LE DEVOIR PRÉSENT
niosité et les ruses tournantes qui conduisaient au vrai. Puis sa voix, inquiète, comme tâtonnante :
— O Pythagore, la justice n'est-elle pas une géométrie? Pourquoi ne serais-tu pas le géomètre et l'architecte de la justice? O Pythagore, avec des nombres exacts, des lignes ingénieuses, des hommes purs et des lois carrées, bâtissons la véritable cité, celle qui, une fois construite, sera, comme cette figure sur le sable, une face de Dieu et une acquisition pour toujours.
— Tout à l'heure, les vents effaceront cette figure sur le sable.
— Mais non pas dans ton esprit, ni dans le mien, ni dans l'esprit de ceux à qui nous la montrerons renouvelée et à qui nous l'expliquerons.
— Tu as raison, dit Pythagore. Allons construire la cité de justice. Sans doute, la foule viendra, vent de colère et de folie, balayer notre œuvre sur le sable du présent. Mais quelques-uns peut-être se souviendront. Certes, nous n'aurons pas taillé le carré de marbre et bâti la justice aux assises indestructibles. Mais nous aurons peut-être créé, par l'exemple d'un jour, l'idée éternelle du carré et de la justice. Il ne nous est pas donné d'enfanter nos descendants lointains ni même de les connaître. Pour que, autant qu'il dépend de nous, vive l'avenir, créons nos enfants et nos œuvres. Tout ce que nous
faisons sera détruit. Jetons cependant le plus de beauté que nous pourrons sur la pente fatale, et que nos œuvres soient des fuites d'harmonie dans la lumière.
A Héliopolis, Pythagore trouva aux mains d'Oinouphis des lettres déjà anciennes. Eunome y annonçait la mort de Parthénis, puis celle de Mnésarque. Il indiquait aussi que Polycrate, par des chemins tortueux, se dirigeait vers la tyrannie; et les citoyens aveugles ne s'opposaient pas à ses desseins. Phérécyde, désolé, s'était retiré dans sa petite île de Sciros. « Ton maître, ajoutait Eunome, était impuissant parmi nous parce quïl n'est pas citoyen. D'ailleurs, ses manières hautaines indisposaient le peuple. Mais les bons espèrent beaucoup de toi; ils déplorent ton absence prolongée et leurs vœux t'appellent. O mon frère, les dieux immortels ne t'ont point permis de recueillir le dernier soupir de notre père et de notre mère. Je les prie afin qu'ils te donnent d'arriver à temps pour relever les choses presque abattues et non pour recevoir le dernier soupir de la liberté ».
Oinouphis n'avait pas, sur la liberté, les idées d'un grec. Il s'efforça de retenir Pythagore.
ADIEUX A OINOUPHIS 2ZÔ
— Tu changeras de nom, lui disait-il. Tu vivras parmi nous, semblable à l'un de nous. Jamais les Perses ne soupçonneront que tu n'es pas un prêtre d'Egypte. Reste auprès de moi, mon fils bien-aimé, puisque tu n'as plus d'autre père. N'abandonne pas le vieillard penché vers Osiris.
Le Fils du Silence refusa de s'arrêter plus de temps qu'il n'en fallait pour préparer la suite du voyage. Pendant ces quelques jours, il se fit le maître de son ancien maître, enseignant les vérités arithmétiques et astronomiques dont la Chaldée lui fit présent. 11 dit aussi ses propres inventions en géométrie. Ce fut la dernière joie du vieux prophète.
— O mon fils, ô ma gloire, s'écriait-il, il me reste peu de temps avant l'appel d'Osiris. Mais ces heures suffiront, je l'espère, pour que je transmette à quelques jeunes gens les trésors que tu viens de me donner. O mon fils, es-tu bien le Pythagore dont le silence s'enrichissait de ma parole? Ou plutôt Teuth, seigneur des sciences, aurait-il pris ta forme aimable pour récompenser, à mon déclin, une vie employée à le connaître, à l'aimer et à le servir?
L'instant du départ arriva. Et Oïnouphis dit, les yeux pleins de larmes :
— Mon fils, tu es trop grand et trop pur pour te tromper. Laisse que je te bénisse de mes mains
imposées çt de mes paroles. Puis, quel que soit le déchirement de mon cœur, va où t'appelle ton cœur.
Comme le vaisseau approchait de Samos, Pythagore, plein des souvenirs joyeux de son enfance, dit à Gillos :
— C'est aujourd'hui le premier jour de l'hiérogamie.
Et il racontait la dernière fête vue ici ; il répétait les paroles de Phérécyde...
Tout à coup il interrompit son récit. Ses yeux étonnés regardaient. Et sa bouche, muette, restait ouverte par la stupeur. De son agitation largement claquante aux vents, un soudain rideau de flammes dépassait le môle hautain et rougissait les verdures des montagnes.
— Eh ! quoi, dit Gillos, allume-t-on les torches avant la nuit ?
Puis Gillos se tut, pris de honte. Il sentait qu'il venait de prononcer de petites paroles absurdes devant quelque spectacle vaste et inexpliqué.
Un navire quittait le port, d'une allure de fuite. Mais, personne ne le poursuivant, sa vitesse diminua.
Les hommes qui montaient ce navire aperçurent