Le fils du supplicié
Do U 6 ri n val est on ce moment occupé à chanter son triomphe; Il est vainqueur sur toute la ligne. Selon lui, Josephs est mort, M&ri&na est empoisonnée, Ève n*est plus dangereuse, Pierrebuff est hors de combat. Que le lecteur nous pardonne de laisser le comto à sa joie, Josepha la corde au cou, Marlana sentant déjà les premiers effets du poison, ftve dans son in pnee, Pierrebuff et Carlos sur leurs lits do douleur, Jean et Berthe aux prises avec la fièvre et la faim, Kanlgal garrotté et expirant et qu’il nous permette, par une belle matinée du mois de juillet, de le faire entrer avec nous dans le you-you de YEméritUm.
1-e Nantais et ton nuitclot le petit Joseph sont tous deux dans le canot amarré sur la plage et atteudent que, «oit do
Lu Plia ne >tpri ici*. 13
la maison du pilote soit de VEmérillon, qui est gracieusement mouillé à cinq ou six cnc&blures en mer, vienne un ordre qui leur apprenne que le matelot n’est pas fait pour regarder si la mer a un fond ou si le ciel a des bords.
Le petit Joseph est réfléchi, pensif; le Nantais, très-surprfa et presqu'inquiet de voir que le petit Joseph a qui 11 a déjà adressé deux ou trois fois la parole, ne lui ait pas répondu marmotte entre ses dents :
Le dlablo me brrtle l je crois que mon matelot a une araignée de taille qui lui tisse une toile d’épaisaeur sous le pl> fond, jamais je ne l'ai vu comme ça.
— Nantais i fit tout à coup te petit Joseph,
— Que veux-tu, mon matelot 7
— Veux-tu venir à Brest avec mol
— Pourquoi faireT
— Je te dirai ça plus tard.
— Et va- t’en au diable avec ton éternel je te dirai ça plus tard. Depuis quatre jours que nous sommes allés aux ruines tu me chantes toujours celte même rengaine I
— Aussi vrai que mou père a été un des plus rudes chouans à Catlieüncau et à Charetto je te dirai ça à Brest.
— liais 11 nou* faut une perinMoo pour y aller.
LES PRISONNIERS
— Le capitaine ou le lieutenant nous U donnera, je me charge de le demander; mais auparavant un mot : Tu étala comme mol hier soir dana la chambre du capitaine, quand le lieutenant eat venu comme s'il venait au rapport?
— OuL
». Eh bien, hier, quand le capitaine eanaalt avec le lieutenant, quoique n'éooulant pu plus que toi leur conversation, Je les entendis prononcer deux fols le nom de Josephs.
Joseph s'arrêta comme al sa confidence eût été terminée.
— Après? Et le Nantais.
— Eh bien, depuis hier je demande ce que c'est que ee IL Josephs.
— Et o'est cela qui te tracasse la boulet
— Eh bien, je vais te donner des renseignements sur ee mensieur.
-Ton
— Oui. Te rappelles-tu le jeune homme que nous svons reçu un jour è Granville, à bord de l'AaSrillon, sur lequel U n'est resté que vingt-quatre heures en qualité de second.
— Oui, même que le lieutenant jurait que Célalt un blancb60.a.
— Et qu'il e été joliment trompé en jugeant ainsi sur la mines car 11 a'est trouvé que le blauc-beo était un rude matelot, qui, S'il Têt resté à bord, edt dégommé le père le Warlek.
— Kala quel rapport?...
— N'as-tu pu deviné, Ule de turbot marné, que il je te parlai! du blanc-bec c'est que o'étalt lui, ton Josephs.
— Pas possible ?
— Je l'ai entendu appeler ainsi par le capitaine.
— Brigand de sort 1 s'exclama le petit Joseph. Que n'al-Je su ça plut tétl
— Malt que lui veux-tu doue A ee IL Josephs T
— Ah l al ta savais I... Enfiu, pour le moment, Je vais demander au capitaine la permission d'aller passer huit jours h Brest et Je t'emmène, n'est-ce pas f
— Bon I Mais de qnol s'agit-il au moins 1
— Du portefeuille rouge.
— Ab! s'il t'agit du portefeuille, lions!.,, Malt as-tu de l'argent pour aller h Brest ?
— J’ai trois cents francs.
— Eh bien, puisque ta Hoche est garnie, va L. Je t'accompagne, mon matelot.
— C'est bien.
Petit Joseph sauts A terre et gagna en courant la maison du pilote oû U entra dans la chambra dus bleseés. Plerrcbuff allait do mieux en mieux, mais (tarins était dans un état désespéré. U lèvre qui te con-umalt lui donnait le délira.
Sous dns dehors grossiers, tant au physique qu'au moral , le petit Josoph cachait de grandes qualités. Il était courageux, discret, prudent, et d’uno probité rare. De plus. Il se faisait remarquer par un entêtement qui eût fait honneur h un massif nr aux longue» oreilla , sans ce léger défaut, qui devient souvent une qualité en ae changeant en persistance, Joseph n’eût été n! Dreton, ni fils de chouan.
Picrrebulf, comme tout l'équipage de l’Enérillon, aimait le petit Joseph.
— C’est toi, mon enfant, lui dit-il, que me veux-tu ?
— D'abord peut-on vous demander comment (a navigue A o’matln?
— Entre deux eaux, tu sala...
— Oui, comme qui dirait entre la poire et te fromage. Avex-voua bien besoin de mol en ce moment, capitaine ?
— Non, mais pourquoi cette question? Est-ce que tu voudrais noua quitter?
— Jarnldleu I non, je ne veux pas vous quitter. Je viens (nsi étalement vous demander une ptile permission pour noua doux mon matelot, le Nantais epi (et puis) moi,
— Oû veux-tu aller?
— A Brest.
— Combien to faut- Il de jours?
— Ah ! dam ! via le diable!
Et petit Josoph so gratta le bout du nés de Pair d’un hommo embarras 4.
—Eli bien, vous reviendrez quand vous pourrez, VEinérillon en a encore au moins pour un mois i rester A la falaise. As-
tu de l’argent.
— Oui.
— S! vous en avez besoin Ut-bas, tu sais oû J« mis «I le Nantais tait écrire.
— Merci, capitaines
— Eh bien, tu peux ptrtlrj
— C’est que...
— Qu’eat-ce encore 1
— Voua connaissez un M. Josephs, capitaine t
— Oui, après?... répondit Pierrebuff assez étonné do la demande.
— Eh bien. Je voudrais avoir des renseignements sur sou
compte.
— C'est un bon merlu.
— Oht quant i sa qualité de marin Je n’en dente pas. Je m'jr connais et Je l'ai vu naviguer par un mauvais temps, mais aeralt-U un «coud Jean Bart que ça oa ferait rien A la chose.
— Alors que veuz-tu savoir?
— Esi-ee un honnête homme?
— Te suffit-1! do savoir que je l'aime et l'otUmo comme mon fila?
— Ceat déjà beaucoup i mais savex-voua ait a connu un M. Dar armateur qui, de son vivant, habitait Brest?
— Céttlt «n bienfaiteur.
— Oh 1 alors votre M. Josephs eat bien mon homme.
— Que veux-tu dira?
— Vous allez le savoir. Mais d'abord, oû est-il maintenant, IL Josephs?
— pas loin dTel, A Vannes.
— Que talt-U I
— Il est dans une position désespérée.
— Tonnerre I mol qui al de quoi le rtudTA plus bsufeax qu'un rot I
— Comment celst
— Est-U riche, votre protégé?
— Il n'a rien.
— Eh bien, mol, petit Joseph, le mal UH, lé pal fai, la vais faire de lui un millionnaire! et comme 11 est quelque chose d'approchant votre garçon, ça me fora furieusement plaisir tout de même.
Et gris de joie lo marin faillit, dans son contentement, danser une ronde de Breton dans la chambre du pilote.
