‹ Le fils du notaireChapitre 3 sur 5 · DU 50TA1BE · texte numérisé non relu

DU 50TA1BE

devait garder le silence, ou dire une chose qui pouvait avoir de bien graves conséquences.

— En cas de mort, monsieur, ces papiers ne devaient-ils pas être détruits sans avoir été lus?... Cette cassette brûlée sans être ouverte?...

— Madame...

— Voilà ce que j'ignore , monsieur, et je vous supplie de médire toute la vérité... Ah ! s'il en était ainsi, j'aurais moins d'angoisse , moins d'épouvante! Celte cassette anéantie, mes pauvres entants.... Mais je me trompe peut-être, dites, monsieur?... Frédéric... M. Frédéric Durosnel vous avait-il fait cette recommandation?.... Ou plutôt ne vous a-t-il

go LE FILS

pas dit de remettre , en cas de mort , cette cassette à une personne qui vous donnerait un papier cacheté écrit de sa main?...

— Madame, ceci est la vérité, répondit vivement le notaire. J'ignore quel peut être le motif qui vous fait prendre tant d'intérêt à cette cassette, mais je ne puis me résoudre à vous tromper... Vous semblez trop souffrir ! Il y a dans toutes vos paroles, dans tous vos regards, quelque chose de profondément ému qui me touche... J'ai tort, peut-être, de vous répondre explicitement sur un sujet pareil... Mais n'importe! achevez madame... tout ce que le notaire pourra vous dire, vous le saurez...

Depuis quelques moments, tandis que M.

Cantal parlait ainsi, la jeune femme parais-

DU NOTAIRE. Si '

sait en proie à une émotion violente; ses mains tremblaient, ses yeux étaient hagards.

— Qu'avez- vous, madame? demanda tout à coup le notaire, effrayé d'un semblable changement dans les traits de l'inconnue. Dieu ! mon Dieu !

La jeune femme s'était levée vivement, elle se frappait la poitrine, et marchait avec agitation par toute la chambre en laissant échapper des cris et des gestes de désespoir.

— Ah', c'en est fait! disait- elle. Je suis

perdue!.... on sait tout!.... J'arrive trop tard!...

— Madame, revenez à vous!...

— Il est venu déjà, lui, n'est-ce pas? con-

tinua-t-elle avec égarement. Ce malheureux, ce faux ami!... Il vous a montré la lettre de Frédéric?... Oh 1 ciell et vous lui avez rendu la cassette?...

— Que voulez-vous dire , madame? Sur mon honneur ! je ne vous comprends pas ! . . ,

— L'infâme ! le lâche î il n'a pas perdu un instant... Oh', quand il a su la mort de Frédéric, il s'est hâté... Malheureuse! malheureuse ! ... et mon mari sait tout maintenant ! . .

— Sa raison est égarée , pensa le notaire qui commençait à craindre d'avoir affaire à une folle.

— Oui, la nouvelle est venue trop tard... continuait-elle en marchant toujours à grands pas dans la chambre ; il Ta sue d'abord, lui...

Oh! sa haine veillait sans relâche! il épiait le moment... Monsieur, monsieur, mais vous ne le connaissiez donc pas? c'est un misérable, vous dis-jel Ce qu'il veut, c'est ma mort! c'est mon déshonneur.... le déshonneur de mon époux, de mes enfants!...

— Pauvre femme! décidément elle n*a plus sa raison! se dit le notaire avec tristesse,

— Oh ! oui , hier encore il me menaçait ! . . . Ses yeux étaient pleins d'une joie sombre et cruelle... Chacune de ses paroles s'enfonçait dans mon cœur comme un poignard!.... Je comprends tout, maintenant... il était bien informé, il était sûr de sa vengeance !.. . Oh ! Dieu! mais que faire à présent? comment reparaître devant mon mari?... Pauvres enfants! pauvres enfants!... Et toi, Frédéric,

oh ! quel mal tu m'as fait!.:, mais, je te par- ^' donne ; je t'ai t'ait bien souffrir aussi !. .. Mon Dieu! mon Dieu! j'ai mérité ce qui arrive!

Elle se laissa tomber, tout en pleurs , dans un fauteuil.

Toutes les paroles de cette femme semblaient si incohérentes au notaire, qu'il ne cherchait pas même à leur trouver un sens. Mais soudain il se rappelle vaguement qu'elle a parlé de mort : désignait-elle Frédéric Durosnel, ou toute autre personne? voilà ce que M. Canlal ne pouvait trop se dire. Mais une idée sombre et funeste s'empare de lui tout à coup 5 un frisson le glace des pieds à la tète ; il pâht.

— Que disiez vous, madame? dcmanda-t-

il d'une voix tremblante. Vous parliez tout à l'heure de M. Frédéric Durosnel? vous parliez de mort?...

— Oui, pauvre jeune homme ! il ne souffre plus, du moins'....

0 ciel! serait-il vrai?

— Tout est fini, monsieur! répondit-elle douloureusement. J'ai reçu tout à l'heure la nouvelle de sa mort...

— Grand Dieu! mais cette nouvelle n'est pas encore bien confirmée... Qui vous l'a dit?. .

— Lisez, monsieur.

Et la jeune femme présenta au notaire une

lettre froissée et toute mouillée de larmes. La suscription de celte lettre avait été déchirée. M. Cantal lut rapidement les premières lignes, et passa une main sur son iront avec une expression de tristesse profonde.

— Un si brave jeune homme! murmura-t.

il. Un cœur si droit et si pur!

— Oui, un noble cœur! ajouta faiblement îa jeune femme. Comme il a souffert! quelle vie affreuse et désolée !. . . Maintenant , c'est îDOîi tour!... Tu seras bien vengé, Frédéric!...

Mais soudain , toute sa physionomie changea d'expression ; ce fut une autre douleur, une douleur plus acre et plus poignante.

— Mes larmes ! continua-t-elle ens'essuvant les yeux avec vivacité; oh I gardons-les pour mes enfants 1 . . . Que vont-ils devenir?. . . c'est pour eux que je tremble, pour eux seuls!... Dieu m'est témoin que je serais brave, si je n'étais pas mère!...

Et il y avait tant de désespoir dans ces cris échappés du fond de son âme, que la malheureuse eût fait pitié au plus insensible des hommes. M. Cantal ne pouvait s'empêcher de pleurer.

— Madame, dit-il ens'efîorçant de paraître calme, je vous en prie, ne vous laissez poifit accabler par la douleur... ayez confiance en moi. Votre confiance, madame , je la mérite par l'intérêt que je vous porte... Parlez-moi bien franchement , ne me cachez rien... Le

malheur que voussemblez craindre, on peut encore l'empêcher, sans doute?...

— Non, monsieur, non! s'écria-t-elle en se tordant les mains. Cette cassette renfermait la vie et l'honneur de mes enfants, de mon époux... Cette cassette est maintenant dans la possession de mon plus cruel ennemi , d'un misérable qui va me

perdre!...

— Non madame , non , rassurez-vous !

dit le notaire avec un mélange de tristesse et de joie. Cette cassette n'est pas entre des mains qui peuvent vous nuire... Elle est dans les miennes!...

— Est-il possible! s'écria la jeune femme en tombant à genoux , et joignant les mains dans un transport de reconnaissance inef-

DU NOTAIRE. fi«

fable. Merci, mon Dieu! merci pour mes enfants !

— Soyez tranquille, madame, elle est toujours dans mes mains, vous dis-je. .. Oui, là, dans celte armoire... Et quoi qu'il arrive..»

11 s'interrompit brusquement : un bruîti de pas et de voix venait de retentir dans lecouloir. C'était comme une vive altercation entre deux hommes. M. Cantal avait déjà reconnu la voix de son domestique.

— Vous n'entrerez pas , monsieur ! disait le bon Jérôme, enroué de colère. Je vous répète que M. Cantal est occupé... qu'il ne peut recevoir personne.

— Il me recevra , moi , et tout de suite l

répondait une voix menaçante.

tanofc

— Vous pas plus qu'un autre , serait-ce le pape !...

-L — J'entrerai , drôle !

Et il se fit comme un piétinement furieux dans le couloir : on pouvait aisément comprendre qu'une personne voulait entrer de force , tandis que Jérôme la retenait vigoureusement. 0^

— Qu'est-ceci? dit M. Cantal en courant vers la porte.

' La jeune femme avait jeté un cri de saisissement; elle semblait prête à défaillir.

— Monsieur, dit-elle en tendant des mains suppliantes , n'ouvrez pas!... Un instant encore!... C'est lui!...

•—Qui donc?

Et le notaire demeurait immobile , à deux pas de la porte , la main déjà levée pour ouvrir.

Le bruit continuait dans le couloir; déjà même le bouton en cuivre faisait jouer le pêne dans la serrure.

— Par tout ce qu'il y a de plus sacré , reprit l'inconnue toute frisonnante, cachezmoi!... C'est lui!

— Venez... là, dans ce cabinet, dit le notaire en ouvrant avec précaution une porte vitrée et garnie de rideaux intérieurement.

— Là, là, madame! Mais pas de bruit!...

— Au nom du ciel, ne lui donnez rien, monsieur ! Gardez cette cassette!...

— Soyez tranquille !

Et déjà la porte vitrée venait de se refermer doucement sur l'inconnue.

Soudain la porte du couloir s'ouvre avec fracas : un homme , pâle et tremblant de colère, entre , malgré les efforts de Jérôme, qui cherche encore à l'arrêter.

La veille du jour où se passa cette tragique histoire une scène plus tranquille et plus douce avait lien dans un joli appartement de laChaussée-d'Anlin. Un homme d'une quarantaine d'années à peu près, aux cheveux grisonnants sur les tempes, se promenait de

long en large, enveloppé dans une robe de chambre à couleurs vives et tranchantes. Ce personnage, dont la figure était fort régulière, avait cependant une expression rigide et grave qui annonçait un caractère difficile, violent peut-être, h coup sur inflexible lorsqu'il se croyait ofl'ensé. Mais alors rien ne semblait contrarier M. Delmas, qui se frottait les mains en fredonnant quelques airs de chasse.

Une femme de vingt-cinq ans environ , d'une physionomie douce , mélancolique et charmante, était assise sur un canapé j tandis que deux petits enfants, h la tête blonde et toute bouclée , jouaient sur le tapis a*^ec des polichinelles magnifiques , tout resplendissants d'or et de soie, avec des ménageries

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d'animaux , des fermes , de jolis villages au toit rouge , enfin avec tous ces gracieux et gentils brinborions qui font la joie des enfants au premier jour de Tannée. C'étaient un petit garçon et une petite fdle presque du même âge, et qui semblaient s'aimer avec adoration, comme Paul et Virginie dans leur enfance. Néanmoins , cette harmonie tendre et fraternelle était parfois troublée quand la petite fille, dédaignant ses poupées, accaparait les militaires et les polichinelles du petit garçon. La jeune mère, silencieuse et pensive , suivait d'un œil attendri tous les pas , tous les gestes, tous les jeux adorables de ses enfants. Mais justement alors une petite querelle innocente venait de s'élever entre ces deuxblondescreatures.il s agissaitd'iin grenadier superbe qui battait du tambour au

moyen d'une manivelle invisible. Le pelit Paul tournait la me'canique , et c'était dans la chambre un rantanplan sonore, assourdissant, continuel. Delphine, qui venait de jeter sa poupée dans un coin , contemplait avec admiration le majestueux tambour. Tout à coup elle s'approche de Paul , et, l'entourant de ses petits bras caressants, elle lui fait lâcher la manivelle du tambour. En même temps elle s'enempare,et se met à tourner la me'canique avec violence, comme un joueur d'orgue de Barbarie. Paul la regarde d'un œil stupéfait ; il ne comprend pas d'abord un si rapide escamotage, et sa main continue à tourner machinalement. Tout allait bien jusque-là, quand soudain le ressort du tambour, trop rudement secoué, se détraque et se brise avec un gémissement lugubre : aussitôt le rantanplan cesse.

— Fifme, s'écrie Paul en lui arrachant des mains le grenadier , tu as cassé mon rantanplan !...

— Je veux le tambour ! répond la petite fille dont la poitrine se gonfle.

— C'est à moi les militaires ! dit Paul d'un ton presque belliqueux. Amuse-toi avec tes poupées...

— Je veux le tambour ! reprend Delphine en pleurant à chaudes larmes.

Mais Paul , sans faire attention aux cris plaintifs de la pauvre Delphine , se met à tourner vivement la mécanique, en répe'tant d'une voix sonore et bruyante :

— Rantanplan I rantanplan ! , . . . ran..., ran.,. tan... tan... plan !...

Les gémissements de Delphine redoublèrent , et ce fut un affreux vacarme.

— Allons, allons, encore des cris , des disputes! dit M. Delmas d'une voix sévère , en frappant dans ses mains pour faire taire les deux enfants.

Le tambour cessa débattre; mais Delphine continua ses lamentations.

— Maman.... maman 1.... bégaya-t-elle d'une Yoix étouffée, c'est Pau... Paul... Il m'a pris le tambour...

Madame Delmas , qui n'avait pas voulu interposer encore son autorité maternelle dans cette petite altercation, crut que le moment était venu de rétablir la paix dans le ménage pour ne pas irriter M. Delmas , qui ne pouvait souffrir le bruit et les disputes.

Elle courut à Delphine , et , l'enlevant dans ses bras tout en pleurs , toute sanglotante , elle la couvrit de baisers et de caresses.

— Ne pleure pas , chère enfant , dit-elle d'une voix tendre et suppliante. Va, sois tranquille , je t'achèterai un beau joujou... une poupée avec une belle robe... avec un beau chapeau à plumes...

— Je ne veux pas de poupées, répondit Delphine pleisrant toujours, je veux des militaires...

— Vous n'en aurez pas, mademoiselle! répondit M. Del mas d'une grosse voix, en frappant du pied. Vous êtes une petite jalouse ! vous prenez tous les joujoux de voire frère... C'est très mal !

Un pareil langage n'était pas fait pour con soler Delphine. Elle cacha sa tète contre sa mère, et se mit à pleurer de plus belle.

— Mon ami, comme tu la grondes ! dit madame Delmas d'une voix douce et triste.

