‹ Le fils du silenceChapitre 2 sur 46 · LE PRÊTRE DÉMAS · texte numérisé non relu

LE PRÊTRE DÉMAS

vulgaires. Mais sa beauté ne chantait point, comme Phérécyde silencieux, la sincérité émue et curieuse, ni le noble repliement sur soi-même, ni la joie inquiète de celui qui tâtonne dans la nuit des choses dans le crépuscule de son âme. Moins encore chantait-elle, comme le visage de Phérécyde dès qu'il parlait à son disciple, F amour généreux et le besoin de donner ses trésors. Par l'équilibre puissant, par l'emphase de l'allure qui n'hésite jamais et du geste qui toujours affirme, par ce qu'il y avait de volonté lourde et dédaigneuse dans les yeux, par les plis éloquents et dominateurs des lèvres, Démas gardait, jusque dans la lumière flottante des torches, la précision implacable d'un tyran ou d'une destinée. Pourtant, en de certaines minutes, on lui sentait la souplesse qui glisse et qui revient, quelque chose de fuyant et d'obstiné, la coquetterie du refus savant qui excite le désir ou la fausse retraite qui entraîne dans Fembuscade ; ses yeux alors devenaient fouilleurs comme des espions, avides comme des courtisanes.

— O fils du pieux Mnésarque, dit-il, d'où viens-tu à cette heure et où étais-tu pendant les noces d'Héra?

Son accent modulait le reproche et à la fois l'affection condescendante, semblait appeler l'aveu et le repentir, promettait déjà le pardon.

Pythagore sourit, amant désabusé qui connaît trop les ruses d'une vieille maîtresse. Et il répondit :

— J'ai vu la cérémonie. Je l'ai vue de plus haut que toi.

— Orgueilleux! s'écria le prêtre. Até la funeste t'aveugle-t-elle jusque-là que tu croies pouvoir monter plus haut que les dieux ?

D'un geste négligent, le jeune homme jeta ces remarques, éparses en apparence :

— Avec l'aide d'Héra, Até aveugla Zeus lui-même jusqu'à faire de lui le persécuteur d'Héraklès... Le père persécuta un fils qui valait mieux que lui... Le roi persécuta la vertu et le courage. . . Zeus, qui avait eu la peine de naître et de trahir son père, se fit l'ennemi d'Héraklès ennemi des monstres... Héraklès, le seul dieu vertueux, parce que, d abord et longtemps, il fut un homme... Si je ne montre pas contre Até irrésistible plus de force que Zeus, Zeus osera-t-il me condamner?

— Zeus ordonne qu'on l'adore et défend qu'on le juge.

— C'est en quoi il ressemble aux tyrans, ses fils. C'est pourquoi il est, comme les tyrans, respecté des multitudes tremblantes et méprisé par les quelques hommes libres et qui pensent.

— Enfant, quel est donc ton dieu?

— Je le cherche.

zeus n'est pas immortel 19

— O fou, qui cherches ce que nous avons trouvé depuis si longtemps. . .

Mais Phérécyde, intervenant :

— Cherche toujours, ô mon fils. Et, puisque sincèrement tu veux trouver, cherche surtout en toimême.

Puis, tourné vers Démas :

— Pour moi, j'aime ton Héra et je songe avec émotion à sa gloire future.

— Pourquoi future ? interrogea le prêtre surpris . N'est-elle pas d'hier et d'aujourd'hui autant que de demain, sa gloire d'épouse et presque d'égale de Zeus?....

— Ne blasphème pas la déesse que, tu sers, railla le sage. Elle est plus grande que Zeus et d'une grandeur plus durable. Si je l'aime, c'est parce qu'elle verra mourir ce dieu trop favorable aux tyrans.

— Que dis-tu, insensé?... Zeus est immortel.

— Pourquoi donc l'Olympe s'inquiète-t-il quand Prométhée agite comme une menace l'avenir incertain? Mais, s'il est naturel que toi, traître à ton bienfaiteur et esclave de ses ennemis, tu ignores le secret de Prométhée, tu dois connaître, du moins, ô prêtre d'Héra, ce qui concerne Héra. Et, puisque tu affirmes Zeus immortel, tu m'expliqueras sans doute la pensée de Téménos, celui qui nourrit et éleva ta déesse. Dans Stymphale, tu le sais, il con-

sacra trois temples : le premier, à Héra enfant ; le second, à Héra épouse; le troisième, à Héra veuve. Comment sera-t-elle veuve, si Zeus est immortel?

