtes...
La vicomtesse s'était mise à genoux au bord de la Hœlle; elle priait.
Quand elle eut achevé sa prière, elle voulut interroger encore. Fritz dormait, couché tout de son long dans l'herbe froide.
La vicomtesse, pâle comme une statue, se remit en selle et descendit la montagne.
Hans Dorn veillait à son poste.
Il entendit, du côté de la traverse, une voix essoufflée qui Pappehiit par son nom.
Il s'avança jusque sur la lisière, et presque aussitôt après,' il vit son jeune voisin de la place de la Rotonde, Jean Regnauli, qui tournait le coude de la traverse en courant de toute sa force.
Jean n'avait plus de chapeau; Tillumination éclairait son visage en désordre, que sillonnaient de grosses gouttes de sueur.
— Hans Dorn!... monsieur Dorn ! criait-il avec épuisement, où êtes-vous?
Hans se montra; Jean vint s'appuyer haletant au tronc d'un arbre.
— Venez vite! reprit-il. Oh! venez vite!... Johann va le tuer!... — Qui?... demanda le marchand d'habits en frissonnant. — M. Franz!... Oh! venez vile!...
Hans Dorn s'élança d'instinct; mais, après quel-
qiies pas, il s'arrêia cl regarda autour de lui avec (1(5tresse.
— On m'a dit de rester ici, murmura-t-il; si c'était un nouveau piège!...
Jean le tirait par ses vêtements et cherchait h l'entraîner.
— Mais venez donc! s'écriait-il; le pauvre jeune homme ne se .ioule d' rien et parle d'amour sur la traverse, au fond du trou de la Hœilel... Johann gravit la moniagic... el quand il siîra au boid du précipice... que Dii'u vous pardonne, monsieur Hans, car vous aincz perdu une minute!
Hans marchait, mais lentement, et il y avait de la déliaiice dans le regard (|u'il jetait au joueur d'orgue.
— Ne me croyez vous donc pas? reprit celui-ci. Mon Dieu! (|ue faut-il vous dire?... Vous êtes le père de Gertraudque j'aime!... Ah! si j'avais eu un lusil, je ne serais pas venu vers vous... Mais j'étais seul et sans ar.nes... Je uîe souvenais de vous avoir vu passer tout à l'heure dans la traverse, tenant un cheval par la bride... Je suis accouru, je vous trouve, et c'est vous qui refluez de sauver M. Frauzl — Marchez!... dit Hans Dorn en jetant sou fusil sur son épaule.
Le joueur d'orgue s'élança et prit le sentier que madame d'Audeuier avait suivi à cheval pour se rendre au sommet de la monlague,
(>a roule éiait rude; Hans Dorn et lui couraient de leur mieux.
Jean était toujours en avant, car les années avalent alourdi le pas du père de Geitraud.
Jean di.'^ait :
- Nous arriverons à tem|)s peut-être... Johann s'était posté d'abord dans la traverse, mais il a eu peur des lumières, et je l'ai vu gravir le flanc de la ujontague... la roule est pres(iue impraticable et il va lentement pour nepointfaire de bruit... Mais hâtez-vous, monsieur ûorij, aa :i'jai de Dieu!
LE BAUON DE ROD^CH. OJ
Hans faisait des efioiis sniiiumains; il allait, penché en avant et gravssanl celle côle roide avec une ardeur df jeune Iiointtie; niais il no pouvait rendre à ses muscies leui- sonpl.sse de vingt ans.
L'avance du joueur d'orgue grandissait.
Jean s'arrêta :
— Ecoulez, dil-il, donnez-moi votre fusil... j'arriverai le premier. — J'arriverai avant loi! s'écria Hans dans un dernier elTtrl.
Un instant, en effet, il devança le joueur d'orgue, liinis l'haleine lui manqua bientôt et il fut obligé de liindéier sa coiirse.
— Dcnnfz-iiioi voire fusil! répc^ta Jean; qui sait combien de secondes nous restent!. ..
Hans Dorn tendit Tarîiieque le joueur d'orgue saisit; ce dernier redoubla de viiesse, comme s'il eût reçu une impulsion iwuvelle, et bieniô! il y eut un large intervulie entre lui cl le insirchand d'habits.
Hans Dorn vil bien ^ue tout espoir de salut était <!ésormais dans le jeune homme.
— Jean, rria-i-il de loin, courage, mon fils! Si lu le sauves, je te jure devant Dieu que Gerli aud est à loi!
Jean bondit comme si ces mots lui eussent donné des ailes.
Le trou de la Hœlle de Blulhaupt s'ouvrait, comme nous l'avons dit au prologue de celle histoire, au .sommet d'un plateau d'une cei laine étendue et juste au ndiieu d'une longue a! ée de mélèzes.
Quand le marchand d'habiis arriva au bout de cette allée, Jean éiait déjà bien loin.
Hans Dorn poursuivi! sa course.
Vers le milieu de l'avenue, il s'ari éta court, parce qu'une déionaiion venait de reieiUir.
La lumière du coup lui inoulra, sur le bord de la Hœlle, un groupe (ie deux hommes, tous deux armés et tous (\eu\ le fusil en joue.
— L'un, qui était deboiil, obaissait le canon de son îirme vers îe fond de l'entonnoir; l'autre, qui était à genoux, seinlilait viser son compagnon à !a tète.
F^a lueur dura la vingtième partie d'une seconde et cette étrange silhouette disparut...
Mais ce fut pour reparaître, car une seconde lumière se Dt, produite par le coup de feu de l'homme à genoux.
L'instant d'après Jean Hegnauli revenait à pleine course, en brandissant son fusil au-dessus de sa tête.
Depuis une demi-heure, Franz et Denise causaient au fond de la Hœlle. C'était là qu'ils s'étaient donné rendez-vous, la veille, au bal.
Il y avait longtemps qu'ils ne s'étaient vus ainsi, seul à seul, et ils étaient bien heureux.
Ils s'entretenaient de leurs espoirs et de leurs craintes; puis ils repoussaient la frayeur importune pour s'arranger à deux un doux avenir.
Les siiillies de l'entonnoir et les roches éboulées les protégaient contre la lumière trop vive; la chasse aurait pu passer le long de la traverse sans les apercevoir.
Au contraire, d'en haut, on les voyait distinctement par derrière.
Et certes, s'ils redoutaient une surprise, ce n'était point de ce côté...
Ils étaient là, l'un près de l'autre, les mains unies et à bout de paroles; i's se souriaient, muets de tendi esse et de bonheur.
Le premier coup de feu retentit au sommet de la Hœlle; une balle siffla entre la tête de Franz et celle de Denise.
