I.r r.olu n priaii iiussi
Si» prière lerminéc, il sorlil précipitaiiiinenl et se rendil à la synagogue poui- y faiie la prière des malades. Arrivé au temple, le Colien distribua des aumônes au nom de David de Saverne, et monla lui-même sur la ihéba , vaste tribune qui s'élève, comme on le sait, au milieu de la nef. Justement, c'était l'heure de la prière journalière deMincfia: les Israélites se trouvaient réunis en grand nombre dans le temple. On prit le livre des psaumes : le Cohen, après avoir lu les passages de ce livre, qui sont d'uages pour les malades, plaça une bible devant lui, et chercha sur la page que le hasard offrait à ses yeux, quel nom de femmes'y trouvait contenu. Ce nom était Miriam. On ouvrit alors !e tabernacle, et le Cohen élevant la voix, récita une fervente prière pour (iemander à Dieu la guérison de Séva, qu'il désignait par le nom de Miriam!
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— Si la mort doit (ruppcr Séva, ilil-il , qu'elle ne frappe point Miriain !
— Si le destin condamne Séva à perdre la vie, qu il n'en soil pas ainsi pour Mirian»!
Après cette ru'.juration, on récita encore quelques psaumes et le Cohen revint chez Isabelle. 11 s'approcha du lit de Séva , el couvrant de ses moins la tète de la malade :
— Désormais, dit-il, tu portes, en langue sacrée, le nom de Miriam. Sois bénie, Miriam, sois bénie!
F^e métier de la vertu, comme (Hrait Montaigne, n'est point facile, uni et doux, (juoiqu'on semble en général le croire. Rarement, une résolution f:;énéreiise reste idlo (prcllle
a jailli d'un premier mouvement. Après le premier mouvement, viennent la réflexion et parfois le regret qui attiétlissent le cœur, calment la tète et laissent parler le sentiment personnel, les passions; la fai blesse humaine. On ne se résigne jamais à la souffrance sans lutte, sans résistance et sans terreur. Le Christ lui-même, ce Dieu fait homme, sentait au jardin des Oliviers, le sang et l'eau ruisseler sur sa face divine! Il demandait avec des larmes à l'éternel , son père : Seigneur, faites que ce calice d'amertume passe loin de moi !
Lorsqu' Isabelle vit le Cohen amener, chez elle, Séva mourante , son premier mouvement fut de dire merci à l'israélite; mais ce mot sortit plutôt de ses lèvres que de son anie. Quand elle s'approcha de la femme de David, quand elle la prit dans ses bras pour
lui donner îles soins et la placer sur un lit, toute la nature de mademoiselle Litzerman se révolta : il fallut l'énergie de sa volonté calme et puissante pour l'empêcher de céder à l'aversion qu'elle éprouvait. Elle se demandait, avec amertume, si le Cohen n'avait point abusé de l'amitié qu'elle lui témoignait, en venant ainsi jeter dans son sein celle qui avait brisé sa destinée et qui la séparait à tout jamais de David.
— Les bourreaux, se disait-elle, lraj)paienl les martyrs, mais du moins ils n'avaient pas la cruauté de les obliger à se déchirer euxmêmes. Que la volonté de Dieu s'accomplisse, puisqu'il veut ajouter encore cette douleur à celles qui m'accablent! Devenons la gardemalad»' do cette femme! Peut-être parviendrai-je à la sauver et à la rendre à son mari, à son (ils... Son lils ! Oh! ce mot me fait bien
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et me rend forte. Philippe, pauvre enfant qui m'as tant de fois consolée par les innocentes caresses, Philippe, ta pensée me soutiendra!
Pâle, le cœur palpitant, les mains glacées, elle vint s'asseoir au chevet de Séva et la contempla quehiues instants en silence , mais non sans amertume. La tante Truchden avait, à la hâte, rassemblé les cheveux épars de la malade, remédié au désordre de ses vêtements et fait disparaître la souillure de son visage. Animée par la lièvre, la beauté de Séva n'avait jamais été plus éclatante et plus accomplie, Isabelle jeta un rapide coup-d'œil dans une glace, et établit entre elle et sa rivale une comparaison rapide. Un sentiment de haine contracta, pour la première fois, ce noble cœur : Séva était la plus belle !
— Seigneur! Soigneur! venez à inon aide!
(lil-elle en s'aclressant à Dieu par une courte prière menlale. Seigneur, si vous m'abandonnez, je manquerai de force et de résignation.
Pai- lin effoi l surliumuin, elle se pencha sur le lit de Séva et voulut la baiser; ses lè- \rcs contractées se refusèrent à loucher le front de Séva. Isabelle, défaillante, tomba presque évanouie.
Il est dans ma vie un souvenir qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.
J'étais alors administrateur des hospices en province. Je vis un jour une sœur de charité, belle, jeune et récemment admise parmi les lilles de Sainl-Vincenl-de-Paul. La supérieure, religieuse septuagénaire, ordonna à la novice de panser un des plus alfreux ul-
cères qui jamais ail dévoré le front d'un homme.
Sœur Henriette , ainsi se nommait la jeune fille, s'approcha du malade et voulut se mettre à l'œuvre. L'horreur la saisit; elle tomba en défaillance. La supérieure la rappela à la vie par les soins les plus tendres. Quand les grands yeux bleus de la religieuse se furent rouverts, et qu'une légère teinte rosée eût animé ses joues, elle la prit sans pitié par la main et la ramena en face de l'ulcère.
