LES MIRACLES DE PYTHAGORE
Tarente, un mot dit par Pythagore a chassé le taureau qui gâtait le champ de fèves.
— Milon peut lutter contre un ours, et il l'étouffé dans ses bras. Mais, en Daunie, Pythagore a changé en être doux un ours monstrueusement méchant. L'ours est devenu un disciple. Maintenant il vit dans les bois, se nourrissant de fruits et de miel; et il prend garde de casser une branche ou d'écraser une abeille. Les écureuils et les oiseaux le connaissent, et ils viennent jouer avec lui comme avec un grand frère .
— Le bras de Milon n'arrêterait pas un aigle au milieu des airs. Une parole de Pythagore a arrêté un aigle au milieu des airs.
— Que ferait Milon entouré de serpents? Un jour, Pythagore s'est trouvé dans une grotte où par milliers glissaient en sifflant vipères et aspics. Un mot puissant, que lui ont enseigné les prêtres de Ghaldée, tua tous les serpents.
— Milon traverse à la nage les fleuves les plus larges. Mais le fleuve Nessos a salué Pythagore par son nom et il lui a dit : « Maître, marche où tu voudras. Sous ton pied mon onde sera solide comme un roc. »
— Milon est fort comme Héraklès et sa beauté, comme celle d'Héraklès, épouvante les ennemis. Mais la parole de Pythagore est puissante comme
Hermès ou comme Tare d'Apollon. Et il est aussi beau qu'Apollon.
— Il est Apollon lui-même, venu des régions hyperboréennes.
— Tu dis un mensonge sacrilège. Pythagore n'est pas un des grands dieux; il est un de ces puissants daïmons qui d'ordinaire habitent la lune.
— Il est plus qu'un daïmon. Il est un dieu olympien, peut-être Dionysos, ou peut-être Hermès. Il s'est fait homme pour quelques années. 11 réformera les mœurs des peuples, il répandra sur la terre la lumière et le salut, puis il disparaîtra, et nul ne saura ce qu'il est devenu.
— Je ne sais qui il est. Mais voici ce que je sais : il a prédit avec exactitude des tremblements de terre, des défaillances du soleil et de la lune. Il a arrêté la peste qui désolait les villes de Phrygie. Un mot lui suffit pour calmer les vents, pour détourner la grêle, pour apaiser les flots.
— Ne te vante pas devant moi, car tu sais peu. Pythagore a fait des myriades de choses vraiment divines et beaucoup plus merveilleuses que toutes celles que tu dis.
— Ecoute. Il a une cuisse d'or. Plusieurs disciples l'ont vue et, avant eux, tous les grecs assemblés aux jeux olympiques.
— Moi qui te parle, voici ce que j'ai vu. Il a con-
verti en sang des fèves bouillies. Avec ce sang il a tracé sur un miroir bombé des caractères magiques. Il a tourné vers la lune le miroir ainsi préparé. Et il a lu dans la lune ce qui se passait à ce moment par tous les pays de la terre. Ensuite il a lu l'avenir.
Sur tous les points de l'agora, de tels racontars s'échangeaient. Vers la tribune aux harangues, vide encore, mais où l'attente et l'espoir dressaient déjà comme une statue dominatrice; montaient ces louanges. Telle, vers la lune invisible monte la mer. Et les louanges faisaient une rumeur semblable au bruit de la mer qui monte.
Il parut, et ce fut soudain le silence béant. Les yeux admiraient sa beauté, les oreilles espéraient sa parole .
