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LIVRE PREMIER

Depuis deux jours, l'île était en fête. Les habitants de la ville de Samos, et ceux d'Oinon la vineuse, et ceux de Draconum, ceux aussi des bourgs et de la campagne, ceux même de Narthékis et des autres petites îles voisines, tous mangeaient, buvaient, dansaient, dormaient autour du temple d'Héra. Quelques-uns, sur la plage ou dans les clairières de la forêt sacrée, avaient dressé contre la chaleur et ses violences des tentes légères. La plupart se contentaient de l'ombre des arbres, de la brise marine ou de la fraîcheur serpentante de l'Imbrasos.

Aujourd'hui, troisième jour de la fête, c'était la solennité entre toutes émouvante : la fameuse hiérogamie renouvelait les noces de Zeus au large front avec liera aux grands yeux fiers.

Ceux qui ne faisaient point partie de la pompe

b LE FILS DU SILENCE

nuptiale regardaient pieusement se dérouler, sur la route jonchée de verdures, les méandres de prière et de gloire. Telles les premières eaux d'une inondatiorij avançaient d'abord, lourdement, hésitants, les cent bœufs de l'hécatombe ; chacun de leurs pas secouait sur leur tête, comme deux panaches, les fleurs qui cachaient leurs cornes. Venaient ensuite des jeunes gens aux armes étincelantes et des joueurs de flûte qui modulaient joyeusement l'hiérakion.

Le char était entouré des plus belles jeunes filles : elles portaient des couronnes d'agnus castus; la même fleur faisait trembler ses grappes bleues, grises ou roses autour des ceintures harmonieuses, autour de la nudité gracile des bras. Parfois les flûtes se taisaient, le cortège s 'arrêtait et les vierges se tournaient vers la déesse. Les unes dressaient leurs mains vides, agitant au-dessus de leur tête des bracelets fleuris. Et cependant elles chantaient :

— O Glorieuse, née sous les agnus castus qui bordent l'Imbrasos.

Ou bien :

— O Glorieuse, devenue, sous les agnus castus de l'Imbrasos, l'épouse de Zeus au large front.

D'autres prenaient à poignées, dans des corbeilles, pétales, corolles et calices. Elles jetaient ces formes délicates, ces couleurs éclatantes, sous le

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piétinement de l'attelage et sous les roues du char. Les parfums coulaient dans l'air tendu et crépitant comme un métal de feu.

Dans le char, la statue s'érigeait très haute, mais les candeurs de son marbre disparaissaient sous des vêtements de mariée. Un collier des plus riches gemmes tombait sur sa gorge, et sa robe faisait éclater dans les rayons les couleurs de l'or et de la pourpre. Derrière elle traînait ou flottait une chevelure étrangement longue, large et épaisse. C'étaient, blonds, bruns, châtains, rudes ou souples, fins ou grossiers, tous réservés pour la gloire de ce jour, les cheveux des vierges mortes au courant de Tannée. Un puissant cercle d'or, descendant sur le front et tombant presqu'à la nuque, enserrait la chevelure composite, maintenait sur la tête de l'immortelle les dépouilles arrachées à la tombe. Plus étroite et plus légère, une seconde couronne, chapeau de fleurs, occupait le sommet de la tête : Fagnus castus de la déesse y entrelaçait ses hampes rebelles avec les herbes souples d'Aphrodite, sésame et pavot.

A l'arrière du char, jusqu'aux fleurs et aux verdures écrasées, quatre paons laissaient descendre, telle la traîne d'un manteau royal, leurs somptueuses couleurs. Excité au bruit, à la chaleur, aux yeux innombrables de la foule, parfois l'un d'eux redres-

sait l'opulence dune queue qui s'incurve et frémit; comme une adoration, il tournait vers la déesse la voûte glorieusement vibrante qui, parmi son tremblant éblouissement, semait un murmure métallique.

