ISABELLE A DAVID
« Je fais peut-être mal de vous écrire, mon ami ; mais votre dernière lettre à mon oncle paraissait trahir tant de découragement et de tristesse, que je ne me suis point trouvé la force de vous laisser sans consolations. Vous m'avez dit bien souvent que ma voix savait dissiper vos tristesses : peut-être quelques lignes de moi auront-elles le même privilège. David, s'il n'en était point ainsi, du moms ces mots vous attesteront qu'absent ou près de moi, vous êtes mon unique pensée. Pardonnez-moi, David, si j'ai mal fait en vous écrivant. Je l'avoue, je ne saurais me sentir de remords pour une démarche que les con-
venanccs m'iiilcrtlissent poul-clro, mais qui me permet d'adoucir vos chagrins. »
<( Adieu , David. »
u Voire liancce, Isabelle, n
>OÉMI \ DAVm.
« Fi (Me, ne revient!rus-tu pas bicnlôl à Ainslcrdam? Le succès de ton second opéra assure désormais ton avenir,ettu dois être impatieul de conclure ton mariage. Je vais loul-à-1'lieure préparer notre aïeule à tes proj(?ts, et je me sens l'espoir de l'y faire consentir. Dieu qui sait, dans sa miséricorde , placer une joie à côté d'une souffrance, a remis entre mes mains une force dont je veux me servir pour ton bonheur.
« Çln échange, je te demande comme une-
grâce, mon frère, de presser le plus que lu pourras ton arrivée près de moi. J'ai besoin de te revoir et de l'embrasser. Hâte-toi donc, frère, hâte-loi ! Je te le répète encore , je suis souffrante et triste. Ta vue me consolera. »
Je l'embrasse, David, et noire aïeule t'envoie sa bénédiction. Rébecca demande que je la rappelle à ton souvenir.
« Ta sœur , Nokmi. »
Quelques affaires , des dispositions à prendre, un traité à signer avec la directeur de son théâtre, un voyage à Londres, retardèrent quelques temps le voyage du maestro en Hollande. Il put enfin partir pour Amsterdam.
Avant (ju'il n'arrive chez sa grand'mère, il faut que le lecteur apprenne les événements
survenus dans la maison de la vieille dame, do puis le jour où Noémi avait écrit à son frère.
Noémi , pt'Ul-être f* l'a-t-on point oublié , élail d'une santé frêle et maladive : les organisations de semblable nature ont besoin de calme et de sérénité pour résister au principe fatal qui les menace. Dès c|ue ladouleurouTinquiétude posent sur elles leurs mains brûlantes, les pauvres victimes dépérissent et succombent. Noémi, une fois en possession du secret du maestro^ se sentit mortellement fraj)pée au cœur. Tant que David se trouva près d'elle, elle eut la force de supporter, ou du moins de cacher ses souffrances. Après le départ de son frère, toute son énergie l'abandonna et les symptômes de ki maladie, activés par les tourments <ie l'esprit, ne lardèrent point à liisser voir les traces de leurs ravages. Son teint se flétrit, ses yeux semblèrent gran-
dir et s'allumèrent de cet éclat sinistre qui caractérise les affections de la poitrine. Dame Sarah, qui veillait sur sa petite-fdle avec une sollicitude maternelle, recourut aux avis du docteur israélite, son médecin depuis nombre d'années. Levieillardsecoua tristement la tête.
— J'ai longtemps, dit-il, arrêté les progrès de la maladie; aujourd'hui les elTorts tic la science restent inutiles: il faut qu'une cause inconnueait donné au principe de la consomption celte elFrayante énergie à iaquiille la science humaine n'a rien à opposer, .\vanl deux mois, tout sera accompli.
— Plus d'espoir! plus d'espoir! gémit Sarah.
— Si mes suppositions sont justes, si Noémi ressonl une peiiir profonde, en par-
venant à la consoler de cete peine; peut-être arrivera-l-on à prolonger encore, d'une année, son existence. Dans l'état où elle se trouve, je vous le répète, avant deux mois elle aura succombé. Voyez à deviner son secret, en supposant qu'elle en ait un. Ne reculez devant aucun sacrifice pour la consoler; il ne vous reste que cette seule clianco de salut.
Quanil le médecin se fut éloigné, Sarah essuya les larmes qui couvraientses joues septuagénaires et se rendit dans la chambre de sa fille. Noémi , languissamment étendue sur un divan, lisait la dernière lettre de son ft'ère.
— Avez-vous reçu aujourd'hui des nouvelles de David? (iemanda la pauvre mère, d'une voix émue.