Il commença :
— Hommes crotoniates, je vous parlerai avec amour. Car tout vieillard m'est un père, tout hon*me de mon âge est mon frère, tout enfant est mon fils. Mais vous, femmes, je vous parlerai avec une émotion plus profonde. Le vieillard est vénérable, qui a vu beaucoup de choses et souffert des maux nombreux. Mais sa femme, que n'a-t-elle point vu, penchée sur ses enfants; que n'a-t-elle point souffert par leurs douleurs et par l'imprudence de leurs joies! L'homme de mon âge m'est un ami et un frère : il a rencontré les mêmes événements que
moi; il a subi les mêmes chocs et les mêmes émotions. Zeus fait peser sur tous les cous de chaque génération un joug commun. Mais la femme de mon âge a vu ces événements avec plusieurs paires d'yeux, elle les a sentis avec plusieurs cœurs dilatés aux mêmes espoirs, contractés aux mêmes craintes. L'enfant m'attendrit, pour qui nous devons travailler à construire la maison de justice. Mais la petite fille m'attendrit multiplement, qui multiplement, par ses frères, par son époux, par ses fils, jouira de notre œuvre réalisée ou souffrira de notre œuvre manquée. O femme, d'être toute dans ceux que tu aimes, voilà que tu es plusieurs, et tu vis les souffrances et les bonheurs de plusieurs existences .
On écoutait avec un étonnement ému cette parole si différente des voix entendues jusque-là. Une bénédiction de lumière descendait de la tribune aux harangues où naguère se formaient, parmi des fureurs et des tonnerres de cris, des tempêtes furieuses; où s'amoncelaient naguère les mensonges et les nuages qui, heurtés, font jaillir la foudre.
— Ecoutez avec amour celui qui vous parle avec amour. Aimez-moi, afin que je puisse vous faire du bien. Si vous me haïssiez ou si vous me redoutiez, si vous me croyiez possesseur d'une puissance autre que votre puissance, et capable de lutter contre vous, et capable de vous commander, je ne pourrais plus
rien pour vous. Vous m'obéiriez peut-être en tremblant; mais alors pourquoi auriez- vous chassé le tyran? Vous me demanderiez des lois ; mais alors pourquoi auriez-vous chassé le tyran?
Il y eut, dans le grand silence, on ne sait quel flottement de stupeur.
— Je sens que ma parole vous étonne, hommes crotoniates. Vous avez accoutumé d'opposer le tyran et la loi. Mais moi, je vous dis : Qu'est-ce que le tyran? C'est la loi faite homme. Qu'est-ce que la loi? C'est le tyran fait écriture. Si je ne puis aller où je veux, qu'importe que je sois retenu par des mains ou par des chaînes?...
L'étonnement s'affolait. Plusieurs faisaient effort pour ne point crier. Un seul mot d'un des auditeurs et tous se déchaînaient en paroles, et c'était la guerre des voix, qui précède souvent de peu la mêlée des mains.
Pythagore comprit le danger. Le geste puissant du philosophe écrasa les cris avant qu'ils fussent sortis et il alourdit le silence. Mais aussitôt ses lèvres et ses yeux, et jusqu'à ses mains, furent semblables à un vaste sourire. Tout Pythagore paraissait dire : « Ne parlez pas. C'est inutile. Ce que vous diriez, je vais le dire moi-même »
Cependant la noble voix reprenait, avec une douceur pénétrante :
— Vous avez raison, hommes crotoniates, de qui l'attitude chante un hymne à la loi. Rien n'est plus beau, rien n'est plus profond que la loi et celui qui nomme la liberté, prononce peut-être le plus glorieux des noms que puisse porter la loi. Entendezdonc pourquoi je dis du bien de la loi et pourquoi je dis du mal de la loi.
L'agora fut une immense curiosité dressée, un vaste silence vivant.
— Les lois que je chante sont plus anciennes que les hommes ou aussi anciennes que les hommes, et c'est pourquoi les hommes n'ont pas besoin d'écrire des lois. Tu n'as pas besoin d'écrire sur une table de marbre : « Quand une pierre est lancée dans les airs j'ordonne qu'elle tombe. Et, si elle ne tombe pas, des soldats la briseront ». Tu n'as pas besoin d'écrire : « Quandje confie un grain à la terre, j'ordonne qu'il fructifie ». Tu n'as pas besoin d'écrire non plus : « Quand des hommes vivent ensemble, j'ordonne qu'ils vivent selon la justice et selon l'amour ». Chacun ne sent-il pas la justice au fond de lui et chacun ne sent-il pas au fond de lui l'amour?