Celul-cl, de tout oe que lui avait dit le petit Joseph, n'avait retenu quo ces doux mots: Josephs millionnaire. Mais ces deux mots, dont il ne saisissait pouGélre pas bien le véritable sens, lui donnaient des tlnUUesnents au cervean ot data les oreilles.
Quand 11 vit qne le petit Joseph était enfin calmé, 11 lui
dit:
— Voyons 1 et tu n'es pas fou, explique-toi.
— Oui, capitaine, quoique l’histoire soit on peu longue, jo vais vous la narrer tout de suite t
Au lieu de suivre le marin dans son récit, nous allons raconter les faits tels qu’lia s’étalent passés. Le lecteur y gagnera de connaître quelques détails que le petit Joseph ignorait et sur lesquels nous aérions nécessairement forcés do revenir plus tard
Co tttbœtnt cfloitM peut en faim on, eelni qnl h éci Wriuert <jui ûc lui p'aiMst p**.
Qu'on nous permette do nous reporter A l'époque où tt. Bar,’ cet homme généreux, protégeait ouvertement Josopka, avant que Jeanlot et les neveux, héritiers de l'armateur, dans un but que l'on connaît, n’eussent divulgué A la population brestoise le secret que H. Dar avait si bleu recommandé A Josccha de garder, sur la mort sanglante do son père.
Los héritiers Dar et Jeanlot avalent pria A Uche d’enlever au vieillard la consolation d'aimer quelqu’un et d'eu être tlmé. U noble délicatesse avec laquelle l'enfant offrit do sa eaterilier toucha l'armateur, et grandit encore l'affection qu'il
LES PRISONNIERS
portait à celui que le préjugé chassait ai cruellement du soin do la société.
Ce fut donc avec une profonde douleur que U. Dar vit le petit mouase s'élancer bravement au-devant d’une rie de périls et d'aventures j mais l'armateur ne Jugea bien de l'affection qu'il portait à l'enfant, que quand ii sentit le vide affreux que creusait autour de lui l’absence de Josepha. Cette absence, on abrégeant les jours du vieillard, lui fit juger scs neveux entore plus sévèrement que jamais, et lui suggéra l'idée de ftlro un testament en faveur de Josepha.
U. Dar n’avait pas confiance dans les notaires. Pourquoi ?... Nous ne saurions le dire; en revanche, il avait une confiance illimitée en Jeanlot et en Pierre Le Louet, son valet de xhambre, confiance dignement méritée par le second , et lâche ment extorquée par lo premier. Jeanlot, alors âgé de quarante ans (1838), eût fait un pendant digne de Kardel le faussaire , il avait sans doute moins d'audace, était poltron quand l’autre était courageux; mais 11 était bien plus Hypocrite, partant beaucoup plus dangereux.
Pendant vingt ans, l’ignoble personnage avait eu l'effrayante persévérance de travailler comme uu nègre à la comptabilité de l'armateur, en so contentant d'appointements deux fois moindres que ceux qu’il méritait; de feindre l’homme sans passion, presque sans besoin et sans ambition, lui que l’ambition empêchait do dormir, et que l’orgueil étouffait.
Jeanlot était avare, et il avait su touto sa vio no paraître qu'économe, il no s’était pas marié pour n’avoir ni femme ni enfants à nourrir, et aussi parco qu'il craignait qu'une femme ne pénétrât ses projets, ses secrets, toutes choses scabreuses et dignes d’inspirer do l’épouvanto à uno âmo honnête.
Et pendant vingt ans, Jeanlot avait fait tout cela pour capter 1a confiance de son bienfaiteur, de l'homme qui l’avait pris sur le pavé et relevé de la boue; et cette confiance de M. Dar en son principal commis était sJ grande, qu'il disait parfois à celui-ci x
— Tu es un second moi-même Ici, Jeanlot; mais si tu as bien du mal à présent, si tu travailles beaucoup et presque pour rien , quoique tu prétendes être suffisamment payé , à nia mort, et comme j’ai vingt-cinq ans plus que toi, quand je mourrai tu seras encore â la fleur do l'âge , tu trouveras ton para cnit pour le restant de tes jours.
— Je ne demande qu’une chose â Dieu, répondait hypocritement Jeanlot, c'est do mourir le môme jour ot â la mémo heure quo vous.
— Quel homme, quo co Jeanlot; comme U m’est dévoué!
murmurait U, Dar.
Mais nous avons dit qu’un autre homme jouissait également de l’entière confiance de l’armateur.
Pierre Le Louet était un rude paysan breton, à la fois rotors comme un avoué et naïf comme une jeune fille. C’était de lui que lo petit Joseph disait : a Un des braves chouans à Cathelineau et à Charette; a car Pierre Lo Louet était le père de notre marin.
M. Dar et i« Looet étaient à peu do chose prés du même âge. En 1858 iis avalent environ 70 ans, et depuis 1804 Pierre était au service de l’armateur, chus lequel ot aux frais duquel petit Joseph avait été élevé; car sa mère était morte en lui donnant le jour. Uno fois veuf, Pierre n'avait pas hésité a entrer en conditioih
Uqô sorte d’amitié familière existait entre le vieux maître et le vieux domestique. Pierre était très-dévoué â U. Dar; quant au vieil armateur, 11 savait apprécier Pierro à sa juste valour et, comme à Jeanlot, il lui disait parfois quand il voulait lui témoigner sou contentement :
— Sois tranquille, quand Je mourrai, je n’oublierai ni toi, ni ton fils.
— N’oubliez pas mon petit Joseph, monsieur Dar; c'est tout ce quo je vous demande.
Vers le commencement de 1839, sans être plus triste qu'il ne l'avait été jusqu’alors, sans plus y ser â mourir que par le passé; car H était encore trù+evt vi très-robuste pour son ftge , II. Dar fut plus tourmenté que jamais par l’idée de faire son testament.
Ses héritiers no lui avalent cependant rien fait qui pût augmenter son mauvais vouloir contre eux ; mais l'armateur sentait qu’il était temps de prendre des mesures s'il voulait
assurer le bonheur du fils adoptif dont 11 gardait le souvenir dans son cœur, s’il no pouvait l’aimer publiquement.
Une nuit de février, U gelait fort, U ventait plus fort encore; Pierre Le Louet remarqua quo M. Dar passait la nuit.
Il n'avait pas éteint sa lampo allumée la veü'e; quand son valet entra, à huit heures du matin, dans &a chambre, U était encore assis devant un petit bureau et écrivant*
— Pierre, dit l’armateur , j'ai fait mon testament et Je t’sd tenu parole ; j’ai pensé â ton fils.
— merci, monsieur Dar, répondit simplement le vieux chouan.
— Dis h Jeaniot qu’il vienne.
— Cette chenille ! murmura Pierre.
— Pierre l fit l’armateur d’un ton sévèrq.
— Quoi T
— Tu n'aimes pas Jeanlot... tn es jaloux de lui, et c’est mai.
— Jaloux de Jeanlot l se récria Pierre, allons donc i Qu’estoe que je lui envierais, graud Dieu* ea ecéiératesse peuV- Ôtrel... merci...
— Pierre, Je te défends...
— Ne me parles pas de cet homme.
— Pour ne pas te parler de lui, faut-il que j'aille le cher^ cher moi-même quand j'ai besoin de ses services.
— Non, mais laissez-le-moi appeler chenille, brigand, scélérat tout à mon aise , lui , ça ne lui fait pas do mal, et moi, cela me soulage.
Peu après, Jeanlot entrait dans la chambre de son patron et sc plaignait de sa voix mielleuse de la grossièreté avec laquelle le Louet l’avait prévenu que U. Dar lo désirait.
— Allez tous deux au diable, s'exclama l’armateur; c’est en vain que depuis vingt ans Je cherche à vous mettre d'accord, j'ai juré de ne plus m'occuper de cela, ot aujourd'hui j'ai bien d’autres affaires en tète. Querellez-vous , disputez-vous , battez vous si ça vous amuse, mais ne cassez rien, et surtout lalsscz-moi en paix. — Et maintenant écoute-moi, Jeanlot ; j'ai fait mon testament, mon garçon.