— Non, répondit la jeune fille; mais j'a-»
vais besoin pour me consoler de relire ces témoignages de la tendresse de David.
— Pour vous consoler, Noémi ? vous éprouvez donc des chagrins, mon enfant?
demanda Sarah qui s'assit près de la malade, et prit dans les siennes les deux mains amaigries de la pauvre iille,
Noémi baissa les yeux et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
— Je pensais que ma fdle n'avait point de secret pour son aïeule? continua doucement Sarah. Une douleur inconnue était encore réservée à la vieille femme, qui croyait les avoir toutes épuisées, depuis soixante-dix ans.
Noémi porta la main de sa grand'mère à SOS lèvres et releva la lète comme pour parler.
Mais la force lui manqua, cl elle appuya son front défaillant sur l'épaule desagrand'mère.
— Ainsi, reprit la vieille femme au désespoir, ainsi , Noémi , ma fdle , refuse de me confier les peines de son ame. Dieu le lui pardonne, car la fille soumise el tendre que j'ai élevée manque aujourd'hui, pour moi, de soumission el de tendresse.
Elle se leva, fit quelques pas pour sortir et revint brusquement.
— Noémi , dit-elle, le cœur d'une mère manque de fierté en présence de son enfant qui souffre. Je vous demande en grâce, je vous supplie à genoux de m'apprendre quel chagrin vous dévore! Si mes paroles n'ont point assez de puissance pour obtenir de vous
la grâce que je sollicite, me voici à vos genoux; je vous adjure, au nom de voire père et (le voire mère, de céder à mes supplicalions.
Noémi paraissait dans une vive agitation. Une toux violente s'échappa de sa poitrine et fut suivie d'une crise longue et terrible à laquelle l'infortunée jeune fille faillit succomber. A la fin, elle reprit un peu de calme, essuya ses lèvres humides de sang, passa sur son front, inondé d'une sueur glacée, ses mains encore agitées d'un tremblement convulsif , et parut prête à parler .
— Non, dit-elle de sa voix mourante, non! Jamais je n'aurai le courage de vous dire mon
secret Et pourtant, mon Dieu , il le faut,
ajoula-t-elle en regardant le ciel. Il faut que je parle avant que mon ame ne soit aux pieds de Dieu.
— Quel est (Jonc ce funeste sccrcl ijiii vous donne le droit de douter de ma tendresse et de mon indulgence?
— Eh bien! promettez-moi, par la mémoire de mon père et de ma mère que vous ailjuriez tout-à-l*heure , oui, jurez-moi de m'accorder la grâce que j'ai à requérir de vous! Je vous apprendrai mon secret, et je vivrai, oui, je vivrai; car si je succombe, ce sont raes angoisses qui me tuent!
— Je ne saurais m'engager par une promesse aveugle. Vous savez bien, ^'oémi, qu'à moins de désobéir à notre sainte loi, rien ne saurait me coûter pour adoucir la moindre de vos douleurs. Parlez, mon enfant.
— Faites-moi la promesse que je vous demande.
— Je ne le saurais.
— Eh bien ! je mourrai^ s'écria Noéiiii; et la mort sera la bien-venue, car elle mellra un terme aux intolérables maux que mon cœur endure !
Les entrailles de la mère s'émurent.
— Parlez-donc, Noémi, interrompit Sarah, et que Dieu me pardonne la promesse que je vous fais.
Noémi se plaça sur son séant et parut hésiter quelques instants encore.
— Ma mère, demanda-l-elle enfin d'une voix mourante , ma mère, si j'aimais un homme qui ne partageât pas nos croyances?
Sarah jela un cri de désespoir.
— Seigneur! Seigneur! gémit-elle, ai-je
assez vécu pour voir encore une fois la honle ol la chute de notre maison !
Noéini ne put supporter l'intlignation de son aïeule et tomba sans connaissance. Sarah hésita un instant à la secourir ; mais bientôt la maternité l'emporta sur le fanatisme; elle délaça la jeune fille, et parvint, aprôs de longs efforts, à la ra^nimer.
— Coupable enfant! dit-elle, quand sa fille put l'entendre : Dieu te pardonne comme moi, car tu as longtemps lutté contre ton fatal amour?
— Ma mère, ma mère! si j'aimais un ehrétien?
A ces mots, Sarah repoussa Noémi.
— Si c'était un chrétien, reprit la jeune
fille avec fermeté, je voudrais qu'il fût inoiï époux , et j'aurais échangé avec lui des serments solennels et un anneau de fiançailles.