Le cortège, fleuve superbe aux rives vivantes, coulait d'abord, entre des frémissements de foule, du temple jusqu'à l'Imbrasos. Il atteignait le repli où la rivière, entre des herbes balancées et des arbres touffus, cache ses ondes les plus fraîches et les plus pudiques. Là, souvent, une jeune samienne, au matin du mariage, vint prendre le bain symbolique; là, elle s'efforça de laver, pour qu'ils s'écoulent au fil de la rivière et se noient aux vastitudes de la inerties émois indécis d'un cœur qui s'éveille et tous les souvenirs qui n'allaient point vers l'époux.

La déesse, dévêtue par les vierges anthesphores, fut plongée aux eaux purificatrices; puis, pieuses, les mains des jeunes filles essuyèrent sa beauté hautaine et la revêtirent de nouveau .

On revint vers le temple. Jusqu'aux dernières profondeurs du monument, le soleil occidental, par les portes largement ouvertes, précipitait une inondation de lumière et de flamme. Dans l'émotion grandissante de la multitude, les jeunes gens jetèrent bruyamment leurs armes et les vierges entonnèrent le plus saint des hymnes.

l'hiérogamie 9

Sur le perron, le grand-prêtre, enveloppé aux splendeurs d'Hélios, attendait. Il tenait devant lui, le montrant au peuple, un long sarment de lierre, symbole des liens que Kronos ne pourra user. Des porteurs prirent la statue sur le char et se dirigèrent lentement vers lui. Alors, son geste impérieux et ses paroles solennelles ayant fait se courber tous les fronts, il plaça le lierre dans les mains de la déesse. Puis, s'effaçant, il permit aux porteurs de faire pénétrer Héra dans la gloire de sa vie nouvelle.

Les sacrificateurs immolèrent les victimes. En large, en lente, en gluante nappe, un fleuve de sang tombait des marches du temple, semblant porter les rouges mugissements d'agonie vers les rougeurs du soleil mourant. Cependant les prêtres penchés examinaient les entrailles. Enfin ils se relevèrent et leur chef, tourné vers le peuple, proclama, par de graves et rituelles formules, que le ciel était favorable à l'hymen.

Au fond du sanctuaire, des branches de saule formaient la couche nuptiale. Dépouillée des couronnes et des riches étoffes, la déesse, enveloppée aux seules chevelures des vierges mortes, fut étendue sur le lit sacré.

— Favorisez les dieux par votre silence ! s'écria le grand prêtre.

Le temple se vida sans bruit. Avec des précau-

tions tremblantes, on referma les portes dont les gonds avaient été huilés la veille ; et tous s'éloignèrent respectueusement, alourdis de pensées mystérieuses.

Mais la nuit tombait. Le bois et la plage s'éclairèrent de torches. Par familles ou par groupes amicaux, assis sur les herbes et sur le sable, les Samiens commencèrent à banqueter.

Deux hommes s'étaient, tout le jour, isolés de la foule. Si une préoccupation unanime n'avait fait les regards du peuple prisonniers d'un seul spectacle, à travers trente stades de lumière pure jusqu'à la crudité on les eût aperçus.

Silhouettes que le lointain rapetisse mais n'estompe point, ils se dressaient là-haut, au promontoire de Poséidon, blancs sur l'intensité bleue du ciel, derrière l'intensité bleue de la mer.

Ils devisaient. Parfois ils regardaient à leurs pieds la ville, courtisane couchée le long des flots; mais au nord sa tête négligente se relève selon un rythme de paressepour couvrir d'un désordre épars le premier effort de la montagne, incertain encore et presque retombant comme une vague.

Plus souvent, par delà les maisons, leurs regards

PYTHAGORE il

allaient, rayons d'intelligence et de mépris, jusqu'à l'Imbrasos, jusqu'aux arbres, jusqu'à la plage, jusqu'au temple et aux tentes, jusqu'à ce vaste paysage dont ils aimaient d'ordinaire la grâce noble et l'austère sourire de solitude mais qu'enlaidissaient aujourd'hui la sottise de la foule et le mensonge des gestes convenus.

