‹ Le fils du RabbinChapitre 10 sur 10 · DAVID AU COHEN · texte numérisé non relu

DAVID AU COHEN

« Depuis six mois, mon ami^ il ne m'est point arrivé une lellre récente de vous. Toutes celles qu'on m'a fait parvenir, et que vous m'aviez adressées, en Italie ou en Allemagne, portent des dates anciennes. Ne m'avez-vous

point écrit à Saint-Pétesbourg, comme je vous en avais prié dans ma dernière lettre , tracée à la hâte, au moment où je partais brusquement de Rome pour la Russie? Je souffre bien cruellement de ce manque de nouvelles sur ma pauvre Séva. Cependant,

je n'ose désirer que vous m'en donniez

Toujoursla même incertitude sur sa guérison! toujours des alternatives de convalescence et de rechute! Vous ne m'engagez, dans toutes vos lettres^, jamais à l'espoir, mais toujours à la résignation... Et pourtant, la seule faveur que je demande à Dieu, le seul vœu que je forme en ce monde, c'est la guérison de ma femme! Si vous saviez combien mes remords sont affreux. Hélas ! sa fatale maladie est mon ouvrage. Ma dureté envers cette pauvre mère déjà si cruellement punie d'un moment de négligence a frappé sa raison ! Triste destinée que la mienne! Deux femmes m'ont tendre-

ment aimé; deux femmes m'ont entouré d'un amouretd'undévouementsans bornes... et j'ai livré ces deux femmes à la fatalité et au malheur.

« Cette pensée me poursuit sans cesse. La fortune et la renommée me prodiguent leurs faveurs 5 mon voyage, de l'Italie au nord, est un véritable triomphe. Qu'importe! Mon cœur reste insensible à tant de joies qui l'enivreraient de bonheur sans les remords qui le déchirent. A peine l'étude et le travail me donnent-ils l'oubli! Je n'avais qu'une seule consolation, la présence de mon fds; il a fallu me séparer de Philipi)e. Sa santé frêle et délicate ne lui permettait pas de braver le climat rigoureux du nord. Donna Cynthia, qui se rendait en Hollande, s'est chargée de conduire l'enlant prés de sa grand'mère, à Amsterdam. Je reste donc seul au monde, séparé de tous ceux que j'aime. Grâce à Dieu, ces

temps d'exil \ont avoir un terme; clans quelques jours, aura lieu la première représentation de l'opéra que j'ai écrit expressément pour le théâtre impérial. Je repartirai immédiatement pour la France où je retrouverai mon enfant; j'écris à mon aïeule de se rendre à Paris; sa santé lui permet ce voyage... Je suis affamé des joies saintes de la famille , mon ami. Le jour où je serai réuni à mon fds , à mon aïeule et à vous , peut-être le fardeau affreux qui pèse sur mon ame deviendrat-il moins lourd? Oh! si Dieu exauçait mes ardentes prières de tous les instants, s'il rendait la raison à Séva; s'il daignait seulement me la montrer dans un intervalle lucide! Hélas! je ne le comprends que trop, d'après les vagues renseignements de vos lettres; tout espoir est perdu. Elle me verra sans me reconnaître; elle entendra ma voix sans me comprendre, sans me répondre. Oh! mon

Dieu! mon Dieu!... A bientôt, mon ami! Ne m'écrivez pas ici ; vos lettres ne m'y trouveraient plus. f>

Deux mois environ après l'arrivée de cette lettre, une chaise de poste entrait rapidement à Paris, et venait s'arrêter devant le petit hôtel que David possédait dans la partie la plus solitaire du quartier Beaujon. C'était une charmante habitation^ qui s'élevait au miUeu d'un vaste jardin, planté de vieux arbres, et qui réunissait les agréments de la ville à l'air pur de la campagne.

David s'élança de la chaise de poste et courut vers le corps-de-logis. Personne ne s'y trouvait. Étonné de celte solitude, il se dirigea vers le jardin. Une tente, ornée de fleurs, de guirlandes et pavoisée de rubans et de pavillons , y avait été élevée pour célébrer la fête des souccath, c'est-à-dire des tabernacles.

