XIV
A peine M. Cantal est-il seul, qu'il s'élance vers le cabinet où la jeune femme est cachée. Elle [était muette, pâle, presque évanouie.
— Pardon, madame ! pardon, si je vous ai
laissée si longtemps dans une espèce de cachot I
— Monsieur, Monsieur, vous m'avez sauvée! s'écrie la jeune femme d'une voix sourde et tremblante ; c'est mon mari !
— Voilà donc le mot de l'énigme ! murmure le notaire en se frottant les mains. Diantre ! comment sortirons-nous de tout
ceci?...
Puis, présentant le bras à madame Delnias avec une galanterie parfaite et digne du chevalier Dorât, il lui dit :
— Madame, veuillez passer dans une chambre plus vaste.
Mais à peine lui avait-il offert la main,
qu'un grand bruit de sonnette se fait entendre; puis une voix rude et impérieuse et des pas sonores retentissent.
Un instant après, Jérôme vient cogner timidement à la porte.
— Monsieur, encore une visite... très importante.. II paraît que c'est le jour...
— Madame, oh! pardon, rentrez dans ce cabinet, dit le notaire en refermant avec précaution la porte vitrée.
—• Eh bien, qu'y a-t-il? que me veut-on, demande avec impatience M. Canîal en ouvrant la porte du couloir.
Jérôme, tout effaré, fait deux pas en arrière.
*^ Pardon , monsieur. . . bégaîe le pauvre domeslique. C'est un autre personnage qui n'est guère plus accommodant que le premier... Dame, je n'aime pas les batailles, moi!..
— Tu es un nigaud, Jérôme. Ne pouvais- tu pas dire que j'étais en affaire, dans l'impossibilité de recevoir. ?. . .
— Je l'ai dit, Monsieur... mais on m'a joliment secoué ! . . .
— Corbleu! ne serai-je donc pas maître chez moi?
— Chut, chut, chut, Monsieur! dit mystérieusement Jérôme ; il est là, le personnage, et il pourrait prendre la mouche...
pu KOTÂIRE. 2$1
— Veuillez m'excuser, monsieur Cantal, dit le visiteur caché encore dans l'ombre du couloir. J'arrive un peu tard ; ce n'est pas rheure des affaires^ mais n'importe! celle qui m'amène est grave et ne souffre auciin délai.
— Qui êtes-vous, Monsieur? demanda le notaire après que Jérôme se fût retiré.
— Monsieur Cantal, je suis étonné que vous ne me reconnaissiez pas ; j'étais le plus intime ami d'un de vos clients, de ce pauvre Frédéric Durosnel. . . Je me nomme Rodier.
— Eneff'et, Monsieur, je commence à vous remettre. Veuillez me dire, je vous prk, quelle est celte affaire?
— D'abord, Monsieur, je viens \ous annoncer une chose fort triste : Durosnel est mort aux Indes ; c'est une nouvelle malheureusement trop certaine...
— Quoi 1 Monsieur, ne m'est-il donc
plus permis de douter ?... Ce pauvre jeune homme!..
— Il a succombé, Monsieur, à l'influence pernicieuse du climat. Le consul de France M'écrit, à moi-même; il m'envoie l'extrait mortuaire que voici.
M. Cantal prit de la main de Rodier une feuille de papier timbré revêtue ide plusieurs signatures ; il y jeta les yeux et posa le papier sur son bureau en laissant échapper un soupir.
— Monsieur Cantal, poursuivit t<od:er en
tirant son porte feuille de sa pochj, voici
maintenant une autre lettre que j'ai à vous
communiquer; cette lettre, mon pniv.e ami
Frédéricmela remise avant de ^L-Tpour
les Indes... Veuillez voir, : ^r, ce
qu'elle contient, et remplir les iii'. -itions de votre client.
A peine le notaire eût-il lu œlie lettre, qu'il tressaillît; une sueur froide ; looda ses tempes. %
— Monsieur, dit-il d'une voix altérée, que
demandez-vous?... la remise <'^ cette cassette?... -'
— Oui, Monsieur, et maintenant, s'il vous plaît...
