PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTÉRAIBB
in 2010 with funding from
Universityof Ottawa
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Ir
Il y a quelques années, une scène étrange se passait dans le gracieux village de Fontenay^sous-Bois , situé près de Vincennes. M. Cantal, braye et joyeux notaire, estimé à
dix lieues à la ronde pour sa probité irréprochable et son libéralisme incorruptible, était revenu un soir de Paris le front sombre et soucieux. Ce nuage de tristesse obscurcissait rarement la physionomie franche et ouverte de M. Cantal ; ordinairement vermeil et rieur, il était ce soir-ià pâle et ténébreux.
Sa petite carriole venait de s'arrêter à la grille peinte en vert, aux deux côtés de laquelle rayonnaient suspendus les panonceaux de cuivre doré. Le domestique perdit l'équilibre en sautant de la voiture , et faillit tomber la tète la première contre une des bornes. Certes, la situation du pauvre diable était digne de pitié, et M. Cantal Teût plaint
de bon cœur en toule aulre circonstance; mais comme l'honnête garde notes était de fort mauvaise humeur, il s'écria ;
— Drôle! nigaud! buîor! tu n'en fais jamais d'autres !
L'infortuné Jérôme, en reprenant son as« siette, demeura tour abasourdi; les oreilles lui cornaient, pleines de ces mots terribles ; Drôle! nigaud! butor!.. Mais il n'était pas sûr d'avoir bien entendu; il croyait rêver.
— Monsieur... balbutia t-il en ramassant son chapeau tombé dans la boue.
— Butor! maudit butor î vociféra de nou- TeauM. Cantal.
En même temps il jeta les guides à son do-
mestique et s'élança brusquement de la carriole; mais, soit qu'il eût mal calculé son clan, soit que par malheur un pan de sa redingote, trop longue, se fût embarrassé dans le tablier de la carriole, il tomba lourdement sur le ventre, et les deux pans de redingote se relevèrent honteusement par dessui sa tête comme une espèce de capuchon.
Ce fut alors une bien autre explosion de colère. M. Cantal, petit, gros et rondelet, ne pouvait plus se relever : Jérôme s'empressa de lui tendre la main ; mais le notaire, suffoqué par la fureur, a>pi;gle de rage et de poussière, n'aperçut pa^ cettG main charitable que Jérôme, lui pré,: entait.
— Misérablef vil coquin! s'écria-t-il en rejetant à grDnd'peine ^" ; ans de sa redin-
gote , qui lui enveloppaient la tête, tu a^ juré ma rnort!...
— Monsieur... c'est le marche-pied... bégaya Jérôme.
Le notaire n'entendait rien.
Enfin, après de longs et douloureux efforts, il parvint à se remettre sur ses jambes; mais il était comme ivre, il voyait tout chanceler et tourner autour de lui.
Pour surcroît d'infortune, la vieille jument, épouvantée, s'enfuit au grand galop avec la carriole , qui bondissait rudement sur les pavés raboteux, comme le char d'IIippolyte au milieu des rochers.
— Poulette ! infâme Poulette ! s'écria
M. Cantal en montrant le poing à la jument, qui déjà se trouvait à une portée de Tusil, estu de connivence avec ce drôle?... Oh! malheureux que je suis' je serai donc toujours environné de jésuites!... Bètesetgens, tous, jusqu'à mon fils, ils s'entendent!...
— Monsieur... liu peu de calme... dit Jérôme avec une inflexion de voix respectueuse et suppliante.
— Du calme, maraud! du calme!... lorsque Poulette...
Il n'en put dire davantage, il étouffait.
— Soyez tranquille , monsieur... je parie qu'elle est déjîi rattrapée... Oui, oui, tenez, j'entends crier là-bas... on vous ramène Poulette.