— Plutôt la mort que le péché! Plutôt le désespoir que le remords! Je n'ai ni pardon , ni consolation pour l'enfant coupable qui a failli et qui persévère dans sa faute.
— Eh bien! cet enfant mourra maudit par vous , comme son père et sa mère. Et vous l'aurez tué , comme vous les avez tués , et vous vous présenterez au tribunal divin entourée de trois victimes!
— Oh! ma raison s'égare et ma lèle se brise! Seigneur, Seigneur! Seigneur! prenez donc pitié de moi !
— Le père, la mère, l'enfant auront péri par vous! répéta impitoyablement Noémi.
— Tais-toi ! tais-toi , par compassion î
— Voyez ! le sang s'échappe à flots de ma poitrine; je vais mourir désespérée et maudite.
— Que faire! Seigneur, que faire! c'est le sang de mon sang, c'est la fdle de mon fils ! Seigneur, je l'ai élevée depuis son enfance ; Seigneur , depuis vingt ans elle ne m'a point quittée d'un moment! Grâce, mon Dieu, tenez-moi compte des sacrifices que j'ai faits à votre loi, et épargnez-moi le dernier, le plus affreux de tous!
— Je vais mourir! je veux mourir; puisque vous restez impitoyable. Le brouillard qui couvre les canaux est mortel pour ma poitrine. Eh bien ! je vais respirer ses miasmes putrides; il m'aidera à en finir tout de suite avec une existence insupportable et réprouvée.
Elle s'élança vers la |enêtre et vouliu rouvrir.
Sara h l'arrêta.
— Que Dieu me pardonne^ comme je te pardonne, murmura-t-elle. Ma force s'est briséç contre ton désespoir.
— Vous pardonnez à votre enfant! 0ht merci, ma mère. La joie et le bonheur renaissent dans mon ame.
— Je te pardonne.
— Vous permettez à votre enfant d'unir sa destinée à celle de la personne qu'elle aime?
— Oui, et que Dieu me pardonne!
— Et, vous me le jurez, vous assisterez au contrat de cet enfant?
— Oui, mais par pilié ferme cette fenêtre.
— Seigneur, dieu de miséricorde, recevez le serment de mon aïeule! Ma mère, ma bonne mère, j'accepte voire pardon et votre serment pour l'enfant qui l'attend avec angoisse. . . pour mon frère.
— Ton frère! ton frère! tu m'as trompée, malheureuse enfanl!
— Oui, ma mère! comme Rachel, qui couvrit d'une peau de chevreau les mains de Jacob, afin qu'il reçût la bénédiction de son père; comme l'ange qui substitua un chevreau sous le couteau d'Abraham prêt à immoler Isaac. Bénie soit la mort qui m'a permis de toucher votre cœur et d'obtenir votre serment! Et maintenant, adieu, ma mère, car cette dernière lutte a épuisé mes forces. Dans peu d'instants, le Seigneur m'aura reçu dans
son sein. Adieu, je laisse après moi sur la terre la paix et le pardon dans ma famille!
Elle tendit la main à sa grand'mère, et d'une voix forte encore commença la confession à Dieu de Ochammou. « Nous t'avons of- « fensé, Seigneur, nous avons été iniques; <{ nous avons bravé ta colère, nous avons été « opiniâtres dans notre révolte; nous nous « sommes écartés de la bonne voie. »
Peu à peu la main de l'agonisante qui frappait sa poitrine parut s'affaiblir, sa voix s'éteignit, ses yeux se fermèrent; elle se ranima pour prononcer ces mots :
— Mon frère! Mon frère! Et retomba.
In ce moment, deux voisines, membres de la chevro, dont faisait partie la famille de Sarah, entrèrent dans la chambre mortuaire.
Réhuccii avait élc les appeler en toute hâte. i
Dame Sarah était tombée sans connais- j sance aux pieds du lit de la jeune fille. Il fut donc facile de l'emmener de ces tristes lieux \ et de l'emporter dans une maison du voisinage, suivant la loi Israélite, quiinterdit aux ;
parents d'un mort de rester dans la maison
où git le cadavre, |
Lesisraélites appellent c/ici'ro dessociétés mutuelles d'œuvres pies. D'ordinaire les membres ■ de ces c/j<?t';'o se réunîssenlle samedi pour assister à des conférences religieuses dirigées par un j rabbin. Les malades, les orphelins et les veuves reçoivent des secours : si l'un des associés de • la clievro se trouve dans une position d'af- ^ faires difficiles, on vient à son aide, par un
don , ou plus souvent , par un prêt; en- j
iiu les membres de la rhevro ont, ;i tour de i
rôle, la mission de veiller près des malades et de rendre les derniers devoirs aux morts. Il y a des chevro d'hommes et des clievro de femmes. Ces dernières n'ont pour mission que les secours à donner aux malades et les devoirs à rendre aux morts de leur sexe.