Kt pourtant ces deux têtes étaient bien près l'une de j'aulie, car leuis blonds cheveux se louchaient...
I,E BARON DE RODACH. 87
Franz se dressa sur ses pieds en sursaut : Denise poussa un cri d'épouvante.
A cet instant le bruit du second coup de feu résonna, enflé pai' les échos de la Hœlle.
Cette fois, aucune balle ne siffla aux oreilles des deux amants; mais il se lit un grand bruit dans les broussailles qui croissaient aux parois dii précipice.
Une masse inerte et lourde tomba aux pieds de Franz.
C'était le cadavre de Johann, le cabaretier de la Girafe, au marché du Temple.
XIY. — Le clicvct de Franz»
Il était environ minuit.
La chasse continua-' au dehors, mais elle tirait à sa fln, car on avait entendu sonner la sortie de Ceau, du côté de l'éiang de Geldberg.
Madame de Laur<^ns était seule dans le grand salon du château. Elle avait encoie son costume d'amazone et s'asseyait auprès du foyer, dans une bergère antique où son corps gracieux disparaissait presque tout entier.
Elle regardait d'un œil fixe et distrait les grandes bûches qui fumaient au fond de l'immense cheminée.
Un domestique entra.
— Madame a sonné? dit-il. — Oui, répliqua Petite; quand messieurs de Reinhold, Mira et Van Praët reviendrontde la chasse, vous leur direz que je suis au salon.
Le domestique sortit.
Sara retomba dans sa rêverie chagrine.
De temps en temps, son regard interrogeait avec impatience les aiguilles de la pendule gothique.
88 SKPilÈME PARTIK.
Au bout d'un quart d'heure à peu près, elle entendit la grille <;rinccr en louruaiil sur ses gonds.
Elle se liva aiissilôl et courut à la fenêtre.
Celaient les trois associés de Geldherg; Sara les vit descendre de cheval et traverser la cour. Ils s'entreieuaienl vivement; ou devinait, aux gestes du chevalier de Reiuhold, qu'il annonçait à ses compagnons une excellente nouvelle.
Petite haussa les épaules avec dépit et alla reprendre son siège.
L'instant d'apiès, les trois associés faisaient leur entrée.
— Belle dame, s'écria Reinhcld qui devançait ses compagnons, je veux êli e le premier à vous aruioncer la grande nouvelle!... — Victu re! victoire! dit Van Praët en passant le seuil à son lour.
Petite les regardait d'un œil froid et découragé.
— Réjoiiissez-vous, belle daiue, leprit Reiuhold. Toutes nos traverses sont tinies... Avez-vous entendu b'i-bas deux coups de feu su: la montagne?
Sara lit un .vigne de tète aliirmatif.
— L( s balles qui chiugeaient ces fusils, poursuivit lieinhoUI, valaient pour nous cent fois ieui- pesant «i'or... Nous n'avons plus rieri à craindre, madame... Franz est couché là bas au fond de la Hœlle de Bluliîaupt!
Les trois associés se frottèrent les mains à l'unisson.
— Ce n'a pasété sans peine! dit Fabricius Van Praët. — Je commençais à croire, ajouta le docteur, que nous n'eu viendrions jamais à bout!
Sara ei!t un sourire amer et dédaigneux.
— Gardez voire triomphe pour une occasion meilleure, dit-elle. Franz est couché dans son lit et se porte à merveille, ii l'heure où je vous parle.
Mira et Van Praët perdirent leur air Joyeux. Rpinliold essava de rire.
— Ah çà, (lii-il, C!^ ti'esl pas à moi qu'il faut conter ces choses là, beie dame!... je pourrais presque airinner que j'ai é;é le lénioiu de ce qui s'est passi... Je rôdais sur la roule de Hciieiberj? vers dix heures, lorsque j'ai rencontré Johauu qui m'a fait descendre de cheval pour nie montrer une chose assez curieuse, niais qui ne m'a pas enchanté au pre:iiior abord... C'éiai!, ma foi, luademoiselle d'Audemer en tête à tête avec ce petit coquin de Franz.
» J'ai dit à Johann : Je vais m'éioigner et tu feras de ton mieux.
)) La route était aussi claire qu'en plein jour : Johann a gri!!)pé jusqu'au haut de la Hœlle, pour se ménager une retraite :-ûre eu cas de malheur.
1 Au bout de dix minutes, j'ai entendu deux coups de feu et je suis revenu au galop.
» J'ai trouvé toutes les lumières éteintes sur la route aux abords de l'entonnoir, et, dans ce fait, j'ai bien reconnu la prudence habituelle de mon ami Johann.
» J'ai poussé moîi cheval jusqu'à l'endroit même où j'avais vu mademoiselle d'Audemer avec ce petit Franz. Il n'y avait plus ià qu'un cadavre... »
Le chevalier prononça ces derniers mots de ce ton péremploire :,ui n'admet pas de réi)liquo.
?»]adame de Laurens l'avait laissé parler jusqu'au bout, sans l'inierroinpre.
— Et Rvezvous pris la peine, dit-elle, de mettre pied à terre pour exa-niner de près ce cadavre? — C'eût Clé dangereux, répliqua le chevalier; on aurait pu me surprendre... — Aiousieur de Reiniiold, vous avez eu tort!... cela vous eût épargné le ch;.griu que je vais vous causer... Le cadavie couché au fond de la Hœlle est très-probablemeni celui de votre bon in'ii Johann. ~ Commeiit pouvez-vous savoir?... — .l'ai rencoalré, tout à Theu; e, à la grille du château» 1 ranz ei mademoiselle Denise d'Audeiner qui rp.û'
traient de conipafînip. - Est-re bien possible?... balbutia le chevalier stupéfait. — J'ai vu, ré()liqua froidement madame de Laiirens.
Il y eut lin silence; Sara sVnfonçait dans sa grande beigère et regardait toujours le feu qui fumait tristement dans le foyer.
La mine des trois associés s'allongeait de plus en plus.
Reinhold ne disait plus rien.
— Mais ;ilors, nuinnura enflii VanPraëi, nous pourrions bien être perdus!... — C'est mon avis, dit Sara.
Puis elle ajouta, en se redressant lentement : ~ D'autant mieux que Fr;mz sait à l'heure qu'il est, peut-être, le nom de son père et l'iniérèi que nous avons à le condjatlre. — Pourquoi pensez-vous cela? demanda le docicui'. — Je ne sais... on devine... Ouan(! il a passé piès de moi, il m'a jeté un regard étrange... ceux qui l'ont sauvé ont dû parler. Les trois associés baissèrent la tête, et pas un, parmi eux, ne trouva la force de faire une objection.