— Monsieur Rodier, je suis loin de mettre endoute l' authenticité de cet écrit. . . mais permettez-moi de vous faire ^observer que, dans une circonstance pareille, il serait convenable etprudent d'attendre quelques jours encore... Peut-être exisie-t-il, en d'autres mains que les vôtres, une contre-lettre qui détruit l'effet de celle-ci...
— Monsieur, permettez-moi de vous faire observer à mon tour que votre supposition est fort étrange! Il ne s'agit pas de contrelettre, mais d'un billet au porteur. Vous me connaissez, j'espère, pour un galant homme, incapable de vous tromper ; cette lettre est
parfaitement explicite ; l'écriture en est bien reconnaissable... Je ne vois donc pas ce qui
peut vous faire hésiter si longtemps ?
— Monsieur, encore une fois, ce n'est pas de l'hésitation, ce n'est pas de la défiance... Je pense qu'il serait convenable et sage, de votre part comme de la mienne, oui, Monsieur, convenable... de ne pas ouvrir encore cette cassette, qui renferme peut-être un secret de famille...
— Un secret de famille, Monsieur? repartit
Rodier en élevant la voix ; c'est très possible.
Pourtant ce billet ne dit rien de semblable ;
les termes sont précis : M. Durosnel déclare par la présente que cette cassette renferme ce
qu'il a de plus précieux ... Eh bien ! maintenant qu'il n'existe plus, c'est à moi de remplir religieusement, scrupuleusement, les dernières volontés de mon ami. Soyez tranquille, MonsieurCantal, je sais très bien ce qu'il y a dans
cette cassette ; je sais très bien ce que je dois faire,.. Tout était prévu, réglé, arrangé d'avance. . . Voyons, voyons, je vous en prie. ..
Le notaire demeurait grave et soucieux ; sa physionomie trahissait unegrande anxiété.
— Monsieur, dit-il après un instant de silence, vous êtes terriblement pressant ! J'ai peine à comprendre ce qui vous fait insister de la sorte, quand deux ou trois jours nous donneraient, à l'un et à Tautre, le temps et les moyens d'éclaircir cette affaire...
— - II n'y a pas d'affaire à éclaircir, monsieur Cantal ! interrompit Rodier avec impatience, Tout me semble fort clair et fort simple... Vous avez entre les mains un dépôt confié par un client, aujourd'hui mort; moi,
je suis nanti d'une lettre écrite et signée par le défunt, d'une lettre parfaitement en règle, qui m'autorise à vous demander la remise immédiate de ce dépôt. Allons, Monsieur, j'attends. . .
— De grâce, monsieur Rodier, parlons avec calme; restons, s'il est possible, en de bons termes. Vous ne semblez pas comprendre ce que j'ai l'honneur de vous dire... Je suis très-loin de vous refuser cette cassette ; seulement, je crois de mon devoir et de ma conscience d'honnête homme, je crois qu'il est bon de vous conseiller d'attendre... N'estce pas, monsieur? vous seriez au désespoir si l'ouverture imprudente, irréfléchie de cette cassette pouvoit compromettre l'honneur de toute une famille!.... Vous dites,
monsieur, que vous savez fort bien ce qu'il y a dans cette cassette ; mais, sans erreur, je crois, moi, pouvoir vous dire, vous affirmer que ce dépôt est fort insignifiant pour les héritiers de M. Durosnel...
— Et moi, monsieur Cantal, je puis vous affirmer tout le contraire! répliqua brusquement Rodier, Cette cassette renfermait des valeurs énormes, je le sais, monsieur..; Je pourrais au besoin le prouver jusqu'à l'évidence... Veuillez donc faire votre devoir de notaire, veuillez vous exécuter de bonne grâce ; et me remettre une chose qui ne vous appartient pas...
— Monsieur, vous êtes blessant dans vos paroles! dit Cantal en frappant avec sa tabatière sur son bureau.