— C'est qu'elle est insupportable ! reprit

M. Delmas, toujours avec sa grosse voix. Elle sera ce soir au pain sec !

Les gémissements de Delphine ne s'entendirent plus : sa poitrine était si gonflée qu'elle suffoquait.

— Mon ami, mon Charles, je t'en conjure, ne sois pas si sévère!... dit madame Delmas avec une expression de Jristesse i^adorable dans le regard. La pauvre entant est si sensible! Vois, elle étoufferait!... Mon Dieu! aussi Paul n'est pas complaisant.,, il n'est pasgen-

til pour sa petite sœur... Non, monsieur Paul, non... Vous avez eu tort!... je vous ai bien vu...

Le petit garçon, qui n'était pas habitué aux réprimandes, fit la moue et s'enfonça les poings dans les yeux ; puis , piétinant avec colère sur son tambour, il poussa des cris perçants.

— Allons ! allons ! de mieux en mieux, dit M. Delmas en arpentant la chambre à grands pas. Que diaulre, ma chère Eugénie, tu n'es pas juste ; tu donnes toujours tort à Paul , toujours raison à Delphine...

— Moi, mon ami ? dit madame Delmas avec surprise.

— Oui , oui , je l'ai bien remarqué. . . Ce

n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois. . . Tu as des préférences pour Delphine.

— Mais , en vérité , mon ami , je ne te comprends pas... Me dire une chose pareille ! Non, j'en suis sûre, tu ne peux le croire...

— Ta, ta, ta ! fît M. Delmas en hochant la tête et continuant de se promener de long en large.

— Que veux-tu dire, mon ami ? Vraiment, tu m'étonnes!...

— Suffît ! suffit ! répliqua M. Delmas d'un accent moins rude. Je me trompe peut-être... Car enfin je sais que tu n'as aucune raison de préférer Delphine à son frère. Mais , n'importe : je t'assure, ma bonne Eugénie, que tu

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as, sans le vouloir, sans t'en rendre compte, quelque partialité pour Delphine.

— Oh! mon ami, quelle erreur! dit madame Delraas en se penchant vers Paul ,. qu'elle embrassa de toute son âme. Ce cher enfant! dire que je l'aime moins que sa sœur !... Non, Charles, non, je te jure ! je ne les sépare pas dans mon cœur un seul instant! Mais, n'est-ce pas, mon ami , tu en conviefidras toi-même.... ils sont tous deux jolis et bons comme des anges... pourtant, Delphine est plus caressante, plus tendre...

— Bon, bon... tu vois, Eugénie ! dit monsieur Delmas avec un sourire affectueux, toujours , toujours de petites préférences ! C'est plus fort que toi, ma pauvre amie !

— Vilain Charles! dit-elle en souriant à

son tour avec un mélange de tendresse et d'imperceptible reproche. Tu veux me tourmenter... Oui , oui , j'en suis sûre! mon bon Charles ne pense pas un mot de ce qu'il vient de médire...

— Soit , ma chère amie , répondit Delmas avec un ton de bonne humeur qui prouvait clairement que toute impression fâcheuse avait disparu de son esprit.

En même temps il alla s'asseoir sur le canapé et fit signe à madame Delmas de venir auprès de lui. Eugénie , qui tenait toujours Delphine entre ses bras , la posa mollement sur le lapis à côté de Paul en les embrassant tous deux l'un après l'autre avec une vive et maternelle effusion; mais , soit préférence, soit distraction , ou simplemement effet du

hasard, le premier baiser fut pour Delphine , le second pour son frère.

— Bien, bien, courage! dit M. Delmasavec un léger claquement de langue qui montrait quelque impatience.

Madame Delmas rougit un peu ; mais presque aussitôt elle reprit tout son calme ; et , donnant une petite lape sur la joue à M. Delmas, elle lui dit avec une inflexion caressante et mutine :

— Méchant !

Les deux enfants , fout à fait consolés , étaient redevenus les meilleurs amis du mon le et jouaient sur le tapis avec une nou- ▼elle ardeur.

— Eugénie , dit M. Delmas en lui prenant

la main , tu es bonne et douce comme un ange... Moi, je suis un brutal... Je te demande pardon !

— Pardon, mon ami! et pourquoi?

— Ma foi ! pour toutes sortes de choses. Ce qu'il y a de très certain , c'est que je ne suis pas facile à vivre... J'ai par moments une humeur diabolique , j'en conviens. . . Je m'en veux tout le premier ; mais il n'y a pas de remède, vois-tu : je suis incorrigible !

— Mon bon Charles , dit-elle en lui jetant ses deux bras autour du cou , tu es la bonté même! je ne connais pas un cœur plus noble que le tien !

— Oh ! pour le cœur, je ne dis pas qu'il soit positivement mauvais... Je crois même, sans yanité, qu'il a du bon. Mais une chose qui

n'est pas douteuse, monEugénie, c'est qu'il y a pour toi dans ce cœur un amour immense, une estime, une adoration profonde, un dévouement sans bornes ! Toi et ces chers enfants, mon Dieu ! comme je vous aime!... Vous êtes mon seul bonheur , ma seule pensée!

— Charles, oh! que je suis heureuse de l'entendre parier ainsi !

— Jusqu'au dernier soupir je n'aurai pas d'autrelangage 1 reprit Delmas aveceffusion . Ah! si je ne t'avais pas , Eugénie, que je serais à plaindre ! Vois-lu , j'ai bien souffert dansmavie!... Jehais et méprise le monde!.. Je n'ai vu partout que des ingrats , des méchants et des traîtres!... Oui, mon ange adoré , je n'aime et n'eslime que toi. Tu es

le baume de mon cœur souffrant , ulcér

Sans toi, Dieu me pardonne ! je ne sais pas ce que j'aurais fait... Mais certes j'aurais mal tourné !

— Toi , Charles ! non , c'était impossible avec ta noble, ton excellente nature î . . .

— Eugénie , tu as trop bonne opinion de moi ! répondit Delmas d'un ton grave et soucieux. J'ai des passions haineuses , des passions violentes , qui bouillonnent dans mon cœur ! On m'a trompé de la plus abominable façon ! . . .

— Trompé 1 dit madame Delmas en tressaillant.

— Oui, trompé, volé, pillé !... J'étais riche autrefois , j'avais une belle et solide fortune

à laisser à nos enfants. Eh bien ! on a lâchement abusé de ma confiance !...

— Quoi ! Charles, tu ne m'avais pas dit cela!...

— Eh ! eh ! ma pauvre amie , j'ai tort peutêtre de t'en parler... Tu n'y peux rien, toi !...

-— Mais enfin, mon Charles, je dois savoir tes secrets, tes chagrins... ne fût-ce que pour les partager , pour les adoucir. . .

— Non, ma bonne Eugénie. De deux choses l'une : ou tu comprendrais la gravité de ce qui arrive, et cela te ferait de la peine ; ou bien tu me trouverais faible et presque ridicule de m'afiliger pour des affaires d'argent. Tu es la personne du monde la plus désintéressée, toi... Ily a deux ans, quand je te dis qu'un drôle s'était sauvé en m'emportant

quatre-vingt-mille francs, je me rappelle qu tu n'as pas été plus émue que de la perte d'un bracelet'.

— Mon Dieu ! pauvre Charles , quand je me serais désespérée, à quoi toute ma douleur aurait-elle servi , je te le demande î

— Voilà! voilà ! dit M. Delmas en frappant du pied. Que diable , ma chère Eugénie , tu me ferais bouillir le sang dans les veines avec ton calme et ta philosophie! Moi! d'abord , je ne suis pas d'humeur si accommodante !... Tiens, je suis furieux! continua-t-il en serrant les poings. Depuis quinze jours je ne dors plus... pas un moment de repos !...

— En effet, mon ami, dit madame Delmas

avec douceur, je remarque ton agitation; e je ne puis la comprendre...

— Eh bien ! veux-tu en savoir la cause ? Je viens de perdre... c'est-à-dire , de me laisser voler cent vingt mille francs !

f — Mon pauvre ami? dit elle sans s'émoù- Yoir; heureusement que ce n'est pas toute notre fortune, et que nos enfants. . .

— Parole d'honneur, elle est folle ! interrompit avec colère M. Delmas. Parler ainsi d'une perte de cent vingt mille francs !..

— Oui, c'est bien fâcheux , mon ami.... mais enfin il pourrait y avoir de plus grands malheurs !

— Oui, certes! par exemple une perte de trois cent mille francs!... Ah! ah! c'est trop fort ! morbleu !

— Ne te fâche pas, mon ami... laisse-moi

m'expliquer... c'est un événement malheureux, sans doute., mais il y a des compensalions pournous, peut-être... Vois ces deux chers enfants, si jolis, si vermeils de joie et de santé !.. Oh ! si l'un deux souffrait, c'est alors que je serais triste !..

— Assez! assez ! dit brusquement M. Delmas, je perds patience ! Ne semblerait-il pas que pour se désoler il faut absolument voir mourir enfants et femme'... Ehl eh! je sais très-bien qu'il y a de plusgrands malheurs dans la vie qu'une perte d'argent... la mort de ceux qu'on aime par exemple !.. Mais il y a quelque chose de plus triste que la mort, c'est la trahison d'un être cher !

Madame Delmas laissaéchapperun cri.

— Eh bien ! qu'as-tu donc, Eugénie? deraanda-t-il avec surprise.

— Rien... ce n'est rien, mon ami... une idée... un souvenir triste...

— Oh ! je parie que c'est du sentiment ! oui, des rêves, des chimères, du romantique!.. Ah ! ma pauvre Eugénie , ce que je souhaite de toute mon âme, c'est que tu ne sois jamais forcée de tenir à l'argent !.. Je ne te cache pas mes inquiétudes, tout va mal ! et si je ne pouvais compter sur le dévouement d'un brave homme, de ce bon Rodier , ma foi ! je n'aurais plus qu'à faire quelque folie!...

— M. Rodier? dit vivement Eugénie avec un tressaillement de frayeur. Oh! ne me parle pas de cet homme !.. Charles, tu lui accordes trop de confiance... tu t'en repentiras !..

— Bien ! bien ! voilà comme tu connais le monJe!.. Parceque Rodier n'est pas un rô-

veur, une espèce de Werther mélancolique , le pauvre garçon te déplaît !..

— Oh! oui, Charles, il me déplaît, cet homme!... lime fait peur?..

— Peur! ah ! corbleu ! ceci est trop fort! En voudrais-tu faire une sorte de Croquemitaine ?.. Allons ! allons, Eugénie , sois plus raisonnable... ne témoigne pas à Rodier un éloignement qui l'offense ! Je te répète que tes préventions sont injustes !

— Dieu le veuille , Charles !

— Eh ! vraiment , Rodier est le modèle des amis ! Je ne parie pas de moi ; et , bien qu'il m'ait rendu plusieurs fois d'assez grands services, en définitive, j'ai fort bien rempli mes engagements à son égard ; j'ai payé aux échéances. Mais rappelle- loi quel a toujours

été son dévouement pour ce pauvre Durosnel!...

— Durosnel ! murmura douloureusement madame Delmas.

Et une larme parut au bord de sa paupière.

— Oui, ma bonne Eugénie, c'est moi qui peuxteledire... Sans Rodier, il y a longtemps que Frédéric Durosnel serait ruiné de loiid en comble. En outre, pendant cette longue maladie si dangereuse qu'a faite à Paris Durosnel avant de partir pour les Indes , Ro-

• dier n'a point quitté un instant le chevet du moribond; il n'y a pas de sœur, pas de mère qui eût montré plus de sollicitude et d'infatigable patience !..

— J'en conviens, Charles... M. Rodier a

prodigué toutes sortes de soins à ce malheureux jeune homme... mais, hélas! Dieu seul voit le fond des cœurs •'...

— Bon ! bon ! encore ! . . . toujours des sentences, des exclamations mystérieuses !... Ah ! chère petite folle !

Depuis quelques moments, madame Delmas était devenue profondément triste.

— Des larmes, Eugénie? des sanglots? Ah ! mon pauvre ange sentimental , je gage que tu penses à Frédéric Durosnel !

— Moi, Charles ? non... non, je t'assure !

— Pourquoi t'en défendre? n'est-ce pas tout simple ? Frédéric n'est-il pas notre ami, notre meilleur ami... avec Rodier ?.. Tiens , liens , vois'tu, continua-l-il en s'attendris-

sant par degrés, je pleure moi-niêihe! Je suis presque aussi enfant que toi ! . . Ce cher Frédéric, nous avoir quitté de la sorte ! et pourquoi , je te le demande ? Diable m'emporte sî je devine la cause d'un pareil voyage !.. s'en aller aux Indes, dans un pays de sauvages, quand on est riche, jeune et beau, spirituel , brillant, courtisé partout!.. Tiens, Eugénie, poursuivit-il mystérieusement, il y a quelque chose là-dessous, je te jure!., un revers de cartes !.. Oui, oui, ce n'est pas le désir de voyager ! Avec une santé aussi chancelante que la sienne, il avait grand besoin de repos, de bons médecins surtout. . . et ce n'est pas à Chandernagor qu'il trouvera de fameux Esculapes !. Ce maudit climat est très funeste aux Européens!.. Ah! je ne suis pas tranquille! Il ne manquerait plus que ce malheur ! per-

dre un si noble, un si généreux ami,.,

— Charles , tu m'effraies ! dit tristement madame Delmas. Quelle idée, bon Dieu!

quel pressentiment ! Je ne voulais pas te le le dire... mais je tremble aussi, moi!..

— Corbleu ! s'écria Delmas en frappant du pied, que le diable emporte au fin fond des enfers la misérable femme , l'indigne coquette qui est cause de tout !

— Tais-toi, Charles !.. oh î ne parle pas ainsi,je t'en conjure !... dit-elle d'une voix suppliante. - , ^ ^ -, ^ r r

Delmas la regarda d'un air étonné.

— Fort bien ! Ne voudraiè-tu pas que je fisse l'éloge d'une créalure...

— Charles ! Charles, quelle expression ! . . Tu es cruel ! . .

— Je suis juste. Eh ! parbleu 1 quand je te dis une chose, c'est que je suis bien informé... Tu dois comprendre que je ne parle pas au hasard. . . que je la connais très-bien , cette femme,..