Rébecca, je vous l'ai dit, s'était hâtée de courir chez deux membres féminins de la chevro qui demeuraient dans le voisinage, afin qu'ils secourussent, dans son agonie, sa jeune maîtresse. Les deux femmes arrivèrent aussitôt 5 elles appartenaient ioutes deux à la classe moyenne et aisée des Israélites.
La plusvieille des deux femmes de la chevro, dame Debora, était la veuve d'un chazan ou chantre; l'autre, dame Betzabé, avait pour mari un sacrificateur. On les citait parmi leurs co-réligionnaires, comme des femmes selon l'esprit de Dieu.
Dcbora et Belzabé, ({uaiid llébecca eut emmené dame Sarah, déchirèrent un peu de leurs \êleniens, s'approchèrent du lit funèbre, et allumèrent une petite bougie dont la flamme rougeâtre vint jeter ses reflets vacillants sur le pâle visage de Noémi; elles fermèrent ensuite les yeux de la trépassée, et debout dans une attitude fervente, récitèrent celle formule: Borouch daien émvbs; Béni soit le juge équitable.
Quand elles eurent dit ces paroles, les deux charitables fennnes jetèrent un drap sur la face de Noémi, et Debora s'assit pour bre les psaumes, tandis que Belzabé allait prévenir In présidente de la chevro qu'un membre de celte société venait de mourir. La femme du sacrificaleur ne larda point à rejoindre sa compagne qu'elle trouva encore occupée de la même lecture.
— Hélas! dit à voix basse dàine BeUabé, la mort de la pauvre enfant est déjà sue de tout le monde, dans le quartier juif, et y cause une désolation générale. Nocrai était si bonne, si douce, si charitable! Elle avait un«i aumône pour tous les pauvres et elle se cachait, pour faire une bonne œuvre, avec une modestie angélique. Que la volonté de Dieu s'accomplisse! Mais hélas ! il est triste de voir mourir à vingt-deux ans une jeune lille, pieuse et charitable!
— Le rabbin Eléazar-Kaparnaïta le professe dans son Cliapilrc des Pères, répliqua Débora : « ceux qui naissent, naissent pour mourir, et ceux qui meurent, meurent pour vivre. »
— Le même a dit : « Au trépas du juste, redornioi- rcjjoscel les autres s'aliligcnt: mais
quand le méchanl quille la vie, il se désole et les autres se reposent. »
— Il n'y a aucun moyen d'échapper à la mort, et personne ne peut se réjouir en pensant à la fuir; le rabbin Moïse Ben Maimon l'enseigne dans son Êpitre sur la Résurrection, ajouta gravement dame Débora , en donnant à ce mélancolique lieu-commun une expression en rapport avec la pensée qu'il exprimait.
— La meilleure leçon et la réprimande la plus sévère pour tous, c'est la vue d'un cadavre ou d'un cimetière, selon Naphtale Elokim, dans son Abslraction céleste, riposta Betzabé. Toutes les deux continuèrent, pendant le reste de la nuit, à échanger des sentences édifiantes, puisées dans les œuvres des rabbins célèbres, et appropriées au lugubre spec-
tacle que les veilleuses avaient sous les yeux; il en fut ainsi jusqu'au point du jour.
Dès que le soleil commença à jeter, dans la chambre mortuaire, ses premières clartés, trois ou quatre femmes, accompagnées de Rébecca , entrèrent en silence. Rébecca, les yeux gros de larmes, s'avança vers le lit funèbre, et, d'une main tremblante, écarta le voile qui couvrait le visage de Noémi. A la vue des traits immobiles et glacés de l'enfant qu'elle avait élevé, et qui s'était endormi tant de fois dans ses bras, la fidèle servante ne put comprimer sa douleur et donna un libre cours aux sanglots qui l' étouffaient.
— Hélas! dit elle, hélas! il ne me reste plus en ce monde ni une consolation, ni une joie. Le jour où la volonté de Dieu réunira à Noémi sa grand' mère et sa vieille servante, sera quatre Ibis béni!
Elle prit ie cadavre dans ses bras, joncha de paille le parquet, ot plaça sur celle paille le corps de Noémi. Dame Betzabé mit une bougie allumée près de la têle de la morle dont elle voila de nouveau le visage; les femmes venues avec Rébecca voulurent ensuite ailler celle-ci dans ie soin de laver le cadavre et de l'ensevelir.