— Je n'ai pas tout dit encore, reprit Petite : n'avez-vous pas remarqué sur l'esplanade, au-devant du château, des groupes nombieu\ qui parient h voix basse et qui regardent nos vieilles tours, en prononçant de mystérieuses paroles? — Ceci n'est pas irèsinquiéiant, répliqua Reinhold; ce sont des paysans qui attendent le leiour de la chasse. — Ce sont, en eJTet, des paysiins, monsieur le ch<-valier... mais je vous jure qu'ils r)e songent guère au retour de la chasse... ils regardent, tout en haut de la Tour du Cuet, cette lueur qui biillo... et ils se disent que Vame de Blutliaiipt va renaître... — Folie que tout cela! grommela le chevalier. — Non, monsieur, ce sont des choses trop sérieuses!... On a iravai lé, soyezen cei tains, Fespi il ciédide de ces pauvres gens... Cet homme que nous appelions le baron de Rodach n'a pas perdu les heures qu'il a passées dans les environs de Buthaupil... Nous sommes enveloppés dans
nne trame léiiébieusc où nous p<^riroîis fous jusqu'au dernier, si nous ne parvenons à la rompre!
Les trois associé? n'essayaient point de cacher leur frayeur; Sara seule éiait calme ci fioide.
On pouvait mesurer, en ce moment, ce qu'il y avait de puissance ei de force au fond de celte âme perdue.
— Mais enfin, que faut-il faire? murmura Van Praët. Sara se leva toute droite.
Sa laille e.xigiic sembla prend re des proportions viriles; elle était belle et grande comme ces reinosque la tiajiédie anii(|ue nous iiioiitre se révoltant coiiire les (iieuN. — Il faut viiincre! dit-elle dune voix qui désonna vibrante et ferme. Nous savons oùsont nos ennemis... cetie lueur (iue l*^s j);iysans superstitieux prennent pour Vcbne de Blulhaupt, c'est la lampe qui éclaire le baron de Roilacb, Oilo, le bâtard , et ses frères peul-èirc... ils sont enfermés dans cette chambre étroite et sans issue... Si 'e feu prenait au second étage du donjon, ils disparaîtraient sans laisser de trace... — C'est viai!... nuirmurii le docteur. — Pendant cela, reprit madame de Laurens, nous nous rendrions à la chambre de Franz, car il n'est pii;s temps de se fier à des mains étrangères; Fianzdort... Tous liosenisemis dis|iar;iîti aient à lu fois!
Les trois associés hésitaient.
Sara les contemplait avec mépris.
— 11 vous faut un homme, n'est-ce pas, dit-elle, pour marcher au-devant de vous et frapper?... Eh bien, allons chercher le madgyar Yanos!
Elle tiaversa le sa'on et gagna le corridor; Van Praët, le docteur et Reinhold la suivaient tête basse avec une i épugnance visible.
— Piiois et Maloti doivent être de retour, dit Sara en s'adressant au chevalier; veuillez aller les chercher, monsieur de Reinhold... nous allons avoir besoin de leur aide.
92 SLPliÈVIE PARTIE.
Reinhold s'éloigna.
Peiite et les deux autres associés continuèrent leur roule.
Presque tous les valets de Geidberg avaient suivi la chasse; il n'y avait personne dans les longs corridors du château.
Au pied de l'escalier de la Tour du Guet, Petite et ses deux compagnons trouvèrent !e seignepir Geoigyi, qui veillai!, antié comme pour une bataille.
— Seigneur Yanos, lui dit Petite, il y a, suspendue au-dessus de nous tous, une terrible menace!... cet boaune, que vous attendiez, ne viendra pas... pourquoi n'iricz-vous pas le chercher?
Le front du nindgyar devint pourpre.
— Je suis monté déjà plus d'une fois auprès de cette porte maudite, répiiqua-t-il avec honte; mais je ne sais combattre que les hommes, et qui sait ce qu'il y a au sommet de cette toui?...
Petite avait mesuré ses paroles selon la connaissance parfaite qu'elle avait du caractère d'Yanos. Elle affecta un grand étonnenient.
— Dois-je croire, dit-elle en contenant sa voix, que le seigneur Geoigyi a eu peur!
Lemadgyarfronça le sourcil, maisil ne répondit pas.
— Ceci me fait craindre, reprit madame de Laurens, pour le service que nous venions vous demander, seigneur Yanos... car il y a du danger...
Leniadgyar rediessa brusquement sa grande taille.
— Je suis prêt, répli(iua-t-il; faut-il combattre contre deux hommes à la fois? — Peut-éire... répliqua Petite; vous êtes armé... ce jeune Franz que vous dédaigniez naguère, a trouvé de puissants défenseurs. — Conduisrz-moi, interrompit Yanos, et montrez-moi mes adversaires!
Reinhold arrivait en ce ;noraent avec Pitois et Malou, qui portaient encore en bandoulière leurs fusils de chasse.
LE BARON DK RODACH. 93
— Montez par ici, leur dit Peiite, en indiquant l'escalier (!c la Tour du Guei.
Puis elle ajouta, en s'adressant au madgyar :
— Ce que nous allons faire est au-dessous de votre vaillance, seigneur Yanos; restez ici... vous ne m'attendrez pas longtemps!
Elle s'eiigrigca dans l'escalier, sur les pas des deux voleuis du Temple.
Mira, Van Priiët et Reinhold avaient l'air de ne trop savoir s'ils devaient demeurer ou la suivre.
Elle se tourna veis eux et dit :
— Je n'ai pas besoin de vous... Pendant que je travaillerai là-haut, procurez-vous des armes.
Sur son ordre, Malou et Pitois s'arrêlèrent dans l'escalier de la tour, à l'éiage qui précédait iiitmédiatemeiit le laboratoire du vieux Guniher.
Petite n'iniprovisaiî point re qu'elle fa'sait en ce moment. Il y avait plus de deux hei res qu'elle avait quitté le lieu du reudci-vous assigné la veille à Franz. Elle avait eu le temps de réfléchir et de se préparer.
Cet étage était habité par quelque hôie de Geldberg qui suivaii probablement la chasse maintenant; Petite s'éiait munie de la clé. Elle ouvrit la porte et fit entrer ses deux compagnons.
— Vous êtes des gens dévoués? dit-elle en parcourant la chambre d'un rapide regard. — Je crois bien! répliqua iMalou. — A\ez-vous vu, reprit madame de I.aurens, quand vous êtes rentrés au château, celte lumière qui brille au sommet de la Tour du Guei? — Piirbleu! répondit Pitois, il y a sur l'esplanade une vingtaine de gobe-mouches à ladoier qu'il y a là-haut un \ieux magicien qui fait ses manières... On n'entend personne pouitani!