EtDelmas,en parlant ainsi, hochait la tête d'un air de menace. «o «u iHd —

— Tu la connais, Charles ?..

3 0 ; esq en

— Et toi aussi, tu la connais.. i

^' : no8 oiiiii é Jiiioq

— Oui. Mais pas de mystère! Allons, conviens-en... tu sais fort bien qui je veux dire.

Madame DelQias semblait très agitée.

— C'est elle, Alexandrine Beaumont. Ce pauvre Frédéric avait la faiblesse de Tadorer..Uï9id s -

— Non, non, je te le jure !.. il ne l'aimait pas ! interrompit vivement Eugénie. Ce n'est pas elle. . . ce n'est pas Alexandrine. . .

— Là, là, calmons-nous. Comme lu la défends, cette malheureuse! Au reste, je ne te Wâme pas ; c'est une ancienne amie, une camarade de pension, je t'approuve... Ne l'attaque pas ; mais, je t'en conjure ne cherche point à faire son apologie... Je te répète que Frédéric aimait celte femme avec passion , avec délire! Elle a toujours fait son tourment.

M. Delmas parlait encore, lorsqu'un domestique vint lui annoncer qu'on le demandait pour une communication très-importante.

— Je reviens, Eugénie, dit M. Delmas en sortant de la chambre.

Eugénie resta seule avec ses deux enfants.

IQ

Madame Delmas, toujours assise sur le canapé, demeurait en proie aux plus sombre»^ aux plus affligeantes réflexions.

Une heure environ s'écoula sans que madame Delmas changeât d'attitude. Son mari

ne rentrait pas. Enfin, étonnée d'une si longue absence, elle sonne : le domestique entre.

— Clément, où est donc M Delmas ? Estce qu'il est toujours en affaire ?

— Non, madame, répond Clément. Monsieur est sorti avec la personne qui est venue le demander.

— Comment, sorti ? sans me prévenir !. . Et Monsieur n'a pas dit quand il rentrerait?

,<*:!.— Non madame, pas un mot. M. Delmas paraissait très-ému...

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il ?

— Je ne saurais pas vous dire, madame...

Mais vraiment, M. Delmas était bien pâle... Il a pris à peine le temps de passer une redingote, et il a descendu l'escalier très précipitamment...

— Ah ! c'est encore une mauvaise nouvelle ! dit madame Delmas en se levant avec inquiétude. Mais dites, quelle était cette personne qui est venue demander mon mari ?

— C'est un grand monsieur que je ne connais pas, madame... Il avait l'air aussi trèsagilé. Il a dit trois ou quatre mots à M. Delmas, et ils sont partis tous deux brusquement... Il y avait une voiture qui les attendait devant la porte.

— Oui, oui, c'est encore un malheur ! s'écria madame Delmas. Mais partir delà sorte!

sans m'avertir ! me laisser en proie à mille anxiétés ! Vraiment c'est impardonnable !..

— Mon Dieu ! madame..., observa le domestique ému du chagrin de sa maîtresse, il ne faut pas que madame se tourmente...

c'est peut-être une affaire de commerce, quelque signature à donner...

Mais Eugénie, sans taire la moindre attention au raisonnement du brave domestique , marchait par toute la chambre avec un trouble extrême. Clément sortit.

Presque aussitôt le bruit de la sonnette retentit à la porte d'entrée, et Clément vint dire à madame Delmas qu'un monsieur désirait avoir un moment d'entretien avec elle.

DU NOTAIRE. j97

— Faites entrer dans le salon, Clément, dit Eugénie avec vivacité. Je viens.

— Oui, continua-t-elle, c'est de la part de mon mari, sans doute... Mon Dieu! mon Dieu ! que vais-je apprendre •.. Non, la journée ne se passera pas sans quelque affreuse nouvelle !

Elle accourut au salon.

Un jeune homme d'une physionomie charmante, mais triste et fatiguée, la salua gracieusement.

— Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, parlez vite, je vous en conjure... C'est lui qui vous envoie, M. Delmas î

— Non, madame, répondit le yeune homme avec étonnement. Je n'ai pas l'honneur

de connaître M. Delmas... et vous m'excuserez, madame, si j'ose ainsi me présenter deyant vous... Le motif qui m'amène est grave !

— Expliquez-vous, monsieur... de grâce!

— Ma visite ne vous semblera pas indiscrète, madame.. . je l'espère, du moins... et vous l'attribuerez au désir extrême que j'ai de vous rendre service. . . Pardon , madame , si je vous adresse une question ! Vous avez connu, sans doute, vous connaissez de réputation au moins... mademoiselle Alexandrine Beaumont ?

— Monsieur... répondit Eugénie avec une surprise inquiète, pourquoi cette demande? Je necomprends pas le motif...

— Vous le saurez tout à l'heure madame.

Mais je \oiisen supplie, veuillez répondre à ma question... elle ne provient pas, je vous jure, d'une curiosité indiscrète... Madame, cette personne ne vous est pas inconnue , je suppose?

— Je l'avoue, monsieur... dit-elle avec embarras. Alexandrine.... mademoiselle Alexandrine Beaumont a été élevée dans la même pension que moi... nous avons même été liées assez étroitement dans notre enfance... Maisdepuis...

— Je comprends, madame : vous êtes brouillées ensemble.

— Brouillées, monsieur ? l'expression est peut-être bien forte... Il est vrai que nos goûts sont diflFérents... nos relations dans le monde ne sont pas les mêmes... et depuis

quelques années.... nous ne nous voyons plus.

-— Je m'en doutais, madame. Mais encore* une question, je vous prie... elle est uniquement dans votre intérêt. Mademoiselle Alexandrine Beaumont n'aurait-elle pas contre vous quelque sujet de plainte ?

— De plainte , monsieur?., balbutia madame Delmas, visiblement émue. Je n'ai rien à me reprocher envers elle... non, rien, je vous assure!... et si elle se plaint de moi...

— Je ne dis point cela, madame: mademoiselle de Beaumont ne m'a fait aucune espèce de coHfidence... mais j'ai cru entrevoir... Pardon, madame ! je me trompe peut-èlre... et dans ce cas, je vous supplie en grâce de ne

DU NOIAIRE. 101

répétera personne des suppositions injustes. Mais enfin , n'existe-t-il pas entre vous deux, quelque cause d'inimitié profonde et secrète ?

— Je ne la hais pas, monsieur!

— Mais, elle, madame, croyez-vous qu'elle soit dans les mêmes sentiments ? Ne sai-iraitelle pas avec empressement roccasion de vous nuire ?

— Me nuire ? et pourquoi, mon Dieu ?..

— Je ne sais , madame.... ceci est votre secret...

— Monsieur... vous m'effrayez ! Je vous en conjure, expliquez-vous plus clairement. Quel est le but de votre visite ?

— Je vous! ai dit, madame : devons servir !

— Mais qui êtes-vous , monsieur? à qui ai-je l'honneur de parler dans ce moment ?

— Il est inutile de vous dire mon nom, madame... permettez-moi de garder l'incognito. Je vous en prie , madame , soyez franche et sincère avec moi... C'est un malheur peut-être que vous allez vous épargner. . . à moi peut-être un remords ! . . . Veuillez rassembler un instant vos souveuirs , continua le jeune homme avec une inflexion de voix douce et persuasive : n 'y a-t-il pas, entreles mains d'une certaine personne, quelques papiers de famille, quelques lettres... compromettantes... pour vous, madame?...

— Des lettres , monsieur ? interrompit Eugénie avec un tressaillement. Mais ces lettres, qui les a écrites ?

— Je l'ignore, madame.... vous ou un autre, peut-être î

— Des lettres! pensa Eugénie. Si c'étaitL.. Mais non, elles sont détruites!... ou bien loin de la France. C'est impossible !...

— Vous avez réfléchi, madame ?.. Maintenant, je ne puis que vous réitérer ma question... Si en effet des lettres existent, ces lettres, tombées par hasard entre des mains ennemies , pourraient-elles venir troubler votre repos? pourrait-on en faire contre vous un mauvais usage ?

— Je ne crois pas, monsieur... répondit madame Delmas d'une voix altérée. Les letlettres que j'ai pu écrire.. . n'ont rien de bien compromettant... Je suis tranquille, monsieur î

lE FIL?

— Merci, madame! merci ! dit vivement e jeune homme. Vous m'avez àté du cœur

1 un grard poids ! . . Dieu soit loué ! ce que j'ai f'-'hit liiî moment ne peut-être!.. Ah! c'est qu une p;tr.eille vengeance eût élé iiitâme! et je serais mort plutôt. . .

— Que dites-vous , monsieur? Vous pajaissez bien ému !.. De grâce , ne me cachez rien!.. Votre physionomie est douce et bonne... vous avez un noble cœur, j'en suis sûre... etpourdétendreune pauvre femme...

calomniée..-

— Oh! oui, je mourrais de bon cœur!

s'écria chaleureusement le jeune homme. Et pour vous, madame, pour vous épargner isne larme, je ierais tout au monde ! . . Quand on vous a vue, ou brûie de vous rendre

service... on est pour jamais votre ami dévoué!

— Merci, monsieur!... c'est trop de bienveillance!., répondit madame Delmas avec une politesse digne et froide. 31ais encore une fois, ne pourrai- je savoir le nom d'une personne qui veut bien s'intéresser à moi?

— Je ne puis, madama... Au nom du ciel n'insistez pas davantage!... je parlerais, et je n'en ai pas le droit! Maintenant que j'oi fait mon devoir... envers vous du moins , je me retire... J'ai soulagé ma conscience... Adieu, madame...

Et le jeune homme, saluant madame Delmas avec un mélange de courtoisie el de respectueux intérêt, sortit du salon.

Madame Delmas resta quelque temps immobile et debout, comme frappée de stupeur.

Madame Delmas ne savait que penser.

Mille réflexions contradictoires se croisaient dans sa tête.

— Quel est ce jeune homme ? murmurat-elle. Quel inte'rêt mystérieux peut Venga-

ger... Oh! c'est im piège, sans doute!... Oui certes, il a plaidé le faux pour savoir le vrai.. Mais pourtant il n'avait pas l'air d'un homme qui parle au hasard... Non, il semblait bien informé... Et puis les traits de ce jeune homme sont doux et tristes.. Il paraissait vivement ému... Ce n'était pas un jeu, non!.. Je tremble !

Elle marchait à grands pas.

— Si ces lettres, continua-t-elle à demivoix avec un geste de frayeur, si ces lettres avaient été perdues !... Une seule... un lambeau suffirait!,.. Alors que devenir?... Mais non, je rêve, je suis folle!.. Il les a toutes brûlées !... Deux ou trois peut-être existent encore... mais en partant ii les a prises avec lui... Pauvre cher Frédéric ! elles sont contre

ton cœur... Elles ne te quittent pas un instant !,.. r«ïon Dieu 'pourquoi cette épouvante secrèle?... Je frissonne!... Oui, j'en ai la conviction,un horrible malheur est surmoi!.. Mais j'y pense, Alexandrine,el)e me hait, elle m'abhorre '. Et l'an dernier, quand nous nous sommes trouvées par hasard tace à face dans ce bal, elle m'a dit quelques mots.... qui me glacent encore !... Quelle expression cruelle et sinistre ! quel regard ! quel sourire ! . . . Oui, j e l'entends toujours : « Eugénie, tu sais le proverbe... Toute femme qui aimedevraitle s avoir : les -paroles volent, les écrits restent ! » Et puis el!e s'est éloignée de moi avec un éclat de rire plein d'amertume et de cruauté... Grand Dieu ! si, par un mystère que je ne puis comprendre, Alexandrine...

Et madame Delmas, fr.ippée d'une idée

sombre et terrible , tomba comme anéantie dans un fauteuil. Elle resta plusieurs heures ploye'e sur elle-même , dans une morne et douloureuse attitude.

Le jour commençait à baisser.

Tout à coup la porte s'ouvre, le domestique entre avec deux flambeaux allumés.

Eugénie, réveillée en sursaut de sa torpeur , se redresse et jette un cri.

— Pardon... madame!... Mon Dieu!...

pardon... dit Clément tout abasourdi en posant les deux bougies sur la cheminée. Je suis entré un peu brusquement... J'ai cru que madame voulait de la lumière.

— C'est bien, Clément, dit madame Del-

mas en passant une main sur ses yeux , comme une personne encore à moitié endormie. Mais à propos, continua-telle vivement, M. Delmas^ il est rentré?

— Mon Dieu ! non, madame , et c'est très extraordinaire !.,. il est bientôt l'heure de se mettre à table, et monsieur, qui est trèsexact... je ne comprends pas ce qui le retarde...

— C'est vrai... que peut-il être arrivé? Clément, est-il possible?... quoi! vous ne sa\ez rien ?

— Rien du tout, madame. Seulement , je commence à être un peu inquiet ; c'est trèsbizarre... Madame veut-elle se metfre [à table en attendant monsieur? On dit qu'il

n'y a rien de tel pour faire venir les personnes que de manger le potage.

— J'attendrai, Clément, j'attendrai M.

Delmas.

-y Madame est bien la maîtresse... Mais ces pauvres petits innocents doivent avoir bien faim-..

•^ Mon Dieu! c'est vrai... dites qu'on les fasse dîiier, Clément... J'attendrai, moi.

Clément sortit.

Une heure encore à peu près s'écoula. Madame Delmas, inquiète, attentive au moindre bruit, se livrait à une foule de conjectures accablantes. Soudain elle entend sonner.

— Ah ! dit-elle avec une exclamation de joie, c'est lui i

Elle courait vers la porte , quand le domestique annonce M. Rodier.

— Pardon, madame ! dit celui-ci avec un luxe de salutations respectueuses. Je vous dérange un peu , je le vois. . . ma visite ne sera pas longue.

Puis, quand le domestique se fut retiré M. Rodier, changeant tout à coup de manières et de langage, prit vivement la main d'Eugénie, qu'il voulut porter à ses lèvres. Madame Delmas dégagea sa maiii avec une dignité froide et méprisante.

— Monsieur , dit-elle en se reculant de quelques pas , qu'y a-t-il pour voire service?

— Oh ! belle dame ! quelle réception,

in

LE LILS

quel langage ! Gomme vous parlez à un

ami !

— Un ami, monsieur ! Je ne suis pas votre amie.