— Seule! leur demanda la pauvre femme avec des supplications et des larmes, seule! Laissez-moi seule toucher de mes mains, pour la dernière fois, l'enfant de ma tendresse. Hélas! je ne la verrai plus, comme autrefois, me sourire pour me remercier; je n'entendrai plus sa douce voix me dire : que tu es bonne, ma chère Rébecca !
Elle baigna d'eau fraîclie les membres de Noémi ^ peigna sa longue chevelure noire, la
vêlit de sa plus belle robe et l'enveloppa du vêtement mortuaire. Alors on approcha le cercueil, façonné par un ouvrier juif. Dame Débora étendit un drap au fond de la bière, et dame Betzabé aida Rébecca à déposer le corps dans le cercueil.
— Adieu , s'écria Rébecca , adieu ma fille, adieu ma maîtresse, adieu! Si jamais j'ai pu vous affliger involontairement; si, malgré ma tendresse pour vous, mes lèvres ont prononcé une parole qui vous ait offensée, pardonnezmoi. Hélas! le désespoir dans lequel voire perte me plonge ne sera qu'une trop cruelle expiation des fautes que j'ai pu commettre envers vous.
Cependant la maison et la chambre se remplissaient d'une foule silencieuse. Le rabbin ne tarda point à arriver. Debout et la tête couverte, il prononça une courte allocution
écoutée de tous les assistants avec une attention religieuse. 11 termina par l'éloge de la jeune fille que Dieu venait de rappeler à lui, pour l'indemniser, au centuple, dans le ciel, des épreuves qu'elle avait subies sur la terre. Après cette oraison funèbre, tous les assistants s'empressèrent de charger sur leurs épaules le cercueil et de le porter jusqu'au traîneau, tendu de noir, qui l'attendait devant la porte du logis. Le cortège se rendit en silence jusqu'au cimetière réservé aux Israélites. En entrant dans ce lieu, pour lequel les Juifs ont la plus grande vénération, chacun disait à mi-voix cette prière :
(( Sois loué. Éternel , notre Dieu , roi de l'univers, qui vous a créé par la justice, qui vous a donné la nourriture et vous a entretenu par sa justice, qui vous a fait mourir par sa justice. >-
Arrivés près de la fosse, on fil halte, on ouvrit le cercueil, et un petit sac plein de terre fut placé sous la tête de Noémi. Ensuite on remit la planche qui fermait la bière, et chacun s'empressa d'enfoncer un des clous destinés à fixer cette planche. Les Israélites regardent comme une mitzva, ou œuvre pie, Taccom plissement d'un pareil soin. On descendit le cercueil dans la fosse où, pour le recouvrir de terre, les personnes présentes se servirent de pelles et même de leurs mains. Elles ne cessèrent qu'après avoir comblé entièrement le vide de la fosse. Au sortir du cimetière, un des assistants, à défaut de plus proches parents delà défunte, récita la prière des morts, appelée yadish. On arracha trois fois un peu d'herbe que l'on jeta derrière soi : on dit ces paroles du psaume lxxii : Ils passeront de la vie comme Viierbe de la terre; et on se sépara.
— tu —
Rébecca, qui n'avait rien voulu perdre de ces lugubres éaiolions, revint rejoindre sa vieille maîtresse. Avant de l'aborder, toutefois, elle eut soin, selon la recommandation de la loi, de se purifier les mains par une ablution. Dame Sarah , dès qu'elle aperçut Rébecca, se leva silencieusement, s'appuya sur son bras, et prit, par un geste silencieux, congé des voisins qui lui avaient donné asile. La vieille juive n'avait point encore versé une larme. Sans prendre la moindre nourriture , sans dormir, elle avait passé vingt-quatre heures les yeux fixés sur les pages de son livre de prières journalières.
En franchissant le seuil de la maison, elle se déchaussa et alla droit à la chambre où Noémi avait rendu le dernier soupir. Tandis que Rébecca allumait une lampe qui devait brûler sept jours sans interruption , dame
Sarah s'assit à terre, en face du lit de sa pelitefille, et l'émotion triompha enfin de ce cœur allier.
Deux larmes tombèrent de ses yeux, le long des ses joues.
Sur ces entrefaites, Rébecca, qui allait et venait dans la maison, apporta et déposa devant sa maîtresse du pain, du vin et des œufs durs. Dame Sarah rompit un peu de pain et essaya de goûter aux aliments que les coutumes israélites prescrivent de manger après les funérailles.
Elle ne put que les toucher des lèvres et fit signe à Rébecca de tout emporter.
