Le fils du Rabbin
Le célèbre rabbin Moïse Gallus rapporte, dans son livre des Consolations (1), la légende
(■l)Iii-4", iinpiiiiK' à l'ianiie. s;iii?* date.
(I un pauvre gnome ou génie souterrain (|U! aime une jeune illle. La jeune fille tombe malade; le gnome, éperdu de douleur, vend son immortalité au démon pour en obtenir le secret de guérir Ja mourante. Un seul remède au monde peut rappeler à la vie l'infortunée que le trépas serre déjà dans ses bras glacés ; c'est une rose qui fleurit au fond (ies entrailles de la terre, et que défendent quatre horribles dragons. Le gnome n'hésite pas : il part à la recherche de la plante magique, triomphe de tous les périls, combat les dragons, les lue, et parvient enfin à s'emparer du talisman. 11 revient sur la terre, se hâte d'accourir près de la jeune fille et lui présente la fleur qui doit la guérir. Hélas! la malade respire le parfum de la rose et tombe morte. La fleur, en traversant les abîmes intérieurs de la terre, s'était imprégnée de miasmes funestes qui lui avaient fait
perdre ses verlus bienfaisantes et l'avaient transformée en poison mortel.
Moïse Gallus décrit longuement la surprise et le désespoir du gnome. Cette description pourrait s'appliquer avec justesse aux sensations qui frappèrent David, lorsque sa sœur Noémi, à laquelle il croyait apporter le bonheur, tomba sans mouvement à ses pieds , en s'écriant :
— Oh! mon frère, qu'as-lu (ail?
Tandis que, secondé par Wilhem, il s'elïorçait de la rappeler à ia vie, mille pensées se l^eurtaient chez le maestro, et l'assaillaient d'étranges et funestes suppositions. INoémi ne tarda point à ouvrir les yeux et à reprendre connaissance : ses regards, encore trou-
blés, cherchèrent son frère. Elle lui lendit les bras, et fondit en larmes.
— Pourquoi ces sanglots et celte douleur, Noémi? Parle! Qu'as-tu donc à na'apprendre de fatal? Quel est le déplorable secret que tu lardes à nie révéler, ma sœur? La plus affreuse réalité aurait des angoisses moins atroces que railentc et le doute qui ine poignent.
— Un secnt ! frère! Tu me parles d'un secret! Quoi, la pensée qui cause mon effroi, qui a déchiré mon cœur, dès que tu m'as dit le nom de ta fiancée, ne s'est même pas
présentée à ton esprit? David, Isabelle est
chrétienne î
Une large aspiration dilata la poitrine cruellement contractée de David.
— Et qu'importe, ma sœur? Ne puis-je rester fidèle à ma foi religieuse en épousant une femme qui ne partage point cette foi? Je n'attendais point de ton excellent cœur et de ton aifection dévouée une pareille intolérance? La pensée d'appeler une chrétienne ta sœur te met au désespoir!
— Et qu'importe à moi, David? Chrétienne ou juive, la femme que tu aimes et que tu \eux unir à ton sort n'aura-t-elle pas toujours droit à partager la tendresse que je te porte ? Mon frère, as-tu donc oublié les malheurs de notre enfance : mon père et ma mère succombant sous les malédictions de notre aïeule; la misère, la mort, l'exil accourant à sa voix pour punir un fds désobéissant? Et pourtant ce n'était pas une chrétienne qu'avait épousée noire malheureux père!
— Les idées ont changé dopuis tors, diéro Noémi; les idées de notre grand' mère se sont elles-mêmes modifiées. Le temps est venu, pour tous, de la tolérance. Notre grandmère possède une liante intelligence qui me comprendra et me pardonnera. Je vais lui apprcntîre mes. desseins de mariage. Ses préjugés religieux ne résisteront pas à mes explications et à tes prières, ma bonne Noémi.
Noémi s'élança au (ievant de son frère et lui ferma le passage.