— Courage! courage! à merveille ! dit M. Rodier avec un sourire contraint .

En même temps, il posa son chapeau sur le guéridon, sa canne d ms un coin ; et, prenant un fauteuil, il s'assit cavalièrement, croisant ses jambes l'une sur l'autre.

— Monsieur, pardonnez-moi, dit sèchement madame Delmas en faisant quelques pas vers la porte ; je regrette de ne pouvoir vous tenir compagnie... il faut que je re tourne près de mes enfants.

— Bah! bah ! ma chère madame Delmas, accordez-moi cinq minutes, je vous en conjure; d'abord, j'ai quelque chose de trèspressé à vous dire, de très important...

Eugénie, croyant peut-être que Rodier venait de la part de M. Delmas, s'arrêta un instant au milieu du salon.

— Monsieur, demanda-t-e'.le avec vivacité, auriez-vous quelque chose à m'apprendre? êtes-vous envoyé par mon mari?...

— Oui, oui , tout justement , chère et belle dame ! c'est lui-même qui m'envoie....

— Où est-il, monsieur? Quelle affaire assez grave peut le retenir si long-temps ? Parlez, je vous en prie ! vous me voyez dans une inquiétude...

— Ah ! ah ! vous êtes le modèle des époises ! dit Rodier avec un étrange sourire. Il y a fort peu de femmes qui tremblent de la sorte parce que leur mari n'arrive pas juste à l'heure devenir manger le potage... Il est bien heureux, ma foi, ce brave Deîmas ! vous Taimez follement !

— Oui, monsieur, je l'aime... et je l'estimel répondit chaleureusement madame Deîmas.

— Je comprends, je comprends à merveille : vous voulez dire que vous ne m'aimez pas .. que vous ne m'estimez pas...

Eugénie garda le silence.

— Fort bien ! ceci est clair, de toute e'vidence ! Mais, n'importe ! belle dame, je n'en

suis pas moins votre humble et dévoué et respeclueux serviteur... Moi Je yqus estime...

et je vous aime'.

— Monsieur î... répliqua dédaigneusement madame Delmas ; point de fadeurs , je vous supplie î Tout ce que je vous demande, c'est de vouloir bien me dire , puisque vous le savez, le motif qui retient si longtemps dehors M. Delmas ?

— Oh! oh ! quant au motif, belle dame , vous le saurez toujours assez tut î Qu'il me suffise de vous dire que M. Delmas se porte à merveille, il ne court pas le moindre danger... Calmez-vous, belle dame! que vos charmantes et fraîches couleurs reparaissent sur vos joues... Ne soyez pas inquiète pour

M. Delmas?

— Allons, monsieur, il faut bien que je me résigne, il faut bien que je me contente de vos mystérieuses paroles... Vous aimez fort à parler en énigmes... Permettez-moi de prendre congé devons... Peut-être voulez-vous attendre le retour de M. Delmas ? vous êtes libre, monsieur...

Eugénie avait déjà posé la main sur le bouton en cuivre de la porte, lorsque Rodier se levant brusquement, courut à elle et la retint par le bras.

— Monsieur , que faites-vous ? Prenezgarde! J'appelle...

— Eugénie ! Oh ! ma belle et douce Eugénie ! s'écria Rodier avec exaltation , en pas-

ant un bras autour de la taille élégante et

souple de madame Delmas , restez , je vous en supplie... je vous en supplie à genouxi... Oh ! si vous saviez... Je vous aime !

—Monsieur ! dit-elle avec une indignation concentrée , ceci est infâme ! Vous , l'ami de M. Delmas , trahir si indignement sa con* fiance !

— Eugénie, pardonnez-moi !... Pardonntmoi!... je t'aime I

— Oh ! monsieur , vous n'êtes pas un galant homme, un homme d'honneur !

— Eugénie, mon ange, allons ! pas de colère ! pas de bruit ! pas d'esclandre !

Et Rodier faisait tous ses efforts pour l'entraîner loin de la porte.

— Monsieur, j'appelle, vous dis-je! Je crie au secours, et je vous fais chasser comme un infâme !

^— Oh ! des menaces? dit Rodier avec une fureur sourde. Bien ! bien ! j'accepte le défi!... Madame, vous ne sortirez point de cette chambre ! ! o^fînl!

Mais soudain Eugénie , réunissant tout son courage, toutes ses forces, parvient à se dégager des mains convulsives de Rodier ; puis, le repoussant avec violence , elle ouvre vivement la porte , et s'enfuit vers sa chambre à coucher.

Rodier la suit, pale et frissonnant de colère.

— Au secours! h moi ! dit Eugénie d'une voix faible et tremblante.

— Un mot encore , et vous êtes perdue !

dit Rodier sourdement. Rappelez-vous Frédéric Durosnel !.,.

Madame Delraas jette un cri.

— Je sais tout , madame! poursuit Rodier avec une inflexion cruelle et triomphante. N'appelez-pas... ou malheur à vous ! Si l'on vient... je parle!

— Silence! au nom du ciell dit madame Delmas , en entrant dans sa chambre à coucher.

Elle se retourne et voit Rodier derrière elle.

Aussitôt des cris plaintifs , des cris de frayeur se font entendre ; les deux enfants de madame Delmas venaient de s'éveiller en sursaut.

La chambre était faiblement éclairée par une veilleuse ; quelques tisons flambaient encore dans la cheminée,

— Maman ! maman ! criaient Delphine et son frère, épouvantés.

Les deux enfants étaient couchés dans un petit cabinet attenant à la chambre de leur mère : une porte vitrée , qu'on avait laissée entr'ouverte, taisait communiquer ces deux pièces.

— Madame, pas de bruit! dit sourdement Rodier. Faites taire ces enfants ! ...

— Monsieur, sortez à l'instant même!...

ou j'appelle, vousdis-je!...

En même temps, madame Delmas saisissait le cordon de la sonnette.

Les enfants, poussant toujours des cris de terreur, appellent leur mère en pleurant.

Soudain un bruit de pas se fait entendre dans un corridor.

— Monsieur, dit madame Delmas d'une voix plus ferme, on vient... c'est ma femme de cliambre... Sortez, vous dis-je I

— Je ne sortirai pas, madame, répond insolemment Rodier en s'asseyant dans un fauteuil qu'il adosse à la porte. Et non seulement je ne sortirai pas, mais encore je vous engage, dans votre intérêt, dans celui de vos enfants, je vous engage à ne laisser entrer ici personne, autrement, je parlerais, madame... je révélerais des choses qui, je vous jure, n'arrangeraient pas vos affaires ! Mais vite, allez pousser ce verrou, continua-t-il en désignant une petite porte dérobée qui donnait sur le corridor. Si quelqu'un entre, fût-ce votre mari, je parle : Je dis : Cette femme a été deux ans la maîtresse de Durosnel !

Madame Delmas jette un cri.

— Silence, par pitié ! . . .

— De la pitié, madame? j'en veux bien avoir. . . mais vite ce verrou !

La femme de chambre tournait déjà le bouton de la porte, lorsque Eugénie courut mettre le verrou. Cependant les deux enfants appelaient toujours avec des cris plaintifs.

— Madame, madame, c'est moi... veuillez m'ouvrir... dit en dehors une voix émue.

— Non, non, c'est inutile, Mariette? Allez, dit madame Delmas, je n'ai pas besoin de vous.

— Mon Dieu I madame, continua Mariette, qu'est ce qu'ils ont donc, ces deux pauvres anges! comme ils «ri»'iil, comme ils sanglotent!...

— Ce n'est rien... ils ont eu peur... quelque mauvais rêve... Allez, allez, je vais les rendormir. . . Si monsieur rentrait par hasard, qu'il ne vienne pas dans ma chambre!... il réveillerait les enfants...

— C'est bien, madame, je m'en vais...

Mais, c'est très drôle que monsieur ne revienne pas!...

Et l'on entendit Mariette s'éloigner.

Madame Delmas avait couru dans la chambre de ses eiifants ; elle les couvrait l'un et l'autre de baisers, de caresses, en les suppliant de lie pas avoir peur et de se rendormir. Enfin, après avoir pleuré encore quelque temps, ils se calmèrent : leur respiration douce et harmonieuse annonçait un léger sommeil.

Madame Delmas ne reparaissait pas dans la chambre à coucher ; alors Rodier, impatienté d'attendre si longtemps, se lève ; et, marchant sur la pointe du pied, il se dirige vers la porte du cabinet restée enlr'ouverte. Son cœur bondit, ses yeux se voilent d'un nuage; il demeure immobile et debout, comme en extase!

Suave et mélancolique spectacle! Cette jeune mère, assise entre deux petits lits eu forme de berceau, la tête penchée tristement sur sa poitrine, les joues ruisselantes de larmes!,.. Elle tenait, dans chacune de ses main, la petite main blanche et potelée du frère et delà sœur; ses regards, pleins d'une

tendresse ineffable^ se dirigeaient tour à tour vers l'un et l'autre de ses enlants en-

DU NOTAIRE. i29

dormis, dont le frais visage était mouiJlé encore de pleurs mal essuyés.

Tout à coup la porte du cabinet remue et cède avec un léger craquement. Madame Delmas effrayée relève vivement la tête ; elle voit par l'entrebâillement de la porte la figure pâle et convulsive de Rodier.

— ■ Vous, ici, vous, Monsieur!,.

Et, s'élançant vers lui, elle le repousse dans l'intérieur de la chambre à coucher.

La pauvre femme, plongée d'abord dans une espèce d'hallucination, avait presque oublié la scène horrible qui venait de se passer entre elle et cet homme ; assise près de ses deux enfants, elle ne songeait plus au mi-

sérable qui l'attendait, brûlant de rage et d'impatience.

•— Allons, tout est pour le mieux ! dit Rodier en lui prenant une main qu'il voulut porter à ses lèvres ; nous sommes seuls ; les enfants dorment. Vous avez entendu raison ; à merveille ! Ma chère et belle Eugénie, ne nous brouillons pas... croyez-moi, mon doux ange, signons ensemble un traité de paix...

Et l'expression de ses regards, de son sourire était si outrageante, qu'Eugénie se rappela bien vite les odieuses prétentions et les menacesdeRodier.

— Monsieur, dit-elle en ouvrant avec précaution la porte contre laquelle Rodier avait mis un fauteuil, sortons de cette chambre...

DU NOTAIRE, 3li

Ailleurs nous discuterons... mais pas ici... Mes enfants s'éveilleraient encore ! . . .

La malheureuse femme, tremblante coinme la feuille, avait compris qu'elle était au pouvoir de cet infâme, et que l'adresse et la présence d'esprit, la douceur pouvaient seules encore la sauver.

— Non, ma charmante, dit Rodier en s'appuyant contre la porte pour empêcher Eugénie de l'ouvrir, restons dans cette chambre... je m'y trouve beaucoup mieux... tout ici éveille en moi des pensées de bonheur et d'ivresse ! ... Ah ! si vous saviez combien je vous aime!... Depuis quatre ans je souffre, je languis, je brûle!... Eugénie, oh! si j'avais été à la place de quelqu'un, ce n'est pas moi qui vous aurais quittée ! . . . Non , j'aurais voulu vivre et mourir à vos genoux !

En même temps il se penchait vers madame Delmas, comme pour l'emporter dans ses bras.

— Monsieur, dit-elle d'une voix presque éteinte, laissez-moi!... je vous en supplie, aissez-moiî...

Et, profitant d'un moment où Rodier ne s'appuyait plus contre la porte, elle l'ouvrit avec vivacité, et s'élança, toute éperdue^ dans le salon.

Rodier frémit de rage.

,'-•'' — Ah! bégaya-t-il en serrant les poings, vous vous jouez de moi., madame ! Toutes vos belles paroles n'étaient qu'une ruse, un piège!... Mais prenez-y garde! vous n'êtes pas de force à lutter avec moi ! . . . C'est le pot

de terre contre le pot de ter... Je vous brise* rais!...

— Eh bien ! monsieur, s'écria résolument Eugénie, faites ce que vous voudrez!... Soyez un lâche, un infâme, toute la honte retombera sur vous!... Mais d'ailleurs je ne vous crains pas ! Toutes vos menaces ne sont que des mots en l'air, des paroles liypocriies el à double entente... Vous ne savez rienî vous ne pouvez rieni vos conjectures sont fausses!... Dites ce que vous voudrez, personne ne vous croira : il faut des preuves, monsieur!...

— Des preuves? nous en aurons, madame,

et plus que vous ne pensez !... Ah ! ah ! vous

me déclarez la guerre !... Fort bien, guerre à

mort!... Mais écoulez, avant d'en venir aux

extrémités les plus fâcheuses, je dois autant que possible essayer les moyens de conci- Kation... Vous faites maintenant la femme courageuse et forte, vous me défiez; mais tout à riieure vous allez changer de langage... Asseyez-vou», madame, asseyez-vous ici, de grâce ! continua-t-il d'une voix sourde et tremblante, en lui présentant un fauteuil ; ce que j^ai à vous dire exige que vous soyez assise... Vos genoux pourraient tout à coup faiblir, et je ne \eux pas d'évanouissement.

Eugénie demeurait debout.

— Je ne m'assiérai pas, monsieur... retirez-vous à l'instant, je vous prie, et ne remettez jamais les pieds chez moi... Autrement, j'informerai mon mari de ce qui se passe.,,

— Partait ! parfait ! de mieux en mieux ! Ce bon Delmasî vous lui ménagez là une surprise fort agréable!... Maintenant, douce et charmante beauté, voici la surprise que je vous ménageais, moi! Comme j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure, vous avez été la maîtresse de mon ami Frédéric Durosnel.

— Monsieur, vous mentez . . .

— Oh! madame, si l'un de nous deux altère maintenant la vérité, ce n'est pas moi, à coup sûr I... Bref, Durosnel m'a tout dit...

— Vous mentez, monsieur, je le soutiens I s'écria Eugénie pâle comme la mort ; il ne vous aurait jamais fait de pareilles confidences !

— Il a fait mieux que de médire, madame... Vous n'avez pas oublié sans doute que votre correspondance avec lui est assez volumineuse... Cent vingt ou cent trente lettres pour le moins... écrites de votre main blanche et fine... se trouvent enfermées quelque part, dans une certaine cassette débène, incrustée de chiffres d'or et de nacre... Cette cassette, vous devez la connaître?

