XII. — La chasse aux flambeaux
Le lendemain, vers sept heures du soir, on se levait de table au château de Geldberg. Le dîner avait eu lieu de bonne heure, à cause de cette fameuse chasse aux flambeaux qu'on attendait depuis trois semaines.
C'était le dernier acte de la fêle; les invités devaient repartir pour Paris le jour suivant.
Point n'est besoin de dire que le repas avait été .superbe. Les officiers de bouche de la maison de Geldbeig séiaieni sinpassés, voulant couronner dignement la série de leurs merveilles cu'inaii es.
On avait bu et mangé démesurément, sous prétexte d'adieux; le dessert avait tourné au louchant, et les
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inspftestlo 'étires, atieiuiris parle champngne, avaient en vérité dérlamé qnek|iies méclianis petits vers entre la poire et le fromanje.
lîssfntnienide loin les parfums trop connus de leur cuisine bourgeoise et ils se bourraient de vivres comme le prévoyant chameau qui va traverser le dr-sert.
Kn somme, il y avait une certaine émotion parmi les convives. On voyait partout des joues enluminées et des poitrines élargies.
Rn quittant le salon, les jambes de M. le comte de Mirelune éprouvaient de légères et agréah'es oscillalions. Qu^ul à Ficelle, il était gris, ma foi, mais gris comme un homme qui s'occupe sérieusement de couplets.
Il enfilait l'un à l'autre tous les calembourgs consignés dans ses vaudevilles, et les glissait à l'oreille de son Mécène féminin, la grosse épouse du notable commerçant de la rue Laffitte.
Au comnipurement du repas, on eût pu remarquer chez les membres de la maison de Geldherg une sorte de préoccupation alfairée, mais ils avaient réussi à prendre le dessus.
Madame de Lanrens n'avait jamais été si charmante; M. le chevalier de Reiidiold ne s'était jamais montré plus joyeux.
Il n'y avait qu'Esther qui gardait sur son front comme un voile de tristesse. Julien ne s'était point placé, à table, auprès d'elle. La belle conuesse cherchait incessamment les regards de son (iaucé, qui semb'aient la fuir.
Julien s'asseyait à côté de sa mère ; celle-ci tenait rigueur au chevalier de Reinhold, et se renfermait dans un silence pensif.
C'étaient là de légères taches sur un fond brillant; personne ne les remarquait, et la joie générale n'en était point altérée.
Une demi-heure après le dîner, la foule des con-
LE BAUON DE KODACU. (>'.>
vives descendait les escaliers du château, se dirigeant ^el■s la cour principale, où ron etilendait un grand liruit. Celaient les cris de piqueurs et de palefreniers, des notes perdues, données par la trompe (|u'on essayait, les aboiements des chiens et le trépignement des chevaux, dont le pied impatient frappait le sol.
Le jeune monsieur Abel de Geldbcig était en selle, au seuil de la cour. Cette soirée devait être mémorable dans sa vie. En sa qualité de sportsman irèsniéritant, il était le directeur et le chef de cette partie de la fèie.
Au nioinenl où les premières dames mettaient le pifd dans la cour, il fit un signe et emboucha sa trompe. Une joyeuse fanfaie éclata, sonnée par tous les veneurs à la fois.
Il y avait dans ia cour une meute ircs-nombreuse, et les équipages de chasse étaient entendus suivant le système allemand.
Les dames, qui pou. aient se doinier le litre d'écuyères, sauièienlsur de fringants chevaux, capables de suivre ia chasse; les autres, (|uoiqiie revêtues de l'uniforme dam.izone, s'assirent sur des palefrois débonnaires ou même sur les prudents coussins de leur voiture.
La grille fut ouverte à deux battants et la chasse sortit. C'était une nuit sombre, nmis sèche; de gros nuages sans pluie couvraient le ciel.
En franchissant la grille, les invités se trouvèrent en face d'un admirable spectacle.
L'immense paysage qu'on découvrait le jour, du sommet de la montagne, était en quelque sorte dessiné dans la nuit par de longues lignes de lumière. La forêt resplendissait; chaque arbre avait sa ceinture de feu. Le long des roules que devait suivre la chasse, l'illuminaiion allait traçant de capricieuses courbes, qui se mêlaient dans la nuit sombre coiiune les lignes entrelacées d'un paraphe.
Et tous ces feux, multipliés à rinfiiii, perdaient leuis liieiii-s dans les grandes ténèbres. Ils brillaient comme autant d'étoiles, mais de loin ils semblaient ne point éclairer Ifs objets environnants.
Cela faisait l'effet d'une immense arabesque, tracée avec des pointes de diamants sur un ûfiganiesque fond de velours noir.