C'était un spectacle plein de majesté et de tristesse, que de voir cette femme , courbée par l'âge , lutter énergiquement contre le
désespoir et supporter avec une morne résignation le coup affreux qui l'avait frappée.
Les vêtements et les cheveux en désordre, elle resta dans la même attitude jusqu'à la nuit. Beaucoup de personnes la visitèrent , durant cette triste journée, sans qu'elle levât la tête, ou qu'elle attachât ses regards sur elles. Le soir, quand dix Israélites entrèrent pour former un Minian, c'est-à-dire^ une réunion de dix fidèles, nombre nécessaire pour réciter la prière en commun, Sarah se leva et mêla sa voix ferme aux voix des autres Juifs ; puis elle retomba dans son silence absolu.
Sept jours s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels, à l'exception du sabbat, l'aïeule de Noénii ne proféra point un seul mot , ne changea point de vêtements, ne reposa point
sur mi lit el ne prit ses aliments qu'assise à terre, dans l'alitude de la pénitence.
Rébecca, dont la douleur avait un caractère plus expansif, trouvait moyen de quitter, de temps en temps, sii maîtresse, pour aller soulager son cœur chez la marchande d'eau et de feu. Là, elle pleurait en parlant de Noémi, et se complaisait à évoquer mille souvenirs attendrissants sur la jeune fdlc, précocement frappée par la mort. Quand les pleurs et les causeries avaient allégé le poids de son chagrin, elle revenait près de dame Sarah, à laquelle elle essayait d'adresser la parole.
La vieille juive, par un geste solennel et muet, montrait le lit désert de Noémi , et retombait dans ses lugubres méditations.
Une lettre de dame Sarah, annonçant à
David la mort de sa sœur, n'avait point trouve ce dernier à Paris. Tandis que la vieille femme écrivait à son petit-fils, celui-ci partait à i'improviste pour Londres, afin de surveiller les répétitions de la Donna Bianca, que l'on se disposait à représenter sur le théâtre de la cour.
Ce fut donc seulement après une absence d'un mois, et à son retour à Paris, qu'il trouva la lettre de sa grand'mère, où la vieille annonçait laconiquement la mort de Noémi. On se figure sans peine le désespoir de David. Éperdu de douleur, il partit sur-le-champpour Amsterdam.
Le premier mouvement de Sarah, à la vue de son petit-fils qui lui tendait les bras en sanglottant , fut de se jeter dans son sein -, mais elle maîtrisa-^on émotion par un effort
surliuniain, el elle monlra du doigt, à David, la chaise placée en face de son fauleuiL
— Âsseyez-vous-là , dit-elle. Avant de vous embrasser, il faut que je sache si j'ai encore un (ils. Écoutez-moi bien, David. J'ai |3erdu par la mort un mari dont la sainteté faisait mon orgueil et mon bonheur; j'ai quitté la maison de mon fds unique en lui jetant pour adieu une malédiction ; j'ai souffert tout ce que peut souffrir une mère et une juive fidèle; enfin , j'ai vu naguère encore l'enAint de mon fils, la fille de mon amour, s'éteindre lentement sous mes yeux et mourir dans mes bras. l)avid , ces douleurs affreuses, ces désespoirs dont le souvenir seul pâlit encore mon front, David, ils sont faibles et lolérables en comparaison du tourment (jue j'éprouve, du tourment (juc ii'un mol vous pouvez dissiper.
— Ce mot, je le dirai, ma mère; ma via et mon bonheur dussent-ils en dépendre !
— Sarali sourit amèrement.
— Oui, dit-elle, oui! Voilà les promesses et les serments inconsidérés dont il a pris l'habitude parmi les gentils! Il promet facilement, mais tout-à-l'heure il manquera plus facilement encore à sa promesse.
— Et qui peut vous faire douter de la foi de votre petit-fils , ma mère ? Pourquoi cette opinion injuste sur votre propre sang?
— Si lu ne m'avais pas quitté , reprit-elle, si tu n'avais point vécu parmi les chrétiens , si tu ne t'étais point nourri de leurs leçons frivoles et impies, le sang pieux des rabbins (jui coule dans tes veines ne se démentirait pas, j'en suis sur ! Mais peut on demander à
l'arbre que n'a point échauffé le ciel natal, cl que ne rafraîchit point la rosée de sa patrie, les fruits savoureux qu'il aurait produits dans l'exil?
Elle se leva avec agitation.