Madame Delraas venait de tomber anéantie sur un canapé.

— Ah ! ah ! je voas disais bien, madame qu'un siège vous serait nécessaire! QvCen pensez- vous? Suis-je bien ou mal intormé?

Madame DeJmas gardait le silence ; elle [rissonnait de touses membres.

— Mais comme vous croyez toujours, madame, que je vous en impose, il faut que je sois encore plus explicite : vous avez quelquefois entendu parler de M. Cantal, brave notaire, qui avait toute la confiance de Durosnel...

— Eh bien?...

— Duroenel, avant de quitter la France, a remisa l'estimable tabellion la cassette d'ebènequi contient toutes vos lettres...

— 0 ciel! quoi! Frédéric aurait fait cela!... Non, je ne puis croire I...

— C'est pourtant l'exacte vérité, madame : le pauvre garçon tenait singulièrement à vos lettres, il n'avait jamais pu se résoudre à les anéantir. D'un autre côté, craignant, s'il

les emportait avec lui aux Indes, qu'elles ne tombassent en de mauvaises mains après sa mort... car, vous le savez, il pensait mourir ! craignant, dis-je, que ces lettres ne pussent vous nuire par la suite, il avait mieux aimé les remettre en dépôt à monsieur Cantal.

— Serait-il vrai'- mon Dieu! murmurait Eugénie.

— Jusqu'ici tout est pour le mieux, madame. Vous ne devez avoir aucune espèce d'inquiétude ; car ce M. Cantal est le plus inoffensif des hommes, le plus scrupuleux des notaires ; et, certes, un pareil dépôt ne pouvait tomber en de plus sûres mains. Mais vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce pauvre Frédéric n'avait point l'avantage d'être im-

mortel... Il était parti fort malade, et aux Indes avec une constitution déjà ruinée, on ne vieillit guère..:

— Oh! monsieur, je vous en ccnjure, parlez? parlez vite! Pourquoi faire durer mon supplice? tuez-moi tout d'uu cou î...

— Il faut, madame, reprit Iloc';er avec un flegme cruel, il faut que chaque chose arrive en son temps... Procédons par ordre. Maintenant vous voulez savoir ce que deviendrait la fameuse cassette dans le cas où Frédéric Durosnel...

— Oui, monsieur... dites! Au nom du ciel, ne me cachez rien!... M. Durosnel est nn homme d'honneur, je le sais... Il est impossible qu'avant de partir il n'ait pas priscer-

i40 LE FILS

taines mesures... certaines précautions que réclamaient le repos et î'honneur d'une femme...

— D'une femme qui l'a rendu le plus mal- , heureux des hommes... N'est-ce point à peu

près ce que vous- voulez -dire? D'une femme qu'il aimait avec idolâtrie, avec un dévouement sans bornés ! D'une temme qui tout à coup, soit par caprice, soit par quelque autre raison plus mystérieuse, a voulu rompre avec flui; sans pitié, du jour au lendemain! . . .

— Monsieur, pas de reproches ! . . . Ils son f cruels, interrompit madame Delmas d'une voix entrecoupée de sanglots. Vous accusez peut-être injustement... Votre ami, qui a tant souffert, serait plus juste que vous ! . . .

"' — Plus juste, madame? Oh! dites plus fai-

ble, plus résigné à souffrir... Mais enfin chacun a sa morale dans ce monde : moi, je ne veux pas être victime, surtout avec les femmes ! Entre votre sexe et le nôtre, c'est une guerre sourde et acharnée, madame... Pour obtenir la victoire, tous les moyens sont bons, et je n'ai pas de foiie délicatesse! Je vais donc vous dire dans quelle position nous sommas vis-à-vis l'un de l'autre: comme vous voyez, je possède votre secret. A la rigueur, si je n'avais pas d'autres armes, je pourrais dire à votre mari plusieurs choses qu il ne soupçonne guère; j'entrerais dans ime foule de détails qui prouveraient que je suis bien instruit... Mais, comme les preuves matérielles valent beaucoup mieux que les preuves morales, c'est aux preuves matérielles que j'aurais recours si nous en venions tous deux

aux hostilités. Tenez, madame, reg \rdez bien ceci, poursuivit-il, en tirant de son portefeuille une lettre contenue dans une enve* loppe non cachetée.

Madame Delmasne put retenir un cri : elle avait reconnu, sur la suscription de cette lettre adressée à M. Cantal, notaire, l'écriture de Frédéric Durosnel.

— Ah ! ah î dit Rodier avec un air de sombre satisfaction, je vois, madame, que vous n'avez pasoublié cetteécriture. . . Tantmieux! vous ne m'accuserez pas au moins de l'avoir contrefaite... A présent, je vais vous lire, si vous me le permettez, le contenu de cette lettre, qui m'a été remise sans cachet... C'est Frédéric Durosnel qui parle :

« Mon cher monsieur Cantal, je quitte la « France pourjam is peut-être. Dans le cas a où la mort me frapperait pendant le long « voyage que jeTaisentreprendre, veuillez, je. « vous prie, remettre immédiatement à la « personne qui vous pre'sentera ce papier la <r petite cassette d'ébène, à chiffres d'or el « de nacre, que je vous ai confiée hier , <r jeudi, 25 octobre 1824. Cette cassette « renferme ce que j'ai de plus précieux au < monde, et je ne pouvais, avant de partir, • la placer en des mains plus loyales et plus « sûres. >

— Frédéric ! pauvre ami ! murmurait douloureusement m ad me Deîmas en faisant tous ses efforts pour contenir ses larmes. 0 mon Dieu! veillez sur ses jours... protégez-le ! protégez-moi î

Ii4 LEFÏLS

— Vous conviendrez, madame, reprit victorieusement Rodier, qu'une pareille lettre n'est pas chose indifférente. Remarquez-vous que le porteur de celte lettre n'est pas nommé? Le premier venu, vous ou moi, par exemple, muni d'un pareil titre, nous pouvons à l'instant même nous faire délivrer la cassette: le père Cantal n'a pas le droit d'élever une seule objection; il remet le dépôt contié sans l'ouvrir; et tout ce qu'enferme cette cassette demeure pour lui un mystère impénétrable. Eh bien ! madame, réfléchissez un peu.,. Voulez-vous ce billet au porteur? Vous irez vous-même chez M* Cantal , notaire, à Fontenay-sous-Bois ; vous présenterez ceci ; et le brave homme, je vous jure, ne se fera pas tirer l'oreile. Alors vous pourrez dormir tranquille... A chaque boutade de M. Del-

mas, vous ne craindrez pas toujours qu'il ait appris quelque chose... Vous ne tremblerez pas à chaque instant, pauvre femme, pour votre réputation, pour votre vie... car Delmas est capable de tout !

— Qu'il me tue, monsieur! s'écria Eugénie avec force. Je ne crains rien pour moi !.. Oh! que vous me connaissez mal 1

— Non, je vous connais parfaitement bien! Vous ne craignez pas la mort, et si vous n'étiez pas mère de famille...

— Oh! mes enfants! pauvres chers enfants !... Oui, c'estpoureux que je tremble!.. Mon Dieu ! si je n'avais h craindre que pour moi seule ! . . .

— Oh ! alors, madame, je n'essaierais pas

de vous faire peur , car ce serait peine perdue. Mais enfin vous êtes mère, la plus tendre des mères... Et certes, vous ne voudrez pas attirer le malheur sur deux pauvres et innocentes créatures... qui ne l'ont pas mérité. Allons, madame , résumons-nous , et finissons. . . car la soirée s'avance, etje commence à craindre que M. Delmas ne rentre d'un instant à l'autre... Ce papier que voici, le voulez-vous ?

— Oh ! donnez ! je vous en conjure !...

— Volontiers, mais c'est à une petite condition : vous viendrez demain matin le prendre chez moi avant neuf heures...

— Monsieur, vous n'avez point d'âme I repartit madame Delmas avec indignation. Oh!

comme il vous connaissait mal , votre imprudent ami ! C'est aux mains d'un lâche qu'il a confié mon honneur, celui de mon époux, celui de mes enfants ! Pauvre Frédé= rie , c'est là ton seul tort !... mais c'est un crime !... Et je n'ai pas le droit de me plaindre, pourtant !...

L'expression d'Eugénie était dëchirante»

— Oh ! s'il pouvait savoir ce que vous faites, monsieur ! continua-t-elle en élevant ses deux mains tremblantes , quelle affreuse torture pour son pauvre cœur ! Quelle honle! quel désespoir ! Lui, Frédéric ! si bon, si noble , si chevaleresque 1 lui qui n'a pas fait une action mauvaise dans toute sa vie !..

— Vous en oubliez une, madame ! inter-

rompit Rodier avec amertume. Mais encore une fois, pas de récriminations ! Voulezvous cette lettre ?

— Je ne veux rien de vous, monsieur ! s'é • cria-t-elleen le repoussant avec horreur. Mais je suis toile, en vérité ! Je n'ai rien à craindre ! .. . Cette lettre, vous ne pouvez en faire usage tant que M. Durosnel existe I...

— Il est mort, madame ! !

— Mort?...

Eugénie appuyait une main contre sa poitrine, comme si elle venait de recevoir un coup de poignard.

—Il est mortl répéta sourdement Rodier, mort aux Indes î . . . J'ai reçu la nouvelle hier.

Au moyen de cette lettie, madame, j'aurais déjà pu me faire délivrer toutes les vôtres... J'ai voulu attendre; j'ai voulu vous prouver que je ne suis pas votre ennemi , moi.. . Son- . gez-y bien ! Je n'ai rien dit encore à la femme qui vous haït... Alexandrine Beaumont ne sait pas que vos lettres existent, que je puis les avoir dans un moment.. . Oh ! je vous en conjure, ayezpitiéde vous... pitié de vos enfants'....

Eugénie restait plongée dans une muette et douloureuse torpeur. Soudain elle se lève et s'écrie :

— Non, tout est faux ! vous menfcez, Frédéric n'est pas mort î

— Demain, madame, vous n'en pourrez

plus douter; la nouvellp vous arrivera de

toutes parts; vous serez bien forcée d'y croire alors. . . Mais il ne sera plus temps '.

—Ceci (\st un piège, monsieur. . . Oh '• vous en êtes bien capable î Vous espérez me vaincre à force d'épouvante, me faire consentir à quelque infamie... Mais non, vous n'y réussirez pas !.. D'ailleurs, d'un homme comme vous on peut tout soupçonner... Non-seulement cette mort est une grossière invention, un piège atroce... mais cet écrit même que vous avez entre les mains, cet écrit m'est suspect... Je commence à croire que c'est un faux!

— Cherchez, madame, cherchez dans vos tiroirs : il est facile de comparer cette lettre avec d'autres..

BU NOTAIUE. 451

Eugénie demeurait debout, toute trissonnante .

— Mais adieu, madame, je me retire... Je vous laisse à vos réflexions... La nuit porte conseil, et je suis très sûr que vous viendrez demain chercher cette lettre.

En même temps Rodier prit d'une main son chapeau, de l'autre sa canne; et, saluant madame Delmas avec une affectation de politesse insultante, il se dirigea vers la porte.

— Encore deux mots, madame, dit-il en secouant la tête d'un air de menace : si Delmas apprend de vous la moindre chose, notre marché est rompu !... Je garde cette lettre , je prends les vôtres, et demain avant midi ce bon Delmas sera complètement édi-

15'i l.F FUS

i'i<*sur volnî compte... Prencz-y garde. Il y aurait du sang, madame'-...

Et Kodier sortit.

Madame Delmas reste en proie à de vives angoisses ; elle ne sait que j^enseï" : d'abord, elle se croit sous i'einpire d'iui horrible cauchemar ; elle marche à grands pas dans le salon, pâle, égarée, folle. Enliu elle vsc

rappelle avec épouvante tout ce que vient de lui dire Rodier. Frédéric est mort ; demain M. Delmas aura la fatale cassette entre les mains !

— Mais non, s'écrie l-elle, non, j'en ai la certitude, tout cela est une ruse abominable! Ce malheureux spécule sur mon effroi !... Si tout cela était vrai, pourtant!... Ce jeune homme inconnu, qui n'a pas voulu fdireson nom, il me parlait aussi de lettres... Oh ! j'y songe; quelle étrange coïncidence! Mon Dieul pourquoi n'ai-je donc pas insisté ?. . . il m'en aurait dit plus sans doute... ce jeune homme avait une physionomie si tranche , si ouverte!...et puis son langage cîail plein de bonté... Ah ! pourquoi l'ai-je donc laissé partir, sans lui arracher le mot de celle bizarre et ténébreuse énigme?... L^t mon

mari qui ne rentre pas ! . . . Mon Dieu ! tout concourt à me désespérer ! . . .

Et, fondant en larmes, elle se laisse tomber anéantie dans un fauteuil.

Une heure environ se passe : il était déjà fort tard ; les rues commençaient à devenir désertes; on n'entendait plus au loin qu un roulement confus de voitures , et ce vague murmure indéfinissable qui, la nuit, s'élève des grandes villes, pareil au roulis de la mer.

Dfrjà les bougies ne répandaient plus qu'une lueur inégale et faible; la mèche pétillait,prète à s'éteindre, dans les flambeaux

d'argent.

Soudain un violent coup de sonnelte reférii

litj un pas rapide se fait entendre ; la porte s'ouvre, et M. Deloias paraît, la figure en désordre.

— Ah! mon ami, c'est toi ! quel bonheur ! s'écrie madame Delmas en courant vers lui.

Delmas ne fait aucune réponse ; il pose brusquement son chapeau sur le guéridon, et se met à marcher de long en large, murmurant des paroles sourdes et colères.

— Oh ! je suis donc frappé de malheur ï toujours des coups de foudre !

^^ — Mon ami, Charles', qu'as-tu donc ? demande Eugénie d'une voix tendre et snp- })liante.

DU ?<0TA1RE. lo?

M. Delmas s'arrôta tout à coup, et , la recarda d'un air sombre, interdit :

— Ah ! c'est vous, madame...

— Charles. . ; mon Dieu ! . . . quel langage ! . . Tu ne me reconnais donc pas ?. . .

— Si fait, repond Delmas avec brusquerie. Va, laisse-moi... Centre dans ta chambre... Comment n'es-tu pas couchée à une pareille heure?