Sara prêta l'oreilL" durant quelques secondes.
— On n'eniend rien, dit-elle, c'est vrai... mais il y a quelqu'un, j'en suis sûre... il y a même plusieurs personnes peut-être... et ce sont des gens qui nous
9/l SEPTIKME PAariE.
gènenf. — Connu!... fit Malou; mais on dit qu'il ne ferait pas bon forcer la porte... — Voyons, dit Petite, je ne voudrais pas vous exposer au moindre danger, mes braves garçons... mais ne pourrait-on pas tourner la diiïicuiié?... si 1(3 feu prenait dans celte cliambre, par exemple!.,. — Fameux! s'écria Piiois; les murs sont en pierres de taille, ça ferait son trou et puis voila! — Le fait est, appuya Malou, qu'on les fumerait là-haut sans beaucoup de dégâts! — Et vous senliriez-vous de force?... commença madame de Laurens. — Allons donc! inierrompiront à la fois les deux voleurs, comme si ce doute les eût gravement offensés.
Puis Bonnet-Vert ajouta :
— Nous avons fait un peu les incendies dans l'Ouest, avant les glorieuses... Blaireau a la main pour ces choses- là, ma petite dame.
Piiois se rengorgea.
— Mais, faut qu'on paye, dit-il. — Vous aurez le double de re qu'on vous a promis pour tout le voyage, répliqua Petite. — Alors ça va! s'écria Malou qui délit le lit en un tour de niiiin et jeta la paillasse au milieu de la chanibie. — Voilà le romhu-^tibl.! nécessaire! ajouia-t-ii; esl-ce toui, ma peiile dame? —Non, répondit Sara. Quand vous aurez ntis le feu, vous refeniierez la porte et vous vous tiendrez d.ms l'escalier avec vos fusils tout armés... Si (|uek|u'un sort de la chambre au-dessus... — Nous le ilescendrons, interrompit Malou.
Sara fil un signe de tête alTirmatif.
— Et vous aurez soin, repni-elle, de crier au voleur de toutes vos forces.
Les deux habitués des Fils Aymon éclatèrent de rire en même temps.
— Comme ça, (lirent-ils, on croira que les coquins d'en haut ont mis le feu!... C'est joliment imaginé, tout de uièaïc, ma petite dame, pour une jeune per»
LE BAUON UK UODACH. 95
sonne (|iii n'en fait pas son état! — Allons, Blaireau, mon fils, à la pâle!
La loile (ie la paillasse fut déchirée du haut en bas et son conteiiu s'éleva ea monceau du côié du lit.
Sara redescendit l'escaiier de la tour.
Dans le corridor, elle retrouva les associés de Geldberg; Rciidiold, .Mira et Van Praët avaient pris des épées.
Sara pensait bien qu'ils n'auraient point occasion de s'en servir; l'arme convenable était ici le poi[?nard; mais il fallait faire croire au seigneur Yanos qu'une bataille était imminente.
Car on avait besoin du marlgvar pour aller en avant et donner un peu de courage aux trois associés.
— Venez, dit Petite; c'est moi qui vais vous montrer le chemin!
Elle ouvrit la marche, en effet; chaque fois que la troupe silencieuse passait devant une des fenêtres de !a galerie, on voyait la campagne diuminée au loin.
La dernière croisée était ouverte; par cette issue, avec la froide brise de la nuit, les noies affaiblies du cor parvenaient jusque dans la galerie.
On sonnait l'hallali de l'autre côté de l'élang de deldberg.
— Ils ne savent pas qu'ils font d'une pierre deux coups! murmura Van Praët avec son bon sourire, ils croient ne sonner qu'une mort... — Hâtons-nous, dit Sara; la chasse va revenir et nous n'avons que le temps!
Ils montèrent sans bruit l'escalier qui conduisait à la chambre de Franz.
Arrivée auprès de la porte, Sara l'ouvrit avec précaution, puis elle s'effaça pour laisser passer ses compagnons.
Le madgyar entra le premier; il tenait un poignard à la main; derrière lui, venaient les trois associés de Gcldberg, avinés d'épces.
06 SKPTIÈME PAnTIE.
Sara fraitdiit le seuil, la dentière, romnip ces chefs inirépidcs qui fernsent la marche, pour barrer le passage aux fuyards.
La chambre de Franz était éclairée par une lampe qu'il avait oublié (i'éteindre sans doute, iivant de se couclier, et qui brûlait sur la tablette de la haute cheminée.
La lucnr répandue par cette lampe, rendait les objets sulïisamnient distincts; on voyait les meubles antiques, les deux armures de fer aux côiés de la porte, et tout au fond de la chambre, l'immense lit à galerie, entouré de ses rideaux fermés.
Le regard d'Yanos (it d'abord le tour de la chambre, plutôt pour dierclier l'ennemi à combattre que pour en connaître les détails.
Mais, au moment où ses yeux tombaient sur les armuies de fer, il tressaillit et fil un pas à reculons.
— C'est ici!... murmura-t-il avec une sorte d'horreur.
Mira, Reinhold et Van Praët gardèrent le silence; ils étaient pâles et ils tremblaient.
Les quatre associés avaient reconnu en même temps la chambre du meurtre, où ils n'avaient pas remis les pieds dei)uis vingt années.
•Yanos glissa un regard vers la porte, coiume s'il eût songea la retraite; il était faible contre les funèbres souvenirs qui l'assaillaient.
Mais il rencontra en chemin le regard froid et dur de madame de Laurens.
Il resta immobile.
— Eh bien?... dit Sara.
Le madyyar ne bougea pas.
Sara s'avança vers lui et lui serra le bras avec la force d'un homme.
— VoiKS avez donc peur! dit-elle d'une voix basse mais st! idente.
LF, BAP.ON DE ROU u:il. 97
Yanos ne seniil point l'aiguillon, comme d'iiabiinde.
— Il y a vingt ans, pensa -t-il tout haut, durant celte nuit, quelqu'un me flii aussi : Avez-vouspeur?... jo vins jusqu'à cet endroit, où mon pied se pose iiiaintenant... et l'épée d'un homme mort croisa mon épée...
Sara fit un geste de colère ei se retourna vers les trois autres associés.
— El vous?... dit-elle.
Personne ne répondit.
Elle arracha le poignard que Reinhold tenait de la main gauche.