— Non, Hjiirmura-t-elle en marchant à grands pas , non ! Je ferais mieux de ne rien exiger de lui , et de ne pas le soumettre à une épreuve dans laquelle il succombera. J'ai fait un serment coupable. Eh bien! il faut que je l'accomplisse, dussé-je, comraejenele mérite que trop, attirer sur moi la vengeance céleste. Malheureuse insensée, je n'ai jamais pu tout-à-fait imposer silence à mes entrailles de mère. La voix du sang a trop souvent en moi parlé plus haut que la voix de Dieu... El cependant je ne puis tenir ce serment! Il faut que vous m'en dégagiez, David; il le faut, on
vous me condamnez aux remords pour le peu de jours qu'il me reste à vivre.
— Ma mère, parlez, je vous en conjure; faites cesser ce mystère et ne doutez point de moi.
— Vous le voulez? Eh bien! donc, apprenez que votre sœur, que Noémi , à l'heure de sa mort , a exigé de moi un serment coupable. David, j'en atteste DieU;,
votre sœur serait encore là, sur ce lit, agonisante et les mains jointes pour me supplier , que maintenant je la laisserais expirer, plutôt que de céder comme je l'ai fait. J'ai jure de consentir à votre mariage avec une chrétienne , d'assister au contrat civil de ce mariage et de bénir votre femme. David, j'ai oublié jx)ur vous les malédictions qu'avait méritées votre père; j'ai été vous recueillir dans
la rue, quand vous étiez pauvre, errant, abandonné. Pour vous j'ai subi la misère; j'ai passé bien des nuits sans sommeil et le désespoir dans l'ame. David, j'ai été, pour vous, une mère , une bienfaitrice , une famille ! Montrez-vous reconnaissant; dégagez-moi de ma coupable promesse, je vous le demande à genoux, je me traîne à vos pieds pour l'obtenir.
David releva son aïeule.
— Ma mère, dit-il , Dieu qui lit dans mon ame est témoin delà sincérité des paroles que je vais prononcer. J'aime ma liancée plus que ma vie; j'ai fait reposer sur elle, depuis ui» an, tous mes projets d'avenir, toutes mes espérances de bonheur ; dussé-je en mourir , dussé-je désormais traîner mon existence dans l'isolement elle chagrin, je n'hésiterais pas à vous obéir ; mais j'ni fnit un sormenl
— lA —
solennel sur ce serment, une jeune fille m*a confié son bonheur et une famille son honneur. Voulez-vous que je devienne un traître et un misérable? que je livre la jeune fille à l'abandon et sa famille à l'opprobre? Voulez-vous que les chrétiens puissent dire avec justice : « Voyez ces Juifs, ils n'ont ni foi, ni loi! S'appuyer sur leurs serments, c'est s'exposera une infaillible trahison; leurs paroles sont des mensonges , leurs promesses des déceptions, et leur bonne foi de la boue. »
— Qu'importent les plaintes et les calomnies de ces gentils! Que t'importent les jugemensdes hommes, si Dieu lit dans ton cœur?
— Ainsi, j'aurais à déplorer la gloire (jue j'ai acquise à mon nom, car elle rendra mon infamie plus éclalanie. Passé et aNcnii- tout s'éteindra dans la liunloî
— Dieu le paiera au centuple et ton aïeule te bénira !
— Et ma (lancée? ses plaintes ne s'éleveront-elles pas au pied du Dieu dont vous me parlez, ma mère?
— Qu'importe la douleur de celle qui ne compte point parmi les élus du Seigneur! Qu'ils périssent par les larmes ou par l'épée, ils appartiennent à la volonté divine qu'ils outragent.
— Ma mère, laissez-moi vous flécliir.
— 11 est inexorable, etil veut que je souille soixante-dix années de foi pure et de piété sans tache ! Va donc, digne fils de ta mère, rejeton souillé d'un rameau impur, va mêler à ton
sang dégénéré le sang maudit d'une cliré- J
tienne; elTace les restes ariiubils de ion ori-
gine sainte ! Va, et ne désiionorc plus de la présence la maison de celle qui renie jusqu'au titre de ton aïeule! Soyons séparés en ce monde, comme nous le serons dans l'autre.
— Ma mère, par pitié!
Sors! Fuis de ma présence.
Davii!, désespéré, ouvrit la fenêtre qui donnait sur les eaux profondes et jaunâtres del'Âmster.
Il ne me reste qu'un moyen de vous obéir sans commettre un crime, s'écria-t-il, je vais mourir.
Déjà il se précipitait, lorsque sa grand'mère, avec un cri terrible, se jeta sur lui, s'attacha à ses vêtemcints et l'entraîna dans le milieu de la chambre, près du lit funèbre de iNoémi.