« Mais les lois que tu écris fixent les règles de la justice, et par là même elles tuent l'amour. Tu t'accoutumes à appliquer la lettre de la loi écrite, qui déforme et qui appauvrit ce que les dieux veulent chanter dans ton cœur . Et la loi écrite est une aveu-
gle qui ignore beaucoup de choses. Mais ton cœur est un savant. Et la loi écrite est une, mais la vie est multiple; de sorte que la loi écrite fait du mal à la vie.
« O mère, si l'un de tes enfants jumeaux est plus grand que l'autre, est-ce que tu prends un couteau pour le ramener à la mesure de l'autre? Voilà ce que fait la loi écrite.
« Hommes, qui est-ce qui écrit la loi? Ce sont des hommes. Ils ignorent l'avenir et ils prétendent régler L'avenir. Hommes, efforçons-nous de connaître le présent et de vivre le présent. Quand l'avenir viendra, nous le vivrons. Tu ne dis pas d'avance : «Chaque année, les moissons se feront tel jour ». Mais tu regardes le blé et tu moissonnes quand le blé est mûr. Crois-tu mieux savoir ce qui se passera dans les cœurs que ce qui se passera dans la terre?
« Hommes, il y a des lois non écrites auxquelles la terre obéit, et le blé, et les cœurs. Efforce-toi de les connaître. Ne les écris pas avec le dessein de forcer les cœurs ou la terre à les suivre. Ce que tu écris n'est peut-être pas tout à fait vrai. Et, si tu appelles loi ce que tu écris, comment appelleras-tu ensuite la Loi? N'écris pas de lois, si tu respectes la Loi.
« Homme, quand tu écris des lois, tu offenses les dieux. Tu envahis le domaine des dieux en disant :
a Ce domaine est à moi. » Quand tu fais cela, les dieux se vengent.
« Homme, tu laisses le blé se développer librement. Laisse ton cœur et tes gestes se développer librement.
« Homme, les lois des dieux et la nature sont une seule chose . Mais les lois que tu écris et la nature sont deux choses. C'est pourquoi les lois que tu écris sont mauvaises, ennemies des dieux et de toimême.
« Homme, n'écris plus de lois, afin que tu obéisses aux dieux. »
Des prêtres, groupés vers le centre de l'agora approuvèrent bruyamment. Ils heurtaient leurs mains l'une contre l'autre, et ils criaient :
— Hommes, écoutez Pythagore. Pythagore est Apollon lui-même venu de chez les Hyperboréens pour vous enseigner la vérité.
Tel un feu s'élargit et brûle autour de lui tous les aliments, la clameur envahit, unanime, la place entière. La foule crépita, toute flamme :
— Gloire à Pythagore- Apollon.
Mais le philosophe éleva les deux mains dans le geste qui proteste et qui refuse. Et, dès que le silence se rétablit :
— O mes amis, s'écria-t-il, vous ne m'aimez pas encore comme je veux que vous m'aimiez, afin que
je puisse vous faire du bien. Pythagore n'est pas un dieu. Pythagore est un homme. Il est beau d'être un homme.
Puis, reprenant la suite de son discours :
— O mes amis, si vous écrivez des lois, vous aurez des juges, et les juges seront des tyrans.
« O mes amis, les lois des dieux touchant les hommes et la justice, il ne faut pas les écrire.
« Ne demandez pas à quelques-uns d'entre vous de les fabriquer et de les faire observer. Mais il faut que chacun, dans chaque circonstance, interroge son cœur et qu'il fasse ce que lui dit l'Amour. N'écoutez pas les paroles étrangères touchant les lois de la justice.
« Mais les lois de la piété, puis-je les connaître autrement? Ce que les dieux veulent que je fasse pour les honorer, ne me le disent-ils pas aussi? Les dieux seraient-ils impuissants à me parler sans bouche et sans bruit? C'est une impiété que de croire les dieux impuissants : ce qu'ils veulent me dire, ils savent me le dire, sans appeler un prêtre à leur secours. Les dieux veulent que mon cœur soit pur et non que j'offre des sacrifices nombreux. Les dieux veulent que j'écoute mon cœur et non que j'écoute les prêtres.