— l'as en Cl' moment, pas aujourd'hui, mon frère! Cette fatale nouvelle tuerait notre grand'mère; son âge ne lui laisse pf>int la force de supporter hrusquement un pareil coup. Laisse-moi la préparer à une idée que jamais elle n'envisagera sans horreur. Hélas! mon frèri\ j'ai compris que lu aimais Isa-
belle, et que rien désormais ne saurait briser les engagements que tu avais contractés envers elle. Je ne ciicrclie donc point à changer ta détermination; ce que je te demande, ce que j'implore de toi, c'est encore quehjues jours de paix pour la pauvre septuagénaire, qui ne soupçonne rien de la chute de sa maison et de l'apostasie de son sang ! La famille Litzerman entretient peu de relations avec les personnes de notre religion. Ton secret n'est connu que de menheyr Wilhem et do moi; nous pouvons le cacher quelque temps encore à mon aïeule. Tu repartiras pour Paris sans qu'elle sache tes desseins. Isabelle ira vous y rejoindre avec sa flunille , et votre union se contractera loin d'Amsterdam. Du moins, la pieuse Sarah ne verra point s'accomplir sous ses yeux un hymen réprouvé par elle; l'éloignement lui rendra moins ru île le coup que tu auras à lui porter.
— De pareilles concessions, des cachoteries , de petits mystères de cette nature sont indignes d'un Iiomme d'honneur, et je veux...
Noémi tomba aux genoux de son frère.
— Si tu m'aimes David?... oui, n'est-ce pas, ton affection pour moi n'est pas un vain mot?... cède à mes prières. Accorde-moi la grâce que j'implore!
VV'ilhem intervint.
— Cher David , dit-il , nous avons été vite en besogne et étourdiment dans tout ceci. Vous ne devez point assurément céder aux exigences religieuses de votre grand' mère et rompre des fiançailles que votre raison et votre cœur se sont complus à former; mais je pense qu'il faut suivre les conseils de ma-
demoiselle Noéini : le temps et l'abseiise savent opérer de grands miracles.
Que pensera rnenheyr Lilzerman de l'isolement mystérieux dans le(|uei ma famille se tiendra à son égard ?
— Cet isolement n'aura rien de mystérieux^ car vous en expliquerez la cause franciiemont, nettement, comme on agit entre gens d'honneur. Menheyr Litzerraan comprendra et approuvera tout. Quant h mademoiselle Isabelle, elle ne saurait concevoir ni une inquiétude ^ ni même une préoccupation d'un dessein arrêté par son fiancé; une jeune fille croit en l'homme qu'elle aime comme en Dieu. Mademoiselle Noémi sera conduite par vous chex mademoiselle Litzerman. Deux ou trois mois s'écouleront; vous reparlirez pour Paris: alors vous écriiez successivement à dame
Sarnli \otre amour, vos projets de mariuge et vos fiançailles. Elle se familiarisera peu à peu avec une idée qui, présentée brusquement, la réduirait au désespoir, et vous ne vous exposei'ez pas à quelque scandale. Vous le sa- Acz, dans un moment d'exaspération, le caralère violent de notre grand'mcre ne gardciait point de mesure, et pourrait se porter à un parti désespéré.
David finit par se rendre aux sollicitations de sa sœur etaux représentations de son ami, malgré son extrême répugnance pour ces mesquines concessions. Néanmoins, dame Saralî se montra, ce soir-là, tellement iracassière et minutieuse dans sa dévotion j eller mit tant de froideur à recevoir l'ami d'enfance de David, elle laissa voir, d'une façon si peu déguisée, combien elle se sentait méconlenlo d'avoir à hébnrger un moabite, que
le maestro ne larda point à se féliciter tout bas de la résolution qu'il venait de prendre. Du reste, il regardait comme de beaucoup exagérées les craintes de Noémi; il redoutait de la part de dame Sarali des objections , peutêtre mêmedelacolère; mais il lui scmblaitque la résistance de la vieille femme ne pouvait prendre un caractère sérieux, et finirait par ^•"'/^ céder après une courte lutte. 11 jugeait ainsi, du point de vue de ses propres idées , modifiées par le contact du monde et de la vie artistique. Rassuré, à tort ou à raison, il ne tarda point à oublier les craintes de sa sœur et les préjugés de sagrand'mère pour laisser son imagination toute entière voler vers la villa de Muider-Straat, et y vagabonder avec ivresse.
