HYMNE A ZAGREUS
nir la Vie! Mort à Zeus, qui veut mourir pour avoir un cœur !
« O Zagr eus -taureau, ô soleil du printemps, toi qui délies la terre, toi qui délieras les cœurs !
« Homme, sois Zagreus, pour que vive Zagreus. Sois semblable à Dieu, à Dieu qui n'est pas encore. Dieu n'est pas encore, car le parfait n'est pas au commencement. L'arbre sortira de la graine.
« Qui que tu sois, tu n'es pas encore. Délivre-toi, délivre-toi. Jaillis hors de la terre, plante; jaillis hors delà bête, homme; jaillis hors de l'homme, Dieu. Qui que tu sois, sois semblable au Libérateur qui n'est pas encore, mais il cherche à se libérer pour délivrer toutes choses. Ne vis pas selon la loi que tu lis ou que tu entends. Vis selon la loi qui est en toi, qui est toi-même. Plus profond, cherche plus profond. N'écoute pas ton esprit : il voit les choses du dehors. Ecoute ton cœur : il sait tout; il est tout. Vis selon ton cœur. Marche au rythme de ton cœur.
« Zagreus est le dieu qui se forme autour d'un cœur. Sois, autour d'un cœur, un homme qui se forme. Homme, ne sois plus l'enfant; homme, rejette les langes dont on entoura ton cœur .
« Non, Zagreus n'est pas un dieu autour d'un cœur. C'est un Cœur qui rayonne un dieu. Toi, sois un cœur qui rayonne un homme ».
Le succès du pythagorisme : l'éclair qui, d'un seul frémissement, illumine le ciel. Chaque jour, de nombreux jeunes gens venaient demander leur admission. La maison d'Alcméon fut un nid étroit pour tant d'amours. Dans toute la Grande-Grèce, dans toute la Sicile, poussèrent des colonies, arbres peuplés d'ailes et de chants,, dont l'ombre et la musique appelaient les peuples .
Le Fils du Silence s'enfermait pendant des mois dans la solitude, ne voyant personne, ne prononçant pas une parole, enveloppé de ses songes et de ses recherches. Ses vastes hypothèses le conduisaient à des découvertes précises; mais chaque découverte était un élan vers des hypothèses plus vastes.
Longtemps il observa l'étoile du matin et l'étoile du soir. Il connut enfin qu'elles ne sont point deux, mais une seule. Dans une grande assemblée des disciples, il enseigna la vérité nouvelle. Or son cœur et son esprit étaient la flamme et la clarté jaillies d un même soleil. Par les liens d'or de l'analogie, il attachait ensemble ce qu'il savait et ce qu'il voulait.
— Soir et matin, s'écria-t-il, identique lumière. Que je regarde le ciel ou que je regarde l'homme, je
l'harmonie 241
chante : O soir et matin, ô mort et naissance, balancement éternel autour d'un centre immuable, masques différents sur un visage qui ne change point!.. Derrière le ciel visible, par delà les espaces, par delà les temps, je regarde Dieu ; et je dis : O bien et mal, ô pair et impair, unis dans la monade. Chacun de vous, pour se purifier et se réaliser, dégage et réalise son contraire. O bien, par cela seul que tu nais, tu fais naître le mal, ton frère jumeau. Impair, quand avec des ailes parfaites, tu t'envoles vers l'Orient, tu fais jaillir du même nid les ailes lourdes et laides dont le Pair se traîne vers l'Occident. Bien et Mal, Vie et Mort, Fini et Infini, je sais le pays merveilleux où des nœuds divins vous enchaînent; je connais aussi la région banale où vous vous séparez, contraires et nécessités l'un par l'autre, équilibre d'amour et de haine.
« Mais ne croyez pas, mes fils bien-aimés, que vos gestes, vos paroles et vos pensées restent indifférents. Oui, il est un Lieu par delà le bien et le mal, mais nous n'habitons pas dans ce lieu paisible, et chacun de nous est un champ de bataille. Bien et Mal, identiques et différents, identiques en substance, différents par le rythme. O Bien, ton nom est Harmonie. O Mal, tu t'appelles Discordance . Mes fils, soyons musiciens.