« Jusqu'ici vous avez eu des lois, des juges et des prêtres, et vous avez été malheureux. Voyez
comment nous vivons dans la maison des Amis ; voyez comment on vit dans toutes les communautés de ceux qui m'éeoutent une heure et qui écoutent leur cœur toute la vie. Il n'y a pas de loi écrite, il n'y a pas de juges, il n'y a pas de prêtres, et nous sommes heureux.
« Qu'il n'y ait donc plus parmi vous ni lois écrites, ni juges. Et, si les prêtres continuent les sacrifices selon les rites, laissez faire les prêtres. Mais n'oubliez pas que les dieux aiment le cœur pur et non les sacrifices. Le cœur pur, qu'il batte ou non dans la poitrine d'un prêtre, entend la parole des dieux; mais le cœur impur, qu'il pourrisse ou non dans la poitrine d'un prêtre, ignore la parole des dieux .
« Quand tu étais enfant, tu as vu des hommes semer le grain dans la terre. Tu les as vus ensuite récolter plus qu'ils n'avaient semé. Devenu grand, tu as voulu du blé et tu as fait ce qu'avaient fait tes pères.
« Regarde donc comment nous semons la justice et l'amour et comment nous récoltons le bonheur. Si tu veux la même moisson, fais les mêmes semailles.
« Regarde. Il y avait une maison avec un maître et des esclaves. Maintenant, il y a la maison des Amis.
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« Il y avait une cité avec un tyran et des sujets. Fais qu'il y ait la cité des Amis.
« Regarde. Dans la maison des Amis, il n'y a pas plusieurs maîtres au lieu d'un, et il n'y a pas de juges, et il n'y a pas de prêtres.
« Que dans la cité des Amis, il n'y ait pas plusieurs maîtres au lieu d'un. Et n'ayez pas de juges. Et ne permettez pas aux prêtres de devenir des maîtres. »
Lentement, à travers le peuple qui se pressait vers lui pour l'embrasser, pour serrer ses mains, pour toucher son vêtement, Pythagore revint à la maison des Amis. Et tout le jour, dans Crotone en fête, le peuple répéta ses paroles :
— N'écrivons pas de lois; ne nommons pas de magistrats; fermons nos oreilles aux paroles des prêtres. Je ferai que mon cœur soit pur, et il me parlera mieux que le prêtre. Si un jour, j'entends mal sa voix, j'irai et j'interrogerai Pythagore. Ainsi, au lieu de la sentence d'un juge ou de l'ordre d'un prêtre, j'entendrai le conseil d'un homme qui m'aime.
A la maison des Amis, le poète Lysis, le plus aimant et le plus aimé des disciples, attendait Pythagore :
256 LE FILS DtJ SILENCE
— Maître, mon cœur déborde, et j'ai tant de choses à te dire.
— Parle donc, ô mon fils.
— Le poème où je tente de mettre ta pensée, je l'ai achevé ce matin sur la route de Grotone. Je voudrais te le chanter.
— Je t'écoute avec mes oreilles et avec mon cœur.
— O maître, ô Pythagore, ô toi que ma pensée nomme Cuisse-d'Orl...
Le philosophe s'attrista :
— Si Lysis parle comme le peuple, qui donc me comprendra?
— O maître, l'amphore que porte le peuple et l'amphore que je porte se ressemblent. Mais peut-être elles ne contiennent pas le même vin. Écoute. Quand je te vis pour la première fois, le jour que mon silence appelle jour de ma naissance, c'était àOlympie et j'arrivais d'Eleusis. Je portais en moi, coffrets que je ne savais ouvrir, les discours de l'hiérophante et les spectacles muets des mystères.
« Tu parlas. Tu croyais ne parler que de la justice . Mais les paroles des autres contiennent moins qu'ils ne croient, et tes paroles contiennent plus que tu ne crois. Tandis que tu pariais, les coffrets s'ouvraient dans un rêve de lumière pour me montrer des trésors et des merveilles. Mais cette lumière était l'éclair qui fuit, non le soleil durable. Les cof-
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frets et les ténèbres se refermaient inexorablement. Et mes yeux appauvris gardaient un regret plus qu'un souvenir.