M. Cantal, sans répondre, secoua violemment la patte de chevreuil qui servait de poignée à la sonnette. Alors ce lut dans îa petite cour un mélange affreux, étourdissant, de cris de femmes et d'aboiements de chiens. Cependant la grille ne s'ouvrait pas , et M. Cantal carillonnait toujours. Uae dispute vive et criarde venait de s'engager dans la cour, sans doute; mais le notaire ne pouvait rien voir de ce qui s'y passait : les barreaux de la grille étant recouverts , à hauteur d'homme, avec de grandes planches vertes. Mais bientôt l'excellent tabellion ne put méconnaître les deux voix acres et perçantes qui dominaient comme des sifflements aigus, comme un son de fi ire , au milieu des rauques aboie'iîents.
C'étaient Madelon et Jeannette qui se disputaient pour savoir laquelle des deux irait ouvrir au maître.
— Drôlessesî s'écria M. Cantal en frappant à coups de poing contre les planches de la grille, ouvrirez-vous?...
On n'ouvrait pas.
— Jérôme, poursuivit le notaire avec une intonation plus terrible, saute par dessus le mur... et puis étrille-moi ces deux coquines!
Mais le bon notaire criait dans le vide : Jérôme n'était plus là, il venait de courir à toutes jambes pour rejoindre Poulette.
— Décidément ils conspirent tous contre
moi, les bourreaux, les jésuites! murmura M. Cantal d'un air profondément d<'Cou- ' ragé.
Puis, se frappant le front, secouant la tête avec tristesse, il s'assit sur une borne, le corps penché en avant, les deux mains posées sur ses genoux.
La querelle continuait toujours, la grille demeurait close. M. Cantal avait eu le temps de réfléchir, et, peu à peu, les bouillonnements de sa colère s'étaient apaisés.
— Je suis fou, parole d'honneur! se dit-il en haussant les épaules. A mon âge!... On me prendrait pour un enfant qui veut battre sa nourrice!... A quoi tout cela sert-il? Mon Dieu', mon Dieu!
Puis, laissant échapper un profond soupir, il tomba dans une morne et silencieuse rêverie. Mais tandis que ses lèvres denieuraient immobiles et muettes , un monologue douloureux, poignant, se lamentait au fond de son cœur.
Quelques minutes se passèrent.
Enfin, le roulement de la carriole ei la Yoix triomphante de Jérôme, le trot rapide mais inégal de la vieille jument, tirèrent le notaire de ses lâcheuse réfle vions.
— Voilà, monsieur! voilà! répétait Jérôme en faisant claquer son fouet d'un air belliqueux. Ma foi, ce n'est pas sans peine!... Mam'selle Poulelte! dirait-on ça?... Quand on est grand et vieux comme père et mère...
DU NOTAIRE. ^fe
On ne lui donnera plus d'avoine!
— Ah! c'est toi, Jérôme, dit le notaire avec une extrême douceur. Allons, vite ! la main, mon pauvre garçon... Tu m'en veux, n'est-ce pas ?
—- Moi! notre maître... répondit Jérôme avec un mélange de surprise et d'attendrissement.
— Oui, je suis un brutal! je t'ai bourré tout à l'heure...
— Au contraire, monsieur, au contraire... dit le bon domestique d'une voix émue, en portant le revers de sa main à ses yeux.
— Ah ! vois-tu , mon pauvre Jérôme, il ne faut pas m'en vouloir, dit le notaire avec
un sourire triste et bienveillant : j'ai du chagrin... beaucoup de chagrin !
Jérôme ne trouva plus la force d'ajouter une parole , et quelques sanglots s'échappèrent de sa bouche.
Cependant la discussion bruyante des deux femmes avait fini de guerre lasse. La grille venait de s'ouvrir, etMadelon, encore toute haletante, son bonnet de travers, attendait en baissant les yeux, une main toujours sur la serrure.
La vieille Madelon, connaissant depuis fort longtemps l'humeur irritable de son excellent raaitre,se mouchait detoute sa force, afin de se donner une contenance ; elle prévoyait une bourrasque , et tremblait de tous ses
membres. Mais quel fut son étonnement quand M. Cantal lui dit avec un accent doux et affable.
— Bonjour, ma bonne Madelon ; qu'est-ce qu'il y a de nouveau ?