Sept mois s'écoulèrent pour le maestro dans le bonheur ineffable d'un amour saint
et paisible. Chaque jour, il voyait Isabelle, et leurs soirées se passaient en douces causeries et en riants projets d'avenir. Dame Sarah ne soupçonnait en rien les desseins de son peiit-fils. Rébecca savait bien que la famille Litzerman recevait fréquemment la visite de David ; elle n'ignorait point non plus que souvent Noénii accompagnait son frère chez la nièce et la belle-sœur du banquier. Ni l'un ni l'autre n'avaient jamais cherché à envelopper de mystères ces relations. Rien n'éveilla donc les soupçons des deux vieilles Israélites sur les projets du maestro. Quand bien même cette pensée se fut présentée à l'esprit de Rébecca, jamais elle n'eût osé montrer à sa maîtresse qu'elle regardait , connue probables, des suppositions d'une pareille absurdité.
David relarda son départ aussi longtenqjs
qu'il le put. Il envoya sa partition au signor Raclolini afin qu'on pût en distribuer les rôles et les mettre à l'étude, en l'absence du maestro. Enfin, arriva le moment de commencer les répétitions: il fallut que David partit d'Amsterdam et se rendit à Paris.
Isabelle supporta cette séparation avec une douleur profonde; courageusement résignée, la fiancée montra le dévouement et l'abnégation d'une épouse. Le départ du maestro était nécessaire à ses intérêts et à sa renommée. Elle l'accepta, elle le voulut avec cette force que les femmes seules savent trouver, au milieu des plus pénibles épreuves. Elle dévorait les larmes qui remplissaient ses paupières. Elle savait donner un calme menteur à sa voix altérée par l'émotion : un sourire venait même parfois errer sur ses lèvres, quoique la mort fût dans son cœur.
Le soir de leur dernière entre\ue, elle se montra doucement sereine; quand David se leva, troublé et sans courage, elle lui prit les deux mains, et attachant sur lui ses yeux noirs :
— Dieu nous réunira bientôt, lui dit-elle; absent ou présent, votre pensée restera sans cesse présente à mon cœur. J'ignore les destinées que l'avenir nous réserve, mon ami; mais quelles qu'elles soient, Isabelle esta vous pour toujours.
Elle tira desson sein un petit portefeuille, le remit à son fiancé, s'inclina et présenta son front aux lèvres de David.
Celui-ci posa sur les cheveux blonds de la jeune fille le premier baiser qu'il lui eût
encore donné, et s'éloigna brusquement pour maîtriser son désespoir.
Isabelle ouvrit sa fenêtre et suivit lonîï-
temps David du regard. Il avait disparu qu'elle avait encore ses yeux fixés sur l'extrémité fie la rue solitaire, et qu'elle prêtait l'oreille pour saisir, au loin, le bruit mourant des pas de son amant. A la fin, elle tourna la tête, serra silencieusement la main de sa tante qui se tenait près d'elle avec une inquiète sollicitude, et vint s'asseoir devant la table de travail devant laquelle David s'asseyait chaque soir.
INi l'une ni l'autre de ces deux femmes, durant la veillée, ne prononça une seule parole; mais leurs cœurs se comprenaient, et avant de se séparer, il y eut dans les embras-
— If» —
semenls qu'elles échangèrent plus de l<»ndresse encore que d'habitude.