— Ah ! repartit le commis sans qu'une fibre do sa figure tressaillit
— Et je vous laisse cent mille francs à chacun ; cinq mille francs de rente.
— C’est beaucoup, et vos héritiers diront...
— Pariez-vous de mes neveux 1 interrompit M. Dar dont le regard était devenu étiacelant
— Dame, monsieur...
— Eh bien, mes héritiers, je commence par les déshériter.
-Ab!
— Et voulez-vous savoir pourquoi T aujourd’hui je puis tons le dire : Mon frère était un pauvre sire, paresseux , joueur et le reste. Il mourut insolvable et laissa à ma charge sa femme, les deux garnements que vous connaissez et Cinquante mlilo francs de dettes; je payai les doues, j’élevai les enfants; quant à ma pauvre belle-sœur . je n'eus pas le bonheur de la garder longtemps. Elle mourut de chagrin en voyant ses deux fils, Uector et Auguste, devenir de fieffés mauvais sujots dès l'âge de quinzo ou seize ans.
— Est-ce quo vous no leur pardonnez pas Y
— Déjà ; mais ib m'ont fait pis encore. J’avais un fils do leur âge qui s’appelait Edmond. Un jour il alla se baigner avec ses deux cousins ot so noya. Depuis j’ai toujours cru, et bien d’autres comme mol, que déjà à cette époque mes neveux fondaient de grandes espérances sur mon héritago et travaillaient en conséquence.
— C'est affreux I
— Cest cependant ainsi; mais parions d’antre chose... Jeanlot, je vais te faire le dépositaire de mon testament,
— Oh ! monsieur, quelle responsabilité I
— Je le veux.
— Pourquoi pas Pierre?
— il ne sait pas lire, et j’ai confiance en toL
M. Dar remit son testament à Jeanlot qui , le même jour, vers minuit, entrait mystérieusement dans la maison d'Hector et d’Auguste, les neveux do l'armateur.
Hector et Auguste étaient jumeaux. Ils faisaient ' V
métier de marchands d’hommes. BtUls comme d<^s timb^smajor*, sur des torses de garçons bouchers, l!s avalent tks lêies de dogues et semblaient toujours prêts à mordre ; il* sa
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ressemblaient au point de les confondre. Dans l’expression de leurs physionomies, dans leurs allures et leur démarche, U y avait quelque chose du recors, du maquignon, du bambocheur et du forçat : qu’on juge! Ajoutez que l’un ou l’autre avait toujours la figure enjolivée de quelque horion : un œil au beurre noir ou un nez & l’état de r ilelotte (doux souvenirs des luttes qu’il leur fallait parfois soutenir contre leur marchandise), et vous aurez un croquis à peu prés ressemblant des neveux du vieil armateur.
Dès leurs dix-bult printemps, Hector et Auguste s'étalent Ijncés à corps perdu dans la vie la plus crapuleuse : paresseux comme des lézards, et ne pouvant pourtant compter sur la caisse de leur oncle pour entretenir leur paresse, ils trouvaient très-commode de vivre avec les remplaçants et les matelots en débarquement, pullulant alors dans la ville de Brest; Us les pilotaient dans les bouges les plus mal famés de Brest, dont ils possédaient à fond la science topographique, ils leur donnaient des leçons de pointe, contre-pointe, canne, bâton, boxe, chausson, savate, lutte à main plate, billard, piquet, écarté, etc., etc... Tous talents d’agrément dans lesquels MM. Hoctor et Auguste étalent passés maîtres.
Disons pour mémoire que les deux jumeaux avaient bien réellement noyé le fils de M. Bar, sans doute pour hériter un jour de son père. On les avait arrêtés, pour donner droit & l’opinion générale; mais, faute de preuves et de témoins, la procédure n'avait abouti qu’ù une ordonnance do non-lieu.
Aussitôt qu’ils curent tiré au sort et amené de bons numéros, avec une chance qui fit le désespoir de leur oncle, Hector et Auguste s’associèrent à un être de leur trempe, qui n’avait de plus qu’eux qu’un mérite : celui de posséder quelque argent : une vingtaino de mille francs.
11 les mettait entre bonnes mains.
Quoi qu'il en soit, U fut décidé qu’on se livrerait à la traite des blancs.
Dans l’association, les deux jumeaux apportaient leur force, leurs talents d’agrément et la connaissance parfaite qu’ils avaient des lieux où le remplaçant se péchait A Brest, en l’an de grâce 1829 ou 1830.
L’association fit des affaires. La flotte, l’Infanterie et l’artillerie de marine trouvèrent plus d’une fols la maison Serres, Dar et C* zaru km gramme de chair humaine en magasin (expression que M. Hector qualifiait de fleur de rhétorique et qui était de son crû); mais ces messieurs, quoiquo marchands d'hommes, continuaient A si bien vivre en remplaçants, que leurs bénéfices prenaient un tout autro chemin que celui do leur caisse. Aussi, en 1838, s'ils n'étalent pas, pécuniairement parlant, plus avancés que le jour de la formation de la société, jouissaient-ils, en revanche, d'une réputation exécrable et d'un crédit plus que limité.
On comprendra, et de reste, combien l’armateur se souciait peu de laisser sa fortune, estimée A 6 ou 7 millions, A de tels héritiers, surtout quand on saura que ces deux misérables s'étaient mariés A deux créatures en tous poiuts dignes do leurs maris.
VoilA pourtant les hommes A qui mon» Jeanlot allait sans doute dire :
— Votre oncle, M. Dar, le millionnaire, vient de faire un testament par lequel il vous déshérite.
Mais l'oncle Dar était un homme de bon sens, pour qui deux sûretés valaient mieux qu'une. Quand Jeanlot l'eut quitté. Il pensa involontairement A la haine de Pierre Le Ixmet contre Jeanlot; et 11 se dit, après avoir réfléchi pendant quelques Instants :
— On ne sait ce qui peut arriver, prenons nos mesures.
Et aussitôt il se remit A écrire sur une feuille de papier timbrée A soixante-dix centimes.
Le pacte.
Vieilles habitudes résultant d’une vie de débauches : à uuo heure du malin , on était toujours certain de trouver tout le monde éveillé chis les deux frères. Depuis un an leur associé était mort, lis avaient continué les affaires seuls.
Le wlr où Jeanlot vint frapper A leur porte, avec mille pré-
cautions; car il eût été peu satisfait d’ôtre aperçu A la porte des neveux de sou patron, Hector. Auguste cl leurs compagnes jouaient aux cartes, en se trichant rècJj/oquement, et buvaient du punch.
— On frappe, dit madame Hector.
— Oui, on frappe; mais d'une façon si si iguliûre que je pario deviner qui, répondit Auguste.
— Qui, alors ? demanda Hector.
— Jeanlot, le commis du rusé vieillard.
— Alors, ne le faisons pas attendre, cours lui ouvrir, car si on allait répéter A notre oncle qu'il a des relations avec nous, scs sacripans de neveux, le rusé vieillard , comme tu l’appelles, serait capable de lui retirer sa confiance et de le flanquer A la porte, ce qui ne ferait nullement nos affaires.
Auguste, sans écouter son frère, était parti en courant; pendant son absence, Armlde, sa femme, demanda A son beau-frère :
— Mais comment diable avez -vous fait votre compte pour vous mettre ainsi à couteau tiré avec un oncle millionnaire T
— Si nous fussions restés bien avec notre oncle, chère Armide, nous ne vous eussions jamais connues, et encore moins épousées, Clorinde et vous.
— Oh! alors L..
Jeanlot, précédé d’Auguste, fit son «trée dans le salon.
— Qu’est-ce, Jeanlot? demanda Hector au commis.
— Quelque chose de bien grave.
— Nais enfin?
— Donnez-moi du punch, d’abord.