— Tout, dit vaguement le prêtre, est sujet de scandale pour l'impie. Seul, celui qui met sa confiance aux dieux connaîtra le fond des choses et le sens des paroles. Les Olympiens éblouissent celui qui regarde en haut. Si tu \>eux voir Hélios ou Zeus et conserver tes yeux, courbe le front, incline-toi vers le miroir des eaux ou vers le lac de l'adoration. Mais tu te manifestes orgueilleux et hostile à la vérité : comment la vérité se livrerait-elle à toi?. . . .

Et Dénias se retira de son allure la plus méprisante.

Cependant Pythagore, se tournant vers Phérécyde, s'écriait :

— O maître, quelle joie tu m'apportes en m'apprenant que Zeus, protecteur des tyrans et ennemi de notre père Prométhée, est condamné à mort. Car, si j'ose l'avouer, j'éprouve pour ce dieu méchant une véritable haine.

— Il faut le haïr, ô mon fils, pour l'aveuglement avec lequel il s'aime. Et il faut l'aimer, ô mon fils, pour l'intelligence et la justice avec lesquelles luimême il se hait. Car il vaut mieux que les dieux d'avant lui : par tout ce qu'il a de meilleur, il

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enfante avec une âpre joie celui qui doit lui succéder et vertigineusement il aspire à mourir. Le sage se tut. Le jeune homme implora :

— Parle, maître, parle encore.

Comme sa prière n'obtenait qu'un hochement de tête et un sourire, il ajouta, plus pressant :

— Enseigne-moi du moins le nom de celui qui viendra.

— Tu me demandes, objecta gravement Phérécyde, ce qu'il ne m'appartient pas de te dire.

Un silence les séparait de plus en plus après ces paroles de fuite. Enfin Pythagore, dans un effort pour rappeler Phérécyde dont la pensée semblait lointaine et oublieuse :

— O maître, sous les mensonges contradictoires des prêtres, je sens une racine de vérité qu'ils ignorent. Mais sous les vérités que tu dis, je sens d'autres vérités plus précieuses que tu connais et que tu me caches. Pourquoi... oh! pourquoi?. ..

— Tu sauras tout, promit Phérécyde.

Il reprit, d'une voix soudain attristée :

— Tu sauras tout, mais loin de moi et par des lèvres qui te sont encore inconnues.

Quelques jours après l'hiérogamie, Phérécyde et Pythagore, cherchant un peu de fraîcheur dans cette

saison brûlante, sortirent des remparts par la porte de l'Ourse. Ils marchèrent, aux limites de la plaine torride, le long d'une prairie dont les verdures montaient vers une forêl hautaine. Ils atteignirent enfin l'entrée d'une grotte et pénétrèrent dans l'ombre délicieuse.

Ils n'étaient pas maintenant dans un abri médiocre, mais dans un long tunnel qui perçait toute la largeur accroupie des monts. Au milieu, à une profondeur de vingt coudées, coulaient les eaux qui devaient réjouir les fontaines de la ville. De chaque côté, un chemin s'étalait, assez large pour laisser passer trois hommes de front.

La parole de Phérécyde était sur l'âme de Pythagore le soc qui ouvre le terrain et le rend avide delà prochaine semence.

— Des prêtres, expliquait-il, te diront les mots qu'il m'est interdit de prononcer. Mais toi seul, ô mon fils, tu te donneras la véritable initiation. Le prêtre ordinaire est un boucher habile et toute sa science consiste à égorger les victimes selon les rites. Les prêtres des mystères, même le dadouque et même l'hiérophante, savent des mots qui pour eux restent des mots. Ils parlent une langue qui leur demeure étrangère et ils croient, ces naïfs, que les sons possèdentpar eux-mêmes la puissance de purifier et de justifier. Ils ne savent pas que la parole

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vaut par son contenu de connaissance et que, semée dans un être noble, la connaissance est le germe de l'acte. Ils ne sont pas les vivants qui vivifient. Ils sont les vaisseaux de terre sèche, morte et inféconde où se conservent les graines. Mais toi, ton âme est une Gaïa fertile ; rien n'y tombe que pour la résurrection; tu souffriras du travail inquiet de toutes les racines et tu jouiras de toutes les verdures grandissantes, de toutes les fleurs et de tous les fruits.