Pour ménager U!i contraste sans doute, les ordonnateurs de la chasse avaient laissé dans l'onbre la pente de la montagne oii s'asseyait le chàieau de Geldberg. On voyait l'illnmination commencer tout au bout de la grande avenue.
Ce fut par celte voie que la chasse s'engagea.
Les invités du dehors et les gens du pays étaient là en foule, les uns à pied, les autres équipés pour le courre.
Il y eut un bourra pour les dames, et le cortège descendit l'avenue.
On n'était pas encore en train; la meute peloloanait dans l'ombre ses couples muets.
Il y avait, parmi les femmes surtout, un peu d'hésitation, car la foret de Geldberg était pleine de dangereux passages, et, si splendide que fût l'illumination, il était imi)ossib!e de croire, avant d'avoir vu, (m'eile pût remplacer la luiiière dujour.
Lg départ s'opi^iait lentement et avec une sorte d'embarras. On voyait Çcà et là des laquais secouant des torches rouj^es et cheveiucs. Les chevaux s'effrayaient; la liieuie, étonnée, s'amassait en troupeau et refusait d'avancer.
Le jeune moiisieur de Geldberg, en costume anglais, taillé sur un patron tout à tait supérieur, tenait la lète de la c avalcade. Il avait mis Victoria-Queen au trot, et tenait déjà cette attitude malade, pénible, éreintée qui reînplace. chez nous, grâce aux progrès de i'art équestre, la iière mine des cavaliers du vieux temps.
Il s'agitaii beanrotip; i! donnait (!es ordros d'unp voix brève et napoléonienno. Il trouvait parfois dans sa mémoire df s mots britanniques qui, vu la circonstance, faisaient un effet prodigieux.
C'était en somme un genileinan bien passable, et Victoria-Queen, son élève, faisait l'éloge de ses capacités.
Il y eut une première halte au bout de l'avenue, entre la traverse de Heidleberg et la lisière de la forêt,
La partie mâle des invités entoura le jeune monsieur de Geldberg, comme un état-major b'en appris se groupe autour dii général en chef, à Theure solennelle de la bataille.
Le fils de Mosès Geld prit la parole, d'une voix haute et ferme.
Sans se tromper une seule fois, il divisa les postes de chasse entre les assistants avec une liberté d'esprit qui lui fit grand honiiev'-. Il traça en peu de mots l'itinéraire des dames et donna le signal du départ définitif.
On avait fait le bois dans la matinée. Un cerf courable avait éié détourné dans les taillis avoisinant l'éiang de Geldberg. Durant tout le jour, on l'avait gardé à vue pour ainsi dire, et l'on était sûr du lancé.
C'était vers la plaine et l'étang de Geldberg que la partie active de la chasse devait se porter. Les dames et les paresseux avaient leurs places désignées à certains carrefours pour voir passer le cerf.
Les piqiieurs, cependaiit, triaient la meute et choisissaient les relais.
On était entré dans le cercle brillant formé par l'illumination. La nuit de l'avenue était loin déjà: chiens et chevaux, trompés par ce jour factice, prenaient leur ardeur matinère. Au signai cionné, la chasse s'élnnça comme un tourbillon; voitures et
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piétons se dispersèrent dans des directions diverses.
L'emplacement où s'était faite la halte resta solitaire durant (pielques instants.
Au bout d'du rpiart-d'lieure, on aurait pu voir une ombre se glisser dans le fourré, à quelques pas de la Jisière et s'adosser, immobile, à uu arbre.
A moins de l'avoir aperçu d'avance, il était impossible (le distinguer maintenant ce personnage, qui éliiit protégé contre le regard par l'ombre du tronc d'un mélèze, et semblait laire corps avec l'arbre auquel il s'appuyait.
On entendait de temps en temps et par bouffées le bruit lointain du galop des chevaux, les aboieinents (le la meute et le son adouci des fanfares.
L'air était froid, mais lourd ei calme; pas une lumière ne s'éteignait dans la campagne scintillante, et le paysage gardait intacte sa merveilleuse parure.
Le pas d'un cheval résonna sur le giizon de l'avenue, et la silhouette d'un cavalier apparut confusément au loin. Il marchait au milieu de la voie, et à mesure qu'il approchait, la lumière l'éclairait plus distinctement.
A vingt pas de la halle, on eût pu reconnaître le costume pimpant et la courte taiile de M. le chevalier de Reinhold.
Comme il arrivait à l'endroit oi!i la chasse s'était arjciée naguère, il mil sa main au-devant de ses yeux, afin de i egarder un objet qui passait par la traverse d'Heidelberg.