Dans une séparation, celui qui souffre le moins est, sans contredit, celui qui part. Le mouvement du voyage, le changement d'habitudes el de lieux, lui laissent moins sentir le vide de l'absence. Jeté, de la vie calme du Muider-Straat, dans les agitations de Paris, le maestro, quoique dominé sans cesse par la pensée d'Isabelle, ne laissa point que de ressentir une sorte de joie. Radolini lui avait fait disposer, dans le voisinage du théâtre, un délicieux appartement dont la signora Gynthia avait voulu surveiller les arrangements. Jamais l'artiste ne s'était vu entouré de tant de recherche et d'opidence. Sa pauvre mansarde d'autrefois, et la vaste el triste maison de sa grand'mére formaient un véritable purgatoire, en comparaison de cet eldorado. La
jolie villa du Muider-Straat ne pouvait ellemême entrer en comparaison avec tant de confortable et de goût. 11 prit possession de tout ce bien-elre avec une joie d'enfant, et. songea, non sans soupirer, au moment où Isabelle, à son tour, éprouverait un plaisir semblaMe.
— Oh ! ce jour ne saurait plus être éloigné, dit-il ? N'ai-je pas besoin d'un bon ange qui me soutienne dans les déceptions de l'art, qui me console pendant les épreuves, et qui partage mes succès, dont, seul, je ne saurais que faire?
Il tira de son sein le portefeuille qu'Isabelle lui avait donné, le soir du départ, et il porta à ses lèvres les cheveux blonds et la lettre contenus dans un sachet de velours.
En ce moment, la Cynthia entra brusque- 1. H. o
ment, cl sauta au cou du maôslro avec une vivacité italienne.
— Vous voici donc enfin de retour! s'écria-t-elle. Je veux vous le dire, la première, Ugolin est de beaucoup supérieur à la Donna Bïcmca : vous n'avez plus désormais de rivaux à redouter, cher maestro. Et puis, quel adorable rôle vous avez écrit pour moi : ce pauvre enfant qui meurt dans les bras de son père!... Je veux qu'on frémisse et qu'on pleure quand je chanterai l'air magnifique où sont douloureusement exprimées les angoisses de la faim, et les souffrances de l'agonie.
Caro David, vous serez satisfait de la cantatrice et delà tragédienne! Ah! dit-elle, en se laissant tomber sur un fauteuil, et en passant ses mains d'albâtre sur son admirable front, j'ai tant besoin du mouvement et des
agilalions d'un succès!... Jo sDuffre bien, signer I
— Vous ? donna ( Anlliia^ vous si belle et si célèbre? vous qu'entourent de leurs plus attrayantes séductions l'enthousiasme et la renommée ?
— Eh ! qu'importe tout cela, si mon cœur souffre, si j'aime sans être aimée! Hélas! j'ai donné ma vie à un ingrat qui la repousse, et à qui mon dévouement est à charge! Plus il me frappe, plus je l'aime! Oh! David, ne brisez jamais le cœur d'une femme, car le pied qui le broie reculerait avec épouvante s'il pouvait soupçonner les douleurs (ju'i! cause.
— J'aime, et ma vie entière est vouée à l'objet de ma tendres.se, répondit David.
— Vous aimez, et vous vous èles séparé de celle qui vous aime?... Ou plutôt elle ne vous aime pas, car elle n'aurait point consenti à vous laisser partir sans elle ! Elle vous eût suivi, n'importe à quel prix; son existence même en eût-elle dépendu !
Une légère rougeur passa sur le visage de David.
—Celle que j'aime est ma fiancée, dit-il avec gravité.
— Une fiancée? reprit la cantatrice avec ironie. Oui, j'ai entendu souvent conter de ces histoires. Une fiancée!... IN 'est-ce pas une jeune fille à qui l'on dit : Confiez-vous à mon honneur, à ma foi, et qui livre son innocence et son ame? On la trompe, on s'en éloigne,
on l'oublie et on lui laisse le désespoir cl le remords !