— Monsieur, c'est fort possible ! mais je ne suis pas venu ici pour vous faire des compliments!... Allons, allons, ne me forcez pas d'en dire davantage!.... Toutes vos raisons, tous vos prétextes sont passablement étranges... si étranges même que j'exige la représentation immédiate du dépôt qui vous a été confié î
— Monsieur, quoi! des doutes, des soupçons outrageants?
Et M. Cantal venait de se lever, rouge de colère.
— Il ne tient qu'à vous de les détruire à l'instant même, ces soupçons ! Faites de bonne grâce ce que vous feriez demain par contrainte.., Oui, monsieur, maintenant
plus que jamais, j'exige cette cassette 1 Je n'attendrai pas jusqu'à demain... Dans l'espace d'une nuit , on fait bien des choses...
— Que voulez-vous dire, monsieur ?
— Je veux dire, monsieur Cantal, qu'il circule bien des bruits sur votre compte ! Yos affaires ne sont pas florissantes. . . Vous avez pour fils un dissipateur, un jeune écerveléj dont il vous a fallu cent fois payer les dettes...
— Ah ! monsieur, êtes-vous venu ici pour m' insulter? s'écria le notaire en croisant les bras. Prenez-garde ! Je suis vieux... mais j'ai de l'énergie encore !... j'ai de la force dans le
bras ! et si vous me preniez pour un Cassandre, l'erreur pourrait tous coûter cher!.... „
— Bien! bien, monsieur, à merveille!
Fâchez-vous'. dit Rodier avec un sou-'
rire insultant. Vous espérez me donner le change. Vous êtes comme tous les gens qui s'emportent lorsqu'ils ont tort... Mais, croyez-moi, à d'autres ! Je ne suis pas homme à donner dans l'embuscade... La cassette, monsieur! la cassette! Que je la voie k l'instant, ou bien je sors d'ici pour déposer ma plainte, pour dire à qui voudra l'entendre que W Cantal a refusé de rendre un dépôt!
— Moi? moi, refuser de rendre un dé-
pôt ? s'écria Cantal avec indignation en courant à une armoire qu'il ouvrit brusquement. Tenez, monsieur! dit-il, la voici, cette cassette', prenez-la, elle est à vous ! Vous n'avez pas voulu me comprendre . . .Ce n'était pas le notaire, mais l'honnête homme qui vous suppliait d'attendre... Prenez, monsieur', ouvrez cette cassette. . . qui contient l'honneur d'une t'amille ! Dieu m'est témoin que j'ai fait tout au monde poar empêchor un malheur irréparable ! Maintenant je ne peux plus rien... c'est votre affaire ! Que tout le mal, s'il en arrive, que tout le mal retombe sur vous!....
— Bien, monsieur Cantal ! bien ! vous par-
lez comme un ange! répondit sardoniquement Rodier en étendant la main vers l'armoire. Mais donnez toujours. . .
Déjà le notaire venait de prendre la cassette, quand la porte du cabinet s'ouvrit tout à coup.
— Arrêtez! au nom du ciel! s'écria ma-
dame Delmas en s'élançant pâle et tremblante, vers le notaire. Ne lui donnez pas cette cassette.... c'est lui ! c'est mon ennemi mortel....
M. Cantal repousse vivement le battant de l'armoire.
— Vous, madame Delmas, vous ici? dit Rodier avec un mélange d'amertume, d'ironie et d'étonnement. Ah! ah! je ne savais point que M. Cantal était votre notaire!...
— Monsieur. . . . par tout ce qu'il y a de sacré, je vous en conjure, dit Eugénie en étendant les mains vers M. Cantal, gardezceci ! .... On veut me perdre !
— Eh bien, monsieur, reprend le notaire
d'un ton grave et triste, a vais-je raison?.,, comprenez-vous maintenant que cette cassette ne doit pas être ouverte encore ?
— Je ne comprends qn'une seule chose, repartit brusquement Rodier, c'est qu'un notaire a trahi la conûance, les secrets de son client!... Il y a ici des personnes qui s'entendent! Je suis venu trop tard, peut-être... Mais n'importe, j'ai pour moi la justice et le ^oit! Maître Cantal, voulez-vous ou non me rendre cette cassette ?