— Moi, Charles? mais je t'attendais... J'étais dans une inquiétude .. .

— Eh ! toujours des inquiétudes ! Qu(î diantre l je ne pourrai donc pas mettre le pied dehors sans que tout le monde ici soit en rumeur!... C'est diabolique !

158 LE ÏILS

— Charles, je t'en prie, ne te mets pas en colère! Allons, parle-moi... tu as l'air triste... Est-ce que tu aurais appris quelque chose de fâcheux ?

Et la voix d'Eugénie était tremblante, altérée.

— Voyons, tiens, pas de questions! je ne suis pas en humeur d'y répondre...

— Charles, mais on dirait que tu es irrité contre moi... qu'ai-je fait, mon Dieu ! qu'aijefait?

Delmas parut hésiter un instant ; il prit la main d'Eugénie et l'approchait de ses lèvres, quand il laissa tout à coup retomber cette main avec une expression d'emportement et do douleur indéfinissable.

— Charles, tu m'effraies!... je ne t'ai jamais vu ainsi !... Parle, au nom du ciel '• un peu (le confiance!... Qu'y a-t-il donc?

— ïu le sauras trop tôt, Eugénie ! repartit Delmas d'une voix triste et profonde. Adieu!...

Et, sans ajouter une parole, M. Delmas, allumant un bougeoir qui se trouvait sur la cheminée, sortit précipitamment du salon et alla s'eniermer dans sa chambre à coucher.

Les angoisses d'Eugénieétaient au comble. Elle commençait à craindre que Rodier n'eut tout appris à Delmas ; elle commençait à craindre que la fatale cassette ne se trouvât déjà plus entre les m^jins du notaire.

160 LE riLS

— Frédéric!... Dieu! niumiurail-elle avec (les sanglots, si tout était vrai 1... Ah! tous les malheurs à la fois ! . . . Mou Dieu ! si je n'étais pas mère, je voudrais mouiir !...

Eugénie, la poitrine gonflée, retourna dans sa chambre ; et, pour remettre un peu de calme dans son pauvre cœur, elle contempla longtemps le sommeil angélique et paisible de ces deux têtes blondes qu'elle adorait. Enfin, succombant à l'émotion, elle s'agenouilla tout en larmes entre les deux berceaux, et pria de toute son à me pour ces deux frêles créatures.

Cette prière soulagea sa poitrine oppressée. Elle se mit au lit, et ses yeux se fermèrent bientôt de fatigue. Mais ce tranquille sommeil ne fut pas de longue durée : des rê-

Dr \ùT\IUE. 161

ves lugubres, d'horribles visions la réveillèrent en sursaut ; et jusqu'aux premières lueurs du matin , la pauvre femme s'agita dans une longue et douloureuse insomnie.

Les rayons du soleil levant traversaient déjà les rideaux de mousseline, lorsque Eugénie, brisée de lassitude et de lièvre , tombadans un engourdissement léthargique .Midi sonnait quand elle s'éveilla.

EUese lève, lourde et chancelante; sa poitrine est en feu; les artères battent sourdement dans ses tempes;son cœur palpite avec une force inouïe. Alors , craignant de s'éranouir, elle se traîne vers une croisée et 1 ouvre précipitamment. La fraîcheur de l'air la ranime un peu cl renq)è('he de tomberen4éfuillauce. Hieutot Kuoéuic , moins débile, va

s'asseoir sur un balcon de pierre, d'où la vue embrassait toute la longueur des boulevarls.

Le temps était magnifique. Une foule de brillants équipages se rendaient au bois pour lutter d'élégance et de faste. Tout à coup madame Delmas tressaille ; elle rejette vivement sa tête en arrière. Mais bientôt, comme emportée par un mouvement de curiosité invincible, elle se rapproche de la balustrade, et regarde avec une étrange attention : ses yeux ne quittent pas une superbe calèche, au fond de laquelle une femme en riche toilette est à demi couchée. Cette femme est jeune, brune, étincelante d'une beauté méridionale que fait ressortir merveilleusement sa robe de soie aux couleurs vives et tranchées.

mîNOTAlKE. 163

Eugénie a reconnu sans peine Alexaudrine Beaumont : en face d'elle, sur le devant de ia calèche, est assis un jeune homme d'une mise élégante et recherchée ; sa physionomie est douce et fine ; il ne détache pas ses regards de la jeune femme placée devant lui.

— Quel est ce jeune homme? pense Eugénie avec un trouble extrême. Oui, je n'en doute pas, c'est bien lui que j'ai vu hier... Il me parlait d'Alexandrine... Ah! sans doute il prévoyait quelque noirceur de la part de cette femme ! ... Je tremble ! . . .

La calèche venait de s'arrêter précisément en face du balcon où s'appuyait madame Delmas. Alors , Alexandrins, frappant légèrement sur l'épaule du jeune homme

avec le bout de son ombrelle, lui fit signe de

tourner la tête vers ie balcon. Le jeune homme regarde et paraît l'rappé de surprise. Cependant Alexandrine , les yeux toujours fixés sur madame Delmas, la considère avec une expression cruelle et triomphante qui fait courir un frisson convulsif dans les veines d'Eugénie.

— Oh î quel sourire insultant ! Oui, c'est bien sur moi qu'elle attache sa vue... Que veut-elle m'annoncer?.... C'est une vengeance î...

Alexandrine Beaumont regardait toujours madame Delmas en secouant la tête d'un air de menace et d'ironie. Enfin , elle sembla dire quelques mots au domestique, et la voilure partit comme Téclair.

ftU NOTMRE. 1,67

Madame Delmas avait quitté le balcon ; elle était en proie à une agitation fébrile et douloureuse. Après s'être égarée en mille conjectures plus tristes les unes que les autres, elle tomba découragée dans un fauteuil, et joignit silencieusement les mains comme dans une prière.

Soudain on frappe à sa porte, et M. Delmas entre, pâle, les traits bouleversés.

-— Mon Dieu! qu'as-tu, cher ami? demande madame Delmas , en courant à lui pour l'embrasser.

M. Delmas détourne la tête.

— • Charles, je t'en conjure... dis-moi ce que tu peux avoir?

— J'ai.. . que nous sommes ruinés de fond en comble ! répond Delmas d'une voix creuse. Je dois plus de trois cent mille francs à la succession de Durosnel... Il faut que je rembourse avant un mois ! . ..

Eugénie chancelle et s'appuie contre un meuble.

— La succession de Durosnel ! Charles, que veux-tu dire?...

— Je veux dire que la fatalité s'acharne contre nousl Durosnel m'avait prêté cette somme, et c'est dans un mois justement que je devais la rendre... N'étant pas en mesure, j'avais écrit à Durosnel de m'accorder un renouvellement... îl y a trois mois que ma let-

tre est partie... mais elle est arrivée trop tard : Durosnel n'existait plus ! . . .

— Dieu!

Eugénie est comme frappée du tonnerre.

— Hier soir, Eugénie, continue Delmas d'un accent caverneux ; hier soir, quand on est venu m'apprend re cette affreuse nouvelle, j'espérais encore qu'elle ne se confirmerait pas... Mais elle est très-bien confirmée ce matin... Durosnel est mort !

Eugénie sanglotait.

— Oui, tu fais bien, Eugénie, pleure... car c'est un brave hoinme de moins, et je me trouve égoïste d'avoir mainleîKMir d'autres

regrets que ceux de sa perle... De tous mes amis c'était le meilleur, le plus sûr, le plus dévoué ! Mais ce n'est pas mi ami seulement que je perds : je perds toute ma position, toute ma fortune, toutes mes espérances, tout l'avenir de mes entants ! Qu'allons-nous faire à présent, ma pauvre Eugénie? Je suis dans un embarras mortel. De toutes parts des engagements onéreux et pas de ressources! Avec du temps, avec un peu d'aide, je m'en serais tiré peut-être... mais, vois-tu, c'est fini ! Sans toi, sans mes enfants, je me ferais sauter la cervelle !

— Charles, que dis-tu ? s'écrie Eugénie, au milieu des sanglots, en l'entourant de ses bras convulsifs.

— Je le fais de la peine, et je suis un hnh

DU NOTAIRE o 171

tal... C'est vrai, j'ai tort de te dire de pareilles choses... mais, que veux-tu, je souffre, j'ai le cœur plein!... Pour mon compte, je ne craindrais pas la misère, je suis homme... Mais toi, douce et faible créature, habituée au bien-être , à toutes les jouissances d'une vie élégante et faci|gj... gjh! cçff,<q,jid^ç me tue!

— Charles, ne songe pas à moi, j'ai du courage aussi'- je travaillerai s'il le faut... pour toi, pour mes enfants!...

— Eugénie, tu me fends le cœur! Oh! que je suis coupable à ton égard ! j'ai dissipé toute ta fortune en de folles spéculations... je ne t'ai pas rendue heureuse, toi qui méritais de l'être!,.. Pauvre amie! pauvre ru— time' et tu ne te plains pas !...

— Me plaindre, Charles ! et pourquoi , je te le demande? Parce que tu es malheureux?. . Ah ! mon ami , je serais bien injuste, bien cruelle, si je t'adressais le moindre reproche !.,« c'est toi, plutôt...

— Écoute, Eugénie, tout espoir n'est pas encore perdu... Dans une pareille circonstance, je crois pouvoir compter sur un autre ami, sur Kodier...

— ^'Rodier! ah! Charles, tu connais mal cet honuïie... il n a pas de cœur !

— Corbleu! tu calomnies Rodier... je te l'ai dit mille fois, et je le le répète, Rodier est un excellent garçon, qui rend service quand il peut, sans faire d'étalage. Ah ! si maintenant la chose ne dépendait que de lui, je serais lrai)(}uillc pour ce lemboursemcnt.

Mais Rodier a peu de fortune ; il va se trouver obligé lui-même de rendre des comptes à la succession de Frédéric... Tous ces collatéraux, ces arrière -cousins ne voudront rien entendre, et ils vont nous poursuivre, répée dans les reins... Eugénie, mon étoile est mauvaise !

M. Delmas achevait à peine, que le domestique entre avec une lettre.

— Monsieur, dit Clément , voici quelque chose de très-pressé.

M. Delmas saisit vivement la lettre ; il la décacheté. Soudain, sa figure pâle devient plus pâle encore ; les veines de son front se gonflent ; un éclair jaillit de ses yeux. Eugénie, effrayée d'un pareil changement , veut

lui prendre la main ; mais il la repousse avec violence.

— Oh î s'écrie-t-il d'une voix sourde, les dents serrées, il ne manquait plus que cela!.. Oh! c'est l'enfer! ..

Et, sans ajouter un seul mot, il sort précipitamment de la chambre et court à son cabinet de travail où il s'enferme à double tour.

Eugénie demeure quelque temps immobile et comme privée de raison. Enfin, ses idées troubles et confuses se coordonnent un peu dans sa tête; elle réfléchit à tout ce qui s'est passé depuis la veille.

~ Oh! oui, dit-elle, le misérable était Men informé ! Fré<léric est mort.,, et toutes

mes lettres... Mon Dieu, donnez-moi du courage!... Ce n'est pas pour moi que je vous implore, c'est pour mes entants!... N'hésitons pas, courons!... peut-être il en est temps' encore ! . . . ou du moins s'il est trop tard, je saurai toute la vérité, toute l'étendue de mon malheur !...

Elle sonne vivement; sa iemme de chambre accourt.

— Mariette, je vais sortir... veillez sur mes enfants... Si mon mari me demande, dites...

Elle hésitait.

— Que faudra-t-il répondre , madame ?

observa Mariette. Vous savez que M. Deimas veut toujours savoir où va madame...

— Mariette, je vais à Téglise... et puis... Mais non, ne dites pas cela, c'est inutile... dans une heure ou deux je serai de retour. . .

— C'est bien , madame. Au surplus , M. Delmas ne sera peut-être pas rentré luimême...

— Il est sorti?

— Oui , madame, il y a un bon quartd'heure... Monsieur était dans une agitation....

— Mariette, laites sur-Ic-champ avancer une voiture.

— Madame veut-elle voir les enfants? dit Mariette. Ces chers petits demandent leur mère... ils pleurent à chaudes larmes... on ne sait comment les consoler. J'ai bien dit

que madame était sonûrantc ; mais vous savez, ces pauvres chérubins...

— Bien, Mariette... Allez, allez vite!... je vais à la chambre des enfants.

Mariette sortit. Un instant après, madame Delmas serrait contre son cœur Paul et Delphine, qu'elle inondait de larmes et de caresses. Les deux entants pleuraient de voir pleurer leur mère; et leurs petits bras potelés et ronds s'enlaçaient à son cou.

Cette vive et douloureuse étreinte durait encore lorsque la témme de chambre vint annoncer à sa maîtresse que la voiture l'attendait.

Madame Delmas embrassa, une fois en-

178 LE FILSmi NOTAIRE.

core, Paul et Delphine avec une tendresse ineffable : puis elle sortit à la hâte de l'appartement.

Ferdinand , après une longue promenade en calèche au bois de Boulogne avec Alexandrine , était retourné seul à Fontenay-sous- Bois : son père n'était pas rentré encore, et selon toute apparence ne devait revenir que fort avant dans la soirée.

180 i.E Fir.s

Ferdinand avait eu soin de laisser entr'ouverte une petite porte du jardin, par laquelle on pouvait s'introduire dans la maison sans être aperçu.

Depuis une heure il marchait de long en large dans sa chambre, le visage tantôt joyeux et rayonnant, tantôt morne, sombre et presque effrayé.

— Viendra-t-elle? murmurait-il ; ou bien a-t-elle voulu se jouer de moi?... Quand je l'ai quittée tout à l'heure, il y avait quelque chose d'ironique dans ses grands yeux noirs tout pleins de flamme... Oh! par moments cette iemme m'épouvante !...

De minute en minute il regardait à sa montre. Soudain un bruit léger se fait en-

DUNOTAIBE. JgJ

tendre dans )e corridor : c'est le frôlement d'une robe de soie. Il ouvre.

~ Ah! c'est vous! secrie-t-il. Que je suis heureux!...

Alexandrine, confuse, troublée, referme Vivement la porte et se jette dans un fauteuil . Elle est pâle, haletante.