« Les trésors qui étaient en moi, toi seul, je le compris, pouvais me les donner. C'est pourquoi je t'ai suivi; c'est pourquoi je t'ai aimé d'espoir et je t'aime de gratitude.
« Or, ce premier jour, tandis que je te regardais et que je t'écoutais, ma pensée était une émotion confuse, ivresse joyeuse et chœur de danse. Je songeais au Dionysos vulgaire qu'après la mort de Sémélé Zeus porta, mère étrange, dans sa cuisse. Je songeais aussi au Dionysos des mystères, enfant replié au cœur des hommes purs, et qui un jour s'élancera triomphe de justice et d'amour. Je songeais à son règne, âge d'orque les poètes menteurs ont mis dans le passé ; mais nos espérances et nos vouloirs le créent dans l'avenir. Cet avenir, plus que tous les autres hommes réunis, tu le portais en toi. Un rayon de soleil qui se jouait, or vivant, sur ta cuisse droite vint se mêler à la danse d'or de mes pensées. Pour revivre par un seul mot l'émotion multiple de cette heure, souvent, ô maître, mon silence t'appelle Pythagore à la cuisse d'or.
— Je désire entendre ton poème, non les louanges d'un fils pieux qui voit son père plus beau qu'un
homme.
— O Cuisse-d'Or, crois-tu que mon poème ne dirige vers toi nulle louange? Crois-tu qu'on puisse dire la vérité sans la nommer Pythagore, la justice sans la nommer Pythagore, l'amour sans le nommer Pythagore?
Puis, sans laisser le temps d'un blâme, le malicieux Lysis fit résonner sa lyre. Et sa voix s'éleva :
— Je chante la vérité que m'enseigna Pythagore, le plus grand des hommes. Et je chante Pythagore qui m'enseigna la vérité.
« Hermès, parmi ses fils, aima singulièrement ^Ethalide. Il promit de lui accorder sa demande quelle qu'elle fût, pourvu que l'enfant n'exigeât point l'immortalité. JEthalide répondit :
« — O mon père, donne que je me souvienne de tout ce qui m'arrivera désormais.
« Longtemps après la mort d'iEthalide, il y eut Euphorbe. Et Euphorbe se souvint d'avoir été iEthalide.
« Longtemps après la mort d'Euphorbe, il y eut Hermotime qui vint à Branchide, dans le temple d'Apollon. Et Hermotime reconnut le bouclier que Ménélas, à son retour de Troie, avait suspendu en présence d'Euphorbe.
« Longtemps après la mort d'Hermotime, il y eut Pyrrhus, pêcheur de Délos. Et Pyrrhus se souvint d'avoir été Hermotime.
« Longtemps après la mort de Pyrrhus, pêcheur de Délos, il y a Pythagore. Et Pythagore, le plus grand des hommes, se souvient d'avoir étéiEthalide, Euphorbe, Hermotine et Pyrrhus .
— Que signifie ce conte? s'inquiéta le Fils du Silence.
— Maître, dit Lysis rougissant, c'est un symbole d'où sortira le chant de la métempsychose telle que tu l'enseignes .
— Il faut donc, avant ces vers où la vérité s'enveloppe de mensonge, chanter des rythmes qui avertissent comment tes paroles sont menteuses et comment tes paroles sont véritables .
— Maître, il est difficile...
— Donne pour que j'essaie.
Et, prenant la lyre des mains du disciple, Pythagore improvisa ce chant :
— Homme, si tu as besoin d'eau pour ta maison, tu la transportes dans un vase. Ainsi le poète, pour t'apporter la vérité fluide, l'enferme aux précisions ingénieuses de ses mensonges. Homme qui as soif, apprends où se trouve l'eau et où se trouve la vérité.
« Le vase est d'albâtre. Sa couleur est un chant de fraîcheur et de limpidité. Pourtant le vase de fraîcheur limpide n'est point l'eau dont tu as soif.