— Que faire, que faire ? pensait douloureusement Cantal, dont le cœur noble et sensible avait un rude combat à soutenir.
— Vous voulez gagner du temps, monsieur Cantal !... mais ce temps-là vous cou-
îera cher! Il y va pour vous de l'honneur !.. .l€ sors, monsieur, je vais prendre immédia tement des témoins pour constater votre in- «juahtiable refus?
Et Rodier fit quelques pas vers la porte ; >J. Cantal le retint.
— Un moment encore!... De grâce!...
— Pas seulement une seconde, à moins que ce ne soit pour me donner la cassette.
— Monsieur, vous n'avez donc pas de cœur? Ce que je vous demande, ce délaide quelques heures seulement, ce n'est pas pour moi !...
Et son regard, son geste expressife douloureux indiquait madame Delmas.
— Monsieur le notaire, je no suis pasdupo de toutes vos simagrées sentimentales... Les gens de votre métier n'ont point l'âme si tendre!... Il y a, je le répète, quelque autre
intérêt mystérieux dans tout ceci eh
bien ! vous décidez- vous?
M. Cantal parut faire un effort violent sur lui-même, et, posant la main sur la clef de l'armoire, il en rouvrait le battant lorsque madame Delmas lui saisit le bras.
— Monsieur 1 monsieur ! je me traîne à vos genoux !... je vous en supplie... Ne donnez rien !...
— Hélas! madame, je suis dans une affreuse position, répondit Cantal avec un gros soupir. Que voulez-vous que je fasse ?. . . Cet
homme est dans son droit, droit brutal et grossier ; mais n'importe, il faut bien que je cède... Lisez plutôt cette lettre de M. Frédéric Durosnel...
Madame Delmas se tordait les mains...
Rodier, fronçant les sourcils, frappait du pied avec impatience.
— Passerai-je donc la nuit chez vous, monsieur? dit-il.
M. Cantal, prit la cassette, et , la présentant d'une main tremblante à Rodier , il lui dit:
— Voici, Monsieur... Donnez-moi décharge de ce dépôt. Encore une lois je me lave les mains de tout le mal qui peut survenir.
— Vous avez la conscience timorée, monsieur Cantal : cela vous fait honneur , répondit sardoniquement Rodier en prenant une plume que lui présentait le notaire. Mais au moment d'écrire il se releva tout à coup.
— Monsieur, dit-il, nous sommes bien distraits l'un et l'autre. Avant devons donner le ï-eçu que vous demandez , je voudrais la clef de cette cassette.
— C'est juste, monsieur, répondit froidement Cantal en fouillant dans un coin de son armoire. Il en tira une petite clef d'or enveloppée dans un morceau de papier de soie.
Pendant ce temps-là, madame Delmas, le
visage entre ses mains, étouffait de sanglots.
Rodier s'empresse d'ouvrir la cassette ; mais soudain il jette un cri.
La cassette était vide.
— Monsieur, dit-il, d'une voix frémissante, qu'avez- vous fait du dépôt qu'on vous avait
confié? Expliquez- vous, vite ! Est-ce une mystification? est-ce-un vol ?
M. Cantal demeurait immobile et pétrifié.
— Monsieur, continua Rodier d'une voix plus iorte, il y avait dans cette cassette des valeurs et des titres ; il y en avait pour quatre cent cinquante mille francs !
— Quatre cent cinquante mille francs !
murmura Cantal, sombre, morne, égaré.
— Oui, monsieur, quatre cent cinquante mille francs!
— Dieu!...
—M. Fréde'ric Durosnel a mis devant moi ces valeurs dans cette cassette... Il devait s'y trouver un papier qui me nommait exécuteur testamentaire ; un papier qui me prescrivait, dans les plus grands détails, l'emploi de cette énorme somme... Entendez-vous, maître Cantal ? Il faut que tout cela me soit remis à l'instant même ; je l'exige.