— Maître, répondit Pythagore, dès que j'aurai reçu les paroles, je reviendrai auprès de toi. Je t'apporterai fidèlement ces coffrets dont je n'ai point la clé et tu m'ouvriras le trésor.

— Non, mon fils. Jenepourrais, comme on amoncelle dans un grenier les blés stériles, qu'entasser autour de ces paroles d'autres paroles. Je ne suis pas toi : noble terrain qui appelles la semence, je ne puis fleurir et fructifier pour toi.

Ainsi parlaient le maître et le disciple. Et, dans les demi-ténèbres où ils se croyaient seuls, ils marchaient, chacun d'eux regardant en son âme et en l'âme voisine. Une voix réveilla leur double rêve. . Elle disait, la voix douce et sinueuse :

— Je te salue, Phérécyde, fils de Bados ; je te salue, Pythagore, fils de Mnésarque; et je vous proclame heureux à l'égal de Fencomion, le plus beau de tous les chants, celui qui réconcilie la flûte et la cithare,

la grâce de l'éphèbe et la beauté forte de l'homme. Car vous êtes venus aux ténèbres solitaires pour jouir d'un mutuel amour. Mais moi, malheureux, cithare que la flûte n'accompagne point et qui ne sait plus faire entendre que des sons lugubres, mon JBathylle a refusé de me suivre. C'est pourquoi je pleure, source fuie par les lèvres jeunes. Mais Phérécy de répliqua :

— Je te salue, Anacréon de Téos. O le plus harmonieux des poètes et le plus ingénieux, tu te fais des amours et des chagrins par artifice, afin de les chanter et de nous charmer.

— Tu me calomnies, fils de Bados. Je ne chante qu'au souffle de l'amour. Je chante, ou plutôt je gémis, comme le blanc peuplier. Parce qu'il résonne toujours du tremblement de toutes ses feuilles, l' accuseras-tu de créer les vents, ô sage trop ingé-, nieusement injurieux? Est-ce ma faute si Zeus ma fait sensible et frémissant comme le feuillage nombreux? Mais je veux laisser interrompu l'hymne pédique dont j'espérais toucher le cœur de mon Bathylle. Sur les cordes les plus sonores, je proclamerai, ô Phérécyde, ta gloire et ton bonheur. Quels rythmes égaleront les triomphes de celui qui est aimé de Pythagore? Q Pythagore, jeune Apollon que je préférerais à Aphrodite même...

— Tes paroles disent vrai, ô harmonieux, et cepen-

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daiit ton esprit se trompe. La beauté que j'aime en Pythagore et la force qu'il aime en moi ne sont point la beauté et la force à quoi tu penses.

Or Anacréon jeta ce sarcasme :

— Tu parles comme un sage devant un importun. Mais je te crois assez sage, en effet, pour jouir dans la solitude comme un poète.

Sans laisser le temps de lui répondre, il s'enfuit rapide, semant derrière lui des rires.

Les amours de Polycrate et de Tyrrhénos étaient devenues non point seulement publiques, mais célèbres. On en parlait autant que des amours d'Anacréon et de Bathylle. On en parlait plus favorablement : ceux qui jugent un riche digne d'affection sont plus nombreux que ceux qui s'intéressent à un poète.

Une admiration émue montait vers le couple merveilleux. Quel guerrier donnait une impression de virilité plus énergique que Polycrate? Mais quel corps de vierge chanta jamais, aussi gracieusement que les formes de Tyrrhénos, la mélodie hésitante et équivoque, ignorante et perverse, doucement aigrelette? Prélude à l'élan double et deux fois inachevé, éveil encore ambigu d'un rêve qui se balance,

aube et tremblement dont les candeurs, rosées à peine, font songer aux prochaines puissances de Phoïbos,aux prochaines langueurs de Phoïbé, bergère des étoiles. . .Charme d'un moment, qui disparaîtras, non en te fanant, mais en t'épanouissant, tu n'es pas encore la fleur . La fleur naïvement aura étamine ou pistil; et elle chantera, trop colorée et trop précise, la joie active ou la joie passive. La fleur sera déjà un choix. Toi, tu es le bouton dans son vert corselet, le mystère qui demain s'ouvrira, hélas! appelant d'une voix forte le peuple banal des papillons et des abeilles, repoussant ceux qui aiment aujourd'hui ton reploiement frileux.