C'éiiiii encore un cheval avec son cavalier, dans lequel Reinhold crut reconnaîlre, au premier aspect, le docteur Mira, revèlu de sa longue redingote.
Il prononça le nom du Portugais; personne ne répondit.
Le chevalier s'était trompé de sexe. Le prétendu cavalier était une femme, portant un cosiuaie d'am.irone en drap de couleur sombre. Un voile épais lui
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couvrait le vis.'igc Sons ce voile, se cachaient les traits pâles ei bouleversés de madaiiie la vicomtesse d'Autleiiier, qui avait fjiiilié lu ciiasse, [XHirsiiivie par les paroles de l'Homnie Rouge, et (|ui se renJait seule à li Moelle de B'ulliiUipt.
Ses souvenirs avaient sommeillé lonjïtemps, elle s'était endormie dans une crédulité volontaire; rnais le saiig de son père ^'éveillait en elle, et son cœur avait parlé durant l'insoinuie de la nuit précéu'ente.
Elle voulait savoir, quoi quil pût lui en couler désormais!
Elle la ssa, sur sa gauche, la traverse de Heidelberg, tourna la base de la montagne, et gravit toute seule, le cieur serr'S la rnnin tremblante, le sentier étroit qui conduisait à lu bouche de la Ilœlie.
La route était longue encore et soi! courage défaillait déjà.
Le chevalier arrêta sa moulure au centre du carrefoui. L était là sans d uile à un rendez-vous, car il aiiendii.
Une minute environ après le passage de la vicomlesse, une aniie amazone, qui suivait aus.si la traverse (!e He:de!ljerg, s'avança au g.ilop léger d'un charmant ciieval. Impossible dé piendre celle-ci pour le docteur José Mira! Un spencer de salin eniprisfiuiiait sa taille soupleet (iiie; c'était une jeune lille eiune charmante jeune filie, suivant toute jirobabiliié.
Elleglissa dans le demi-jour et poui suivit sa route. L'idée vint au chevaher (pie c'était Denise d'Audemer; mais quelle apparence! 11 avait laissé Denise enire Julien et sa mèie, au beau milieu de la foule, sur la route de l'étang de Geldberg...
Qu'elle lui ou non Denise, l'amazone ne prit pas le même cheinin que la vicomtesse, elle laissa sur sa droite le seritier qui isiontail au trou do la Hœlle, et continua de desceniiiC la traverse du Heideiberg.
— Je crois que l'autre était aussi une femme! grom-
I!'. FUS PU DUVI.^. T I.V. t>
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niela Reinhold. Où diable vont-elles donc comme ça?
Il n'avait pas achevé, qu'une loisième amazone, venant comme les deux autres de l'étang de Geidberg, tourna court à quelques pas de lui et enfila au grand galop l'avenue.
Elle passa si près de Reinhold qu'il sentit le vent de sa course,
— Aux ruines... dit-elle.
Reinhold avait reconnu madame de Laurens.
Quelques minutes après, les gens qu'il attendait arrivèrent presque en même temps. C'était le docteur portujîais et Fai)ricius Van Praëî.
— Ma foi! dit le Hollauilais en s'essnyant le front, voici une belle fétp... J'avais une idée, tout eu galopant sur ce diable de cheval qui me secoue les côtes!... On aurait pu iiùre un ballon... — Ah! ah! interrompit Reinhold, qui no put s'empêcher de sourire en songeant à l'ancien méiier de Fabricius. —Un ballon, répéia ce dernier, pareil à celui que j'enlevai à Leyda en 1820... Celait un aérostat de forme ovale, au centre de gravité duquel éiail attachée une corde qui soutenait un cercle d'artifice...
José Mira haussa les épaules.
— Nous ne sommes pas venus pour parler de fadaises, dit-il. — Mon excellent ami, répliqua vivement Fabricius, la science aérostatique n'est pas une fadaise... et vous venez que les ballons remplaceront les chemins de fer!... En attendant, vous avez un peu raison... parlons du présent... Ne verrons nous pas le madgyar? ~ Le mad^'yar ne veut point se mêler de cette aOaire, répondit Reinhold; d'ailleurs il a bien autrechose en tète!... Depuis la fin du bal, il fait sentinelle', l'épée à la maiii, au pied de l'escalier de la Tour du <iuet. — Il attend le baron? demanda Mira. — Et it l'attendra quinze jours, s'il le faut! répliqua le chevalier; son valet hongrois est auprès de lui qui tient un sabre de i cchange et deux paires de pistolets char-
gés... Si le baron est dans la tour, son afliiire me paraît claire. — Et où pourrait-il être? demanda Van Praët. Les gardes que vous avez mis à la grille du château pendant le bal sont des hommes sûrs? — Trèssûrs, répliqua Reinhold, et ils ont soulevé tous les masques... Il est clair coiume le jour que Rodach n'a pu quitter Gekiberg! — Au isoiiis, ne nous gênera-t-il pas pour notre expédition! grommela le docteur. Où en sommes-nous?