L'un de ces hommes avait dix-huit ans. Sa force qui commence et la beauté prochaine de son visage de sérénité et de pensée étaient le plus souvent — tels, au matin, les bords du fleuve s'imprécisent dune brume que caresse et disperse la lumière — recouvertes et estompées dune joliesse flottante, d'une grâce légère et qui s'envole, puérile, on ne sait, ou féminine. Les jeunes gens de son âge l'appelaient, pour l'eurythmie de son être, Pythagore fils d'Apollon; mais, s'il souriait, il ressemblait à sa mère, la doucement pensive Parthénis. Et déjà, en de certaines heures songeuses, des ombres nobles l'entouraient derrière lesquelles s'éveillait une beauté indéfinissable, profondeur où se ramasse puissamment la générosité et l'élan des siècles, vaste bassin, à la fois source et réceptacle, où le passé, avant de précipiter vers l'avenir ses lourdes cataractes, vient s'épurer et se grossir d'ondes nouvelles. Beauté inouïe, différente de celle des Olympiens lumineux et superficiels autant que de celle des

enfants imprécis et des femmes au front lisse. Celui qui a pénétré jusqu'à toi, Beauté Humaine, méprise les laideurs animales auxquelles le vulgaire donne ton nom, même la souplesse secrète du tigre ou du prêtre, même la puissante brutalité du guerrier, semblable jusque dans le repos aux bêtes rousses couchées sur les sables et dont les ressorts malapaisés menacent toujours de se détendre.

Mnésarque, le graveur de cachets, devenu un des plus riches citoyens de Sainos et des plus influents, disait :

— Eunome, mon fils aîné, sera tel que moi, homme de bien qui aime et sert loyalement la cité. Tyrrhénos, mon plus jeune enfant, fier d'une beauté trop peu virile, me donne des inquiétudes. Mais leur frère Pythagore, je n'ose, moi, son père, le nommer qu'avec respect, et ses paroles me semblent descendre du ciel comme la lumière ou monter de l'Hadès comme la fertilité.

L'interlocuteur de Pythagore, homme de quarantecinq ans, aux longs traits, au vaste front, aux cheveux abondants et d'un noir épais, à la barbe presque fauve, était le maître aimant et aimé. Ce grand errant, ce grand inquiet, Phérécyde, avait quitté la fertile Syros afin de parcourir le monde, de le comprendre et de le chanter. Mais, depuis trois ans, il s'attardait dans l'île étroite pour la seule

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joie de donner sa science au jeune homme merveilleux dont il espérait se voir dépasser.

Anacréon et Ibycos disaient de lui :

— Ce n'est pas un poète, ce n'est qu'un sage.

Le vieux Pittacos, qu'il avait jadis religieusement écouté à Mitylène, proclamait avec un égal dédain :

— Ce n'est pas un sage, ce n'est qu'un poète. Dès qu'il parlait ou qu'il chantait, tous écoutaient,

émus à la fois et blessés, les poètes par une poésie plus éclatante que la leur, mais dont la profondeur et le trop-plein les irritaient; les sages par une sagesse où l'enthousiasme se mêlait comme au sang d'un penseur le vin généreux ou s'agitait comme sur la lourdeur d'un corps la puissance palpitante et enlevante des ailes .

A son passage, le peuple se taisait, effrayé et hostile. Derrière lui, les voix timides contaient des prodiges. Ne Tavait-on pas vu à Caulonis tuer une vipère en la mordant? Les maladies et les fauves ne lui obéissaient-ils pas, comme obéit au bergerie troupeau frémissant où se confondent brebis et génisses? Mais, ajoutaient les murmures, cet homme était méchant. Ses railleries hérissées repoussaient les implorations des malades; et il n'avait montré jadis sa puissance que pour alourdir le désespoir sur ceux auxquels il refusait tout secours. D'ailleurs, il était prudent de ne point montrer qu'on le haïssait

et il ne fallait point l'attaquer, même en une surprise et par derrière, car le bras levé de l'assaillant se dessécherait comme une branche morte.