— Lâches! lâches! lâches!!! répéta-t-elle par trois fois; il n'y a donc ici que moi pour avoir le cœur d'un homiise!
Elle brandit son arme et s'avança résolument vers le lit.
Le rouge monta enfii. au pâle visage du madgyar, I! ne dit que deux itkjIs :
— Arrière, femme!
Puis il s'élança vers le lit avec un mouvement de rage et fit glisser les rideaux sur leurs tringles.
Son bias, levé pour frapper,, retomba comme paralysé le long de son flanc, tandis que les trois associés et Petite, elle-aièisie, poussaient un cri de terreur.
C'était quelque chose d'éirange et qui devait en effet reuiplir leurs cœurs d'épouvante.
Au-devant du lit de Franz, les associés de Geldberg revoyaient cette apparition terrible qu'ils avaient vue, vingt ans auparavant, à la même place, près du berceau du fds de la comtesse Margarèthe :
Trois hommes, de. taille athlétique, vêtus de longs manteaux rouges et 1 epée nue à la main.
Cette fois seulement ils avaient la tête découverte et leurs traits ne so cachaient plus sous les larges bords de leurs feutres.
98 SEPTIÈME PAIlflE.
C'était trois nobles visages, fiers et graves, trois visages si exactement pareils, qu'on ne pouvait les contempler sans se croire le jouet d'une illusion.
Ils étaient immo!)iles tous trois; ils portaient haut la beauté sereine de leurs fronts intrépides et regardaient en face les assassins.
Derrière eux, dans l'onibie, on aperct>vait les traits jeunes et gracieux de Franz, qui souriait endormi.
Le premier mouvement de Reinhoid, de Van Praët et de Mira avait été de s'enfuir; mais la porte s'était refermée derrière eux, et Hans Dorn veillait, debout, sur le seuil.
En même temps, la poi te de l'oratoire de la comtesse Margarèihe, ouverte à demi, laissait voir les mâles figures d'Hermann et des autres Allemands du Temple.
L'un des Hommes Rouges descendit de l'estrade qui était au-devant du lit ei lit un pas vers le madgyar.
— Yaiios Georgyi, dit-il d'une voix sombre et lente, je vous avais promis que vous trouveriez aujourd'liui l'homme t[ue vous cherchiez... Jetez ce poignard et tirez votre épée... je suis le (ils d'Ulrich de bluthaupt!
W. — La justice de Bluthaupt.
On avait placé des torches dans
les vieux candélabres de la cheminée; une lumière rougeâire et intense éclairait les moindres recoins de la chambre de Franz.
Une lutte terrible venait d'avoir lieu. Quatre cadavres éi aient couchés sur le sol, Reinhold, Van Praël et Mira "isaient dans leur sang.
IvE BARON DE RODACII. 99
Le raatlgyar était tombé' sur le dos, et ses yeux, grands oaverls, semblaient menacer encore. L'épce d'Otto restait dans sa poitrine...
Il n'y avait plus là qti'un seul des bâtards de Bliithaupi, celui qui a traversé notre récit sous le nom de baron de Roriach.
Mais la poiic de l'craloire restait entr'ouverte, et l'on pouvait deviner que les autres n'étaient pas loin.
Franz s'était éveillé en sursaut, au bruit de la balai le. Il s'appuyait sur le coude et regardait, d'un œil plein d'époiivatite et de stupéfaction, tantôt la •grande silhoueile d'Otto, qu'il voyait par derrière, tantôt les quaire cadavres éiendiis sur le sol.
Madame de Laurens s'était lais'^ée choir sur un fauteuil : sa joue était pâle, son front se i idait; mais elle ne baissait point la tête.
Derrière elle, sa sœur Esther se cachait le visage pour ne point voir le snaj.
Auprès de la porte, le jeune monsieur Abel, appuyé contre la muraille et les yeux hors de la tête, restait comme frappé de la foudre.
Dans un coin le vieux Moïse , à demi mort de frayeur, se peloKonnait sur l(ii-inême: il n'osait ni bouger ni respirer; on entendait ses dents claquer Tune contre l'autre...
Ces trois personnages n'étaient pas venus là de leur propre mouve.neni, et les messagers qui les étaient allés chercher se tenaient debout encore auprès de chacun d'eux.
C'étaient nos Allemands du Temple.
Le silence et l'immobilité régnaient dans la chambre. Otto demeurait les briis croisés sur sa poitrine, en face du madgyar vaincu.
Quand il prit la parole, chacun écouta en frémissant, tant on sentait qu'il était le maître.
— 11 n'y a pas assez de monde encore ici, dit-il;
qu'on fasse venir madame la vicomtesse (rAudemer, son fils et sa fille!
Un Allemand sortit.
— Qu'on fasse venir, reprit le baron de Rodach, ces pauvres gens du Temple, madame Regnanlt et ses enfants... ils doiveiu être au château... Hans les a prévenus.
Un auti e messager s'éloigna.
— Qu'on se rende, reprit encore Otto, dans i'apparieaient de madame de Laui eus; il y a là une enfant qui passse pour la fille de sa servante et dont la place est marquée parmi nous.
Sara ne pouvait pus pâlir.
Au moment oîi le troisième Allemand allait franchir le seuiS, Rodach le rappela du geste «n lui dit quelques paroles à voix basse; Sara crut entendre le nom de son isiari.
Quelques minutes après, touÀ ceux qu'on avait mandés arrivèrent successivement. Chaque fois que la porte s'ouvrait, on entendait un cri de surprise et de (erreur, puis le silence régnait de nouveau dans la chambre, parce que ceux qui venaient d'entrer restaient, comme Ifs autres spectateurs de cette scène sanglante, saisis par la stupeur et uuiets.
On vil arriver la famille d'Audemer, les Regnault, suivis par la fille (ie Hans Dorn, et la petite Galifarde, que coniluisait le paysan Goltlieh.
Tout le monde se rangea, immobile, le plus loin possible des cadavres.
Il n'y eut que la mère Regnault qui vint s'agenouiller auprès de son fils, en pleurant.
Elle mit la main sur le cœur du chevalier, qui ne battait plus. Sa poitrine affaiblie rendit une plainte. Elle ba;sa ie front du mort avec une tendresse passionnée, et resta, sans mouvement ni voix, au milieu de la chambre.
Les autres attendaient, sous le poids d'une hor-
reur commune; personne n'osait ni interroger ni plaintire.
Franz regardait de tous ses yeux, et en était encore à se demander si ce n'élaji point là le plus bizarre de tous les songes.
Au milieu du silence profond qui régnait dans la chambre, la voix du baron s'éleva sonore et calme.