La fête des tentes ou des tabernacles est instituéeen souvenir des Israélitesqui, avant d'entrer dans la Terre-Promise, habitèrent longtemps sous des tentes, durant la traversée du désert. Elle se célèbre le 15 tishri, qui correspond d'ordinaire au mois de septembre. La fête des souccatli dure neuf jours, pendant lesquels, à l'exception des deux derniers, les Israélites doivent habiter les tentes qu'ils élèvent et y prendre leurs repas. Le lévilique s'exprime ainsi, chap, 15, v. 23: « Et le quinzième jour du mois de tishri sera célébrée la fête du tabernacle. »

Placé en plein air, dans une cour, dans un jardin ou sur une terrasse, h soiiccatli no peut avoir moins de trois pie<]s de largeur, et il est enjoint de la recouvrir de feu ilage. Exclusivement élevée on l'honneur de la fête qu'on y célèbre, on doit apporter dans sa construction

ie plus de luxe possible. Les femmes considèrent comme une œuvre pie de fournir différents petits ornements qui servent et contribuent à l'embellissement de la souceath.

Quelques jours avant le 15 tishri, les Israélites, le marteau à la main, et montés sur des échelles, attachent des guirlandes de fleurs ou des papiers de couleurs autour de la souceath : ils y suspendent des rameaux avec des fruits choisis qu'ils font quelquefois dorer; on y joint encore des tableaux ou des gravures représentant des sujets bibliques.

David, le cœur vivement ému à l'aspect de cette fête qui lui rappelait les plus doux et les plus riants souvenir de son enfance, s'approcha d'un groupe de femmes qui, sous la tente, se tenaient assises devant une grande table rustique.... Use crut le jouet d'une hal-

liicination, ot il s'arrêta comme frappé d'un vertige: Isabelle était devant lui, pâle, mélancolique, et le front empVeint de cette résignation céleste dans laquelle résidait le charme le plus doux de ses traits délicats. A côté d'elle et de la Cynthia,se tenait Seva, calme, le sourire sur les lèvres, et qui regardait Philippe, fort occupé à jouer avec un de ces riches gobelets, miraculeusement ciselés, qui servent à faire, chez les Israélites, la bénédiction du vin avant les repas. Le Cohen lisait à haute voix.

Le cœur palpitant, les yeux pleins de larmes, David s'élança vers les deux femmes. Séva l'aperçut, poussa un cri et se jeta dans les bras de son mari.

— David, s'écria-t-elle, David, mon David! Philippe ne prodiguait point à son père des

témoignages de tendresse moins passionnés! Longtemps ils restèrent unis tous les trois par de longues et délicieuses étreintes. A. la fin ils purent parler.

— Mon ami, dit Séva, la clémence de Dieu a brillé pour nous. La raison est rendue à votre femme, et pour toujours, je le sens. Voici les amis qui ont obtenu de Dieu ce miracle, et qui en ont été les instruments dévoués !

Elle montrait, en disant cela, le Cohen et Isabelle. Puis prenant la main de cette dernière :

— Sans cette amie, sans cette sœur, ajouta-t-elle, la science restait impuissante pour ma guérison. Isabelle a su faire ce que les médecins regardaient comme impossible. Elle

s'est enfermée avec moi, nuit et jour; elle ne m'a pas quittée d'un moment. Ses soins, sa haute intelligence, sa tendresse, sont parvenus, à force de patience, de douceur et de prières, à dissiper les nuages qui troublaient ma raison! Elle vous a rendu votre femme, David; elle a rendu une mère à Philippe.

— Isabelle ! Isabelle ! telles furent les seules paroles qui purent s'échapper des lèvres de David, à travers ses sanglots et ses larmes.

— Dieu seul a tout fait! murmura mademoiselle Litzerman.

— Non, Isabelle, non, ma sœur! interrompit Séva. Le Cohen m'a tout confié. Je sais que loin de me maudire, moi qui, sans le vouloir, avais brisé votre bonheur, vous êtes

devenue pour mon mari, pour mon fils et T. II. 25

pour moi, un bon ange qui n'a jamais cessé de veiller sur nous, de nous proléger, de nous sauver dans les crises où le sort nous jetait. Laissez-moi donc vous exprimer une fois, librement et sans contrainte, l'immensité de ma reconnaissance; vous qui nous avez arrachés à la ruine et au déshonneur; vous à qui je dois la vie de mon enfant. Sans vous encore aurait-il échappé à la cruelle maladie dont il est convalescent et qu'avait produite le climat brumeux de la Hollande. N'avezvous pas prié, veillé, pie iré, espéré avec moi près de lui <lurant un mois? Isabelle, je vous aime et vous vénère comme une bienfaitrice, comme une mère, comme une sœur!