Quand il no devait pas partager l'écot, Jeanlot savait, sani se faire prier, hurler avec les loups.
» VoilA du punch, monsieur Jeanlot, fit Armlde avec un sourire.
— Merci, belle dame!... Quelle corvée aujourd'hui!... bon Dleul je n’en reviens pas... Enfin c’est fait... je le tiens...
— Est-ce de votre verre de punch que vous parlez? dit facétieusement Hector.
— Peuh l peuh ! il est bon ; mais ce n'est pas de boisson qu’il s’agit; 11 s'agit do votre oncle.
— Ah bah I
— Votre oncle est mort.
— Comment notre oncle est mort i s’écrièrent A la fols les hommes et les femmes.
— Il n'est pas mort précisément ; mais c'est tout comme, puisqu'il a enfin fait un testament
— Dans lequel il nous déshérite, sans doute? demanda Hector, avec anxiété.
— Comme vous le dites.
— Ileini tu as l’air tout joyeux de cela, Jeanlot I Ne te rap~ pelles-tu plus nos conventions?
— Si fait!
— Tu partages avec nous.
— Juste.
— Eh bien, si nous n’avons rient
— Moi, j'aurai.
— Comment i comment! tu auras! s’exclamèrent les deux frères, en jetant sur le commis un regard menaçant
— Dame ! sans douté, puisque votre oncle a eu la bouté do me porter sur son testament, pour ceot mille francs!
— Une misère.
— Je dépense si peu...
— Connu, mous Jeanlot, et je suis certain que voua pensa comme nous.
— Quoi?
— Que cent mille francs ne sont pas votre affaire.
— Peut-être...
— Mais le reste?
» 11 le donne A ce Josephs.
— A Josephs 1— Il lui donne tout
— Tout
— Biais nous sommes rincés, alors I
— Non, fit Jeanlot.
— Comment cela?
— Eh ! niais que vous êtes, parce quo, comme vous l'ai pensé que cent mille francs, c’était bien peu pour un homme qui n’a jamais joui (to la vie, et qui ne demande qu'A en goûter.
— A ia bonne heure!
LES PRISONNIERS
— Il me faut le tien de le fortune du père Dsr.
— Bah 1 et comment l'aures-v ous ?
— En détruisant le testament, parbleu t
— Duml... Pour détruire 11 faut tenir.
— J’en suis le dépositaire.
— Ehl que ne le disiez-vous! Nous sommes sauvés, alors.
— Attendez I Je n'ai pas fini!
— Comment celai SI tu détruis le testament nous héritons tout naturellement.
— Et mol r flt Jeanlut, qui ne m'appelle pas Car, qui ne suis pas le neveu de votre oncle.
— Nous te donnerons ta part, Jcaulot.
— Bien vrai!
— Oui.
— Cest bien votre Intention!
— Pardieu 1
— Eh bien mettons-nous en règle.
Jeanlot tira du papier timbré de sa pocha.
— N'as-tu pas confiance en oousî
— Parfaitement., mais c'est égal, je serai pins tranquille avec un petit acte qui vous mettra dana la uécrasité do mo donner les deux millions, ou qui, daua lu cas où vous ferles les récalcitrants, me permettra de vous envoyer au bagn tous les quatre.
Les époux Hector et Auguste Dar échangèrent un regard, que le physionomiste le moins habile eût traduit par ces muta s
— SI noua l'étranglions?
Comprit-Il le sens do ce regard! Quoi qu’il en soit, Jeanlot reprit sans paraître ému le moins du monde :
— Mon Dieu I mes bons amis, vous ferlez 1 ma place ce que je fais; car nous ne valons pu mieux les uub que les autres.
— Mais...
— Mais, si vous avez réellement l'Intention de ne donner la dons millions, que vous Importe de me donner la garantie que je vous demande,
— Cest que vous nous demandes plus qu'une garantie Jeanlot, flt Auguste.
— Comment celai
— Vous êtes avare.
— Peut-on dire cela I
— Laissez parler Auguste, fit Hector tTun ton d’autorité.
— Vous êtes uu peu avare, Jeanlot, reprit Auguste, et Poe
ne uuralt dire oA votre avarice voos conduira. Après avoir eu votre part de l'héritage de notre oncle, soit deux millions, vous convoiterez le reste. Je dis plus, vous le convoitez déjà, et ce que vous voulez en ce moment, c'est tout bonnement un moyon pour nous faire plus tard chanter aussi haut et aussi longtemps que vous voudrez. Voilà votre façon d'étre bon homme, père Jeanlot.
Pendant qu' Auguste parlait, Jeanlot avait pâli, Use sentait deviné, pourtant il Toulut protester :
— Je vous jure... balbutia-t-il.
— Ne Jurez pas, vous l'avez dit, nous ne sommes pas meilleurs les uns que les autres. Ce que vous faites, à votre place nous l’eussions fait si les héritiers Dar eussent été assez niais pour se latuer faire; mais tout peut s'arranger. Nous allons vous donner la garanUe que vous demandez ; niais, en la rédigeant de façon que, quand vous aurez touché vos deux millions, 1a perspective du bagne à perpétuité soit sussl bleu suspendue au-dessus de votre tête qu'au-Uessus des nôtres. Ecoutes :
— Auguste écrivait, en le lisant, l’acte suivant :
1 • Nous souslgnés (suivaient les noms et qualités) reconnais-
sons avoir, en complicité avec le sieur Jeanlot, détruit le testament de notre oncle Félix Dar, qui n'étalt pas fait à notre profit. Nous avions pour but de nous assurer la succession de notre défunt parent. Ledit sieur Jeanlot, dépositaire du testament, nous l’a remis sachant l'usage que nous voulions en faire, et a reçu, pour sa complaisance, un tiers de la succession, comme s’il héritait au même titre que nous. »
Cet acte singulier fut signé par la deux frères et leurs femmes, et Jeanlot le eerra précieusement dans sa poche, en te disant ;
Des g e ns riches à six millions préféreront en abandonner
deux, que d’aller finir leurs Jours au bagne, même avec la consolation de m’y avoir comme compagnon.
— Malmenant que cette affaire est terminée, dit Hector, que faisons-nous?
Mous ne pouvons rien détruire avant que le rusé vieillard ne soit mort, dit Auguste. Tant qu’il vivra, 11 peut à tout Instant redemander le testament à Jeanlot, et celui-ci est forcé de le garder, pour le reproduire au besoin.
— Et l’oncle Dar n'est pas pressé de mourir, ajouta Hector.
— SI vous étiea des homme», ce testament le tueraltl gronda Jeanlot.
— Hein h..
Il y eut un silence.
— Mais comment faire? murmura le premier Hector.
Nouveau slleuoe. — Jeanlot réfléchissait
— Trouvez-vous tous demaiu à la petite porte du jardin, reprit-11 enfin.
— Mais encore?...
— Mais plus un mot l A demain. Au revoir!
Et Jeanlot se retira sans se retourner.
L* crüss.
Pendant qoe Jeanlot et la héritiers Dar complotaient, ainsi qu’on vient de le voir, la mort du vieil armateur, celui-ci faisait un second testament entièrement semblable an premier.
Quand 11 eut fini. Il plaça ce mauvais chiffon de papier, qui contenait cependant donation de six millions, dans une enveloppe, qu'il cachet» soigneusement. Sur cette enveloppe 11 écrivit :
• Pour remettre à M. Josephs en personne. •
Puis 11 glissa la lettre dans uu vieux portefeuille de maronlu rouge, et dit à sa bonne d’aller lui chercher Pierre Le jouet. Le vieux chouan accourut au pas gymnastique.
— Mousleur m'a fait demander? dit Pierre en pénétrant dans la chambre à coucher de bou maître.
— Oui, Pierre, et pour une affaire Importante,
— S'agirait-Il d'étrangler Jeanlot?
— Pierre, je te la défeads...