— Diane a mis bas, monsieur, réponditelle. Sept petits amours , dont trois café au lait, deux tout blancs, deux tout noirs...
— Ah ! celle pauvre Diane ! dit le notaire avec une expression pleine d'intérêt. Tant mieux! car eile était bien lourde!... Eh bien ! qu'est-ce qu'on a fait de sa petite famille?
— Monsieur, le jardinier en a mis trois de côté, les trois plus beaux ; les quatre autres sont dans un sac...
— Dans un sac ? interrompit le notaire. •
— Oui, monsieur... Jean allait sortir tout à l'heure pour les jeter à la mare...
— Les jeter à la mar^? Quoi ! ces innocentes petites créatures?... dit M. Cantal avec vivacité. Pas de ça 1 je ne veux point de
semblable bar!)arie!
— Moi.sieisr ne veut pas qu'on les noie? reprit Madelon d'un air étonné. Eh bien! alors, qu'est-ce qu'on en peut faire?
— Qu'on les garde... qu'on les élève... Entendez-vous, Madelon? dites à Jean qu'il ne s'avise pas do noyer ces petits chiens...
— Oui, monsieur, on va lui dire ça, répondit Madelon.
DU NOTAIUE. (^
M. Cantal redevint tout h coup sombre et soucieux.
î — Madelon, demanda t-il d'une voix agitée, et mon fils ?
Madelon ne fît aucune réponse, et regarda son maître d'un air hébété, la bouche et les yeux tout grands ouverts.
— Vous ne m'entendez pas, Madelon? je vous parle de mon fils....
— M.Ferdinand?...-
— Oui, diies-moî, il est ici?
— Monsieur....
— Il m'attend, n'est-ce pas?
—Allons, allons, vite ! Pourquoi toutes ces
hésitations? Ce que je te demande est bien simple....
— Ah! dame, monsieur.... pas si simple! balbutia Madelon, qui semblait fort embarrassée.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! ils me feront tous perdre patience ! dit le bon notaire en frappnnt du pied. Encore une fois, mon fils est-il dans sa chambre ?
— Certainement, monsieur.... c'est-àdire....
— Oh! oh! voilà qui passe les bornes!.... Allons, je vais monter.... j'aurai plus tôt fini....
M. Cantal se dirigeait à grands pas vers ie perron , lorsqu'une fenêtre du troisième
étage s'ouvrit brusquement , et des cris s'en échappèrent.
— Mon fils !... murmura M. Cantal.
Et, malgré son obésité, le brave homme monta les marches du perron quatre à quatre.
Déjà M. Cantal frappait à la porte de son fils; mais cette porte ne s'ouvrait pas.
— Ferdinand, c'est moi, ouvre donc...
Aucune voix ne lui répond ; un silence profond règne dans la chambre.
2i LE FILS
M. Cantal frappe à coups redoublés.
— Mon Dieu! qu'est-ce donc? se dit-il avec inquiétude. Mon fils est dans sa chambre , bien certainement.... il n'a pas eu le temps d'en sortir.... Mon Dieu! pourquoi ces cris?
Et, frappant de nouveau, il appelle encore Ferdinand.
Alors un chaos d'idées noires et fatales se heurte dans sa tête; il s'imagine les plus affreux malheurs : ce matin encore , Ferdinand, au désespoir, n'avait échappé que par miracle aux mains des gardes du commerce , qui le guettaient aux environs. Le pauvre père n'avait appris cela que par hasard. Il ne semblait donc pas impossible à M. Gantai que Ferdmand , dans un accès de folie et de
Je
sombre découragement , eût mis fin à ses jours.
Cette crainte même s'empara si violemment du notaire , qu'il sentit tout à coup ses jambes fléchir et les battements de son cœur s'arrêter. Voyant que la porte ne s'ouvrait pas, et qu'aucune voix ne répondait à la sienne, il descendit précipitamment l'escalier, en appelant Jérôme d'une voix tremblante.Mais soudain il crut entendre au dessus de sa tête une porte s'ouvrir et quelqu'un marcher dans le corridor. Cette porte ne pouvait être que celle de la chambre de Ferdinand. M. Cantal remonte l'escalier avec une extrême promptitude , et il entend la porte de son fils se refermer brusquement; mais i a pu voir, à la clarté d'une bougie, le visage de Ferdinand , pâle et bouleversée.