— Monsieur ,^vous voulez m'effrayer !... répondit Cantal avec stupeur. C'est une plaisanterie sans doute,... mais une cruelle
plaisanterie !... Cette cassette ne contenait pas une pareille somme. . .
— Prouvez-donc le contraire ! s'écria Rodier. Oh 1 je ne suis pas la dupe de votre étonnement ; vous savez tout aussi bien que moi, monsieur, que 'ce chiffre est exact !... Au surplus, une autre bouche que la mienne pourrait au besoin attester que je dis vrai. Voici madame Delmas... interrogez la , si bon vous semble : elle était l'amie... intime deDurosnel ; elle était dans sa confidence... et, certes, elle vous affirmera sur l'honneur, sur la vie de ses enfants , qu'il n'y avait dans cette cassette, avec certains papiers de famille, que des titres et des valeurs pour des sommes considérables .
Madame Delmas, plongée dans une profonde douleur, resta muette et immobile.
— Monsieur, ditCantal d'une voix presque éteinte , persistez-vous à soutenir qu'il y avait dans cette cassette une pareille somme ?
— Je l'affirme, monsieur ! je le jure ! et... prenez-y garde, continua-t-il d'une voix sourde et menaçante, on me croira !... Une chose est positive, c'est qu'on a soustrait furtivement ce qui se trouvait dans cette cassette. Oui, je devine à peu près... on a su avant moi la mort de mon pauvre ami Durosnel. , . et des gens intéressés à faire disparaître certaine correspondance... ou plutôt
certaines valeurs... ont violé lâchement un dépôt!
— Monsieur !... Oh ! c'est horrible, ce que vous dites!
Et les poings du pauvre Cantal ] se crispaient de colère.
— Et je dirai bien d'autres choses encore sil 'on m'y force,poursui vit Rodier en secouant la tête. Ah! maître Cantal, je vous fais mon compliment, vous êtes un fidèle dépositaire!
— Vous mentez, monsieur, vous mentez ! s'écria fièrement Cantal ; je suis un homme d'honneur, et toute ma vie le prouve.. . Il y a dans tout ceci un mystère que je ne puis
comprendre... Oui, jele sais, monsieur, cette cassette contenait des papiers... elle est vide maintenant... je suis victime de quelque macliination infâme, de quelque vol. . . inexplicable !.. Mais, Dieu merci, ma réputation est au-dessus des insinuations calomnieuses, et ceux qui me connaissent ne feront que me plaindre...
— Ne vous y fiez pas, monsieur Cantal, je vous le conseille ! Tout le monde sait que vous avez fait des pertes... de grandes pertes. Quatre cent cinquante mille francs réparent bien'des brèches! et monsieur [votre fils a grand besoin d'argent pour ses danseuses...
— Insolent ! dit Cantal en saisissant avec fureur le bras de M. Rodier.
25 s LE FILS
— Oh ! pas de violence ! vous ne seriez pas le plus fort, monsieur le tabellion! Ecoutez, je me résume. Tous les papiers de Frédéric Durosnel ont été volés : il pouvait y avoir dans ces papiers le triple ou le quadruple des valeurs que je vous réclame ; mais je n'exige de vous que la somme due, quatre cent cinquante mille francs, ni plus ni moins.
— Monsieur, dit Cantal a demi suffoqué, tout ce que je possède... n'atteindrait pas à ce chiffre !...
— Arrangez- vous, monsieur Cantal , ceci est votre affaire. Moi , je veux quatre cent cinquante mille francs. Si vous me refusez , je vous attaque comme violateur de dépôt, comme voleur ! . .
— Oh!
M. Cantal tomba sans force dans un fauteuil.
— Je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir. A sept heures, au plus tard, je [suis chez vous.
— J'ai réfléchi , monsieur , ai; le notaire d'une voix lente et grave ; vous aurez la somme.
— J'y compte , monsieur. A demain.
Et Rodier , prenant son chapeau, salua sèchement le liotaire ; puis, au moment où madame Delmas relevait la tête, il lui fît
une inclination sardoniquement respectueuse et sortit de la chambre.