— Cest qu’étrangler Jeanlot serait une affaire Importante, et parfaitement dana vos intérêt*.
— Comment cela?
— Ça le mettrait hors d’état de voua Jouer quelques vilains tours.
— Jeanlot m’est dévoué.
— On a dit : la foi sauve; soyez sauvé, monsieur Dar, Je le désire do tout cœur, comme bien vous pense*. Et, maintenant, que désire*- vous de moiî
— Voici : tu vols ce portefeuille t
— Je le vols.
— U renferme une lettre que tu remettras, après ma mort, & celui à qui elle eet destinée.
— Son nom?
— Josephs.
— Josephs ! répéta Le Louet avec émotion
— Qu'as-tu?
— Ce pauvre enfant!
— Tu l’aimais?
— Oh ! oui, il était si doux 1 et bien que, depuis qu’il était Ici, vous ne fissiez plus attention à mol. Je n'étais pas jaloux de lui, au contraire, je me sentais intérieurement heureux que vous l'eussiez pris ainsi en affection; mais où est-il maintenant?
— A Lorient
— Et la lettre est pour lui?
— OuL
— Je la lui remettrai.
— N’y manque pas surtout, ai, après ma mort, on ne trouve aucun testament.
— Cest convenu.
Pierre retourna à ses travaux; quant à M. Dar, plus tranquille désormais sur l’avenir, 11 se dit :
— Je puis mourir, maintenant; grice & mes précautions, ma fortune ira à celui k qui Je la destine, et qui. J’en ai la
• ’ii
LES PRISONNIERS
conviction, en fera un noble usage.
Le soir du même jour, fatigué d’avoir passé presque entièrement les deux nuits précédentes, M. Dar se coucha à 8 heures du soir.
Pierre et Je&nlot habitaient chez M. Dar; mais dans des corps de logis séparés. L’armateur avait ses appartements au centre.
A minuit, Jeanlot sc leva sans bruit, descendit de sa chambre, traversa le jardin, et arriva enfin à une petite porte dérobée qui no servait qu’à lui, quand 11 sortait pour aller voir les neveux de M. Dar.
Jeanlot ouvrit la petite porte, dont la serrure et les gonds bien huilés no firent aucun bruit Puis son regard d’oiseau de nuit plongea dans l’obecuritô compacte d’une petite ruello entièrement déserte.
— Nous sommes là, fit une voix étouffée.
Jeanlot vit aussitôt quatre ombres se détacher de la muraille; un Instant après, ces quatre ombres s’introduisaient furtivement dans la jardin de la maison de l'armateur.
Depuis vingt-deux ans Auguste et Hector n'étaient pas entrés dans cette maison où l’armateur, touché de leur misère, l’œuvre de son malheureux frère, les avait fait élever. Aussi ce ne fut pas sans une certaine émotion, qu’ils traversèrent le jardin et bientôt ces appartements, dans lesquels ils avaient si souvent joué, avec le pauvre Edmond, dont ils avalent fait par cupidité leur victime.
On approchait de la chambre do M. Dar, mais pour y arriver il fallait passer par celle do Jeanlot; cette chambre sa ressentait du caractère de celui qui l’occupait, tout y était d’un ■ale et d’un laisser-aller sordides. Ignobles.
— Quel troul fit Armido à voix basse, en s’adressant à Clo-
— Un vrai nid de chauve-souris ou de chat-huant, répondit madame Hector.
Jeanlot t*e préparait à expliquer ses projets concernant U mort du vieillard; les deux femmes écoutèrent
Le commis s’était arrêté devant la table, U dit à ses complices, en leur montrant des cordes, des sangles, des courroies, un bâillon et de ia ouate.
— Prenez tout cela, vous, Auguste, le bâillon, qu'il faudra poser assez lestement, pour que le rusé vieillard n’ait pas le tempe de jeter un cri...
— Fiez-vous à mol.
— Je sais que votre frère et vous, vous êtes forts, et c'est ce qu'il faut, diantre 1 Vous Hector, prenez ces cordes, ces •angles et le reste; car quand le bonhomme sera bâillonné, pour qu’il souffre moins, et avant de l’apporter ici, il faudra rattacher, loi boucher les oreilles et lui bander les yeux.
— C’est donc Ici qoe l'opération aura lieu.
— Oui, c’est plus sûr.
— Mais comment?
— Regardez cotte poulie que j'ai fixée moi-même au plafond, cette corde, ce nœud coulant, et si vous ne comprenez pas, voos êtes bien peu intelligents.
— Nous avons compris.
— C’est bien heureux. En route.
Los trois hommes s’étalent engagés dans nn long couloir qui, après deux ou trois bifurcations, s'arrêtait devant la porte de l’armateur.
Jeanlot colla son oreille au trou de la serrure et écouta :
— H dort comme une marmotte, dit-il, je l'entends ronfler comme un soufflet de forge; entrons, la clef est sur la porte.
lis entrèrent, M. Dar dormait du sommeil do juste, la lumière d’une veilleuse éclairait sa belle et douoe figure encadrée dans de longs cheveux blancs.
Jeanlot et ses compagnons contemplèrent nn Instant cette tôte, dont l’expression reflétait Je calme d’une conscience pure, et ils hésitaient...
liais le remords n’habite pas longtemps les méchantes âmes.
— Allons! dit Jean'ot à Auguste.
Ces paroles rappelèrent à Auguste que c’était lui qui devait accomplir le premier acte du drame affreux dont nous répugnons à raconter les péripéties.
Le misérable prit le bâillon, le déroula et fit si bien qn’en un instant l'armateur fut bâillonné, saos avoir eu le temps âe jeter uu cri.
U avait seulement ouvert les yeux, en essayant de se débat-
tre; mais pendant qu’ Auguste posait le bâillon Hector glissait sous les jambes de U. Dar une corde, dont une dea extrémités était terminée par un nœud coulant. Au premier mouvement que fit le vieillard, il serra le nœud par-dessus les draps et les couvertures ; ce triple linceul, qui devait empêcher la sangle plate de laisser aucune traco sur le oorpa.
C’était avec toute sa présence d’esprit, et les yeux grands ouverts, que M. Dar assistait à son supplice. En reconnaissant Jeanlot et sos neveux, U se rappela les avertissements si souvent réitérés de Pierre Le Louet, devina eu qui s’était passé, ot ce qui se passerait, sans doute, au sujet de son testament entre son commis et ses neveux. U comprit qu'il était perdu. Alors, avec un courage véritablement stoïque, il se résigna à mourir, tout en pensant qu’un jour Josepha le vengerait.
Les assassins ne mirent pas plus d’un quart d'heure à garrotter l’armateur; puis Auguste prit VauevtU par la tète, Hector le saisit par les pieds, et l'affreuse caravane reprit le chemin de ia chambre, ou plutôt du taudis de Jeanlot, où la poulie, la corde et le nœud coulant devaient remplir leur sanglant office.
Ici nous nous arrêtons, la plume nous tombe de la main devant de telles monstruosités.
Mais enfla les assassins avalent atteint leur but.
Le lendemain toute la ville üo Brest prit le deuil, quand le bruit de la mort de M. Dar se répandit.
(/armateur était mort d'une attaque d'àpoplcxfe foudrojauie»
Le partage;
U. Dar était mort Ia cause apparente de cette mort avait été si bien certifiée par la médecine, l'accident était arrivé d'une façon si inattendue , et à un moment où tout le monde pensait que l'armateur vivrait encore longtemps, qu'on ne s’étouna pas que, surpris à l'improvlste, M. Dar n'eût point fait de testament. Cependant l’on n'ignorait pas tout le mépris et le mauvais vouloir de l'oncle pour ses Indignes neveux , qui, disait-il à qui voulait l’entendre, déshonoraient son nom, et qu’il no manquerait pas de déshériter.
— Si M. Dar avait su qu'il allait mourir dfie heure Avant «on décès, disait la chronique , bien certainement que ses neveux n'auraient pas aujourd’hui à se partager les millions du pauvre cher homme.