— Une lianeée, en Hollande, interrompit David, c'est une jeune fille pure comme les angçs, et que l'on aime, que l'on vénère comme ces enfants du ciel. On ne vit plus que par elle et que pour elle; le temps et l'absence, loin d'affaiblir l'amour qu'on lui a voué, ne font que tripler sa forceet son dévouement. Jugez-en, Cjnthia, puisqu'en assimilant la tendresse d'Isabelle à une passion vulgaire, vous avez blessé mon cœur et appelé la rougeur sur mon front. Oui, voyez-vous, cara donna, j'airetrouvéjdanscette affection sainte, la candeur et la vivacité des émotions de mon adolescence. Comme les charbons ardents du prophète Isaïe, cette flamme sainte a purifié mon cœur et mes lèvres. En entendant la partition de tnon nouvel opéra, n'y avez-vous
jjoiiil remarqué plus (rélcvaliondims les idées, plus d'inspiration, plus de celte puissance que ne sauraient donner ni l'élude, ni le travail, ni même le génie? Mon pieux amour pour ma fiancée a mis tout cela dans mon esprit et dans mon a me. Comme d'autres insensés, j'ai demandé leurs secours aux agitations tumultueuses fies passions foUes et effrénées. Je les ai cru longtemps la félicité... Maintenant elles n'excitent que ma pilié. J'ai trouvé plus d'extase dans le chaste, dans le seul baiser (iont mes lèvres ont effleuré le front d'Isabelle, que dans mes ardents bonheui-s d'autrefois. Nous nous sommes séparés avec dou- IcuFj mais sans désespoir. La calomnie, et même de perfides apparences, si elles osaient s'attaquer à nous, ne sauraient ébranler notre foi mutuelle. Pas un doute, pas une crainte! La jalousie elle-mônio ne peut rien sur un semblable amour; nous nous aimons
comme on doit aimer dans le sein de Dieu!
La Cynthia, pâle et ses beaux bras croisés sur sa poitrine, l'écoutait dans l'altitude que devait avoir Marie ÎMadelaine, lorsqu'elle enlendit, pour la première fois, la voix divine du Sauveur des hommes.
— Une pareille tendresse n'est donc pas un rèvc insensé de mon imagination italienne? On peut donc aimer ainsi ! 0 ma mère, ma mère, pourquoi n'avez vous point laissé à mon cœur son innocente pureté! —
Parlez, dit-elle, parlez! Les lils des exilés aiment à enteuiire dire les merveilles de la patrie qui leur est à jamais interdite, et tlonl iU n'ont vu, dont ils ne verront jamais le douxciel! Oui, David, un regard qu'on échange, une Ih'ui- (jne l'on respire lour-à-lour,
une promenade uù l'on fait, à cha(jiie pas, des projets inelîablespour l'avenir, — des projets qui se réaliseront! — l'amour avec le res- [)ect; la maternîlé et ses sublimes joies; oui, un cœur d'homme doit se régénérer à ce divin foyer. . . Des hommes peu\ent oublier le passé; ilsse régénèrent, ils se transligurent... Mais une pauvre femme!... Le sort est sans pitié pour elle! Une fois coupable, elle ne saurait obtenir de pardon; pour elle l'expiation ne cesse qu'au tombeau... Laissons ces idées, David! Elles m'étoujfent, elles me tuent... Elle est belle cette jeune iille qui vous aime ? Elle est douce, n'est-ce pas? Elle est dévouée? Le bonheur embellit. Et puis, avec un amour puissant et pur au cœur, aucun effort ne doit coûter pour devenir accomplie! Parlez, parlez, mon ami, j'éprouve en vous écoutant un bonheur douloureux ; je souffre; et pourtant j'aime cette souffrance!
— Eh bien! vous serez ma corifidenle, cirère Cynthia. Le jour où Isabelle deviendra ma femme, je lui dirai en vous présentant à elle : aimez-la, car elle m'a consolé pendant que l'absence me séparait de vous.
— Elle ne voudra point aimer une femme de théâtre, une courtisane. Celle qui n'a jamais connu le repentir ne saurait connaître l'indulgence et le pardon.
— Isabelle appréciera votre noble intelligence et votre cœur plus noble encore. iN'ètes-vous pas une sœur pour moi? Ne vous dois-je pas ma fortune,^ mon bonheur^ et même mon mariage avec Isabelle? N'êtes vous pas la bonne fée qui a rendu possible ce mariage? Isabelle vous verra à travers ma reconnaisance et mon affection.
