‹ Le fils du silenceChapitre 40 sur 46 · DÉSORDRES A CROTONE · texte numérisé non relu

DÉSORDRES A CROTONE

« Quand tu ouvres un cœur, sois une lumière qui entre.

« Imite Dieu. — Que fait Dieu? IL se cherche. — Où se cherche Dieu? Dans tous les êtres auxquels il peut se donner.

<( Sois une musique. — La musique est une mathématique qui chante, qui aime et qui ouvre les cœurs.

« Sois une mathématique. — La mathématique qui ne chante pas, qui n'aime pas, qui n'ouvre pas les cœurs, n'est encore qu'une ombre ».

Depuis que Pythagore avait jeté cette lumière et cette flamme vers les disciples qui demandaient l'ombre et la règle, peu de jours étaient passés quand des Grotoniates vinrent l'appeler :

— Maître, des désordres, des querelles et des rixes se produisent de toutes parts dans la Cité. Viens pour que tu apaises les querelles, les rixes et le désordre. Viens pour que le peuple te dise de quoi il a besoin.

Pythagore vint donc sur l'agora. Plusieurs disciples l'accompagnaient. Et il y avait parmi eux Charondas qui plus tard donna des lois à Gatane et Zaleucos qui plus tard donna des lois à Locres.

Quand le philosophe fut arrivé, Milon prit la parole au nom de tout le peuple :

— O Pythagore, depuis que nous n'avons ni lois ni magistrats, il y a dans la cité du désordre, des querelles et des rixes.

— Y en a-t-il plus que lorsque vous aviez des lois et des magistrats ?

Or les riches crièrent :

— Il y en a beaucoup plus.

Mais les pauvres crièrent :

— Il y en a un peu moins.

Quand la double clameur se fut apaisée, Milon reprit :

— Le magistrat injuste est sur les hommes comme une grêle sur les blés. Mais le magistrat juste n'estil pas sur les hommes comme sur les blés le soleil qui les fait mûrir? Nous avons chassé le tyran injuste. Nous demandons un magistrat juste. Nous supplions Pythagore afin qu'il soit notre maître et afin que la justice de Pythagore devienne la justice de Grotone.

— N'ai-je pas donné à chacun de vous un chef et un magistrat?

— Tu ne nous as pas donné de chef ni de magistrat.

— Vous ne m'avez donc pas entendu quand j'ai dit à chacun de vous : « Homme, obéis à ton cœur ».

— Sois notre maître, pour nous forcer à obéir à celui-là.

— Celui qui obéit à la force n'obéit plus à son cœur. Et celui qui commande a oublié la parole de son cœur.

Mais tout le peuple cria :

— Vive Pythagore, tyran de Grotone. Nous obéirons tous à Pythagore.

— Pythagore n'a qu'un ordre à donner : Obéis à ton cœur .

Mais Milon :

— L'acclamation du peuple ne suffit pas à tes scrupules. C'est bien. Nous allons voter selon les anciennes lois. Mais pas une fève ne s'égarera hors de ton urne.

— Les prêtres d'Egypte, dit Pythagore souriant, m'ont appris à fuir les fèves. La fève est mauvaise à celui qui la donne, mauvaise à celui qui la reçoit. Si vous êtes incapables d'obéir à vos cœurs, vous serez malheureux avec ou sans magistrats. Mais, si vous avez des magistrats, vous ne serez jamais capables d'obéir à vos cœurs.

Il expliqua longtemps ces choses qui sont difficiles à comprendre pour les peuples. Enfin le peuple crut l'avoir compris et il cria :

— Sois content, ô Pythagore. Nous n'aurons point de magistrats.

Mais, dès que le philosophe fut parti, tous crièrent

à Milon :

— Nous t' obéirons comme si tu étais le magistrat. Fais qu'il n'y ait plus de désordre dans la cité.

Or les paroles de Pythagore contre les lois et les magistratures n'étaient pas difficiles seulement pour le peuple. Le plus grand nombre des disciples s'inquiétaient toujours de n'avoir aucune règle écrite et de n'avoir pas un chef qui commande.

Charondas de Catane et Zaleucos de Locres étaient au nombre de ces cœurs faibles. Sur l'agora, dès que Pythagore avait parlé touchant les fèves, ils n'avaient plus entendu les paroles du Maître. Mais ils avaient réfléchi touchant l'abstention des fèves.

Or Charondas, qui donna plus tard des lois à Catane, disait en lui-même.

— Il ne faut pas manger de fèves parce que la fève alourdit l'esprit. D'ailleurs, la fève est impure et son nom est infâme.

Mais Zaleucos, qui donna plus tard des lois à Locres, disait en lui-même :

— Abstiens-toi de fèves : cette parole est un symbole. Seules de tout ce qui se sème, les fèves n'ont point de membranes qui les divisent. C'est pourquoi elles sont le symbole de la génération immédiate et rectiligne. Leur nom sert à désigner les âmes de désir brutal qui se précipitent avidement vers une nouvelle vie, quelle qu'elle soit. Mais les autresâmes se nomment abeilles : elles ne désirent la génération

que si la vie offerte par les Moires permet d'être juste. Après qu'elles ont accompli sur cette terre les œuvres agréables aux dieux, elles retournent joyeusement à leur séjour premier. Car l'abeille revient volontiers à la ruche d'où elle est partie, et elle aime la justice, et elle est sobre. C'est pourquoi les prêtres nomment sobres les libations qu'on fait avec du miel.

ce Puisqu'il n'y a que ces deux sortes d'âmes, quand Pythagore maudit les fèves, c'est qu'il veut que je sois une abeille. Je lui obéirai toujours. Jamais je ne me précipiterai en aveugle vers les objets de mes désirs, mais j'en ferai le tour en bourdonnant les louanges des dieux. Quand enfin l'abeille que je suis pénétrera dans la fleur, elle ne la brisera ni ne la fanera, mais elle cueillera le miel sans faire à la fleur aucun mal >> .

Ainsi ces deux hommes de bonne volonté, mais qu1 aveuglait déjà la folie législatrice croyaient pénétrer profondément dans la pensée de Pythagore, et cependant leurs commentaires subtils les détournaient bien loin de la pensée de Pythagore.Ils étaient deux ruisseaux qui courent vers un gouffre. Un obstacle se dresse sur leur chemin. Ils murmurent autour de l'obstacle, puis détournent à droite et à gauche des eaux qui bientôt rejointes continuent à tomber vers l'abîme.

Quelque temps, après ces choses, plusieurs citoyens de Sybaris, voulant vivre libres, se soulevèrent contre Télys, tyran de leur ville. Or ils furent vaincus et se réfugièrent à Crotone. Télys les réclama avec des paroles de promesse et avec des paroles de menace; mais les Grotoniates n'eurent point la lâcheté de livrer les fugitifs. Le tyran marcha donc contre Crotone. Milon sortit au devant de lui, le vainquit et rentra avec un grand butin.

Des querelles s'élevèrent au sujet de ce butin. Milon et ses amis voulaient le vendre afin d'en acheter des terres qui seraient communes; et ils espéraient peu à peu faire que tous les biens fussent communs entre les habitants de Crotone. Mais beaucoup de ceux du peuple, excités par Cylon, voulaient que le butin fût partagé sur l'heure. Presque tous les jeunes gens étaient avec Cylon, car ils espéraient, avec leur part, acheter du vin et des courtisanes.

Plusieurs fois déjà, le parti de Milon et le parti de Cylon en étaient venus aux mains.

Un jour que Pythagore et la plupart des disciples étaient dans la maison de Milon, Cylon souleva le peuple par de l'argent, par des promesses, par du

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