Isabelle, émue, tendit la main à Séva.

— ÎNe m'oubliez donc pas , et gardez le souvenir d'Isabelle, quand elle sera loin de vous, Séva.

— Nous quitter? Vous voulez nous quitter! Me séparer de vous, Isabelle. Jamais! Si vous n'étiez point là, sans cesse près de moi, ma raison s'égarerait encore. Isabelle, ma sœur, au nom démon enfant, au nom de mon mari, restez dans une famille dont vous faites partie et qui ne saurait vivre sans vous. Elle resterait désunie et brisée par votre éloignement.

David prit la main d'Isabelle.

— Ma sœur, cédez à ces prières, dit-il; ne nous séparons plus, Isabelle. Dieu fait bien tout ce qu'il fait! !l a voulu me rendre une sœur en échange de celle qu'il avait rappelée à lui. Restez , et je serai le plus heureux des hommes, car je sens pour vous, dans mon cœur, une tendresse sainte et fraternelle. Oui, je le comprends, je puis aimer maintenant

sous vos yeux, sans rogrets et sans remords, celle que vous avez rendue à mon amour ! Vous resterez , n'est-ce pas?

— Tu ne partiras point, n'est-ce pas, petite mère Isabelle? s'écria Philippe. Je ne veux pas que tu parles! ajoula-t-il en pleurant.

Isabelle prit l'enfant dans ses bras et le couvrit de baisers.

— Je resterai^ dit-elle; oui, je resterai.

— Seigneur, dit le Cohen, en élevant les mains au ciel; Seigneur, soyez béni! Votre miséricorde a daigné permettre à son indigne serviteur d'accomplir l'œuvre de paix à laquelle il s'était consacré depuis tant d'années, et qu'il poursuivait de ses^ plus constants efforts j de ses vœux les plus ardents. Soyez

béni, Seigneur! En ce jour bienheureux, le désespoir s'est changé en joie, les larmes en sourire, l'angoisse en sérénité, le remords en calme. Ceux qui gémissaient séparés se trouvent réunis! Ceux qui pleuraient sont consolés. Soyez béni, mon Dieu. Votre souffle a passé sur leur tête, et l'adversité a fui 5 elle s'est effacée comme la nuit à l'aspect de la lumière. Maintenant, votre serviteur peut mourir, son œuvre est achevée.

Il parlait encore, quand dame Sarah, qui était allée à la synagogue, où se récitaient, en l'honneur de la fête des Souccatli, plusieurs prières et le chant du Yguedal (1), accourut.

(^) Le Yguedal csl un cantique composé par Rabbi-Salonion-Beu-Gibiroc, célèbre poèlc bébraisanl : il renferme les treize articles de la foi fixés par IMaimonide Ramban , célèbre rabbin espagnol, savoir : ^<' l'existence de Dieu ' 2" son unité éternelle, 3" sa spiritualité, 4" sa préexistence, H" sa piosidoncc, (>" la vérité des prophéties, 7» la maison

appuyée sur Rébecca, devenue presque aussi vieille et aussi brisée que sa maîtresse. Elle se jeta dans les bras de David, le serra longtemps dans ses bras, et ne put de quelque temps maîtriser son émotion.

— Béni soit ce jour qui nous réunit ! dit dame Sarah. Je suis heureuse de vous revoir avant mon départ; je quitterai Paris dès que les fêtes seront terminées.

— Repartir? demanda le maestro surpris , repartir! Vous parlez de séparation quand le Très-Haul , dans sa miséricorde, me réunit à tous ceux que j'aime? Restez avec nous, ma mère! ne me quittez plus. Consacrez-moi les jours nombreux que la volonté divine vous

de Moïse, 8» la révélation de la loi, O» son immuabilité, 40" la prescieuc* de Dieu, H" les peines et les réconnpenses, i2" l'aiTivf'c du Messie, \ô'> la résunoclion.

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réserve encore. Voyez : Dieu a réparé mes fautes; il m'a rendu ma femme; il m'a donné une sœur tendre et dévouée... Et vous voulez nous quitter?