« Sur le vase d'albâtre l'artiste ingénieux a sculpté
un fleuve. Et le fleuve coule vers tes yeux, mais il ne coule point vers ta bouche et vers ta soif.
« D'une danse savante, l'artiste a enchaîné autour du vase des nymphes légères. Ne prie pas les nymphes légères pour qu'elles te donnent de l'eau ; mais ouvre le vase, et tu boiras.
— O maître, je vais inscrire ces vers devant les miens. Par ces vers, mon poème vaudra quelque chose.
Le Pythagore du poème, celui qui se souvenait d'avoir été iEthalide, Euphorbe, Hermotime et Pyrrhus, chantait ses vies successives. Puis,d'un bel élan métaphysique :
— Homme, écoute l'arrêt de la nécessité, l'antique décret des dieux, le pacte éternel scellé par de vastes serments : quand un daïmon, un des êtres destinés à la vie immortelle a souillé son corps par l'erreur de son âme; quand, égaré par le mal, il a commis un parjure : il faut que, trois myriades d'années, il erre loin des bienheureux, animant l'un après l'autre toutes sortes d'êtres périssables et parcourant les routes changeantes d'une pénible existence. L'air le chasse dans les flots delà mer, la mer le rejette sur la terre, la terre le lance dans les rayons du soleil infatigable qui de nouveau le précipite dans les tourbillons de l'air. Chaque élément le repousse vers un autre, car il est pour tous un
objet de mépris et de haine. Homme, nous sommes toi et moi de ces exilés qui errent loin de Dieu, parce que nous avons écouté la Discorde furieuse, parce que nous avons aimé le Plusieurs, parce que nous avons voulu, orgueilleux, nous faire une vie fermée ; maintenant, au lieu de rester la vague heureuse dans linsondable Océan, nous sommes devenus sur le sable la goutte isolée et qui se dessèche. »
Après le chant de la Métempsy chose, après les merveilleux voyages dans mille existences animales et humaines, Pythagore, nouvel Orphée, descendait aux Enfers. Il y voyait les supplices des méchants. Les poètes qui ont menti touchant les dieux subissaient de durs châtiments : Hésiode grinçait des dents, attaché à une colonne; Homère, pendu à un arbre, était entouré de serpents.
— Quelle punition infligerons-nous à Lysis? demanda Pythagore souriant .
Mais le poète, dans le plus jeune et le plus frais des rires :
— Prudent, je t'ai fait descendre aux Enfers avant ma mort. Ainsi la postérité ignorera le supplice de Lysis.
Le Pythagore du poème rencontrait Dionysos Ghtônien qui lui enseignait les vérités salutaires. Pour que les hommes eussent confiance, le dieu tou-
chait la cuisse droite du philosophe qui remontait sur la terre avec une cuisse d'or.
Cuisse-d'Or se rendait aux jeux olympiques. Et, devant les Grecs assemblés :
— Je chanterai la double loi des choses. Tantôt de plusieurs se forme l'Un; tantôt l'Un se divise en plusieurs. Double est la naissance des êtres mortels; double, leur disparition. Par la dispersion des éléments, les formes s'affaiblissent et se dissipent ; mais les éléments ne divorcent que pour de nouvelles unions et l'enfantement toujours se mêle à la destruction. Le cercle est fermé et cette vissicitude ne cesse jamais : tantôt l'Amour rapproche les éléments dans l'Unité, tantôt l'action haineuse de la Discorde les sépare et les emporte chacun de son côté. Parce que le multiple donne naissance à l'un, parce que l'un se résout à son tour dans le multiple, les êtres naissent et meurent, et nulle forme ne peut durer. Mais, parce que la roue tourne sans jamais s'arrêter, les êtres subsistent, formes fuyantes, substance éternelle, dans le cercle indissoluble.
