‹ Le fils du silenceChapitre 41 sur 46 · SOULÈVEMENT DU PEUPLE · texte numérisé non relu

SOULÈVEMENT DU PEUPLE

vin et par des paroles violentes. Et il vint avec une grande foule armée donner l'assaut à la maison. Aussitôt Milon et ses amis barricadèrent les entrées. Mais Pythagore dit :

— Laissez que je leur parle.

Il ouvrit une fenêtre et, debout, sans armes, se présenta à ces furieux. Il disait des paroles qui montent. Plusieurs parmi les plus proches commençaient à se réveiller et à regarder en haut ; et ly plupart de ceux qui entendaient Pythagore sentaient tomber leur courage méchant, ne savaient plus ce qu'ils voulaient faire. Mais Gylon, voyant ces choses, excita ceux qui étaient trop éloignés pour entendre les paroles qui montent. Et ils commencèrent à crier et à lancer des traits.

Flèches et javelots, lancés par des hommes ivres et trop pressés les uns contre les autres,n' atteignirent point Pythagore. Et plusieurs prirent peur à cause des merveilles qu'on rapportait touchant sa puissance magique.

Une flèche maladroitement lancée passa, d'un vol incertain et oblique, près du philosophe. Sa main rapide la saisit. Puis, la montrant au peuple, il s'écria, et sa voix dominait les clameurs :

— Celui qui aime ne renvoie point les traits qu'on lui lance, mais il les brise.

Et il brisa la flèche.

Beaucoup furent frappés de stupeur. Et ils disaient :

— Non seulement nos traits s'écartent de lui; mais, s'il veut une flèche pour un symbole, voici qu'une de nos flèches vient docilement dans sa main sans lui faire aucun mal.

Et Pythagore continuait devant le peuple hésitant.

— La haine, proclamait-il, est un choc puissant. Pour que l'effet du choc continue et se transmette il faut qu'il rencontre toujours des objets durs et haineux. Mais je suis l'espace vide de haine où viennent mourir la haine et le choc... La haine est un grand feu; il brûle aussi longtemps qu'il rencontre des obstacles dont il se fait des aliments. Mais je suis l'espace vaste où le feu s'éteint.

D'horribles rires de triomphe lui répondirent. Et de tous côtés s'éleva un cri joyeux et ignoble comme une victoire de soldats :

— Voyons si le feu s'éteindra î

Sur quatre points différents, Cylon et quelquesuns parmi les plus méchants avaient incendié la maison. Les flammes déjà montaient, agitées et hurlantes comme des folies de haine.

Les disciples crièrent à Pythagore :

— Fuis, ô Maître bien-aimé.

Mais, se tournant vers eux avec un sourire d'amour aussi profond et aussi beau que le ciel, il dit :

— Je fuirai le dernier.

Alors tous ceux qui étaient dans la maison se hâtèrent de fuir, quelques-uns parce qu'ils avaient peur pour eux-mêmes, la plupart parce qu'ils aimaient Pythagore ; et ils n'osaient point lui faire violence pour l'entraîner avec eux, et ils s'empressaient pour qu'il ne partît point trop tard.

Le Fils du Silence regarda de quel côté se dirigeaient ses bien-aimés. Tous fuyaient à l'Orient afin de regagner, dans la campagne, la maison d'Alcméon. Pythagore ayant vu la direction de leur fuite, se hâta vers l'Occident. Et il attira sur lui tout l'effort des ennemis.

Or il était vieux quoique vigoureux. Les nuages qui rencontrent du froid perdent leur beauté légère et tombent en pluies. Plusieurs de ses flottantes espérances étaient tombées ce jour-là à la rencontre de la stupidité haineuse du vulgaire. Et il ne savait pas s'il voulait vivre ou s'il voulait mourir.

Il fuyait pour faire durer la poursuite, pour donner aux siens le temps de se sauver, pour que l'ivresse du peuple diminuât et qu'un seul meurtre suffît à la dissiper.

Or le hasard de sa course le conduisit devant un champ de fèves. Et l'ennemi approchait, et il n'y avait pour la fuite d'autre passage que le champ de fèves. Le souvenir vint à Pythagore de ce qu'il avait

dit quelque temps auparavant touchant les fèves, et il sourit en entrant dans le champ.

Mais il aperçut une vieille qui commençait la cueillette. Elle était misérable, maigre, toute cassée.

— Ah ! la pauvre femme, dit le philosophe à demivoix, comme elle a besoin de ses pauvres fèves.

Il eut pitié du champ qui serait dévasté par le passage de la foule. Il eut pitié de la vieille qui, sans doute, serait renversée, écrasée, sous la course folle. Et il songea que maintenant les siens étaient hors de danger.

Il s'arrêta donc au bord du champ de fèves pour attendre la mort. Les yeux vers le ciel, les bras légèrement dressés et arrondis comme les branches d'une lyre, il chanta :

— O mort, ô vaine apparence. Toujours l'œuvre des Titans reste inutile et leur victoire est une défaite. Toujours le cœur vivant de Zagreus leur échappe. Et, autour du cœur, la vie se groupe de nouveau pour recommencer sa gloire printanière.

Tourné vers les meurtriers, il les appela par ces paroles :

— Venez me changer en moi-même . Venez délivrer des lourdeurs périssables ce qu'il y a en moi d'immortel.

Cylon arriva le premier. Son épée transperça le noble vieillard qui tomba sur le sol.

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