— Qui n’a mémo pas eu le temps de penser i ce brave Le Louet qui l’aimait tant, et à ce digne IL Jeanlot qui lui était si utile ! ajoutalt-on encore.
— Oh ! quant au dernier , disaient quelques mauvaises langues, Il a bien su faire tan beurre du virant de son patron. Et, avant six mois , vous nous dires des nouvelles de la mateon Jeanlot et C\ armateurs.
Les incrédules haussaient les épaules , les méditants soutenaient leur opinion ; mais tout le monde était bien convaincu que le digne U. Dar était bien réellement mort de ta belle mort.
Quoiqu’il en fût, Jeanlot et s os complices, en ébahissement devant le chiffre assez rond do 6,450,000 francs, avalent à partager cette somme.
Un matin ils se réuniront à cet effet
Mais nos baudtts n'étalent pas des hommes ordinaires , lo capital était loin d’être un bien loyalement acquis ; et quoiqu’ils bussent réussi au gré de leurs désirs, les assassins do U. Dar n’en sentaient pas moins qu’ils devaient agir avec beaucoup de circonspection , et qu'il était important de s’entendre.
Jeanlot était fia, adroit : U jouissait, grâce à son hypocrisie, d’une bonne réputation, il était éclairé en affaires, et personne n'avait plus à s'étonner qu'il allât chez les frères Dar, héritiers du défunt, auxquels 11 devait, comme principal caissier de l’armateur, avoir des comptes assez importants à rendre. 11 fut douo chargé par ses complices d’éclairer la situation comme rapporteur et d’indiquer la marche à suivre comme conseil. Cette mission lui revenait de droit; car U était le plus embarrassé et lui seul, à la rigueur, aurait bientôt à expliquer le changement survenu dans ea position,
LES PRISONNIERS
— Quo faut- il faire ? demanda Auguste 4 Jeanlot peu après que celui-ci fut entré dans le salon où les deux frères et leurs femmes étalent déjA réunis.
— Partager Intégralement la somme qne nous arons gagnée par un crime, dit Jcanlot
— Personne ne conteste ce que vous venez de dire, Jcanlot ; le partage se fera loyalement ; mais, d'abord, avez-vous apporté le testament!
— Non, il est en lieu sûr, et Je ne l'annulerai Jamais ; ce sera ma sauvegarde ; car Je suis seul contre vous, et à présent que je vous al servis, vous pourries être tentés de me servir a votre tour.
Les frères üar et leurs dignes compagnes ne protestèrent pas. Ils savaient, par expérience, qu'il était impossible de dissuader leur umptre, quand 11 était bien convaincu, et Jeanlot n’avançait jamais rien sans que ce fût pour lui article de fol; U reprit du ton d'un bomme qui se sent de taille, de forco et d'intelligence êdomlncr ceux qui l'entourent :
—Ce testament entre mes mains ne doit ni ne peut vous porter aucun ombrage. SI vous agisses à mon égard, comme 11 est convenu, je u'Iral certes pas le porter moi-même cbei le procureur du roi qui commencerait par m'inviter, peu poliment, ê restituer ma part de la succession, soit deux millions cent cinquante mille franoa, et pourrait bien ensuite me demander quelques explications sur la mort de mon honoré et Aonorable patron. Restei a Brest, ou venea-y quelquefois g de tempe en tempa fnformes-vous de ma santé, et ai un beau jour on voua dit le père Jeaulot est bien malade, vauea me trouver. Je voua remettrai le testament.
— Hais nous sommes du même âge l
— Ça ne fait rien. Je tiens à ce que j'ai dit.
Maintenant, reprit l'ex-commls après un eourt silence, nons
avons deux choses A craindre.
— Lesquelle* f
— De la part de Pierre Le Louet d'abord. En apprenant la mort du maître qu'il servait députa trente ans, stns même songer A s'inquiéter qu'il fût parti sans avoir le temps do lui laisser un sou. Le Louet, dans le premier moment de sa douleur et de son désespoir, s erié : su voleur, A l'assassin et s'est répandu en menaces qui m'ont donné A penser.
— A penser quoi !
— Oue le bonhomme pouvait bleu avoir quelque pièce dangereuse contre nous... Une lettre I ou un second testament
— Diantre 1 c'est IA un véritable danger, obeerva Hector. Qne faire!
j'aviserai. D’abord pour simuler un acte de générosité
ét paraître respecter la malaon où est mort votre oncle, nous ne le vendrons pas! personne ne l'occupera que Pierre que nous y laisserons alla de l'avoir sous la main, dans une maison dont nous connalssona la distribution Intérieure. Puis. Pierre qui a habité trente ans cette maison, qui loi rappellera plutôt un ami qu’un maître, n'en sortira pas, s'y empoisonnera avec ses souvenirs, ce qui ne l'empêchera pas de vous ■avoir un gré InBnl de l'y laisser tranquille, et 11 se taira.
Déjà même II an tait ; car 11 a compris que quelques personnes l’accusaient de ne crier si fort et do n'êtro si désespéré que parce que H. Dar ne lui avait rien laissé.
— Ce quo vous conseilla, Jeaulot. ne peut être que d'un Don effet tant sur Le Louet que sur le public, ce sera fait. Pâmons A l'autre crainte que doit nous Inspirer notre situation communs,
— Cette crainte, c’est mol qui lui sers de motif; mais A ce calot vous pouves être tranquilles. Je suis assez Intelligent et tarez versé dans les affaires pour diriger et faire rrudulre ono fortune de deux millions, tout en laissant le public convaincu que Je n'al que quelques milliers de francs.
— Vous allez entasser capital et Intérêts , cher avare , Ht Hector.
j — Non, répondit Jeanlot ; j’ai dit faire produire. Je prêterai TBt jo no désespère pas de tous obliger vous-mêmes, avant pen, et tant que vous sere» solides à gros intérêts. Eh t eh !
— Et maintenant, quand partagerons-nous les fonds?
— Tout de suite; mais comme noos allons vous donner toutes les valeurs on portefeuille, afin de garder les immeubles et les navire» frétés» nous vous retiendrons un pour cent»
— Comment! J’aurai des pertes dans les recouvrements!
— Oh ! que non, vingt ans caissier de notre oncle, vous connaissiez trop bien les gens et ses affaires pour accepter dos signatures de gens non solvables.
— Allons, J*en passerai par le un pour cent 1 fit Jeanlot avec un soupir ; ce sera, à peu de chose près, la perte de mes économies, capital et intérêts, que je vous ai prêtées cea cinq dernières années.
— Vous n’avez pas oublié ces petits services ? demanda Au ( guste en riant.
— Je n’oublio jamais les services d’argent, fit Jeanlot, aun tout quand c’est moi qui les rends.
— Et quand vous les recevez 1
— Je n’ai jamais emprunté et n’emprunterai Jamais, répondit sèchement Jeanlot.
Pendant cette petite pique d’Auguste et do Jeanlot, Hector était allé chercher un coffret qu’il posa sur la table. Les cioq complices s’approchèrent et peu s’en fallut qu’ils n’étendissent tous les mains vers la cassette, qu’ils dévoraient de» yeux. Cette cassetto contenait la fortune du défunt : la propriété do Josephs.
Hector ouvrit la cassette et la vida sur la table. Quo d'argent dans ce petit monceau de chiffons de papier. Lettres de change, billets à ordres, bons sur le trésor, coupons de rente, actions diverses, billet» de la banque de France et de banques étrangères, titres de propriétés, obligations notariées, polices d’assurances de navires en charge ou en débarquement,
U y avait de tout et en quantité.
Comme le constatait fort judicieusement Jeanlot, 6,450,000 fr. no se font pas avec rien.
Jeanlot prit d’abord tous les billets de banque français et étrangers, prétendant que c’étaient des valeurs en portefeuille, contre le» frères Dar qui prétendaient que c’était du comptant. Puis ou passa aux valeurs souscrites, Jeanlot examina attentivement les signatures des souscripteurs et des endosseurs.