— Qu'ai-je fait! dit-elle. Mon Dieu! ->

meurs de honte!... On ma vue monter ici !.. .

— Calmez-vous, Alexandrine... calmezvous!... J'ai pris toutes mes mesures, personne ne peut nous trahir... Mon père est absent comme vous savez...

— Ferdinand, je tremble... S'il rentrai', voire père!...

i82 LE FILS

— Non, c'est impossible! Alexandrine, par pitié, remettez-YOus!... Je vous jure que mon père ne peut rentrer que fort tard... Mon Dieu! que vous êtes belle!... Alexandrine, d'aujourd'hui seulement je connais le bonlieur!...

— Ah I Ferdinand, murmura-t-elle avec BH soupir tendre et mélancolique , ce bonlieur-là me coûte bien des larmes ! . . . Malheureuse! encore une faute.... encore des

[rins, des remords!...

En parlant ainsi , Alexandrine cachait son irisage entre ses mains, et laissait échapper quelques sanglots.

— Alexandrine , vous me brisez le cœur ! 0h! je vous en suppUe, regardez-moi... Vos

yeux semblent me fuir, vous détournez la tête... Est-ce que je vous fais peur?...

— Oui, Ferdinand... oui... car je tremble de vous aimer!... et tôt ou tard il faudra pleurer cet amour!... Je vous connais, vous êtes bon, charmant, plein de flamme... mais inconstant, léger, capricieux... comme tous les hommes de votre âge et de vos habitudes! Oui , vous m'abandonnerez bientôt pour une autre, Ferdinand! et alors, moi, pauvre femme, dont le cœur a déjà tant souffert, je n'aurai plus la force de vivre.... Je n'aurai plus qu'à mourir!

— Alexandrine!... quel langage!... pourquoi ces tristes soupirs?... Vous qui, tout à l'heure encore, étiez si vive, si rieuse, si adorablement gaie!...

— Oui, Ferdinand, c'est vrai... j'étais gaie ce malin... mais depuis j'ai bien réfléchi, allez'.... amèrement réfléchi!... et plus j'y songe, plus je me trouve imprudente et folle! J'en ai la conviction, je me prépare d'efl'royables chagrins ! . . . Ah ! tenez, Ferdinand, lenez^ Conlinua4-elle en tournant vers lui un regard chargé d'amour et de tristesse, restons en là... soyons amis, soyons frère et sœur... Un autre sentiment finirait par nous aigrir l'un contre l'autre, par nous faire ennemis irréconciliables ! . . .

Ferdinand, silencieux et morne, frissonnait de tous ses membres.

— En vérité , madame , je ne m'attendais pas à un pareil changement .. C'est

étrange ! . . . Que s'est-il donc passé en vous depuis tout à l'heure ?. . . Malheureux ! vous ne m'aimez plus!...

Et sa tête tomba sur sa poitrine avec une expression de découragement.

— Oh! mon ami, que vous lisez mal dans mon cœur ! s'écria-t-elle en lui serrant une main dans les siennes avec effusion. Si je ne vous aimais pas, serais-je tant à plaindre ? l'avenir s'offrirait-il à mes yeux aussi lugubre, aussi funeste ? l'idée seule de votre inconstance rae ferait-elle mourir?... Non, je me résignerais d'avance, avec courage, à la des^ tinée de toutes les femmes... Je médirais, calme et insouciante, qu'un jour ou l'autre, moi aussi, je dois être oubliée, trahie... Mais non, c'est une affreuse torture que cette pen-

sée!... Ferdinand, mieux vaut la mort tout de suite !

— Oh! non, mon ange, non! s'écria Ferdinand en tombant à genoux. Je ne t'oublierai jamais!... Moi cesser de t'aimer?... avant, j'aurai cessé de vivre?...

— Ferdinand, que je suis heureuse devons entendre parler ainsi, et combien je voudrais vous croire!... Mais, hélas! je ne suis plus une jeune fille simple, novice et crédule... j'ai l'expérience do monde et des choses... Une autre bouche que la vôtre me faisait les mêmes serments... et moi, pauvre femme, j'eus la faiblesse d'y croire... Eh bien ! quelques mois ne s'étaient point écoulés , que cet ami tendre et fidèle et qui devait mourir avant de me faire verser une larme î cet ami,

DU NOTAIRE. l8T

Ferdinand, était devenu mon ennemi mortel ! ... Je ne vous ai pas dit tout encore, mais voici la vérité : après m'avoir brouillée avec toute ma tamille, après m'avoir compromise aux yeux du monde, il m'a cruellement abao* donnée!... Toutes les preuves de ma faiblesse, de mon amour, l'ingrat! il a voulu ea faire contre moi des armes!... Oui, Ferdinand, mes lettres, il n'a jamais voulu me les rendre... Il les gardait, merépondait-i!, pour me faire toujours trembler, pour avoir toujours en moi une esclave!... Oh! mon ami, vous n'auriez pas fait cela , vous , j'en suis bien sûre!... Vous avez un trop noble cœur,.^ et vous me le prouvez aujourd'hui en me rendant cette correspondance qui trouble ma vie tout entière...

— Alexandrine, je te l'avoue, j'ai bieE

long-temps hésité! dit Ferdinand avec chaleur. Ah! si tu n'avais demandé que mon sang, que ma vie, je n'aurais pas, je te jure, balancé une seconde!.... Mais i'iîonneiir , Alexandrineî... ah!... N'importe! j'ai voulu, fût-ce par ma damnation , te prouver mon amour, mon dévouement!... Tu étais malheureuse, ton existence était morne, inquiète, empoisonnée... j'aurais été cruel de ne pas faire ce que tu me demandais ! . . . Je l'ai fait, Alesandrine... Tout est là, dans cette armoire...

— Là , dans cette armoire? repartit Alexandrine en étendant le bras du côté que dési-

nait Ferdinand. Donne, donne vile!...

Et les regards delà jeune femme pétillaient d une fébrile impatience.

— Oui, Alexandrine, oui... Mais auparavant, quelques mots encore... Je t'en prie, ne me cache rien!... Vois-tu, ce serait un malheur irréparable, et je ne survivrais pas ! .. . Dans cette correspondance, tu me jures que toi seule es compromise?

— Moi seule, Ferdinand...

— Mais alors, pourquoi l'autre jour, quand tu me redemandais ces lettres avec instance, pourquoi as-tu laissé échapper le nom d'une autre femme?

— Moi, Ferdinand?

— Oui, tu dois t'en souvenir... Il y avait même comme de la haine, une haine sourde et profonde, dans l'accent de (a voix !..^ Je me rappelle encore textuellement tes propres

paroles, les voici : « Ferdinand, si vous m'aimez, il me faut une preuve... Je veux toutes les lettres de madame Delmas !...

— Ferdinand, vous rêvez', dit Alexandrine avec un sourire contraint. Je ne vous ai jamais parlé de madame Delmas, à propos de lettres...

— Oh 1 je crois vous entendre encore, madame !

-- Madame!... Ferdinand, quel langage!...

— Pardon ! oh ! pardon, mon Alexandrine! répliqua Ferdinand d'une voix tendre et passionnée. Mais il se passe en moi quelque chose d'extrordinaire... Je m'égare dans mes réflexions!... Pourtant, quand j'y songe, c'est

DU HOTAIRE. 191

impossible I non , tu n'es pas capable d'une méchante action!... Alexandrine, ce serait horrible!... ce serait la mort et le déslionneur de trois personnes au moins 1

— Allons, allons, mon ami, trêve à toutes ces chimères... Vraiment, c'est pitoyable, et vous n'êtes pas un homme !... Mais, je vous en conjure, ne perdons pas de temps... vite ces lettres?... Je devrais déjà les avoir.

— Alexandrine, vous les aurez. . . mais tout à l'heure... Mon Dieu! un peu moins d'impa-tience!... je vous répète que vous n'avez rien à craindre ici : mon père ne rentrera pas avant la nuit close...

— N'importe! Ferdinand, repartit Alexandrine avec un mélange de tendresse et d'in-

iÔ2 LE FILS

quiétude. On ne sait ce qui peut arriver.... Allons, hâtez-vous ! ... et puis, regardez, il est déjà tard!... voici la soirée qui s'avance... Mon Dieu ï il faudra que je parte tout à l'heure , et c'est à peine si j'y verrai clair pour reconnaître mon chemin.... Vous savez qu'une voiture m'attend àl'entre'e du bois.... Mais, seule, sans domestique, je serais bien imprudente de m'attarder encore !

— Je vous accompagnerai, Alexandrine...

— Non , Ferdinand ! dit-elle avec une étrange vivacité. Non, non, c'est impossible l j'ai plusieurs connaissances à Fontenay , et pour rien au monde , je ne voudrais qu'on me rencontrât avec vous!...

En même temps , Alexandrine , accoudée

sur l'espagnolette de la tenètre, regardait au loin dans la direction du bois de Vincennes.

— Ferdinand, je vous en supplie, ces lettres..,? Voyez, le temps passe... D'abord, je vous en préviens , avant trois quarts d'heure il faut que je sois partie...

Ferdinand courut à l'armoire qu'il avait indiquée, et l'ouvrit brusquement. Il en tira trois liasses de papiers, scellées à chaque coin d'un cachet de cire noire.

Alexandrine ne put retenir une exclamation.

— Donnez ! Donnez !

Et elle saisit vivement une des trois liasses , qui se décacheta tout à coup : plusieurs papiers s'en échappèrent. Ferdinand se baissait pour les ramasser , lorsque Alexandrine , le repoussant avec une sorte de colère, lui dit :

— Ne touchez à rien , je vous le défends !

Mais Ferdinand, qui avait déjà pris un papier plié en forme de lettre, avait eu le temps de lire sur l'enveloppe ces mots écrits : « A madame Del...)) Et, plus bas, dans un angle de l'enveloppe : c renvoyée , mais lue cette fois ! »

Ces mots vagues et mystérieux furent pour Ferdinand comme une révélation terrible, comme un sinistre éclair.

— Enfin! enfin! murmurait Alexandrine avec une expression triomphante.

Et , sans remarquer qu'elle se trahissait par ses gestes , par ses regards , par ses imprudentes exclamations , oubliant pour ainsi dire la présence de Ferdinand, elle continuait à déplier d'une main convulsive toutes les lettres tombées de la liasse.

— Madame ! s'écrie tout à coup Ferdinandp yous n'aurez pas ces lettres ! Je les garde !

— Elles sont à moi , monsieur î répond Alexandrine avec un dédain mêlé de colère personne n'a le droit de retenir ma correspondance ! Je vous trouve étrange de me parler ainsi !

En môme temps elle ramassait toutes les

lettres tombées et les enveloppait dans son mouchoir, en relevant la tête avec une expression sévère et superbe, comme pour tenir Ferdinand à distance.

— Madame, je vous répète que vous n'emporterez pas ces lettres ! il faut auparavant que je sache , d'une manière irrécusable , si elles vous appartiennent toates!... Que signifient ces initiales, Amadame Del...? Dites, ne serait-ce point par hasard votre ancienne amie, madame Delmas?

— Eh ! que vous importe, après tout ! repartit Alexandrine avec arrogance. Je n'aime pas les questions , monsliur ! je n'ai pas de comptes à vous rendre ! El , puisque vous le prenez sur ce ton, c'est bien !

En parlant ainsi , Aîexaîidrine rejetait sa

pelisse sur ses épaules et marchait vers la porte.

— Quoi ! vous partez, madame, et voici la manière dont vons payez le service que je vous ai rendu !... Ah ! maintenant, je crois vous connaître !

— C'est moi qui vous connais , monsieur ! vous êtes un homme faible , indécis... vous réfléchissez trop!... Adieu! Si vous tenez à me revoir, soyez une autre fois plus aimable, moins outrageant dans vos soupçons !...

Et, saluant Ferdinand avec une politesse froide, elle portait déjà la main sur le boutoa de la porte.

-Mad^ime, vous êtes bien pressée de par-^

tir ! dit Ferdinand avec amertume , en courant à elle et fermant la porte à double tour. Ces lettres ! il me faut ces lettres ! Ces lettres, je les exige !... J'ai été faible et coupable, je ne le serai pas davantage...

— Je vous répète, monsieur, que je les garde !

— Ah! ne me poussez pas à bout, madame! Vous n'emporterez pas ces papiers, pas un seul !

— Monsieur, emploieriez-vousla violence?

Oh! ce serait indigne !

— Il serait plus indigne encore à moi de vous laisser partir avec des lettres qui peuvent jeter le trouble , le malheur et la honte dans quelque famille !... Oh! vous avez beau

faire, madame, vous ne sortirez pas ! je suis leplusfort !... Vous avez eu recours à la ruse et à la coquetterie , cette force de la femme ! Moi, si vous m'y contraignez, j'aurai la force de l'homme !

Les regards et la voix d'AIexaodrine changèrent tout à coup d'expression : elle redevint douce , attractive et charmante ; elle supplia; ses blanches mains se joignirent comme dans une prière ; elle versa même quelques larmes.

— Ferdinand, vous êtes cruel!... Oh! vous ne m'avez pas comprise! Moi, coquette et rusée avec vous?... Je voudrais l'êire... mais je n en ai pas la force. Voyez, quelle imprudence! être venue ici, dans votre chambre ... seule! . . Mon Dieu! quelle preuve d' amour faut

il donc vous donner encore?... C'est vous qui êtes exigeant, barbare ! injuste !... Vous avez des idées folles, injurieuses... Ces lettres!... Je vous répète qu'elles sont à moi...

— Non, non, ce n'est pas votre écriture, Alexandrine !

— Vous êtes poli, Ferdinand! Ohl quelle rudesse ! . . . N'est-ce point assez de vos cruels soupçons?... un démenti en face mainteaanl!... Mon écriture , vous la connaissez à peine, et vous osez me soutenir... Mais non, mon ami, soyez raisonnable... pas de querelle entre nous!... Moi , je suis fière... c'est îin malheur... mais, offensée, je ne pardonne pas ! ... Si , au lieu d'employer la menace, vous m'aviez demandé quelques explications avec Suceur, eh bien! peut-être vous aurais-je

DU KOTAIRE. 203

tout dit... Mais des cris, des violences, des insultes!...