« Je chanterai maintenant les dieux sortis de la monade riche et dont l'effort reconstitue et maintient péniblement une pauvre unité. »
Le poème disait les générations des dieux telles que les enseignait l'initiation py thagorique . Puis,
tandis que la lyre résonnait d'une force plus enthousiaste :
— Homme, entends mes deux paroles. Homme, imite Dieu. Homme, la perfection n'est pas au commencement. Et il faut que tu entendes ma seconde parole afin que ma première parole ne te soit pas un mensonge.
« Car Dieu fut Ouranos, espace sans limites et chaos sans forme. Alors il n'y avait pas de nombre. — Et toi, enfant, ri' étais-tu pas incohérence et chaos? « Car Dieu fut Kronos, temps qui ne crée que pour détruire . Alors il y eut le nombre qui ne peut se compter, le nombre qui se fuit plus qu'il ne se cherche. — Souviens-toi : tu fus le passage de myriades de pensées qui se détruisent Tune l'autre, fleuve qui fuit onde après onde.
« Car Dieu est Zeus, loi qui gouverne le monde. Et il y a Zeus, et il y a le monde . Il y a la dyade. il y a le nombre qui se compte. Zeus commande et le monde obéit. Le monde est une maison bien bâtie; Zeus est le maçon. — Silence. Tais-toi. Ecoute. Entends. Quand ce qu'on te dit te paraît vrai, obéis. Quand la pierre qu'on pose sur l'autre pierre est en équilibre, laisse faire le maçon qui veut que tu grandisses, ô commencement de maison. Sois le palais qui se laisse bâtir.
« Jusqu'ici j'ai chanté à pleine voix, afin d'être
entendu de tous. Maintenant, initié, écoute mon chuchotement. Ecoute non seulement avec tes oreilles, mais avec ton esprit qui sait la surface du secret, mais avec ton cœur qui doit deviner le secret profond.
« Dieu, qui fut Ouranos, qui fut Kronos, qui est Zeus, sera Zagreus, cœur du monde, cœur qui s'épanouit en monde. Alors le monde trouvera sa loi en soi et il détruira la loi du dehors. Et même il n'y aura plus de dehors. Tout se sera intérieur. Le monde sera un vivant, Dieu sera sa vie. Il y aura le nombre qui se crée lui-même et qui s'enroule sur lui-même. 11 y aura la Monade. Il y aura le Pair- Impair. Initié, te sens-tu assez fort. Fais taire toutes les voix du dehors. Renverse Zeus du trône qu'il s'est élevé en toi, écarte de toi tout ce qui n'est pas ton cœur. Rayonne-toi autour de ton cœur affranchi et replie-toi pour couver ton cœur. Le vivant que tu dois être en sortira, un par la vie, multiple par les gestes de la vie : tu seras le nombre sacré, à la fois un et plusieurs, pair et impair, qui se crée luimême et qui s'enroule sur lui-même ».
Ainsi le poème de Lysis s'achevait en une vaste et souple conclusion où la sagesse qui sait et la sagesse qui veut se mêlaient comme les serpents du caducée. Car le poète ne s'inquiétait point d'achever sa fable. Quand l'eau était bue, que lui importaient
GYLON
le vase, et le fleuve sculpté, et les nymphes dansantes?. ...
Le Fils du Silence avait entendu la fin du poème, quand des disciples vinrent, qui lui dirent :
— Maître, il y a souvent du désordre dans la Maison des Amis. Une règle qu'on connaîtrait et qu'au besoin on pourrait relire remédierait à ce mal. Ecris donc la règle afin que nous lui obéissions pieusement.
Pythagore ne retint pas un geste qui s'étonne. Toutefois il n'exprima pas immédiatement sa pensée.
— Puisque vous le voulez, dit-il, annoncez à tous les Amis que demain, à la quatrième heure, je lirai la règle.
Les disciples se retirèrent satisfaits et Lysis avec eux. Mais un jeune homme resta qui était venu de Grotone depuis peu de jours. Et il se nommait Cylon.
— Maître, dit-il fougueusement, je t'aimerais si cette justice que tu honores par tes paroles, tu l'honorais aussi par tes actions.
— Je suis l'ami de la justice et non le juste. Dismoi donc en quoi j'ai failli, afin que je me corrige et que tu deviennes mon bienfaiteur.
