EPILOGUE
Cette nuit-là même, une scène violente se passait chez Alexandrine Beaumont. Rodier , les yeux flamboyants de colère, frappait du pied et renversait les meubles à coups de poings.
— Quoi ! malheureuse , tu as fait cela * prévenir le mari! lui dire que la cassette est chez M. Cantal!...
— J'ai fait ce que j'ai fait , et je ne me repens de rien! réplique Alexandrine avec une superbe insolence. Avant tout, je voulais me venger. Madame Delmas m'a enlevé le seul homme que j'aie aimé dans ma vie. . . oui, Frédéric Durosnel !
— Connu, connu, ma chère... Mais ta vengeance est la plus sotte chose du monde! Tu ne sais donc pas , malheureuse , que tu me ruines, que lu me perds? N'était-il pas convenu que tu ferais tirer les marrons du feu par ce Ferdinand ? N'était-il pas convenu que, la cassette une fois vide , tu m'apporterais immé-
diatement tout ce qu'elle renfermait? Mais quelle sottise ! quelle démence! envoyer ces lettres au mari!,..
— Je n'y pouvais plus tenir , Rodier... la vengeance m'étouffait ! D'ailleurs, ce Ferdinand m'a encore exaspéré.. . il avait pénétré ma haine, deviné mes projets... J'ai voulu le
prévenir ! A peine sortie de sa chambre ,
j'ai envoyé par un exprès la correspondance au mari!
— Tu es folle comme toujours , Alexandrine! C'est quatre cent cinquante mille francs
que tu me fais perdre Oui , maintenant
tout va se découvrir, Cantal saura que la cassette ne contenait que des lettres d'amour l . . . Oh! mille diables! mille tonnerres!
— Allons, ne blasphème pas, Rodier ! laisse aux tyrans de mélodrame les malédictions, les damnations D'ailleurs, il ne faut pas désespérer encore... Je n'ai pu attraper que sept ou huit lettres... tout le reste, des liasses énormes , sont restées dans la chambre de Ferdinand...
— Oh ! s'il était vrai ! dit Rodier avec une joie sombre.
— Parfaitement vrai. Mais que veux-tu faire ?
— C'est bien j'ai mon idée. Adieu,
Alexandrine , adieu.
— Mon ami , lu ne restes pas ?
— Non, je ne puis... il y va de ma fortune, Alexandrine ,de ma vie , peut-être I
Cependant M. Cantal était dans une affreuse agitation ; il ne s'était point couché de la nuit, et, jusqu'aux premières lueurs du jour , il avait marché convulsivement dans sa chambre.
— Rien ! rien encore ! murmurait-il en s'arrêtant à chaque pas pour prêter roreille. Oh! malheureux enfant, meurs! Demain ce sera mon tour 1...
Le soleil commençait à paraître à l'horizon.
Un grand silence régnait encore dans la maison du notaire. Soudain i^n coup de feu retentit.
—Ah! s'écria Cantal en tombant sans connaissance. Je n'ai plus de fils !
Un quart d'heure environ s'écoula. M. Cantal , toujours évanoui , était couché sur le parquet. Enfin , il rouvre les yeux ; ses idées vagues et troubles se coordonnent dans sa
tête; l'explosion fatale vibre encore à ses oreilles. .. Eperdu , frissonnant, il croit voir le cadavre de son fils.
— Malheur eu x!s'écrie-t-il en se lordantles
mains; lui, que j'aimais avec toute mon âmeî..
Pauvre enfant ! Ah !j'ai été sans pitié... trop
cruel! J'aurais dû pardonner encore! Oh! oui,
cette fois son repentir était sincère! 11 allaitse
corriger peut-être Ferdinand ! Ferdinand !
Oh 1 je n'ai pas eu d'entrailles de t'avoir laissé mourir sans t' embrasser !... Si je pouvais au prix de tout mon sang te rendre un souffle., .pour le presser la maiii,[ionr te dire: Je te pardonne!
Et le malheureux père s'arrarîi;iif ' s chevaux. Soudain sa porte s' nie
— Mon fils ! ah ! C'est ton spectre ! . . , Et il recule tout effaré.
— Non, c'est moi... c'est Ferdinand... J'ai voulu vivre encore pour réparer le mal...
Et le père et le fils se jettent dans les bras l'un de l'autre; ils sanglotent et pleurent dans une muelte étreinte.
Enfin,quand Ferdinand eut retrouvé la foj-
ccdeparler, M.Cantal, éperdu, délirant dejoie,
l'accabla de questions. 11 apprit de quelle
façon miraculeuse son fils avait été sauvé.
Au point du jour, la porte de Ferdinand s'ou-
vrit... Le malheureux appuyait déjà contre son front l'arme qui devait lui faire sauter le crâne. Rodier parait; et, sans autre préambule, il lui demande d'un ton menaçant la remise de tous les papiers qui se trouvaient dans la cassette. La querelle s'échauffe ; Rodier s'emporte, il veut fouiller de force dans les armoires de Ferdinand. Bientôt Ferdinand a compris toute la vérité : cet homme qui le menace est le misérable à l'instigation duquel Alexandrine a fait voler la cassette. Au surplus, Rodier ne cherche pas même à cacher ses desseins : mais il dit à Ferdinand que s'il ose parler , lui , fils du notaire, la flétrissure et le bagne seront sa récompense. Ferdinand, exaspéré par tant d'audaceje défie : ils sortent pour se battre ,
chacun un pistolet à la main. Quelques minutes après, Rodier tombait mort.