Quand la nuit tombée, quand les torches dispersées dans le bois, le long de Flmbrasos et sur la plage, indiquèrent la fin de la cérémonie religieuse et le banquet qui commence, Pythagore et Phérécyde, descendant du promontoire, traversèrent la ville déserte. Ce peuple évité tout le jour, maintenant ils allaient vers lui. La sottise spontanée et la brutalité lâchée de la foule leur semblaient-elles plus instructives ou moins répugnantes que sa docilité et que les savants mensonges des prêtres?...

Ils passaient auprès des groupes, s'arrêtant parfois, mais sans se mêler à aucun. Ils regardaient tout, ils écoutaient tout, ils ne partageaient nulle des passions brusquement changeantes. Parmi des pitiés et des mépris, ils disaient le troupeau des hommes, si semblable au troupeau de Poséidon, flots aveugles que des forces inconnues soulèvent et poussent tantôt vers quelque rivage facile, tantôt vers la dureté abrupte des rocs où se brisent la folie et l'élan, où l'impuissance s'irrite et écume.

Ainsi ils observaient la vaste et multiple agitation,

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toute bruyante de chansons, de cris et de querelles. Sur la beauté lumineuse et mouvante que tissaient la nuit riche d'étoiles, les torches et le vent, ils regardaient les ombres laides projetées par les hommes. Voici, incohérents, les gestes des ivrognes. Voici la brusque détente des ruts qui ne se contiennent plus. Voici, qui monte et s'élargit, la violence des haines longtemps secrètes ; mais Tordre du vin les ébranle. Telle l'armée, tout à l'heure immobile et cachée aux replis perfides des collines, entend l'appel du stratège, frémit et se précipite.

Des couples aussi se glissaient sournoisement.

— Zeus et Héra! murmurait Phérécyde.

Parfois, dans le couple, point de femme, mais un

éphèbe aux pas traîneurs et qui sur le bras viril appuie son infâme nonchalance.

— Zeus et Ganymède! disait le sage contempteur des hommes et des dieux .

Près d'eux, les frôlant presque, un de ces couples plus ignobles furtivement passa. Phérécyde feignit de ne le point voir. Pythagore rougissant le suivit d'un long regard qui se cache, se brise et se renoue. C'était le plus riche des Samiens, le plus beau et le plus fort des hommes de trente ans, Polycrate, fils du tyran Eakés; et c'était, joli et mièvre comme une courtisane de treize ans, Tyrrhénos, le jeune frère de Pythagore.

Le noble fils de Mnésarque se demandait, en une honte, comment des frères peuvent être aussi différents.

Nulle réponse précise ne surgissait en lui. Mais, aux flottements d'un rêve qui commence, des images seformaient etse déformaient, linéaments incertains d'une future doctrine. Avec les yeux de l'esprit, il voyait les âmes avides de revivre et qui — tels ces ivrognes, là-bas, se disputent une coupe — luttent autour du geste d'amour. Le problème premier se résolvait en questions multiples : « Qui étais-je avant de m'appeler Pythagore? qui était-il avant de s'appeler Tyrrhénos?... »

Peut-être allait-il les poser, ces questions redou- . tables, à son maître. Mais la pensée, flottante encore, fut dispersée par un événement extérieur, et ses fragments retombèrent aux profondeurs inconscientes, épi égrené rejeté dans la terre aveugle mais qui vers le futur remontera, moisson enrichie.

Pythagore avait senti une main se poser sur son épaule et, se retournant, il avait reconnu le prêtre Démas, ami de sa famille

Le jeune homme renonça à poursuivre sa pensée, qui devenait éparse et insaisissable comme une troupe de fuyards. Il regarda Démas et Phérécyde, comparant rapidement les deux hommes .

Le prêtre était peut-être plus beau pour des yeux

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