— Je ne suis pas semblable aux autres qui sont ici et jusqu'aujourd'hui tu as commis la faute de me traiter comme les autres. Tu nïgnores pas cependant que je possède d'immenses richesses. Si je les employais à me faire des partisans, je pourrais, dans quelques années, devenir le tyran de Crotone. Je sacrifie donc de grandes choses.
— Je te félicite parce que tu sacrifies un grand malheur. |
Cylon eut un mouvement de stupeur. Toutefois il reprit :
— Peu m'importent les noms dont on nomme les choses . Appelons malheur, si tu veux, la tyrannie à laquelle je renonce. Mais tu avoueras que ce n'est pas un malheur sans gloire. Ce malheur éclatant, je l'aime comme un troupeau de belles courtisanes. Je serais lâche de l'échanger contre un bonheur vulgaire. J'écarte des myriades de joies qui viennent à moi en suppliantes et cependant je me choisis une seule joie que j'épouse pour toujours. Il convient du moins que ma fiancée soit belle.
— îl n'y a pas de bonheur vulgaire, dit Pythagore.
— Les autres Amis donnent peu de chose; moi je donnerai beaucoup. Tu me ferais injure, si tume traitais comme les autres. Qu'ils subissent tes conditions; moi, j'ai le droit de faire les miennes. J'exige
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que Gillos m'initie dès la prochaine initiation et que je connaisse les Grands Mystères peu de lunes après. Ce que je demande, remarque-le, maître, n'est pas seulement nécessaire à ma gloire mais à mon cœur qui t'aime. J'ai hâte de t'apporter, pour que nous en fassions ensemble d'irrésistibles moyens de conquête, toutes mes richesses, savoir le tiers des maisons de Grotone et le quart des champs qui environnent la ville.
— 0 mon fils, chacune de tes paroles est une souillure. Tu es inférieur à tous les autres et il faudra, pour t'élever à leur niveau, de longues épreuves. Ton bain de grand silence durera trois années au lieu de deux.
— Je ne suis pas patient et je n'aime pas qu'on me raille.
— Pour moi, je suis patient et je n'ai pas accoutumé de railler. Le médecin qui touche ta peau brûlante dit que tu as la fièvre, et il ne raille point. Tu cries : J'ai faim. Mais lui, pour ton salut, t'ordonne la diète. Tu serais un pauvre fou^ si tu disais : « Cet homme se moque de moi » et si tu t'irritais contre lui.
— Je m'irrite contre quiconque ne veut pas ce que je veux.
— Ainsi font les insensés qu'on appelle tyrans.
— Tu sais les seules conditions auxquelles je con-
2b8 LE FILS DU SILENCE
sentirai à rester. Refuse une fois encore, et je pars sur l'heure.
— Je ne veux point te faire de mal et j'ignore si je pourrai jamais te faire du bien.
— Tu me méprises, moi Cylon; moi le plus riche et, si je veux, le plus puissant des Grotoniates. Adieu. Tu éprouveras bientôt que tu tes fais, imprudent, un ennemi plus fort que toi.
— Pauvre ennemi de toi-même, avec quelle pitié je t'aime.
Cylon s'éloigna parmi des cris furieux. Le jour même, on célébra ses obsèques. C'était la coutume des Amis chaque fois que quelqu'un abandonnait la communauté pour revenir a la vie banale. Une statue qui reproduisait grossièrement les traits de Cylon fut couchée dans un cercueil parmi des feuilles de myrte, d'olivier et de peuplier noir. Le tout fut enfoui.
Puis, penché vers la terre fraîchement remuée, Pythagore dit :
— D'ordinaire, ô Déo, quand nous te confions l'un des nôtres, nous nous inclinons vers toi comme le semeur s'incline vers le sillon et nous savons que la graine vivra en ta nuit, puis jaillira à la lumière pour porter des fruits nouveaux. Aujourd'hui, pardonne-nous, Déo : nous jetons dans ton sein une graine vide, dont les bêtes et les passions ont rongé le germe.