A peine Ferdinand s'éloignait-il du lieu du combat, que M. Delmas arrive au grand galop sur un cheval tout hors d'haleine.
— Vous êtes monsieur Ferdinand? dit-il d'un air sombre. Un mot d'explication, monsieur. Que veulent dire ces lettres qu'on vient de m'adresser sous enveloppe?... Elles porr tent sur la suscription : M. Ferdinand CantaU Ferdinand demeure ébahi : ces lettres lui appartiennent ; elles étaient , la veille encore» pèle mêle avec d'autres papiers sur son bureau : ce sont des lettres de femmes, lettres charmantes et parfumées, puis des billets moins courtois de fournisseurs et de créanciers mécontents.
— Monsieur, reprend Delniââ , pourrieZvous me dire par quel hasard votre nom se trouve mêlé à celui de ma femme ?... Je ne puis comprendre ce billet anonyme , injurieux à mon honneur ! D'où vient, monsieur, qu'il est accompagné de lettres adressées à vous ?
Ferdinand regarde le billet anonyme, et reconnaît l'écriture d'Alexandrine Beaumont.
— Monsieur, dit-il avec un sourire triste, c'est une misérable petite vengeance i c'est
une femme qui hait la vôtre, et qui me hait, voilà ! Celle Alexandrine Beaumont était d'accord avec un drôle qui est venu me chercher querelle tout à l'heure... Nous nous sommes battus : je l'ai tué !
DU NOTAIRE. âô7
Quand M. Delmas apprit que la victime de ce duel était Rodier :
— Ah ! s'écria-t-il, c'était de ma main qu'il devait périr, ce lâche, ce faux ami, qui voulait me déshonorer !..,
La femme de chambre, qui écoutait derrière une cloison tandis que Rodier menaçait madame Delmas, la femme de chambre avait tout dit à son maître, qui la questionnait sur l'absence d'Eugénie. Les soupçons de M.
Delmas contre Ferdinand venaient de s'évanouir.
— Ah ! monsieur, dit-il avec angoisse, où est-elle ? où est-elle, ma pauvre Eugénie ? Elle n'a pu survivre à tant de honte... Elle s'est tuée sans doute !
— Elle vit, monsieur, elle est dans cette maison, dit Ferdinand.
— Est-il possible ?
— Oui, monsieur : trompée elle même par celte horrible mystification, elle est yenue hier soir chez mon père, afin de savoir d'où pouvait partir une semblable méchanceté.
La pauvre femme, brisée de fatigue et d'émotion, s'est trouvée mal : on n'a pu la faire transporter chez elle...
— Ah ! que je la voie !... vite, monsieur... par pitié ! conduisez-moi vers cette bonne et douce Eugénie... que je lui demande pardon !
Et Ferdinand, fier et glorieux d'un pareil
mensonge qui était une bonne action, avait conduit M. Delmas vers sa femme, après l'avoir supplié d'attendre un momentà la porte, de peur que la surprise et le saisissement ne devinssent fatals à Eugénie.
Après cette explication entrecoupée de larmes, de baisers et de caresses, M. Cantal , frappé d'une idée subite et lumineuse, courut à son bureau. Il décacheta brusquement les deux liasses qui n'avaient pas été ouvertes ; puis, après avoir parcouru une foule de let-
très insignifiantes , insignifiantes du moins pour le notaire, il trouva des titres de propriété, des obligations pour des sommes immenses, et beaucoup d'autres valeurs qui, réunies toutes ensemble, pouvaient monter à cinq cent mille francs.
Mais jusqu'alors M. Cantal n'avait pas découvert de testament.
Tout à coup il jette un cri de surprise et de joie.
—Mon fils, mon fils , le ciel a eu pitié de nous ! Ah ! nous sommes sauvés !...
Ferdinand s'élance vers son père. ^ ^
— Tiens, regarde ! ajoute M. Cantal fris-
sonnant de bonheur. Un testament ! C'est en faveur de M. Delmas !.. Oui, cinq cent mille francs!...
— Oh ! c'est un coup du ciel ! s'écrie Ferdinand. Mon père, je cours.. .
— Où vas- tu ?
— L'avertir... il est là, dans une chambre voisine, avec madame Delmas...
— Attends I pas encore ! dit M. Cantal d'une voix basse et mystérieuse en retenant son fils. Va fermer ce verrou... Bien !
Déjà M. Cantal a saisi pêle-mêle toutes les lettres de madame Delmas ; il les jette au feu.
Cinq minutes après, il n'existait plus rien
de cette correspondance secrète et fatale^ qui devait amener le désespoir, la honte et la mort dans la maison d'un honnête homme.
—Et maintenant mon fils, va les chercher. Qu'ils viennent!... Oh! mais d'abord, viens!... A genoux tous deux... à genoux, mon fds... et prions!
Lorsqu'ils se relevèrent, ils étaient rayonnants d'ivresse. M. Cantal riait et pleurait tout ensemble. Enfin, emportés comme dans un élan magnétique , le père et le fils se pressèrent encore dans un long embrassesement.
Il serait difficile de peindre la joie de M. Delraas, lorsqu'au lieu de'nourrir un doute horrible qui lui rongeait le cœur il apprit
l'heurêuse nouvelle ! lui qui la vei le encore ne songeait plus qu'au suicide, il était riche ! L'avenir de ses enfants était assuré désormais.