Ah! ceux-là, ils ne veulent ni le oui, ni le non. Il leur faut, entr'ouvertes au sourire joli qui dit les deux et qui ne dit rien, les lèvres incertaines. Les précisions de bientôt les blesseront comme choquent le rêveur les affirmations de la foule et les dogmes du prêtre. Toute chanson proche, toute chanson dont les paroles ont un sens, leur devient indifférente et grossière, cesse pour eux d'être une musique. Mais tu les troubles délicieusement, caresse subtile d'un chant qu'on n'est pas tout à fait sûr d'entendre, làbas, de l'autre côté de la colline, de l'autre côté de la jeunesse...

Le sentiment de Polycrate ne ressemblait point à l'incertitude charmée de ces délicats. Polycrate était

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la brute gloutonne qui ne sait rien rêver et qui, voulant, comme disent ses pareils, « tout connaître », est condamnée à se rouler dans toutes les réalités ; l'être sans philosophie qui juge grossièrement du bonheur, s'imagine qu'on peut le construire de pièces disparates et l'accroître par les mêmes procédés qu'un trésor d'avare ; la fange durcie du conquérant dont les avides lâches admirent l'énergie. Il aimait Tyrrhénos comme il eût aimé une femme à la beauté célèbre ; comme il réclamait les vins qu'on vantait et les viandes qu'il entendait déclarer savoureuses; comme il poursuivait l'or adoré du vulgaire et rêvait de la tyrannie chantée par les poètes. Il se glorifiait deux fois: parce que les hommes étaient jaloux de lui, parce que les éphèbes étaient jaloux de Tyrrhénos. Seul, Pythagore leur était sévère. Certes, l'harmonie qui rapproche la virile vigueur et la grâce puérile n'était point blessante à son esprit comme à l'esprit d'un barbare. Mais il blâmait le choix de son frère. Il méprisait en Polycrate le caractère contradictoire et banal, l'âme tyrannique, double folie qui veut tout prendre et qui veut tout prodiguer, avidité aveugle pour qui tout est bien, prodigalité infâme qui rejette l'inutile après l'avoir sali; de tout ce qu'elle a touché, elle fait des excréments et de l'ordure, favorisant les indignes et trouvant dans le bienfait non la joie de donner, mais la volupté d'être

injuste et d'avilir. Il devinait l'insatiable qui, pour posséder et pour dominer, consentirait au rampement des ruses basses, à la grossièreté des violences, à la laideur du sang répandu. Gomment un fils de l'honnête Mnésarque pouvait-il se prostituer au fils du tyran Eakès?

Cependant au festin que Polycrate donnait en l'honneur deTyrrhénos Pythagore assistait. D'abord il avait refusé. Mais il apprit que Phérécyde chanterait V Antre aux sept replis. Le disciple avait entendu le poème auxchuchotis de l'intimité. 11 voulut la fête magnifique des rythmes à pleine voix et des pensées qui élargissent librement l'envergure de leurs ailes .

Couché sur la même pourpre que son maître, il ne s'était point mêlé aux rires des nombreux convives. Comme Phérécyde, il avait méprisé les viandes, n'avait mangé, et sobrement, que des légumes et des fruits. Nul ne s'était étonné : on savait qu'il menait déjà la vie orphique. Seulement .Arec ■ - - i vers Bathylle, avait commenté le geste dont le jeune sage refusait les premières viandes :

— Une fois initié, il se rattrapera à l'omophagie. Mais Phérécyde avait répondu :

— Parmi les orphiques, plusieurs m'ont écouté et ils ont renoncé à manger grossièrement le dieu. Je leur ai enseigné des symboles meilleurs que la

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