— Il y a vingt ans, dit-il, ces hommes qui sont morts malmenant ont assassiné loiite une noble famille, Dlrich de Bliuliaupt, Gunther de Blulhaupt et sa feuiiiie la comtesse Margarétho... Il est ici un cinquième coupable qui m'écoute et qui pourrait dire si mes paroles sont vérité ou mensonge.
Le vieux Moïse jo gnil les maiiis coaime pour implorer pitié et iiuu-mura :
— Seigneui ! Seigneur!... c'était pour mes pauvres enfanis!... — Le poignard des meurtriers, reprit Rodach, s'arrêta devant un berceau où dormait le dernier héritier de Hluihaurit.
« Le (ils de Guniher et de Margarèihe fut sauvé...
» Comtesse Hélène, vos frères avaient à venger trois meurtres; mais ils prennent le ciel à témoin que ce n'est point la vengeance qui a guidé leur épée... »
11 montra du doigt les cadavres des quatre associés.
— Tant que ces hommes auraient vécu, poursuivitil, une menace serait resiée suspendue sur la lêie du deriiier coiuie, notre seigneur... Les bâtards d'Ulrich se sont mis bien des lois entre le trépas et sa poitrine... Mais qui sa:t si les bâtards d'Ulrich vivront longtemps encore?... Il fallait que Guniher de Blulhaupt pût marcher dans la vie, sans trouver un piège ouvert au-devant de chacun de ses pas!
Franz écoulait, dévorant chacune de ces paroles. Les assistaais retenaient leur souffle, accablés pour ainsi dire sous la solennité de ce moment.
102 SEPTIÈME PAIITIE.
Esilieret Ahel baissaient la tète; Sara se forçait à garder une aiiiuide de déli.
Jean Rffjiiault ouvrait de grands yeux, une lueur se faisait dans l'intelligence émue de Denise.
Geignolet, accroufii derrière sa mère, tendait le cou pour avancer sa tète diirortiie et slupide, aûu de regarder de plus près les cadavres, et il grommelait :
— Oh!... oh!... quatre d'un coup!... et le monsieur à la pcrrufiue y est!
Nono, la peiile Galilaide, glissait ses regards llmides vers Sara (jui ne la voyait point, et tremblait, soutenue par Gertraud.
A part la voix du bâtard de Bluiliaupt, on n'entendait dans la chambre que ies sanglots de la mère Regnauld qin priait pour son lils.
— Mais... muimura la vicoajtesse, savez-vous donc où est !e lils de ma sœur? — Je le sais, répondit le baron, ei depuis vingt ans mes frères et moi nous veillons sur lui.
« La justice humaine est impuissante parfois... s'il y a crime à vouloir la suppléer , que Dieu nous juge!...
« Ce que nous avons fait, mes frères et ni(.i, nous Pavons lait avec réilexion et volonté... Les fosses de ces hommes sont creusées d'avance sous la chapelle... »
Il se tourna \ers le lit de Franz, qui était couché tout habillé sur les couvertures.
— Levez-vous, Guniher de bluthaupt! dit-il.
Au dehors et dans le reste du château, il y avait grand tumulte.
Au dehors, les paysans rassemblés sur l'esplanade, considéraient, depuis le commencement de la nuit, dans une attente superstitieuse, cette lueur qui bril-
lait à la fenêtre de l'ancien laboratoire du comte Gnnibcr, ail sommet de la Tour du Guet.
Madame de Laurens avait deviné jnsle. Une rumeur avait été répandue dans le pays, qui annonçait, pour cette nuit même, des événemenis extraordinaires.
Les anciens tenanciers de Bluthaupt, opprimés par les Geldbeig, ne demandaient qu'à espérer un tliangomeni de maîtres.
Ils étaient là, se disant que Vâme de Bluthaupt n'avait pas reparu depuis plus de vingt ans au sommet de la ToiM- du Guet...
C'était assurément vn sipne et une promesse!
Tout à coup, tandis qu'ils causaient légendes et vieilles traditions, une lumière plus vive se fit aux feîiêtics du donjon, mais ce n'était plus au somuiet de la tour : la fenêtre éclairée était celle de l'avanl-dernier étage.
La lueur granrlissait "ependait et augmentait d'intensité. Ce lut bieniôt comme un incendie, et sur ce fond aident, deux ond)res noires semlj'aicnl s'agiter comme ('es démons dans le feu de l'enfer.
11 ne vint à l'esprit de personne que cet incendie pûtêtie un accident naturel. L'imagination des bonnes gens voguait en pleine fantaisie. Minuit venait de sonner au beiïroi du château : c'était l'heure des choses de l'autre monde.
Les anciens tenanciers de Bluthaupt éprouvèrent d'abord une sorte de consternation à voir la fumée épaisse (|ui entoura bientôt le vieux donjon. A celte tour s'attachait pour eux un mystéiieux respect; c'était comme la partie sacrée de l'antique manoir.
Mais une voix s'éleva au niilieu de la foule :
— Ce sont les péchés de notre seigneur, le comte Gunther, dit-elle; quand la chambi e où il menait ses maléfices sera brûlée, Satan n'aura plus où mettre le pied dans le bon château de Bluthaupt!
lO't SEPTIKME PAHTII:.
On se signa; et l'on attendit avec une impatience croissante, comme si cet incendie eût été le premier acte du mystère annoncé.
A rintérieur du manoir, les valets s'agitaient pour éteindre le l'eu. La chasse était rentrée; on avait des bras tant qu'on voulait. La seule chose qui pût étonner, c'est que les maîtres du château ne se monliaient point.
Tout en cherchint à éteindre le feu, on fit main basse sur Malou et Pitois qu'on avait trouvés sur le théâtre de l'incendie.
Ces ('rôles prétendaient avoir reçu des Geldherg eux-mêmes mission de mettre le feu, parce qu'il y avait des bandits cachés à l'étage supérieur.
On peut juger s'il était possible de les croire! Le plancher de ce dernier étage venait d'ailleurs de s'écrouler, et l'on n'avait trouvé nulle trace de ces prétendus bandits.
Malou et Pitois furent mis en lieu sûr, en attendant que la justice prononçât sur le aiériiede leursystème de défense. .,.*.-
Franz était debout auprès du bâiardde Bluthaupt.
Son regard se baissaii. Il y avait sur ses traits une émotion profonde, mais son attitude était fière et digne.
On avait enlevé les corps des quatre associés, pour les porter sous la chapelle.
Hermann, Gotilieb et les autres Allemands du Temple essuyaient le plancher sanglant.