Tandis que le maestro parlait, la [)rima
donna, au moindre bruit de roues, courait vers la fenêtre et revenait près de David, prê'.e î>. s'élancer de nouveau, dès qu'une voiture semblait se diriger vers l'hôtel.
Cependant David racontait les félicités naïves de son amour : l'automne, une promenade le soir, et une causerie le matin ; l'hiver, une veillée au coin du feu, ou bien une excursion en traîneau, quand tous les canaux d'Amsterdam, recouverts d'une voûte solide et tranparente, se trouvaient sillonnés par des milliers de patineurs. Les jeunes fdles arrivent avec leur jupe courte et leur charmante coiffure, dont les plis s'arrangent autour de leur front comme un voile léger. La plupart, les bras croisés, portent sur leur tôle des amphores de cuivre , brillantes comme de l'or. Entraînées par leurs patins avec une rapidité magique, elles glissenl ou plutôt elles volent
sans inouveinent apparent du corps, el surpassent la vitesse d'une rapide machine à vapeur.
A Amsterdam, on ne chemine plus l'hiver que sur la glace. Les rues deviennent solitaires, et les canaux se peuplent. De chaque côtédes rives, sedressenlles mêmes boutiques qui, chaque soir, couvrent, en été, les ponts. Quelles douces sensations on éprouve à circuler au milieu de cette foule, assis dans un léger traîneau qu'un cheval, les pieds armés (ie crampons, emporte avec une vélocité sans exemple. Il suffit de quelques secondes pour s'éloigner du tumulte, et se trouver dans une solitude presque absolue; en quelques instants, on revient parmi les promeneurs. Que de fois David, placé entre Isabelle et sa bonne tante, s'est aventuré de la sorte, loin, bien loin d'Amsterdam! On n'entendait
d'autre bruit que le sifHenienl tle la glace sous le traîneau, et le souffle produit par la respiration de la jeune lille et celle de sa compagne. Un léger péril, dont on ne s'apercevait jamais qu'après l'avoir franchi, venait parfois accélérer cette respiration ; on en goûtait mieux ensuite le bonheur de la solitude et le calme de la nature.
David laissait alors aller au hasard les guides du cheval, habitué à ce genre d'excursion; il s'assurait que la pelisse d'Isabelle la garantissait bien contre le froid; il échangeait un regard et un mot avec elle; tandis que la bonne tante lYuchden souriait heureuse du bonheur des fiancés. Oh! de pareilles journées ne s'oublient jamais, et leur souvenir ne laisse pas indifférente l'imagination qui les évoque!
— Taisez-vous, taisez-vous, interrompit
— ti9 —
tout-à-coup Cynlliia; j'entends !a voilure de Maurice; j'entends les pas de ces chevaux! il vient me prendre chez vous, comme il me l'avait promis. Taisez- vous, David. Si Maurice entendait vos récils, s'il se trouvait en face de ces amours pures et saintes qu'il rêve jusque dans mes bras, il ne m'aimerait plus! Il me repousserait! Taisez - vous; taisezvous.
En ce moment, le docteur entra soucieux et brusque, comme à son ordinaire. 11 tendit la main à David, et lui adressa quelques paroles distraites. Son front ne tarda point à s'épanouir, à la vuedeCynlhia qui tenait attachés sur lui ses grands yeux noirs avec la sollicitude d'un chien qui épie, dans les regards de son maître^ les volontés auxquelles il va s'empresser d'obéir.
— Je suis venu plus l;ird que je no l'aurais voulu, ciière Cyntiiia, dit-il : mais tanl de devoirs nous séparent!
Une larme brilla dans les paupières de la pauvre l'emme qui s'empressa néanmoins de sourire...
— Qu'importe l'attente? puisque vous voici, dit-elle.
— Je ne puis vous entrevoir qu'un moment : une opération grave et périlleuse m'oblige a vous quitter dans quelques moments.