« Il est un manque d'art, ô mes bien-aimés, qui
fait du mal avec le bien lui-même. Ne marie jamais l'impair avec l'impair : tu reculerais d'horreur devant le pair, leur fils. Ne confie point ta lyre à l'ignorant : ta lyre blesserait ton oreille et peut-être des cordes seraient brisées. Prête ta lyre à celui qui sait mieux que toi, et écoute les sons qu'il en tire, et regarde les mouvements de ses mains.
« Mais sais-tu ce que j'appelle ta lyre ? C'est ton cœur que j'appelle ta lyre.
« Il est un art, ô mes fils, qui parfois réussit le bien avec le mal lui-même. Apprends comment tu peux ajouter au pair ton unité, et tu aimeras l'impair votre fils.
« O soir et matin identiques, orient et occident : ô ciel ! O naissance et mort, deux éclosions : homme ! O mal et bien indénouablement tordus et mêlés, ô caducée : ô Monade ! O mal qui te proclames le bien, ô contrainte qui prends le nom de l'ordre, organisation de la violence qui te crois la loi : ô Zeus ! Mais toi, bien sorti de la douleur, impair produit par le cœur qui s'ajoute à l'abominable pair, harmonie, liberté : ô Zagreus! Je te regarde, Zeus, étoile du soir, messagerdes ténèbres, et jesouris, et jeté salue, et je te dis : Dans quelques heures, ne seras-tu point Zagreus, messager de lumière? »
PROGRÈS DU PYTHAGORISME 243
Après les périodes de solitude et de puissante vie intérieure, Pythagore courait de Tune à l'autre maison des Amis. Il enseignait aux plus avancés ce qu'il venait de découvrir; il examinait et interrogeait les novices; il présidait aux initiations. Son activité était telle et la légende naissait si facilement autour de lui que le peuple le glorifiait de pouvoir se trouver en plusieurs lieux à la fois. Les disciples de Métaponte, qui est en Italie, et les disciples de Tauroménium, qui est en Sicile, ne Pavaient-ils pas vu, entendu et touché le même jour, à la même heure?
Il ne se réjouissait pas seulement de son œuvre directe, des communautés qui se multipliaient, agitant sur les sommets de la justice et de l'amour leurs appels de lumière. Il était heureux aussi, non pourtant sans quelque mélange d'inquiétude, du rayonnement de son œuvre. Partout le peuple, écrasé sous les tyrans, se soulevait contre eux. Et les ennemis des tyrans, qu'ils eussent ou non entendu Pythagore, se réclamaient du Maître, se proclamaient pythagoristes. A Crotone, ces amis de la liberté finirent par comprendre le peuple tout entier. Quand le tyran donnait un ordre, ceux qui naguère se glorifiaient d'être ses gardes ou ses serviteurs se con-
tentaient de rire . Sans qu'une goutte de sang fût versée, le tyran s'enfuit, affolé.
Miion, le plus puissant des athlètes, vint donc avec les principaux citoyens demander des lois à Pythagore. Le Fils du Silence répondit :
— Demain, assemblez le peuple sur l'agora. A la quatrième heure, j'irai et je parlerai au peuple.
Jamais l'agora n'avait contenu pareille foule. Les malades se faisaient porter sur la place. La nouvelle s'étant on ne sait comment répandue au loin, des hommes avaient marché toute la nuit pour venir entendre Pythagore.
L'agora : un vase plein où l'eau s'agite et déborde. La sagesse peut-elle donc émouvoir l'amour du vulgaire? Serait-il vrai que la musique des sages attire et apaise les animaux farouches et qu'elle donne des ailes à l'inertie des pierres? Non, la force seule émeut les peuples. Mais les peuples ont sur la force comme sur toutes choses des idées d'enfants. A la plupart de ceux qui étaient là Pythagore apparaissait un Milon infiniment plus redoutable; sa parole, une énergie de même nature que les muscles de l'athlète et qui sur les choses sans oreilles exerce^ multipliée, la même puissance.
Dans les conversations, ces deux noms se mêlaient étrangement :
— Milon porte un bœuf sur ses épaules. Mais, à