Tandis qu'il parlait, le front de la vieille femme s'était assombii; son regard avait pris une expression sévère et indignée. Sans répondre à son lils, elle fit signe à Rébecca de lui donner le bras et elle s'éloigna.

David ne remarqua point le mécontentement que ses paroles avaient amené sur le visage de sa grand'mère; il avait vu entrer le docteur Delordeux. Comme il savait quelles émotions la présence de Maurice produirait sur la Cynthia , il craignait que la prima donna ne pût maîtriser son trouble et sa douleur. Cynthia, il le savait, malgré la passion persévérante , et malgré le désespoir du

jeune et riche prince de Mariembourg, avait relusé, naguère encore, de contracter avec lui un mariage que rendait impossible l'amour qu'elle gardait à Maurice. Le docteur qui, depuis son mariage, avait pris beaucoup d'embonpoint, serra cordialement la main de David, le félicita sur son retour, et ne s'aperçut delà présence de la Cynthia qu'en s'avançant pour saluer Séva. La pauvre cantatrice rassembla toutes ses forces pour ne point s'évanouir. Le docteur ne remarqua point ou feignit de ne point remarquer le trouble de l'infortunée. Le sourire sur les lèvres, sans qu'aucun des muscles de son visage manifestât la moindre contraction, il lui tendit la main :

— Combien je suis heureux de vous revoir, dit-il; le temps ne peut rien sur votre

beauté, pas plus que sur \olre talent, signera.

A cetle fade banalité, à ces paroles indifférentes, la Cynthia tressaillit et regarda fixement le docteur. Un sourire amer erra sur seslèvres pâles... Cette entrevue avec l'homme qui avait décidé de sa destinée détruisait tout-à-coup le prestige de ses souvenirs et de ses illusions!

Isabelle comprit ce qui se passait dans le cœur de la prima donna, et lui serra furtivement la main. Cynthia répondit par une étreinte convulsive à ce témoignage de consolation et de sympathie.

— Ah ! (lit-eile tout bas à mademoiselle Litzerman, quand le docteur, après une demiheure de conversation banale, eut pris congé

de ses amis, aliî maintenant mon isolement devient encore plus affreux ! Tout-à-l'heure, du moins, il me restait le passé. Maintenant , rien! Rien! Mon ame a perdu son Dieu. Elle sait que sa diviiiilé n'est qu'une vaine idole!

— Adressez-vous au Dieu véritable, dit le Cohen qui s'était approché de Cynthia et d'Isabelle. La tendresse du Seigneur, du Dieu fort, du Dieu de consolation, ne trompe point et ne manque jamais à ceux qui la prennent pour appui. Si la terre vous trahit, le ciel vous appelle à lui.

— Le ciel a pour moi les même châtiments que la terre! Dieu me réprouve comme Maurice m'a réprouvée. L'anathême de sa naissance et de ses fautes ne cessera jamais de poursuivre la courtisane.

— La prière et la douleur sont les char-

bons ardents qui ont purifié les lèvres d'Isaïe, répliqua le Cohen; heureux ceux qui prient et qui souffrent ici-bas; il leur en sera tenu compte là-haut (4).

La journée se passa heureuse et calme pour David. Assis entre Séva et Isabelle, il comprenait, à son amour pour la première, et à sa tendresse fraternelle et sainte pour l'autre, qu'il pouvait en sécurité se livrer à la joie profonde qu'il éprouvait près de son ancienne fiancée, il ressentait une satisfaction indicible à la voir s'occuper de Philippe avec une sollicitude de mère. Chacun des témoignages de tendresse que lui donnaient la jeune femme et l'enfant sanctifiaient de plus en plus les sentiments de son cœur pour celle

I Cheli iaear {te Vase précieux ) par Saninel Saniado, — in-S". Vrniso. tofiS.

qu'il pouvait désormais chérir sans remords, sans arrière-pensée , à la face de Dieu et des hommes.

Le soir, toute la famille se réunit sous la souccatli. Le Cohen, ep entrant, bénit la tente, éclairée par un grand nombre de bougies. Après le souper et avant qu'on ne se levât de table, le Cohen, évoqua les souvenirs sacrés de l'affranchissement miraculeux des Juifs et de leur longue pérégrination à travers le désert ; puis il récita un psaume analogue à la fête, et remercia de nouveau. Dieu, pour les bienfaits dont il avait comblé ses élus.