— Vous savez bien, Maurice, que je mets, au-dessus de tout mon bonheur personnel, le soin de votre renommée et les devoirs de votre profession. Un être qui souffre vous attend; adieu, mon ami. Vous tâcherez de venir,
ce soir, un instant au théàlro. Je vous apercevrai clans votre loge.
— Vous voyez son dévouement et sa tendresse! interrompit le docteur ému, en se tournant vers David; je ne puis l'en récompenser que par l'isolement , l'ingratitude!
— Vous n'êtes point ingrat, et je ne suis point isolée. Je suis heureuse, Maurice, oui, vraiment heureuse ! Pourquoi vous imaginezvous que je ne sois point satisfaite de mon sort ? Je vous aime et vous m'aimez, vous, n'est-ce pas? Que pourrais-je désirer encore? Si quelque chose altérait mon bonheur, ce seraient les torts imaginaires que vous ne cessez de vous supposer envers moi. Je vous ai vu un momentj j'ai de la joie pour tout le reste de la journée. Allez, mon ami,
il signor David viendra me reconduire chez moi. Merci d'avoir fait un long dcloui-, pour venir jusqu'ici me serrer la main.
— Adieu, ma Cj ntljia, dit le docteur : à ce soir !
— A ce soir! ré|H'ta Cynlliia qui porta à ses lèvres la main que lui tendait le docteur.
Quand il fut éloigné, elle fondit en larmes.
— Je ne lis que trop ses froideurs sous ses prétextes de feintes occupations! Il ne m'aime plus! il ne m'a jamais aimée!... je le sens! je le sais, je le vois!.. Et pourtant, perdre le peu de pitiéqu'il m'accorde me tuerait. Oh! David, David, que voire fiancée est heureuse! Elle aime, elle est aimée; le mépris el l'indif-
fërence ne la frapperont jamais de leurs iuipiloyables coups. Jamais elle ne se dira:
« Il peut me quitter quand il le voudra , sans scrupule, sans blâme, ne suis-je pas une courtisane! »
?«01iMI.
Pendant les quatre mois qui suivirent l'arrivée (ic David à Paris, il ne survint, pour le maestro, aucun autre événement grave que la représentation d'Ugolin. U(joJin obtint un succès qui surpassa la vogue de la donna Bianca;
laC}'nthias'v montra grande actrice sous les traits d'un jeune garçon. Ce rôle, liabilement composé, permit à la prima donna de prouver l'admirable flexibilité de son talent. Naïve et lutine dans la première partie de la pièce, elle s'éleva, dans la seconde aux plus sublimes inspirations du drame. Comme cantatrice, elle se surpassa elle-même. On s'accorda néanmoins à reconnaître que si la belle artiste pouvait s'attribuer une partie du succès, le compositeur^ de son côté, avait fait des progrès immenses; sa parlition'était une œuvre tout-à-fait magistrale. Le public se montra unanime pour proclamer ces éloges; il n'en fut pas de même de la presse, qui commença contre le maestro ses hostilités, conséquences inévitables d'un second succès.
La première fois qu'un artiste de talent se révèle, à peu d'exceptions près, chacun,
dans le journalisme, s'accorde à lui lendre la main, ou du moins à lui rendre justice. A la seconde épreuve, les dispositions favorables ont changé, et on pousse la rigueur souvent jusqu'à rinjuslice. La critique en agit comme une belle-mère, qui n'a que des sourires pour sa bru, le jour de son entrée au logis conjugal, mais qui ne tarde point à échanger ses sourires contre des sarcasmes et d'injustes persécutions. David, dont l'ame s'était trouvée si peu sensible aux joi«;s du succès, soufïrit, douloureusement, des attaques et des railleries décochées contre lui de toutes parts. On peut juger des blessures que causent ces traits funestes par la résolution qu'a prise et qu'a tenue Rossini, après Guillaume Tell, de se soustraire désormais à de semblables tortures, en renonçant au théâtre. Un soir que les consolations de ia Cynthia et les oncouragcmonls du docteur Maurice n'a-
\ aient pu rendre la sérénité à l'esprit de David, il trouva en rentrant chez lui les deux lettres suivantes :