— Mon ami ; dit-il d'une voix suppliante, ouvre-moi, je l'en conjure....
A l'tiistant même un bruit de clef se fait entendre, la porte s'ouvre.
— Eh bien! mon pauvre enfant, qu'as-lu donc? s'écrie le notaire. Quelle pâleur, mon Dieu ! quel air sombre et agité !
— Mon père! mon bon père!.... répond Ferdinand en promenant autour de lui des regards inquiets, effarés, pardon!....
— Mais, qu'as-tu, mon ami? Tum'époufautes....
— r Moi? rien,... Je n'ai rien, mon père....
— Si, si.... Tout à l'heure ta fenêtre s'est ouverte, j'ai entendu des cris plaintifs,...
— Vous avez entendu?... ah! murmure Ferdinand d'une voix sourde, effrayée.
— Tu vois , je suis encore tout tremblant.... J'ai monté quatre à quatre.... Mais, dis, pourquoi donc ne m'as-tu pas ouvert tout de suite ?
— Moi? moi? je ne vous ai pas ouvert?.... Ah! pardon! je souffrais.... Oui, continuat-il en portant ses deux mains à ses tempes, j'avais là comme un bouillonnement.... mes artères battaient d'une force ! . . . . J'ai cru que j'allais mourir... Alors peut-être ai-je crié..* Je ne me rappelle rien...
— Ah! mon fils! mon pauvre enfant! dit le notaire avec un accent de tendresse ineffable, voilà bien longtemps que je te le répète, cela finira mal ! Tu es d'une orgranisatlon dé-
licate et celte vie d'agitation, de débauche, ne pourrait être longue... Comment •veux-tu , malheureux , comment veux-tu y résister?....
Depuis quelques moments le jeune homme pâlissait encore : un frisson convulsif agitait ses membres. Enfin il se laissa tomber dans un fauteuil; et, cachant son visage entre ses deux mains, il se mit à fondre en larmes.
— Mon père, oh ! combien je vous rends malheureux ! murmura-t-il d'une voix brisée. Si je pouvais mourir !...
— Mourir ! interrompit le notaire avec un sanglot mal étouffé. Ingrat! peux-tu souhaiter la mort ! . . . Moi, qui t'aime ; tu le sais ! . . , Oh ! rappelle-toi tous les soins que j'ai pris
de ton enfance'.... Ta pauvre mère, qui est au ciel maintenant , oh ! comme elle tremblait, comme elle priait Dieu pour toi!.... Frêle, souffrant et débile, tu n'aurais jamais vécu sans la tendre affection de ta mère.... - Ah! pourquoi l'as -tu perdue de si bonne heure ! Elle aurait veillé sur toi, elle t'aurait donné de bons conseils ! . . .
— Ma mère ! ma mère ! murmura douloureusement le jeune homme.
— Ferdinand, tout ce qui arrive, c'est de ma faute peut-être , continua le notaire en soupirant. J'ai mal dirigé ta jeunesse.... La préoccupation des affaires m'a détourné , je l'avoue, de mes devoirs paternels.... Mais écoute,il en est temps encore, tu es jeune... . tu peux travailler... Au nom du ciel! fais ce que je te demande.... Reste seulement trois
30 LE FïLS
heures par jour dans mon étude... Avec tes moyens et ta facilité , il ne t'en faudra pas davantage pour te mettre au courant, et dans quelques années tu me succéderas, ..
— Mon père, que vous êtes bon ! dit Ferdinand en lui serrant une main dans les siennes. Vous êtes d'une indulgence... î
— Ferdinand, c'est que je t'aime!
— Je ne le mérite pis , mon père... non, je suis trop coupable ! Si vous saviez ce que j'ai fait!...
Et sa physionomie était pleine d'égarement.
— Ferdinand, je sais tout, mais je te pardonne.