— Eh bien ! Alexandrine, interrompit Ferdinand à moitié vaincu, restez, restez ici quelques instants encore... et, je vous en conjure, éclairez-moi. . . C'est à genoux que je vous le demande, tirez-moi d'une horrible angoisse! Vous avez confiance dans ma discrétion, dans ma loyauté, n'est-ce pas? vous pouvez me lire quelques-unes de ces lettres

— Ferdinand, je ne puis Quelques lettres prises au hasard ne vous apprendraient absolument rien... Il faudrait alors entrer dans une foule d'explications... qui seraient longues, et le temps nous manque... Voyez, il faitnresoue nuit

Tandis qu'elle parlait, Ferdinand, courant vers la fenêtre, semblait prêter l'oreille avec inquiétude et surprise à quelque bruit lointain et régulier qui s'approchait de la maison.

Bientôt il n'en peut douter : ce bruit, à chaque instant plus distinct , c'est le roulement de la petite carriole qui ramène M. Cantal.

11 regarde : la voiture de son père venait de s'arrêter devant la porte.

Au même moment, le carillon de la sonnette se fait entendre.

— Mon père ! voici mon père ! dit Ferdinand. Déjà revenu ! ... Se douterait-il de quelnue chose ?

— Ferdinand, laissez-moi partir!... ali ! je tremble!...

La sonnette retentissait toujours à la grille.

— Alexandrine , au nom du ciel , ces lettres'. rendez-moi ces lettres î dit Ferdinand d'une voix suppliante, mais énergique. Vous le3 emporterez une autre fois...

^Non, Ferdinand... Par pitié, ne cherchez pas à me les reprendre ! . . . Oh ! si vous saviez, je vous haïrais !.

Déjà la voix de M. Cantal se faisait entendre dans la cour.

Ferdinand était dans une cruelle perplexité : il regardait tour à tour Alexandring^

et M. Cantal, qui s'approchait du perron.

Mais soudain il entend sa porte s'ouvrir bruyamment : c'est Alexandrine qui, profitant avec adresse d'un moment où il avait le dos tourné, essayait de s'enfuir.

Ferdinand court à elle et la repousse dans l'intérieur de sa chambre.

— Ces lettres, me les donnerez-vous , madame ? s'écrie-t-il les yeux brillants de colère.

— Non, non, non ! mille fois non ! Vous me tueriez plutôt!

Mais Ferdinand a déjà saisi le mouchoir qui renferme tous les papiers ; Alexandrine veut le lui reprendre : alors c'est une espèce de lutte.

—Monsieur, vous me faites mal ! murmure douloureusement Alexandrine. Ah! traiter ainsi une femme!... Vous êtes un lâche!..*

— Non ! je serais un lâche, au contraire, de vous laisser partir! Il me faut ces lettres ! elles ne sont point à vous, j'en suis sûr maintenant!... Oh! lâchez, lâchez prise, ou bien!...

— Monsieur, vous me blessez! vous me blessez, vous dis-je!... Laissez-moi, ou j'appelle!...

Et, furieuse, échevelée, elle s'échappe des bras de Ferdinand ; puis, courant à la fenêtre, elle l'ouvre avec violence. Ferdinand essaie de l'en écarter.

-^ Au secours! à moi ! s'écrie-t-elle.

C'est alors que M. Cantal, effrayé, craignant quelque malheur, s'était précipité vers l'escalier : quelques secondes après , e'perdu , tremblant, il frappait à la porte de son fils. Mais, ne recevant aucune réponse, il était redescendu brusquement pour interroger ses domestiques.

Ferdinand, épouvanté des conséquences que pouvait avoir une explication entre Alexandrine et M. Cantal, Ferdinand s'était hâté de la conduire, pâle, chancelante, presque évanouie, vers l'escalier dérobé qui menait au jardin. Mais , au moment de sortir de la chambre , Alexandrine avait saisi tout à coup avec une espèce de frénésie, avec désespoir, plusieurs papiers qui se trouvaient

déchiré dans la lutte. Ferdinand , dans son désordre, n'avait pas vu Alexandrine ramasser ces papiers.

— Partez! partez! madame!... Pas de bruit !... j'entends mon père qui remonte!...

Soudain Alexandrine semble avoir retrouvé ses forces, elle descend précipitamment plusieurs marches ; puis , tirant de sa pelisse quelques lettres froissées, elle les agite avec un air de triomphe cruel, et s'écrie :

— Monsieur, j'en ai encore !... Tenez, les

reconnaissez -vous? Adieu! adieu!

vous entendrez parler de moi... et de ma vengeance !

— Malheureuse !

210 LE FILS DU irOTXlRE.

Et déjà Ferdinand s'élançait à la poursuite d'Alexandrine, quand la voix de M. Cantal se fait entendre à quelque distance. Ferdinand, pâle, bouleversé, a le temps à peine de courir vers sa chambre : il s'enferme à double tour.

Presque aussitôt M. Cantal vint frapper à la porte.

On se rappelle l'incident qui avait empêché Ferdinand de tout avouer à son père. On se rappelle aussi l'entrée subite et imprévue d'un étranger dans le cabinet de M. Cantal , tandis qu'il recevait les conférences de cette femme éploiée, gémissante

âl2 LE FILS

— Hé bien, monsieur, qu'y a-t-il? demanda Cantal avec surprise en s' avançant vers la personne qui venait d'entrer d'une si étrange manière.

— Pardon, monsieur, pardon! dit le nouveau-venu en saluant Cantal. C'est vrai, j'ai mille excuses à vous faire... Mais il y a dans la vie certaines circonstances où l'on est obligé de rompre en visière à la politesse , et je me trouve dans une circonstance pareille.

—En efl'et, monsieur, répondit le notaire, jenepuis comprendre une si brusque entrée. J'étais en affaire, et cela me dérange....

— Encore une ibis, pardon! mille fois pardon, monsieur! Je n'aurais pas fait tout ce

tapage, si le drôle, c'est votre domeslique, je pense , n'avait pas voulu me congédier d'une façon trop cavalière, comme un créancier incommode.

— Monsieur, repartit froidement Cantal , ce drôle, comme vous l'appelez , exécutait mes ordres! Je voulais être seul.

— Monsieur le notaire, je vous adresserai tout à l'heure une foule d'autres excuses ; mais, pour le moment, veuillez me permettre devons dire ce qui m'amène : vous allez voir que je suis dans une situation exceptionnelle. Un peu d'indulgence, monsieur, je vous en conjure! Je suis un homme au désespoir, et qui veut tenter encore une dernière ressource avant d'en finir avec la vie...

— En eiTet , monsieur, je m'aperçois à

votre air , au désordre de vos paroles , de votre visage, que vous avez quelque chose d'extraordinaire à me communiquer. Parlez, monsieur, parlez : je ne demande, moi, qu'à vous rendre service... Seulement il faut savoir si je le puis.

— Vous le pouvez, monsieur, vous le pouvez!

— Mais auparavant, auriez-vous la bonté de me dire, monsieur, h qui j'ai l'honneur de m' adresser?

— Oh l monsieur, pas de questions ! Que vous importe? Je suis un homme qui souffre, qui réclame votre assistance : vous n'avez pas besoin de savoir mon nom.

— C'est vrai, monsieur, et je ne vous le

demanderai pas davantage, re'pondit M. Cantal en offrant un siège à l'étranger. Maintenant parlez, je vous écoute.

— Monsieur, je serai bref; les choses en deux mots : avez-vous ou n'avez-vous pas entre les mains une cassette... que vous a remise, avant de partir pour un long voyage, M. Frédéric Durosnel, aujourd'hui décédé?

Le notaire fit un geste de surprise.

— Vous ne me répondez pas , monsieur?

continua l'étranger avec plus d'insistance. La réponse que je vous demande est pourtant bien simple et bien facile... Vous savez , je présume, la mort de M. Durosnel?

— Je ne sais rien encore , monsieur , que par ouï-dire... Cette mort est-elle vraie, est-

216 lE FILS

elle fausse, voilà ce que je ne puis savoir.... Quanta l'autre question que vous m'adressez relativement à un dépôt fait entre mes mains, vous rae permettrez , monsieur, de ne pas vous répondre.

— Monsieur Cantal , une pareille question n'est pas indiscrète pourtant... Sur l'honneur î j'ai le plus grand intérêt à savoir si M. Durosnel vous a remis ou non une cassette!... Oh! je vous en conjure, dites-moi ceci.... Je suis un galant homme, monsieur Cantal, et vous pourriez me rendre un service immense. !...

— Monsieur, je ne puis deviner le motif qui vous lait m'adresser de pareilles questions. 3'ai quelque expérience du monde, et je me connais en physionomies : j'en con-

viens, vous avez l'air d'un brave homme, d'un homme incapable de me tendre un piège... Mais, n'importe! je n'ai point l'honneur de vous connaître , et je ne puis vous fournir aucun renseignement.

— Eh bien, monsieur Cantal , je ne me cacherai pas plus long-temps. Vous avez entendu parler quelquefois d'un M. Delmas, ami intime de Frédéric Durosnel?

— Oui, monsieur, oui certainement.

— Ce Delmas, c'est moi.

— Vous, monsieur? repartit Cantal avec surprise. Quoi ! serait-ce à vous que M. Durosnel, avant de partir, a remis une lettre en

vertu (Je laquelle je do is me dessaisir entre vos mains de ce précieux dépôt?

— Ah ! vous l'avouez donc, monsieur Cantal ? la cassette en question vous a été remise.... Maintenant vous auriez mauvaise grâce à nier...

— Et je ne prétends pas nier, monsieur l dit fièrement Cantal en se levant. Cette cassette, j'en suis dépositaire; mais que vous importe?

— Il m'importe tant , monsieur, qu'il faut que je la voie à l'instant même!...

— Vous ! et de quel droit?

— Du droit...

M. Delmas s'arrêta tout à coup en serrant

les poings; une étrange fureur étincelait dans ses yeux; les veines de son front, toutes gonflées , semblaient prêtes à se rompre.

—M. Delmas, reprit le notaire d'un ton calme et grave,montrez-moi celte lettre qui you6 autorise à me redemander le dépôt. . . et alors nous pourrons nous entendre ensemble.

— Cette lettre, je ne l'ai pas, monsieur Cantal. Oh ! pour l'avoir, je donnerais mon sang! Mais, par pitié, faites ce que je vous demande !... Je vous devrai plus que la vie... je vous devrai l'honneur ! ... II faut que j'ouvre devant vous cette cassette... elle contient des lettres que je dois anéantir ! ...

— En vérité , monsieur Delmas , vous ne

réfléchissez pas! Moi, vous remettre des papiers qui m'ont été confiés? Oh ! c'est de la démence î . . .

— Monsieur Cantal , dit amèrement Delraas, vous êtes marié ou vous l'avez été... enfin vous êtes père de famille.. c et vous devez comprendre ce que je soufl'rel... Moi aussi, je suis père, et je doute ! je frissonne 1...

— Monsieur Delmas , je ne suis pas curieux et je ne chercherai pas à connaître vos ailaires. Mais, franchement, tenez, je crois que vous êtes le jouet de quelque illusion... Cette cassette, je puis vous le dire, ne contient que des papiers de famille insignifiants, des titres de propriété, sans doute, peut-être môme des dispositions testamentaires. Vous

devez savoir que M. Frédéric Durosnel avait une famille fort nombreuse, des collatéraux, des arrière-cousins... et je présume, entre nous soit dit, je présume qu'avant de partir pour un voyage long et dangereux il a voulu mettre ordre à ses affaires, et prendre certaines précautions... en faveur d'un ami peut-être.

~ Eh bien, monsieur, repartit Delmas en lui serrant la main ; si vous avez une pareille conviction, que vous importe? ouvrez devant moi celte cassette , et vous m'aurez ôté un poignard du cœur ! vous m'aurez donné la vie!...

— Ce que vous demandez , monsieur, est véritablement impossible!... De grâce, n'insistez pas davantage...

— Eh bien , écoutez -moi : puisque vous êtes insensible à la pitié', monsieur Cantal, consultez du moins votre intérêt... Je ne suis pas riche, je viens encore de faire d^horribles pertes ; mais, n'importe ! montrez-moi cette cassette, ouvrez-la sous mes yeux... et je vous donne vingt-cinq mille francs!...

M. Cantal demeura un instant sans répondre : il était comme stupéfié.

— Oui , vingt-cinq mille francs, monsieur ! poursuivit Delmas. Mais cette .cassette sur l'heure!...

— Je le vois, monsieur Delmas, dit le notaire d'une voix méprisante, je m'étais trompé à votre égard : vous n'êtes pas un galant homme!

— Moi, monsieur?

— Vous ! 11 y a trente-cinq ans que je suis notaire, monsieur, et jamais encore on n'était venu m'insulter chez moi avec une pareille audace ! . . . Avant de me faire ces ignobles propositions, il fallait méconnaître! il fallait prendre quelques informations, monsieur Delmas , et l'on aurait pu vous en donner à dix lieues à la ronde ! Par bonheur je suis connu , et l'estime des honnêtes gens m'est depuis trop longtemps acquise pour que j'aie à rougir de vos offres! Que toute la honte de l'injure , monsieur, retombe sur vous ! Je vous la rejette à la face î... Veuillez sortir, je vous prie... mes moments sont comptés. . . on m'attend !

— Monsieur Cantal , vous êtes sans pitié' !

dit sourdement Delmas. Mais vous entendrez bientôt parler de moi!... D'une manière ou d'une autre, entendez-vous? j'aurai cette cassette!...

— Vous ne l'aurez pas, Monsieur, à moins de venir forcer mon armoire! et la chose n'est pas facile, je vous en préviens!...

— Vous m'insultez, Monsieur, c'est vous qui m'insultez ! répondit Delmas en se dirigeant vers la porte. Vous êtes trop vieux pour que j'exige de vous satisfaction , mais vous avez un fils !...

— Fort bien, Monsieur ! un fds jeune et dispos, un gaillard de vingt-quatre ans, qui vaut Grisier à l'escrime... entendez- vous

bien ! En outre, il mouche à trente pas une chandelle avec sa balle de pistolet... Il est homme à vous répondre, Monsieur, soyez tranquille!..

— A demain donc ! murmura Delmas avec un geste menaçant.

Puis il sortit.

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