Reinhold se froita les ninins.
— Si la chasse du cerf est aussi bien organisée que la nôtre, répondit-il, je plains le pauvre aniuial... C'est arrangé avec un goût parfait!... Le petit coquin ne peut éviter Charybde que pour tomber dans Srylla!... — Je léponds de son poste de chasse, dit Mira, j'y ai placé moi-même l'homme que vous savez.
— Moi, ajouta Van Praëi, je viens de colloquer maître Pitois sous la Têie-du Nègre, vis-a-vis de celte maison du paysan Goii.ieb où Franz va si souvent...
— Et moi, reprit Reinhold, j'ai posté Malou dans les ruines de l'ancien village... et je viens de voir madame de Laurens qui courait au rentlez-vous à brida abattue... cela fait le piège et l'a'ppài... Je parierais pour les ruines! — Moi, pour le poste de chasse! dit le doctcui-; c'est au bord de rétang, et il y a certain vieux saule qui cache mon houime admirablement. — Moi, pour la Téte-du-Nègre! ajouta Van Praëi; si vous voyiez comme mous Pitois est bien installé entre deux roches! — Fr^tz, le petit joueur d'orgue et Johann, reprit Reinhold, font office de bataillon volant... Ils cherchent.. . et ce serait bien le diable si nous peidions encore cette partie avec un si beau jeu! — Nous n'avons plus qu'une nuit, murmura le docteur, si nous la perdions... — Bah! firent ensemble Reinhold et Fabricius.
Un relancé, sonné à quatre trompes, se ûi entendre dans la plaine. Les trois associés piêtèrenl l'o-
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reille un instoiit, afin dt> s'orienter, puis ils s'éloigiîèrenî;'ii "rantl fro!, cians la dirertion do !a chasse.
— Si nous nous perdons, avait dit Reinliold, dans deux heines nous nous retrouverons à ce carrefour.
Après le déliait des tiois associés, la halte resta déserte durant une ou deux niinuies. Quand on eut cessé d'ouïr le bruit de leurs chevaux, iir: mouvement léger se lit dans les ténèbres du bois. i,a grande <!mbre que nous avons vue se coller au tronc d'un mé- 'èze se détacha de l'arbre lentement, et un cri aigu retentit dans !e silencp de la forêt.
Ce cri avait des intonations étranges et reconnaissabîes. Nous l'avons entendu deux fois déjà : la preaière au mouient où les bâtards Oe. Bîuthaupt s'éfhappiiieni de la prison de Francfort ; la seconde au !)al de l'Opéra-Coiuique, alors que se jouait, sous les yeux de Franz, cette bizarre comédie du cavalier aljeniand, du niajo et de l'Arménien.
Ce cri était un signal convenu dès longtemps entre les trois frères, et qui leur avait servi bien souvent «lans leur vie de proscrits.
Une seconde s'était ii peine écoulée, qu'un cri pareil se faisait entendre dans les taillis, h une distaiice considérable :un troisième écho, si faible qu'on pouvait à peine le saisir, arriva de la plaine.
Le personsiage caché dans le bois se tut et atteiiilU.
Le premier eilei de son appel, fut l'arrivée d'un homme en costume de paysan, qui tenait un cheval par la bride.
Quelques instants après, un double galop se fit ouïr t'i deux cavaliers s'arrêtèrent au milieu de la halle. Leurs visages disparaissaient sous de grands chapeaux rabattus, et ils étaient enve'oppés dans des manteaux rouges. Notre hotnme du bois, (jiii s'était mis en selle, portait exactement le même costume.
— Ami Dorn, dit-il au paysan; vous allez rester là.
car ils vont revenir; vous, Goëlz, au bord fie l'étang... vous, Alberi, auprès de la maison de Gottiieb, sous la Têie-du-Nègre: moi, aux ruines du village!...
Leurs éperons pifiuèrcil le tlanc de leurs chevaux, qui bondirent ; la lueur hriilanle (ic riiluuiinalion iiiontra un instant les plis écarlates de leurs manieauv qui flottaient au vent.
Pu:s ils ilisparureni, chacun dans la direction indiquée.
Hans Dorn, resté seul, sortit du cercle de lumière et alla s'apouyer à son tour contre 'e tronc <lii mélèze.