— Il sait tout ' murmura Ferdinand avec
DU ïfOTAIRE. ^
une expression de terreur indicible. Je suis perdu !
— Non, mon fils, non. Je veux tout oublier... C'est vrai, tu as des torts, de grands torts! Des passions fougueuses ont égaré ton âme.... Mais enfin tu n'as rien fait contre l'honneur, voilà ce qui me console.
Ferdinand tressaillit.
— Non, tu n'as rien fait qu'on puisse jeter à la face de ton père comme un outrage ^ comme une souillure ineffaçable!... Tu as des maîtresses... , mais tous les jeunes gens en ont; des dettes.. . , mais cela peut arriver au plus bon né le homme ; des prises de corps.... , mais qu'importe? avec do l'argent on fait lâcher prise aux gardes du commerce?
— Il ne sait rien ! pensa Ferdinand, dont la poitrine sembla tout à coup délivrée d'un grand poids,
— Mon Ferdinand, je ne suis pas riche, reprit le notaire avec bonté; mais, Dieu merci, je ne suis pas au dessous de mes affaires. Mon étude est excellente ; et , si tu veux me promettre de ne plus faire de dettes, je vais payer toutes les tiennes. Certes j'aimerais beaucoup mieux garder cet argent-là dans ma poche; mais avant tout, vois-tu, il faut se conduire en honnête homme. Qui paie ses dettes s'enrichit, dit le proverbe; et c'est la vérité la plus vraie du monde. Eh bien! j'en serai quitte pour travailler cinq ou six ans de plus. Ce n'est pas un grand malheur, surtout si tu veux me promettre de mener une vie plus rangée. Je te laisse libre de suivre le
barreau ou le notariat. Lequel aimes -tu mieux?
— Hélas ! mon pauvre père , je vous l'avoue, ces deux carrières, si honorables l'une et Tautre, ne sont point faites pour moi : j'ai perdu l'habitude et le goût du travail , la régularitém'est impossible. Je ne feraisjamais qu'un avocat sans causes. Quant au notariat, je ne suis vraiment pas digne de l'exercer après vous , mon père ! Un nom comme le vôtre, si vénéré, si pur! une si noble réputation, acquise par toute une vie d'honneur et de travail!... J'en serais peut-être un mauvais dépositaire ?
— Toi, mo» fils, non, jamais! je ne veux pas le croire.... Et, si quelqu'un me disait de toi une chose pareille, je l'appellerais calomniateur !
— Malheureux! malheureux! dit Ferdi-i nand d'une voix étouffée en essuyant une; larme du revers de sa main.
- Allons ! cher enfant , je t'en conjure , de la franchise ! Dis-moi tout. Quelles sont tes dettes? Le chiffre exact?
— Non, je ne puis... je n'ose. i.,
— Voyons, parle... Dix mille francs?
Ferdinand demeura silencieux et sombre.
— Quinze mille, peut-être?
Le jeune homme conserva la môme attitude, et resta sans répondre.
— Vingt mille francs?... Quoi! plus en^
core? Vingt-cinq mille?... Diable! serait-ce -0
donc trente mille?... Tu ne dis rien!... Quoi! plus de trente mille francs?...
— Mon père , tenez. . . je ne puis vous tromper plus longtemps! s'écria Ferdinand d'une voix ferme et vibrante en se jetant aux genoux du notaire. Je suis un infâme, un infâme?...
— One dis-tu?
— Ce que j'ai fait est horrible, vous disje ! lâche, indigne d'un homme d'honneur! . . .
— Malheureux! s^écria M. Cantal d'une voix courrouce'e en le repoussant avec horreur. Laisse-moi! laisse-moi! ne touche pas mes mainsî... Explique-toi d'abord, vite!... Tu «s un infâme , dis-tu ? Eh bien ! qu'as-tu donc fait?
— Vous saurez tout, mon père, mais pas ici!. ..Venez, descendons dans votre cabinet... Oh! oui, c'est affreux I
— Viens! viens, Ferdinand! dit le notaire en le relevant de force et l'entraînant vers la porte. Il faut absolument que tout s'éclaircisse ! C'est une angoisse trop douloureuse!....