— ftlosès Geld, dit le baron de Rodach, reconnaissez-vous ce jeune homme pour l'enfant de Guniiier de Bluthaupt et de la comtesse Margarèthe?
Le vieillard roula ses petits yeux gris et garda le silence.
— M osés Geld! reprit Rodach, je vous ai laissé la vie parce qu'un ange s'est mis entre mon épée ei
LE BARON UE HODACll. lOo
VOUS... et aussi parce qu'il me fallait un témoin des choses passées depuis vingt ans... mais j'ai contre vous, sachez-le, des armes plus terribles que l'épée elle-même !... reconnaissez-vous ce jeune homme pour le fils de Guniher de Bluihaupt et de la comtesse Margarèthe?
Sara se tourna vers son père comme pour l'endurcir dans son refus; mais le vieillard se souvenait de la scène de la Rotonde : il était subjugué.
— Oui... répondit-il d'une voix à peine intelligible.
La vicomtesse et Julien firent un mouvement; jusque-là ils avaient douté encore. Le trouble de Denise la faisait plus charmante. L'impression d'horreur éprouvée en entrant dans celte chambre avait fui. Elle ne songeait plus qu'à Franz; elle le coniemplait à la dérobée, mille fois heureuse des dangers évités. Elle avait le cœur gros d'espoir et d'allégresse.
Un monde de pensées s'agitait dans le cerveau de Franz.
Le baron de Rodach poursuivit :
— Nous avons ici trop de témoins pour que vous puissiez reprendre la parole prononcée, Mosès Geld.. . et ceci vaut un acte de naissance, car vous seul désormais aviez intérêt à nier la vérité... Maintenant, il va sans dire que le fils de Bluthaupt doit rentrer dans l'héritage de ses pères.
Il y eut un regard échangé entre A bel, Esther et Petite.
— Le fils de Bluthaupt, comme vous l'appelez, répliqua cette dernière, aura le château de Geldberg et le château de Rolhe. — Cela ne suffit pas, dit le baron; Bluthaupt possédait tout le pays entre Esselbach et Obernburg il faut que la restitution soit complète!
Sara laissa échapper un geste de colère conieou.
— Notre fortune entière n'y suffirait pas, monsieur, murmura timidement Abel. — Il le faut!... répéta Rodach.
tE FII.S UL UIABLF. T. IX, 8
Puis il ajouta : — Je vous donne une minute pour vous consulter... Madame de Lauiens, qui connaît le contenu de certaine cassette, pourra vous fournir d'excellents conseils.
Esther, Abel et Sara profitèrent de la permission et se prirent à parler à voix basse.
Tandis qu'ils s'entretenaient, le vieux Moïse de Gcldberg quitta son coin tout doucement et se glissa ;ui milieu d'eux à pas de loup.
— Mes enfants!... mes pauvres enfanîs! dit-il, ne refusez rien à cet homme, qui est puissant et impitoyable!...
Estber et Abel hésitaient.
— Nous laisser dépouiller ainsi! pensa tout haut madame de Lanrens, les sourcils froncés et les dents serrées. — Ecoutez, reprit le vieux Geldberg, dont la voix tremblante était pleine de caresses; si vous saviez comme je vous aime, mes pauvres enfants!... Allez! vous ne serez pas pauvres encore!... il me reste quelques centaines de mille francs, cachés quelque part... je ne garderai rien pour moi... rien!... Je vous donnerai tout! — Eh bien?... dit M. de Rosîach. — Ils acceptent! répondit précipitamment le vieux Geldberg.
Le silence de la famille ratifia ces paroles.
Les yeux du baron, qui se fixaient en ce moment sur le vieillard, eurent une expression de pitié. Mais ce ne fut qu'un instant, et il reprit bientôt son air impérieux et froid.
— • Reste une question à résoudre, poursuivit-il; ces quatre hommes que la justice de Bluthaupt a mis à mort, il faudra expliquer leur disparition. — Il me semble que vous seuls... commença madame de Laurcns. — Vous vous trompez, interrompit Rodach; c'est encore vous que cela regarde!... entendez-moi bien, et n'essayez pas de discuter!... Ce vieillard est sujet à des accès de folie...
Mosès Geld se redressa, étonné.
~ Vous le ferez enfermer, poursuivit Rodach, et comme on met tout ce qu'on veut sur le compte d'un homme frappé de démence...
Moïse baissa la tête de nouveau; il avait compris : ses enfants allaient être ses juges.
Ceux-ci reculaient presque devant cet excès d'infamie.
— Monsieur!... monsieur!... dit Abel. — Je vous le demande à vons-même, interrompit encore Rodach : est-ce un homme sain d'esprit que ce millionnaire, ayant nom M. de Geldberg, qui va vendre des haillons et prêter à la petite semaine, sous le sobriquet d'Araby, dans la Rotonde du Temple?...
A ce nom d'Araby, Hans, Gertraud ei tous les Allemands de Paris ouvrirent de grands yeux.
Esther et Abel levèrent sur le vieillard un regard interrogateur.
Moïse, immobile et tomme pétrifié, ne niait pas...
Sara s'était redressée. Ses yeux, où brûlait un feu sombre, se fixaient sur son père.
— Ah!... dit-elle d'une voix sourde, c'est vous qui êtes Araby!...
Plus rapide que la pensée, elle s'élança vers la petite Galifarde qui essayait de se cacher derrière Gertraud, et l'entraîna jusqu'auprès du vieillard.
— Est-ce vrai, Judith! demanda-t-elle. — Oui, répondit tout bas l'enfant.
Sara lui arracha le fichu de soie qui se nouait autour de son cou, et la poitrine de la petite fille apparut, portant encore les marques de la cruauté du juif.
Il y avait un râle dans la gorge de Sara; elle écuniait de fureur.
108 SKPTIÈME PARTIE.
Xl'I. — La justice de Dieu.
Le regard de madame de Laurens erra sanglant et sombre, de la poiiiine blessée de l'enfant au visage épouvanté du juif.
— C'est vous qui avez fait cela! prononça-t-elle avec eflort; on dit qu'elle va mouriil c'est vous qui l'avez tuée!... Ah! je ne suis pas la (ille d'Araby, le vendeur de haillons!... qu'importe à mademoiselle de Cieldberg qu'on mette à Charenton un usurier du Temple!
Les yeux du vieillard se remplirent de larmes.
— Sara! balbutia-tii; ma petite Sara chérie!... c'était pour vous!...
Il essaya de lui prendre la main, madame de Laurens le repoussa d'un geste impitoyable.
— Vous êies fou!... dit elle.
Alors, le malheureux vieillard, la joue pâle et les mains jointes, se traîna vers ses deux autres enfants qui détournèrent la tête.