En ce moment, Rébecca qui tenait à la main un chandelier à plusieurs branches, chargé de bougies, vint donner le signal de la retraite, et fit remarquer au petit Philippe avec quelle somptuosité on avait illuminé

chacune des chambres de la maison, en l'honneur de la fête de Souccath.

Le lendemain matin, le Cohen et David, tenant à la main un cédrat et une branche de palmier entourée de rayrthe, se rendirent au temple pour y assister aux prières journalières, ainsi qu'à la lecture du Pentateuque, à celle de l'Aflara et à la prière pour le roi.

Avant la lecture du Pentaieuque, lorsque le chazan eut chanté les psaumes de halléluia, les Israélites placèrent dans leur main droite la branche de palmier, et dans leur main gauche le cédrat qu'ils avaient apporté; après quoi ils rapprochèrent leurs mains, et agitèrent ces objets vers les quatre parties du monde (1).

(I) Lévit, chap. 23. — Et vous prendrez un beau fruit d'arbre, etc.

— L'oHice se termina par quelques cantiques, et l'on fit processionnellemenl le tour de la Théba.

Pendant sept jours , dont les premiers étaient fériés, on fit dans la synagogue la même procession autour de l'autel. Le septième, que l'on appelle haschono rabbo , on tourna sept fois autour de la Théba en chantant le psaume 29.

Le huitième et le neuvième jour, la famille de David, dirigée par le Cohen, ne mangea plus sous la tente : on lit la clôture de la fête des tabernacles par une autre fête appelée Simches Thora, c'est-à-dire Joie de la loi, parce que ce jour là on achève de lire le Pentateuque.

David, toujours accompagné de son lils,

du Cohen, de Séva et de dame Sarah , suivit avec une grande régularité les cérémonies de cette solennité.

Au lieu de faire les processions dans la synagogue, comme les jours précédents , avec des branches de palmier à la main , ce fut des exemplaires du Pentateuque que l'on porta , en pompe, autour de la Thêba. Ensuite on rentra tous les volumes du Pentateuque, en réservant loutefois, les trois «/î/iorim ou volumes nécessaires à la solennité du S'unches Thora, qui renferment chacun des livres de Moïse.

Une cérémonie bizarre termina ces fêtes. On choisit David et le Cohen comme chatan thora et chatan bereïschilh, c'est-à-dire éj)(mx de la loi. Le Cohen, — le premier époux , — fut appelé au sépher pour écouter le chazan et lire la fm du Pentateuque : David eut éga-

leinent à suivre, avec le chazan, la lecture du commencement de ce même livre, que l'on reprend ausssitôL et qu'on fait à iiaute voix. Le chantre, accompagné de ses enfants de chœur entonna l'hymne affectée aux fiancés^ car les deux époux de la loi sont fiancés l'un à l'autre. L'époux du commencement est considéré comme la femme, et l'époux de la fin comme le marié.

Le reste de la journée se passa en fête : le Cohen choisi pour le premier époux de la loi {cliatan ihora) donna à ^-à fiancée ^ David, un repas splendide, des apprêts et des frais duquel dame Sarah voulut se charger, et qui eut lieu chez un des restaurateurs israélites de Paris. Le rabbin et un grand nombre de Juifs furent conviés à celte fête , que terminèrent des vœux pour le bonheur et la prospérité des Israélites. On se rendit ensuite à la

synagogue, *'t, rentré chez soi, chacun lit abdala.

A son tour, le samedi suivanl, Davi.l, en sa qualité de cliatan Bereischiih, ou <lo fiancée du commencement, rendit chez lui, au Cohen, son chalan Tliorn, un banquet des plus magnifiques.

Quand toutes ces fêtes furent terminées, le Cohen rassembla David et sa famille : il leur rappela en peu de mots, les nombreux bienfaits qu'ils avaient reçus de Dieu.

- Seigneur, ajouta-t-il, ne détruisez pas votre ouvrage! que votre main .livine ne cesse pas de les couvrir de son ombre, et de les protéger. Faites que j'emporte cette consolation en me séparant d'eux, sans doute pour toujours !

— Vous voulez nous quitter? vous voulez nous abandonner? interrompirent à la fois Isabelle, David et Séva.