Et déjà le notaire descendait l'escalier avec Ferdinand , qu'il entraînait pâle , égaré , comme un coupable devant son juge.
Tout à coup la sonnette de la grille retentit bruyamment : une voiture venait de s'arrêter à la porte j les chiens aboyaient avec violence.
— Monsieur Cantal? demande une voix
LE FILS 3St
forte et haletante. Il faut que je parle w M. Cantal sur l'heure!
Le notaire et son fils se trouvaient alors aw bas de l'escalier.
— Monsieur , dit Jérôme , c'est une personne qui demande à vous parler tout de suite.
— Je ne puis maintenant , Jérôme , répondit le notaire avec trouble. Mon fils -ut moi , nous avons quelque chose à faire ensemble.
— Monsieur, insista Jérôme, la personne qui vient ne s'en ira pas avant de vous avenir parlé!... Il paraît que c'est une affaire Crés. grave... un testament, je crois.
— N'importe î n'importe! je ne puis..
Et M. Cantal, repoussant Jérôme , se dirigeait vers son cabinet en faisant signe à Ferdinand de le suivre, quand une femme, enveloppée d'une longue pelisse noire, s'élance de ranti-chambre,et court vers M. Cantal.
— Au nom du ciel ! monsieur, lui dit-elle d'une voix basse et profondément émue , un mot d'entretien ! ... Il y va de ma vie. . . .
M. Cantal étonné la regarde; mais le vestibule était sombre ; l'obscurité commençait à se répandre : M. Cantal ne put distinguer les traits de celte femme.
Ferdinand , qui n'avait point entendu ce qu'elle disait à voix basse , avait cru un instant la reconnaître ; mais cette idée , chimérique sans doute , n'avait fait que traverser son esprit.
— Madame, pardon!.... Qu'y a-t-il pour votre service? dit M. Cantal avec une politesse mélangée d'impatience. Il est bien tard pour causer affaires...
— Ah ! monsieur, répondit l'inconnue avec une inflexion suppliante, il n'est jamais trop tard pour faire une bonne action, pour empêcher un malheur!...
— Un malheur?
— Oui, monsieur, le plus horrible des malheurs peut-être!.... Ah! si vous saviez!...» Mais venez ! venez , au nom du ciel ! Je ne puis m'expliquer ici... Ce que j'ai à vous dire veut un profond secret!... On nous écoute... Venez !
— Madame, calmez-vous... je suis à vos ordres, répondit le notaire involontairement
ému. Du moment qu'il s'agit de rendre un service , je n'hésite plus. Ferdinand , continua-t-il en se penchant à roreille de son fils , remonte dans ta chambre, tout à l'heure je le ferai appeler.
Le jeune homme ne répondit rien et s'éloigna de quelques pas.
— Quelle est donc cette femme? pensaitil. Serait-ce elle?... Non, non, je suis fou, c'est impossible !
Et il remonta précipitamment l'escalier.
M. Cantal , précédé de son domestique qui portait une lumière, invitait du geste l'inconnue à passer dans un petit couloir qui menait à son cabinet.
— Jérôme, dit M. Cantal, laissez-nous.
Le domestique se relira.
— Madame, veuillez me dire en quoi je puis vous être utile, demanda M. Cantal avec douceur, en offrant un siège à la pauvre femme tremblante. Mais,d'abord, pourrais-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler ?
— Monsieur, je vous en conjure, ne cherchez pas à savoir mon nom... Tout ce qu e je puis vous dire, c'est queje souffre, je suis malheureuse... oh'- bien malheureuse ! et j'ai besoin de vos conseils, de votre appui...