— Mon Dieu, tlit-elle, mon Dieu, que vous ai-je donc fail pour que votre main s'appesantisse sur moi avec tant de rigueur! A quelle résolution m'arrêter? Éclairez-moi dans ces affreuses ténèbres.
Elle se laissa tomber sur le lit de Noémi et se prit à pleurer longtemps avec amertume.
Ces pleurs abondants soulagèrent le cœur oppressé de Sarah ; à la fin , elle releva la tête, essuya ses larmes, et leva les yeux sur David.
. Les vêtements en désordre, pâle et brisé, David pleurait aussi.
— Eh bien! mon lils , demanda -t -elle, n'aurez-vous point pitié de moi?
— J'en ai pitié, puisque je veux mourir. Ma mort seule peut accomplir vos vœux sans me rendre coupable.
— Vous l'enlendez, mon Dieu! Le suicide n'esl pas même un crime à ses yeux! Ce serait à moi de mourir, si je le pouvais sans offenser le Seigneur. El que voulez-vous qui m'attache à la vie, David? Noémi est morte, et vous aimez une chrétienne !
Il y eut un grand silence entre la mère et le fils; ce futSarah qui le rompit la première.
— Laissons-là ces discordes. Demain, Dieu daignera nous inspirer à quelle résolution il faut nous arrêter.
Elle se leva : David lui présenta le bras ; elle s'appuya sur son (ils, et tous les deux se dirigèrent vers la salle à manger. Rébecca , qui s'évertuait à préparer un bon repas pour son cher enfant, comme elle appelait le petitfds de sa maîtresse, ne put réprimer un geste
de surprise et île douleur en voyant ces deux
visages désolés.
— Hélas! dit-elle en portant elle-même le coin de son tablier à ses paupières, les temps ont amené de bien tristes changements. Jadis le retour de David était une fête au logis ; maintenant c'est les larmes aux yeux et le cœur brise que nous nous trouvons réunies à lui. Et puis, il y a une place vide, ajouta-l-elle d'une voix entrecoupée. Mon Dieu ! ai-je tant vécu pour voir lous les chagrins tomber sur h\ maison de mes maîtres.
Hébecca feignit d'être appelée dans l'intérieur de la maison par les devoirs de son service, et sortit précipitamment.
— Elle ne sait pas que la mort de Noémi n'est point le plus affreux malheur qui frappe celte maison, gémit Sarah; lorsqu'elle l'apprendra, ses yeux pleuieront des larmes de
sang, et elle s'enfuira d'une demeure qu'a marquée le sceau de l'aposlasie et de la réprobation !
Ce fut la dernière allusion qui fut faite, pendant le reste de la soirée , aux pensées qui préoccupaient l'aïeule et le petit-fils.
Le souper se passa tristement; les deux con vives s'efforcèrent en vain de feindre un appétit qu'ils n'éprouvaient pas , et Rébecca emporta les mets sans que personne y eût à peine goûté.
Quand ils se furent levés de table, Saralt prit dans ses mains les deux mains de son petit-fils.
— Il ne faut pas nous quitter ainsi , ditelle. David, mon fils, mon enfant, mon seul
espoir, unique appui de ma vieillesse, laissez moi vous embrasser.
David élreignit tendrement dans ses bras la pauvre femme et elle lui rendit ses caresses avec aireclion. Rébecca rentra en ce moment; le petit-lils et l'aïeule se retirèrent chacun dans leur chambre.
LL COiNTRAT.
Sarah passa une partie de la nuit à prier et •i demander l'aide divine. A la fin, la fatigue, les larmes qu'elle avait versées et son grand âge, la jetèrent dans un assoupissement fiévreux qui, du moins, sut la soustraire au sentiment de ses peines.
Il n'en fut pas ainsi du maestro. Il ne put goûter un instant de repos et d'oubli. Tour-à-
tour la pensée d'Isabelle, le souvenir de iNoémi et les projets de sa grand'mère occupèrent son esprit et le jetèrent dans une sorte de délire. Il n'avait point assez d'admiration et de reconnaissance pour sa sœur qui, mourante, trouvait encore la force et le courage d'obtenir de sa grand'mère le serment d'unir son frère à Isabelle. Renoncer à sa fiancée lui semblait un crime; et cependant le désespoir de Sarali le poignait et le déchirait.
Il se levait, il marchait à grands pas, il appelait sa sœur : les heures de la nuit se traînèrent pour lui, une à une et lentes comme des siècles. Quand la lumière parut, il sortit pour demander au jour et à la fraîcheur de l'air un peu de soulagement contre son agitation.
Rien n'est triste comme une matinée d'Amsterdam; un épais brouillard s'exhale