— Jérusalem m'appelle : ma mission près de vous est achevée. Maintenant, il faut que je consacre exclusivement à Dieu les jours que sa miséricorde me réserve encore ; ma résolution est inébranlablemenl arrêtée. Mes amis, ne m'affligez pas en la combattant. Je partirai tout-à-l' heure.

Isabelle, continua-t-il, sans vouloir remarquer les larmes que répandaient les deux jeunes femmes, voici l'inventaire de votre fortune dont vous m'avez confiée l'administration.

Il lira de dessous sa redingote une liasse de papiers , et la présenta à mademoiselle Litzermau.

— Celle forlune s'élève à six millions, ditil, tandis qu'un mouvement d'orgueil dilatait imperceptiblement ses narines.

— Six millions! s'écria Isabelle Mon

ami, je ne vous ai remis que quatre cent mille francs.

— J'ai fait fructilier ce capital, repritil avec une satisfaction mal déguisée. Des spéculations hardies et heureuses, des combinaisons prudentes et patientes, et la béné^ diction du ciel ont tout fait ! Je vous laisse, pour intendant, un Israélite delà loyauté duquel je me fais caution. Vous n'aurez donc qu'à jouir de votre fortune avec votre frère David et votre sœur Séva; avec solre enfant d'adoption Philippe.

Dame Sarah se leva, et joignant les mains avec indignation :

— Il est donc vrail dit-elle: le descendant d'Aaron, le dernier reste du sang sacerdotal, le martyr de la foi israélite, en est venu à ce point de faiblesse et de dégénérescence, qu'il forme et qu'il bénit une union entre juifs et chrétiens! Seigneur! Seigneur! ne prendrezvous pas pitié de votre peuple? Si la foi s'altère d'une manière si déplorable dans les cœurs naguère fervents et purs, que deviendra notre religion sainte? Celui-ci était un de vos élus!... Au lieu de marcher fermement dans votre voix divine, il s'est arrêté à essuyer des larmes de femmes et à prendre sa part, chez les autres, des passions que lui interdisait son origine sacrée. Il ne pouvait se livrer aux tendresses de l'amour, mais il a aimé, pleuré et souffert avec cette femme! Il ne pouvait être ni artiste, ni ambitieux, ni riche, mais il a partagé l'art avec David, et il s'est enrichi en centuplant la forluno de celle qu'il a inlro-

duite pour toujours dans une famille juive.

Lâches transactions! faiblesse indigne! tribut honteux payé à la nature humaine! 11 mourrait de faim plutôt que de manger une nourriture contraire à la loi, mais il associe la Moabite à l'Israélite, l'infidèle aux fidèles. Oii va donc notre foi !

Seigneur, la paix et la tolérance dont on entoure votre peuple causent seules sa tiédeur. Chaque jour les barrières qui séparent les Juifs des gentils tombent et disparaissent. Une fusion, insensible entre vos élus et ceux que vous n'avez point choisis, semble prête à s'opérer. Envoyez-nous la persécution pour nous sauver. Il est temps, Seigneur, que les chrétiens raniment les proscriptions et r.illumonl IcuFS bûchers. Rouvrez les prison.s.

excitez les bourreaux pour purifier la foi d'Israël! Rassemblez et faites se presser , les uns contre les autres, ses enfants que le bonheur disperse et désunit!

Le Cohen tomba dans une rêverie profonde.

— Peut-être a-t-elle raison, dit-il en relevant la tête. Oui, mon cœur a plusde tendresse que ne le veulent les devoirs qui me sont imposés! Oui, j'ai marché hors de la voie de Dieu! J'ai pris ma part des affections et des passions humaines. Cependant, en songeant au bien que j'ai fait, je ne me sens pas la force de me repentir... Dame Sarah , je vous obéirai. Il est temps que je me dégage des liens terrestres pour ne plus ni'occuper que du ciel! Adieu! Mon cœur se brise en vous quittant, mais une pensée me console et me soutient : je vous laisse tous heureux.

— Oui, heureux! répondit David avec effusion. Heureux entre ma femme, ma sœur et mon fils !

— Heureuse! bien heureuse ! ajouta Séva , qui pressa dans ses bras son mari , Isabelle et le petit Philippe.

— Heureuse! murmura Isabelle. Il dit que je suis heureuse!

Et, pour cacher ses larmes, elle attira le petit Philippe contre son sein.

FIN l)L LU;ii\li;\lK Kl DEUNIKH VoLUMi;.

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