— Que diable ! Jeanlot, lui dit Auguste ; vous allez non» tenir toute la journée; si vous avez trouvé ces billets bons pour notre oncle, vous devez les trouver bons pour vous.
— ün peu de patience, mes amis, vous voyez que je mets de la complaisance à vous débarrasser de cea valeurs dont quelques-unes sont sans doute fausses.
— Comment cela T
— Ce gamin de Kardei est si adroit et je sais de bonne
source qu’il médite un voyage à Londres , et qu'il est en quêta d’argent ponr partir.
— Kardcl est ici ? demandèrent à la fols les deux frère» en échangeant un regard d’intelligence.
— Oui, il est Ici, répondit mons Jeanlot qui, par-dessous on, par-dessus scs lunettes, avait saisi au vol le regard échangé) par les deux frères.
— ÎNavez-vous où?
— Dans quelque cabaret sans doute.
— Combien cela fait-ll 7 demanda Hector h Jeanlot qnl, suf* veillé par Augusto et les femmes, comptait les billets.
— 1,500,000 francs, Juste, répondit le commis.
— Eh bien, tenez, voici encore 650,000 francs en bons le trésor. Est-co votre compte!
— Donnez un reçu.
— Voici, Je l’avais préparé.
Auguste examina le reçu, lo lut et le serra dans la cassette.’* 11 ne s’était pas aperçu que le reçu était faux.
— Ce n’était pas pour rien que Jeanlot savait que le çani* de Kardcl était à Drest.
Un quart d’heure plus tard, Jeanlot quittait les frères Dar pour rentrer chez lui; il avait enfin en poche ses2,t50,000ftw;
En chemin il salua deux personnes qu’il connaissait.
L’une d’elles, un pauvre diable d’épicier, qui fournissait à Jeanlot de la chandelle des sis , dont le commis n’achetait lui— même jamais qu’une à la fois, dit à l’autre :
— Je gage que ce pauvre M. Jeanlot se cherche une pUCOi
— Ça se pourrait bien,
— U a pordu gros que M. Dar soit mort si vite.
— Ce que c’est que de nous 1 „
Depuis la mort de H. Dar, Jeaulot, «ni n’eût Jamais pu eo-
LES PRISONNIERS
habiter avec Pierre, avait loué une vieille masure que nous décrirons plus tard, qu'il habitait seul avec une bonne et quatre chiens.
En rentrant chef lui Jeanlot serra son argent, puis se demanda en s’asseyant et après avoir réfléchi un instant:
— Pourquoi la présence de Kardel à Brest intéresse-t-elle autant MM. Hector et Auguste? Ouvre fœil Jeanlot, tout en te servant, le gamin de Cancrelat pourrait bien servir d’autres maîtres, surtout si sa petite pensionnaire manque de quelque chose.
Le lendemain même, Jeanlot commença à faire ce qu’il appelait sans rougir le comment de rargent.
Quant au vieux Pierre Le Louet, il commençait à réaliser la prédiction du commis. Voyant qu’on ne le jetait pas hors de la maison do son ancien maître, 11 s’y enferma, s’y barricada, et commença à s’y rsupowornirr avec ses souvenirs.
11 n’onbliait pas cependant le portefeuille rouge, mais sans supposer que la lettre pour Josepha fût un testament il 6e rappelait la recommandation expresse de M. Dar, de ne remettre le portefeuille qu’à Josepha lui-même, et de ne parler de la'Tfettre à personne. Comme Pierre ne savait pas au juste où ôtait le marin, fl attendait la visite de ce dernier pour s’acquitter de sa mission.
Le partage fait, tout en s'observant les uns les autrès, Jeanlot et ses compilas dormaient à peu près tranquilles sur le traversin très-élastique d’une conscience Inaccessible aux remords.
Ils Ignoraient qu’un homme, un bandit terrible et audacieux, avait pénétré le secret de leur double crime : l'assassinat et le vol.
C« qn'on peut voir et entendre, quoique caché dans one de ccs vieilles armoires qu'on appelait autrefois des cabmeu.
En 1835 ou 1836, la population de la ville de Brest s’augmenta de trois habitants, sans que cela produisit une bien grande émotion dans la ville; et cependant, quelques mois plus tard, l'un des nouveaux venus devait jeter, sans se faire connaître, une grande perturbation dans les affaires. Le moment approchait où le commerce et la finance allaient pousler les hauts cris en vociférant i Au faussaire! où le papier les meilleures maisons allait tomber en discrédit, non à cause de l’insolvabilité des commerçants; mais parce qu’on ne serait jamais certain de la validité des billets, tant les faux seraient bien exécutés.
Iæs trois arrivants se composaient d’une vieille femme de soixante-cinq ans au moins, d’un Jeune homme de vingt-un ans et d'une jeune fille, une belle, fraîche et gracieuse enfant dans sa neuvième année.
On a deviné que nous voulons parler de Kardel-Cancrelat, de sa mère et de Blanche de Valscel, qui Ignorait s’appeler autrement que Blanche Kardel ; son oncle d'invention savait seul à Brest le secret de famille de Blanche.
En vrai bohème qu'il était, Kardel arriva à Brest sans mobilier. De celle façon, aucun voiturier ne pouvait dire d’où venait l’apprenti faussaire, dont le talent ne s’étalt pas encore risqué sur le papier timbré. Cependant l’ex-mousse était, disait-il, sûr de son affaire, et comptait sur un succès pour son début.
Quoique sa mise et celle de sa mère fussent faites pour inspirer de la pitié. Blanche était très-bien vêtue, avait un élégant trousseau, et, le Jour même de son arrivée, Kardel la plaça dans le meilleur pensionnat de la ville, où il la recommanda en payant six mois d’avance.
Débarrassé de ce premier souci, Kardel loua une masure abandonnée sftoêe dans un endroit désert, sinistre et mal famé. Cette hutte était entourée d'un grand jardin touffu comme un bois, verdoyant comme un pré. Les mauvaises plantes avaient tout envahi, tout étouffé, de sorte que, dans ce que Kardel devait appeler son parc. Il poussait de tout, excepté des fleurs, fies fruits et des légumes.
L’abandon de cette cabane avait un motif. La maison du Trou-du-Loir avait été habitée par des faux moonoyeurs. La bande avait été prise, plusieurs avaient été exécutés, le reste
trait allé au bagne.
Sans doute, comme ces industriels à qui il répugne de fonder un établissement et qui achètent un fonds, Kardel ne s'était pas effrayé de la triste réputation du Trou-du-Loir. La maison lui avait été louée presque pour rien, c’était l'essentiel*. H n'avait pas à redouter l’Indiscrétion des voisine, c'était encore beaucoup. De plus, 11 comptait bien sur l’ancienne véDutation des faux monnoveurs pour amoner cher ni le* grns clairvoyants dont se composerait sa clientèle à venir. — Je aérai à merveille Ici, dit Kardel à sa mère.
— Oui, repartit la bonne femme; mais que vas-tu faire? Noua n'avons plus d’argent sur ce quo tu as rapporté 11 y a six ans; lo peu qui restait est passé dans l’acquisitton de ce mobilier.
— Ce que je vais faire? Ne le savex-vous pas, la mère?
— Tu te feras pendre, Cancrelat.
— Il n'y a que les sots qui se font pendre.
— Mais qui te prendra tes faux billets?
— Mon juif de Paris, qui s’en arrangera ensuite.’
Eo disant céla, Kardel tira de son portefeuille ce qu’il appelait tes échantillons ou modèles.
Le premier qui lui tomba sous la main était de la maison Dar, uu nom court, une signature et une écriture larges, peu compliquées et faciles à Imiter.
Pour débuter, Kardel fit hardiment un faux effet à trois mois au nom de l’armateur. Le soir, le billet fut envoyé à Paris avec le modèle, et trois Jours après, le faussaire reçut î,500 fr., l’effet était do trente mille.