XVÏ.
tîn morne et profond silence régna quelques instants. Tout à coup Je notaire, se levant pâle et convulsif, s'écrie :
— Ruiné t ruiné de fond en comble î
Madame Delmas , abimée dans son désespoir, n'entendit point cette exclamation.
— Mes lettres ! toutes mes lettres volées ! murmiira-i-elle d'une voix sanglotante. Je suis perdue ! . . .
Le notaire marchait avec agitation de long en large ; des mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres.
— Non, j'en suis sûr... il n'y avait point là cette somme !.. Le misérable abuse de ma position... Oui, mais quelle preuve aije à donner?... Aucune!.. Je suis victime d'un vol, d'un vol abominable... Oh ! si je ne perdais que la lortane !.. Mais l'estime , la considération !. .. Malheureux ! que devenir ?
Madame Delmas , assise et repliée sur elle-même dans un fauteuil, avait les mains croisées sur les genoux et pleurait.
Le notaire marchait silencieusement, la tête penchée ; soudain, comme frappé d'une idée subite, il s'élance vers la porte.
— Madame, veuillez m'attendre, dit-il, je reviens tout à l'heure.
M. Cantal, faible et chancelant, monte à la chambre desonfils; il frappe, il appelle.
— C'est moi, Ferdinand, ouvre!
Ferdinand s'empresse d'ouvrir. Mais à peine a-t>il vu M. Cantal, qu'effrayé de sa
pâleur et de son désordre il s'écrie d'une voix brisée :
— Mon père , mon pauvre père , qu'as-tu donc ?
M. Cantal, pour toute réponse , lui prend la main et le regarde d'un air morne et désolé.
— Je t'en prie, mon père,»explique-toi!.. tu m'épouvantes !
— Oh ! Ferdinand , c'est un affreux malheur 1 c'est notre ruine à tous deux î
— Mon père'....
— Des misérables ont ouvert l'armoire de
mon cabinet... ils ont pris, dans une cassette qui m'avait été confiée, des titres et des valeurs énormes... Quatre cent cinquante mille francs !...
Ferdinand jette un cri ;
— Tout à l'heure un homme est venu me réclamer ce dépôt... La cassette était vide , les papiers volés !...
Ferdinand était muet d'iiorreur , livide et pâle comme un cadavre,
— Gomprends-tu, mon pauvre entant ?
s'écria Cantal en se jetant tout en larmes dans les bras de son flls. Un dépôt volé ! volé chez moi !... Oue dira-t-on, grand Dieu? Cet
homme n'a qu'un mot à prononcer... je suis perdu d honneur 1... Car il ne s'agit pas seuknitTitde quatre cent cinquante mille francs à rembourser... l'argent se gagne... maîsla réputation, monDieu! la réputation...
Et le malheureux notaire sanglotait.
— Dieu î Dieu ! murmurait Ferdinand avec un sombre désespoir , faites-moi mourir î
Puis, serrant contre son cœur M. Cantal, qui suffoquait de larmes, il s'écria :
— Mon père... et vous ne connaissez pas Tinfâme?. ..
— Non, non, je ne le connaîtrai jamais ! et ie suis déshonoré !.,. Ferdinand, c'est un
Dt NOTAIRE. 267
horrible mystère !... et je ne suis pas au bout de mon malheur. . .Vois-tu , je puis te le dire, à toi... cette cassette ne contenait pas seulement des valeurspëcuniaires. .Elle renfermait aussi des papiers de famille... des lettres... d'une importance extrême ! des lettres qui , tombant en de certaines mains, amèneront d'épouvantables catastrophes !.. Une femme, une mère, est maintenant livrée aux plus cruelles angoisses... Ce vol infâme est sa mort peut-être 1...
Et M. Cantal se frappait la poitrine et le front ; il levait les mains au ciel, comme
dans une prière, et tout à coup il lui montrait
ie poing avec fureur.
Ferdinand frissonnait.
— Oh î si je le connaissais, le nnserable \ s'écria Cantal. S'il était devant moi !