En môme temps l'inconnue venait d'écarter le voile qui lui couvrait le visage ; et M. Cantal put voir une douce et charmante physiononomie , des traits d'une pureté angélique ,
une figure pâle , mais adorable , de grands
yeux bleus noyés de larmes , et dont chaque regard , élancé vers les cieux , ressemblait à une prière. Le brave notaire, qui avait toujours eu le cœur tendre et fort sensible à la beauté , ne put se défendre d'une émotion profonde, d'un sentiment d'extrême bienveillance, qui l'engagea tout à coup à se déclarer l'ami, le protecteur de cette belle et souffrante créature.
— Parlez, madame , dit- il avec un respectueux intérêt. Je ne demande qu'à vous servir; ne craignez point que je vous adresse des questions indiscrètes.
— Non, monsieur, je n'ai pas cette crainte : je sais que vous êtes un homme d'honneur, un brave et galant homme.
M. Cantal s'inclina.
—Je m'efforcerai de justifier, madame, la bonoe opinion que vous avez de moi , ditil. J^aîtends vos ordres.
— C'est une démarche bien pénible que je fais là, monsieur ! reprit la jeune femme en seeooant la lête; mais, près de vous, elle est moins rude, moins humiliante... Je vous en coejure , veuillez me répondre... Il y va de ma vie. de mon honneur ! Ce n'est point une vaine curiosité qui me pousse, oh! non... Je suis mère de famille, monsieur... J'ai un mari et des enfants que j'aime... et qui, demain peut-être, seront déshonorés!...
~ Déshonorés ! interrompit le notaire en tressaillant.
— Oui, monsieur.... Mais il est en votre
pouvoir de les sauver.... Mon Dieu! mon Dieu ! que je suis malheureuse ! . . .
Elle fondait en larmes.
— Ne vous désolez pas, madame! dit M.
Cantal d'une voix douce et vibrante. Un peu de courage, au nom du ciell Le malheur que vous craignez n'est pas encore arrivé , j'espère... Il nous est donc possible de le prévenir... Parlez '.parlez!...
— Oui, monsieur, vous êtes si bon! Il y a tant de cœur dans chacune de vos paroles, que je m'enhardis... Je parlerai...
La jeune femme garda un instant le silence; elle pencha la tête sur sa poitrine , et parut longtemps réfléchir. Enfin elle sembla faire
un violent effort sur elle-même; et, relevant la tête, elle dit d'une voix plus assurée :
— Monsieur, vous êtes le notaire de M. Frédéric Durosnel, je crois?
-- En effet, madame ; il y a fort iougteraps que ce jeune homme et toute sa famille m'honorent de leur confiance.
— Encore une fois, monsieur, ce n'est pas tine curiosité indiscrète qui m'engage à vous adresser ces questions. . . Il y a deux ans, n'estce pas, oui, deux ans, presque jour pour jour, M.Frédéric Durosnel est venu vous faire ses adieux au moment de partir pour un long voyage.... N'est-il pas vrai, monsieur?
— Je l'avoue, madame.
— II partait, je crois, pour les Indes, poursuivit la jeune femme en baissant les yeux ? et l'époque de son retour, il ne la savait pas lui-même. . . Des chagrins Téloignaient de la France, de bien cruels cragrins!...
Elle s'interrompit un instant : les larmes étouffaient sa voix.
— Il était souffrant alors, poursuivit-elle; sa santé, bien affaiblie, pouvait recevoir une incurable atteinte des fatigues du voyage , et de ce climat meurtrier si fatal aux Européens... Peut-être s'exagerait-il le danger... Hélas, monsieur, ce pauvre jeune homme avait la conviction qu'il ne reverrait plus la France...
— Je crois l'entendre encore , madame , répondit tristement le notaire.
— Il partit... Mais, avant de partir, ne vous a-t-il pas remis quelque chose... une cassette fermée , contenant des papiers de famille?...
M. Cantal regardait fixement l'inconnue tandis qu'elle parlait.
— Oii veut-elle en venir? pensa-t-il.
— Cette cassette , monsieur, renferme un secret... Oh! si vous saviez!... Mais , dites, elle est entre vos mains, toujours?
— Madame... répondit le notaire avec une certaine hésitation.
Le brave homme avait un rude combat à soutenir avec lui-même : sensible et compatissant, mais notaire il ne savait pas trop s'il