— Chrétienne! à l'œuvre, lui dit-elle.
La pauvre enfant s'évanouit de nouveau : une semblable scène se renouvela cinq fois. A la sixième, sœur Henriette put achever son pansement; alors la vénérable supérieure me regarda avec un inexprimable sourire.
— La voilà désormais aguerrie, Monsieur !
dit-elle. Il suffit d'un peu de persévérance.
Elle appelait un peu de persévérance cette implacable volonté de sa part et cette obéissance sublime de la jeune fille !
Isabelle usa, envers elle-même, de la persévérance sans pitié, mise en œuvre par la supérieure catholique; elle lutta contre la révolte de son cœur , jusqu'au moment où elle put la dompter. Quand la force était prête à lui manquer, elle priait. Pendant sept jours et sept nuits, elle ne quitta pas d'un instant le chevet de Séva. Enfin, un matin M. Delordeux déclara que la malade était hors de péril, et qu'il ne restait plus à lui donner que les soins de la convalescence.
— Ces soins, dit-il, exigeront d'autant
plus de surveillance qu'elle ne les deman- T. II. 24
dera en aucune façon. Son état de folie —
A. ces paroles, Isabelle tressaillit et s'éloigna par un mouvement de terreur.
Jusqu'alors ce mot terrible de folie n'était arrivé jusqu'à elle qu'à la manière d'un coup de foudre éloigné. Jamais elle n'avait été témoin du triste spectacle, donné par l'aliénation mentale : son imagination le lui avait toujours représenté de manière à la glacer d'épouvante.
— Folle! répéta-t-elle , folle!
Le Cohen prit Isabelle par la main et sans la ramener près du lit :
— Isabelle, lui dit-il, le docteur Delordeux a consulté sur l'état de Séva tous les médecins célèbres de Paris. Deleur avis unanime,
il résulte que la mère de Philippe ne peut retrouver sa raison que par le dévouement assidu et de tous les instants que lui prodiguerait une personne étrangère. Il faut veiller sur elle comme sur un enfant, dissiper ses terreurs, lutter contre ses idées fausses, unir la douceur à la volonté et la patience à l'énergie. La science ne saurait prévoir d'époque de la guérison ; elle ne promet même pas le succès. Peut-être, hélas ! jamais le dévouement qui entreprendra cette œuvre pénible ne sera-t-il récompensé.
— Folle! folle! murmura Isabelle.
Elle se rapprocha de Séva, qui tout-à-coup se dressa sur son lit et se mit à rire du rire
effrayant des insensés.
— Jamais! jamais je n'en aurai la force !
s'écria mademoiselle Litzerman en cachant son visage dans ses mains.
— Mademoiselle a raison, objecta le docteur. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces: | sa santé serait exposée à des dangers infaillibles par une entreprise semblable.
Le Celien regarda Isabelle. Agitée par un mouvement convulsif , elle se leva et marcha près de Se va.
— Voici désormais ma sœur ! dit-elle.
— Seigneur, s'écria le Cohen en élevant les mains au ciel , Dieu de Jacob et d'Israël , vous ne laisserez pas sans récompense tant de vertus et de résignation. Seigneur, bénîssez-la et pardonnez-moi de vous implorer pour une infidèle !
Isabelle souffrit cruellement pendant les premiers jours de son noviciat. Peu à peu, néanmoins, la volonté et l'habitude la familiarisèrent avec les devoirs qu'elle s'était imposés, et les lui rendirent moins pénibles. Elle ne quittait point Séva, d'un instant, partageait sa chambre et ne s'éloignait même pas d'elle pour assister à l'office divin, car le pasteur protestant l'en avait dispensée : faire le bien c'est prier, lui avait-il dit.
Quand Séva se livrait aux emportements de son délire, la peur s'emparait d'Isabelle et son sang se glaçait dans ses veines. Par un effet surhumain^, elle luttait contre son épouvante, la cachait à la folle et lui opposait un sang-froid factice. La nuit, le jour, elle combattait la terrible maladie qui troublait la raison de madame de Saverne. Elle finit par dompter complètement, à force de douceur
et de patience, ce délire intraitable et par exercer, sur la jeune femme, un pouvoir absolu. Toutefois des symptômes de convalescence ne se manifestaient pas encore. Jusque-là elle avait suivi, dans la direction morale de la malade, les conseils du docteur et du Cohen. Convaincue de leur inefficacité, elle résolut de recourir à une autre méthode, résultat des études qu'elle avait faites, depuis un an, sur les symptômes et les caractères du délire de Se va. Elle ne commença point néanmoins l'exécution de ce projet , sans consulter, au préalable, le Cohen et M. Delordeux. Ni l'un ni l'autre ne la désapprouvèrent; toutefois elle ne reçut point non plus, de leur part, des encouragements bien positifs.
Cependant, une voix secrète lui disait que, de cette méthode, résulterait la guérison de
Séva. Les premiers essais qu'elle fit ne répondirent point néanmoins à cette confiance.
Le délire de Séva reprit un caractère fiévreux et agité; elle sortit violemment du calme absolu dans lequel elle était tombée, et M. Delordeux ne cacha point combien il craignait que la fièvre cérébrale ne reparût.
— Mon Dieu! m'abandonnerez-vous? gémit Isabelle découragée, en entendant ces funestes paroles. Laissez-moi mes souffrances , mais du moins que David retrouve le bonheur !