— Mon père... mon père... il est devant Y0U8 ! Le voici 1
Et Ferdinand tombe à genoux, le front dan^ ses mains.
— Que dis-tu, malheureux ?
— C'est moi... c'est moi, vous dis je ? moi seul !...
— Mais c'est impossible ! Non, tu n'aurais jamais fait cela !
— Je l'ai fait, mon père... Tuez-moi '.
— Oh ! oh ! mais c'est l'enfer !.... Parle, dis-tu vrai?... ou bien suis-je en démence ?.. . Qu'ai-je entendu ? Toi, Ferdinand, toi... mon fils .. tu aurais volé un dépôt chez ton père! Non. non .. Tiens... je suis fou !...
Ferdinand, toujours agenouillé , embrassait les pieds de son père,..
— Je suis un monstre ! disait-il. Je suis le plus lâche des hommes ! J'ai causé votre ruine!...
— Parle , explique-toi, vite?... Oh ! je te l'ordonne; ne me laisse pas un instant dans cet horrible doute!... As-tu bien entendu , tout à l'heure, Ferdinand?.. Je t'ai dit qu'une cassette avait été prise dans mon armoire... et fouillée...
— Je suis le coupable.. . je vous répète que je suis le coupable, mon père...
— Toi ? mais dans quel but, malli,eureux ?
Qu'as-tu fait de ces papiers ? qu'as-tu fait de cet argent ?
— De r argent , moi? voler de l'argent ! Vous ne le croyez pas, mon père... Non, je suis bien infâme.., mais pas encore assez infâme pour cela 1 . . . Écoutez, je vais tout vous dire... comme à Dieu ?...
— Hâte-toi ? répondit M. Cantal avec un calme effrayant.
— Oh ! si vous saviez , mon père , avec qnelle ruse profonde et infcrnaîo elle m'a fait consentir à cette action !.». Depuis trois mois, je lutte... je refuse,. . Elle m'assiège, elle pleure, elle supplie...
— Au fait! in lerrompit froidement le m^
taire Pas d'énigme ! Qui, elle ?Que voulezvous dire ?
Ferdinand épouvanté gardait le silence.
La voix de son père avait quelque chose de glacé, d'implacable.
— J'attends .' reprit M. Cantal.
— Voici toute la vérité, mon père... Une femme, je puis vous la nommer, Alexandrine Beaumont, est venue troubler mon repos h force de coquetterie et d'astuce.. Cette femmeest belle et perverse comme un mauvais ange! Elle m'a fasciné=.,
— Abrégeons 1
— Une fois, cette femme s'est jetée à mes genoux, tout en Jnrmes ; elle m'a dit qu'il
y avait chez vous, dans une cassette d'ébène, des lettres qui , divulguées , la perdraient sans ressources... Elle me jurait avec tous les serments, sur la cendre de sa mère, que cette correspondance était la sienne... que ces lettres ne compromettaient qu'elle seule au monde... En même temps, elle me suppliait à mains jointes de remettre en sa possession des papiers sans importance pour tout autre qu'elle... Je vous l'ai dit, mon père , trois mois je restai ferme, sourd, inébranlable... Je résistai à ses perpétuelles obsessions... Elle paria do mourir... Je cédai!...
— Et vous lui avez remis ces papiers ! Tous ?
— Non, mon père : j'en ai encore une partie... Cette femme est venue aujourd'hu'
même ici, dans ma chambre; pour emporter les lettres.. Mais alors il m'a semble voir éclater dans ses yeux quelque chose d'infernal ! Celait la haine , un désir atroce de vengeance !... Mon cœur s'est brisé de remords,.. J'ai vu clair dans l'ame de cette vile créature... Je lui ai arraché des mains tous ces papiers mystérieux... et je l'ai chassée'...
— Quoi! répondit Cantal, les yeux rayonnants d'un éclair d'espérance , la malheureuse n'a donc rien emporté ?
— Hélas î mon père... j'ai entendu votre voix, vous montiez... je n'ai point osé cou« rir à la poursuite de cette femme. ..Elle avait ramassé plusieurs lettres qu'elle m'a fait voir du bas de rescalier,en parlant de vengeance!