Les témoins de cette scène avaient froid jusqu'au fond du cœur.
IVloïse de Geldberg resta un instant comme altéré; puis ses yeux, mouillés de pleurs encore, se levèrent au ciel.
— C'était pour eux, mon Dieu, ce que j'ai fait! murmura-t-il; pour eux, toute une vie d'efiforts et de crimes!... Seigneur! Seigneur! écoutez la voix d'un pèie!... cnlaiiis ingrats, je vous maudis!...
Sa taille chancelante s'était redressée, si bas qu'il fût tombé, il y avait en lui, à cette heure, quelque chose (l'austère et de solennel.
Esllier et Abel deireuraient immobiles et muels.
LE BARON DK UODACIt. 109
Sara, haussant les épaules avec raillerie devant la nialédiciion paternelle, voulut se retourner vers sa fille.
Mais Teiifant, ([ui n'avait rieu appris, avait la science (lu cœur. Elle sentait ce qu'il y avait d'iiorrible dans celte fille reniant son pèri-.
La blessure qui venait de frapper Mosès Geld fit saigner le cœur de madame de Laurens, à son tour.
Elle vit son enfant qui la fuyait avec effroi et dégoût.
A ce coup, et pour la première fois peut-être sa conscience parla; on la vit devenir pâle, et son regard effronté eut un voile.
Sans savoir, elle murmura ce qu'avait dit son père :
— Ma fille, c'était pour toi!...
Elle était au milieu de la chambre, seule et comme abandonnée.
En ce moment, la porte s'ouvrit et la dernière personne manflée par le baron de Rodacli entra.
C'était l'agent de change Léon de Laurens, qui traversa la chambre à pas lents et vint se placer à côté de sa femme.
Il lui toucha l'épaule du doigt.
Sara se retourna.
Un instant ils demeurèrent muets et face à face; leurs prunelles se cho-juaient.
M. de Laurens n'était plus le même homme. Son visage était sévère. Il avait l'air J'un maître ei d'un
juge.
Sara essaya d'abord de soutenir son regard, puis sa paupière se baissa.
Madame, lui dit l'agent de change, je ne vous aime plus.
Il y avait dans ces paroles tout un avenir de châtiment terrible...
Les invités de Geklberg se disaient, en traversant les corridors du château, (|Utî l'hospitalité de lears amphitryons était proJigue.
110 SEPTIÈAÎE PARTIE.
Le dernier acte de la féie devait être la chasse aux flatnbeaux, et la chasse aux flambeaux terminée, voiià qu'on annonçait encore autre chose!
Il s'agissait d'une cérémonie solennelle; on parlait d'un (lis de Bluihaupt retrouvé, un vrai roman!
Les portes de la chambre de Franz étaient toutes grandes ouvertes, et les hôtes de Geldberg y entraient en foule.
Le jeune monsieur Abel disait à haute et intelligible voix :
— Notre vénéré père a enfin trouvé ce qu'il cherchait depuis si longtemps, le fils de Guuther de Bluthaupt, son bienfaiteur et son ami!
Fi anz était debout sur l'estrade, devant le lit. Autour de lui, les anciens tenanciers de sa famille, qu'on avait introduits au château, s'agenouillaienlet rendaient hommage.
Quand le dernier vassal se fut relevé, on vit sortir de l'oratoire Albert et Goëiz, vêtus de leurs manteaux rouges. Ils se rangèrent auprès d'Otto, et tous trois, Tépée nue à la main, mirent un genou e!i terre.
Aux extrémités de la salle on n'entendait pas ce qu'ils disaient, mais on vil le jeune coaite, Gunther (!e Bluihaupt, les relever tous les trois et se jeter dans leurs bras tour à tour. — iVla parole, ditMirelune, c'est presque touchant!... —Penh!... fit le vaudevilliste; un enfant perdu qu'on retrouve!... ça court les rues! — On parle d'un million do rente! chuchotait madame la marquise de Beautravers.
Madame la duchesse de Tartarie s'essuyait les yeux, en pensant au roi de Rome...
iVladame d'Audemer, cependant, avec son fils et sa fille s'était approchée de Franz.
Julien serra la main de son ancien ami d'un air embarrassé.
— Comte, dit madame d'Audemer avec la grâce noble qu'elle avait quand elle voulait, je n'ai p<ii.it
m; baron de uoDACii. iil
oublié que je sais Bluihaupt... vous êtes le chef de h\ famille ; c'est h vous qu'il appartient de marier mademoiselle d'Aude mer.
Franz et Denise souriaient, le rouge au front et la joie dans le cœur.
A l'autre bout de la chambre. le bon marchaîid d'habits Hans Dorn joignait les mains de Gertraud et de Jean Regnauit... Nono la petite Galifanie faisait partie de ce groupe, où elle avait un père et une sœur.
Il y avait déjà longtemps que l'iiluminaiion s'était éteinte, peu à peu, dans la campagne endormie.
Aucune lumière ne brillait plus aux fenêtres dti château de Bluihaupt.
Le crépuscule du matin, qui allait poindre, mettait des couches moins sombres à l'horizon, du côté de l'Orient.
Derrière le château, à la place où s'était tiré le feu d'artilice, quelques j">urs auparavant, un bruit se fit parmi le silence profond qui régnait aux alentours.
Il y avait une oreiile ouverte pour entendre ce bruit.
— On voyait une forme blanche, à la fenêtre de Lia de Geldberg.
Presque iaimédiatement au-dessous de cette fenêtre, trois hommes apparurent successivement sur la petite plate-forme, où nous avons vu naguère les bâtards de Bluihaupt former une sorte d'échelle humaine, pour détourner un mortei danger de la lèl^ de Franz.
Par rapport aux fenêtres du château, les trois hommes qui venaient de se montrer sur la plate-forms étaient masqués par la saillie du roc.
Ils descendirent jusqu'au f^ond de la Douve et gravirent la rampe opposée.
Hans Dorn était sur la pelouse, tenant par la briiie trois chevaux tout équipés.
Il tint successivement l'éirier à chacun des trois hommes et leur baisa la main respectueusement.
— Que Dieu vous garde, mes gracieux seigneurs! dii-il avec tristesse.
Les trois hommes poussèrent leurs chevaux, en criant un adieu.
A cet adieu, il y eut comme un écho faible et plainlïï, du côlé du château de Blulhaupt.
Et la forme blanche qui était à la fenêtre de Lia sembla s'aOaisser sur elle-même; on ne la vit plus.
Les trois hommes galopaient en silence, dans la direction d'Obernburg.