274 TE Firs
— Et la vengeance est déjà commencée ! murmura sourdement Cantal.
Il se leva.
— Où sont les papiers qui vous restent ? demanda- t-il à Ferdinand.
— Les voici, mon père, répondit le jeune homme en indiquant une armoire entr'ouverte.
M. Cantal prit tous les papiers qui se trouvaient dans l'armoire, et les posa devant lui sur la table : deux liasses étaient restées intactes.
— Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, monsieur? demanda- t-il.
«Il NOTAIRE. 275
— Pardon^, pardon , mon père! s'écria Ferdinand en retombant à genoux.Mon crime est lâche, infâme... je suis un ingrat... je me fais horreur !... mais je me répens ! Oh! je me répens de toute mon âme î... et je veux réparer le mal î.
— Il est irréparable, monsieur ! interrompit Cantal avec la froide inflexibilité d'un juge. Vous, fils de notaire,vous qui deviez défendre, au péril même de votre vie, la fortune et l'honneur de mon client, c'est vous qui avez fait ce que le plus indigne scélérat n'aurait pu faire ! Vous avez pris plus que de l'argent!.. . vous avez pris les lettres d'une femme, pour les donner à une autre femme ! Vous avez pris un dépôt qui m'était confié !
— Gi'àce, mon père !..
— Non, pas (le grâco ! Ub pareil crime est sans pardon ! Savez -vous bien ce que vous avez lait, monsieur? Vous avez ruiné, deshonoré votre père !.. Oui , maintenant on pourra dire que maître Cantal est un voleur ! Mais ce n'est pas tout, il ne s'agit pas de moi dans cette occasion : moi , notaire , j'ai mérité maruineetmon opprobre... puisque j'avais un pareil fils ! Mais elle, cette pauvre mère de famille ! elle , hier encore heureuse et calme, la voilà maintenant traînée dans la boue, perdue! Et pourquoi?
Parce que je suis notaire... parce que j'ai pour fds un scélérat I
Ferdinand tomba le front sur le parquet , comme un homme foudroyé.
—Relevez-' vous, monsieur! dit le notaire
Ecoutez votre juge ! Vous ne pouvez plus vivre!...
— Oh ! mon père, vous me brisez le cœur! Tuez-moi plutôt !... mais appelez-moi, appelez-moi votre iils !...
— Mon fils ! Non , je n'ai plus de fils !... Monsieur, vous m'avez déshonoré ! Le premier venu peut me cracher ce mot à la face : Voleur 1 Et moi je n'ai rien à répondre... à moins pourtant de dire : Le voleur , c'est mon fils 1 Mais alors vous iriez au bagne, vous... Mon fils au bagne ! Oh! oui, vous iriez jour ! Cela ne sera pas !
Ferdinand regardait son père avec une
expression d'effroi indicible.
— Monsieur , continua Cantal d'une voix sourde, vous avez ici des armes, des pistolets
chargés...
— Oui, mon père, oui ! s'écria Ferdinand d'une voix ferme et vibrante. Je suis un infâme î . . . mais vous ne pouvez pas dire que je suis un lâche !..
— Adieu ! que le ciel ait pitié devons!. .
Et M. Cantal , qui étouflait de sanglots , voulut sortir pour cacb r ^on émotion. Ferdinand s'élança vers lui et le retint,
— Mon père, un dernier mot de tendresse!... Un dernier baiser l...
-^Non!
— Ah! me laisserez-vous mourir ainsi, chargé de votre malédiction , sans un mot de pitié ?...
M. Cantal, vaincu par la douleur , tomba sans force dans les bras de son fils, et le couvrit de larmeS; de baisers. Mais tout à coup, s' armant d'une inflexible énergie, il le repoussa et sortit brusquement de la chambre.
Ferdinand voulut suivre son père ; mais il n'osa point. Alors, ouvrant un placard masqué dans la muraille, 1^'en tira une paire de pistolets, qu'il arma