Quatre-vingt-dix jours plus tard, M. Dar paya; mais l’alarme fut donnée, ce qui n’cmpêchaJt pas Kardel d’avoir émis à son juif pour 500,000 fr. do faux environ. Cette émission lui avait rapporté èî,0«0 Cr. C'était un joli denier gagné en moins de trois mois.
Mais après l'affaire de M. Dar, Kardel fut forcé de s’arrêter; le parquet, la police, l'administration, le tribunal de commerce, les prud’hommes et autres cours syndicales, avaient pris des mesures sévères et d’urgence. Kardel ne trembla pas, ue songea pas à fuir, c’eût été une folie; il se mit à cultiver son Jardin, et commença à élever des lapins et de la tolaille qu’il allait lui-même vendre au marché.
Dix-huit mois s'écoulèrent. Kardel, s’apercevant que les clameurs et la méfiance ne cessaient pas, se dit un matin :
— 11 faut détourner le cours des idées par une affaire Importante, et je m’en charge. Cette nuit même, Je soulève la caisse de ce bon M. Dar, gardée par cet iroquols de Jeanlot Le Jour où Cancrelat, qu’aucun crime n’étonnait, méditait de se meure en rapport avec le coffre-fort de M. Dar, était celai où les neveux de ce dernier complotaient avec Jeanlot la mort du vieil armateur.
Comme on le voit, le malheureux millionnaire ne pouvait manquer d'être assassiné ou au moins volé.
A midi Kardel se mit on campagne, afin d’étudier le terrain. Pour arriver à son but, 11 avait un moyen :
11 pouvait se présenter au caissier Jeanlot pour toucher le bon biUet de M. Dar qui lui servait de modèle ou d’échantillon. Ce billet ne représentait qu'une somme insignifiante, et avait sans doute été expédié comme appoint d’une somme plus forte, afin d’éviter les ennuis d'un envol en espèces par la poste.
Kardel s’habilla un peu moins salement que de coutume, prit son billet, puis s’achemina vers la maison du riche armateur. Quand il y fut, quoique le concierge lui eût parfaitement indiqué le chemin des bureaux, le faussaire s’égara du côté des cours en les cherchant; enfin, après un quart d’heure de recherches ou plutôt d'étude des lieux, U se présenta devant Jeanlot.
A part les années, il y avait une grande analogie entre Kardel et le caissier de M. Dar. C’étaient les mômes manières, la même démarche.
En se voyant pour la première fois, ces deux hommes s’observèrent un Instant en silence, en se disant chacun do son côté :
— Certainement voici un fieffé coquin, attention!
— Que voules-vous, monsieur? domanda le caissier au faussaire.
Kardel ne répondit ras, 11 tira seulement ?on billet de sa
«ü Centli
ROMANS POUR TOUS
LES PRISONNIERS
Par Joie» Bonlabert
ROMANS POUR TOUS
Milil • i
Mille millions de sabords ! le capitaine om eu danger !
poche et le passa par le guicaet qui servait au caissier, pour •e mettre en rapport avec les clients do la maison.
En voyant un bon billet signé Dar et ne s'élevant qu'à 4185 fr., ayant pour dernier endos un nom qui lui était Inconnu, le pénétrant Jeanlot devina la vérité et toute la vérité.
— Voici le billet qui a servi à faire les faux. S’il est aussi faible, c'est parce qu'on ne veut pas confier de grandes valeurs à ce brave, et s'il n'a pas été présenté à sou échéance, c'est que ce digne homme en avait encore besoin pour son métier.
Et Jeanlot retournait le billet, comme s’il eût regardé les signatures de l'endos. Enfin 11 murmura de façon & être entondu de Kardel, et en comptant les 1 185 fr.
— Cest clair comme le jour, mais ne faut-il pas que tout le monde vive!...
— Vous avez raison, allez, lui répondit Kardel avec le pim admirable sang-froid, les loups ne se manger* pas entre eux. Je vous revaudrai celle-là, à la prochaine occasion.
— lleln T fit Jeanlot.
— Pourquoi s’expliquer plus longtemps, quand on se comprend si bien, observa Kardel, en comptant scrupuleusement les H 83 fr., qu’il glissa sans précipitation dans sa poche.
Puis II salua et partit.
Jeanlot aulvlt longtemps du regard Kardel qui s'éloignait, et ce dernier se retourna, pour jeter un dernier coup d'œil sur le caissier.
En s’en allant, Kardel s'égara encore, cette fols co fut du côté des jardins. Pierre se chargea de remr.ire le client de ion patron dans son chemin, et cola en lui faisant faire «s
La i ils nu buvue.».. U.
tour de jardin.
Kardel avait gagné l'estime et les bonnes grâces de Pierre par ces paroles, qu’il avait prononcées en faisant sonner, comme Marco la belle, les pièces d’or ou d'argent enfouies dans son gouuet.
— Voyez-vous, monsieur. Je n'ist* pas riche, et bien, pourtant j’ai tout m'n’argent placé chez vot'maltre; dans lequel j'ai plus de confiance que dans une catse d'épargne 1
Kardel sut si bien prendre le ton et l’air d'on paysan que Pierre eût jnré, en le quittant, avoir eu affaire au fila do quelque brave chouan, sans doute de ses amis, dont les malç très avalent récompensé le dévouement, en assurant son existence et celle de ses enfants.
Jarnldleul SI Kardel l'eût demandé, Pierre l'eût condslt dans la chambre de M. Dar, rien que pour lui faire voir où était la caisse, mais le faussaire le savait déjà.
En soupant, le soir du même jour, Cancrolat dit à sa mère :
— Mère, fais tous tes préparatifs pour que nous puissions lever le pied d’ici au pas do course, comme à Bordeaux. Tu sais, pas de choses embarrassantes, chacun une chemise do rechange dans un mouchoir, et puis plus rien.
— Mon Dieu, qu’est-ce que tu vas encore faire!
— Si on vous le demande, vous direz que vous n'en savez rien, et vous ne mentirez pas.
— Mais Ulaneho?
— Nous ne quitterons le pays que pour quelques Jonrs, le temps d’aller faire un tour à Londres, j’ai toujours eu envie do visiter cette capitale.
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LFS PIUSûNMEUâ.
— C’est-à-dire, fit la mère do Cancrelat avec amertume, que tu aimes mieux finir par la corde que par le couperet.
C'est peut-être vrai ce que vous dites 14, répondit Kardel
sans la moindre émotion.
— Mon Dieu ! s'il est Jamais possible que ce soit U mon enfant l fit la pauvre femme, en haussant les épaules et en jetant un refrard éploré vers le ciel.
Il était onze heures du soir quand le faussaire entra dans la petite ruelle où les époux Hector et Auguste devaient attendre après lui.
Kardel n’attendit pas; d’un bond, Il posa Bes pieds au mllien du mur et ses mains sur le chaperon, puis 11 se hisse sur ses poignets, pas-* une jambe, comme 11 eût fait pour enfourcher un cheval & la voltige et sauta. Il était dans le jardin du banquier-armateur.
* Cancrelat avait sur lui lee outils nécessaires pour ouvrir toute espèce de serrures et faire sauter les verrous les plus compliqués. Quel fut son étonnement quand U trouva toutes les portes ouvertes, c'est-à-dire fermées seulement au pêne.
— Diable, se dit-il, voici une maison qui a furieusement de la confiance, pour une cave à or I te n’est pas naturel, à fenoina que le Jeanlot ne m’ait deviné et ne m'attende pour faire quelque mauvais coup, sa clef de la caisse à la maJn, ce qui simplifierait Joliment l'opération.
En faisant ces réflexions, Kardel continuait fc s’avancer prudemment; il arriva à la porte de la chambre de |L Dar sans avoir trouvé une porte fermée.
U, il s'arrêta stupéfait. Une réflexion aussi sage que naturelie venait de lui traverser l’esprit.
— Nous approebous d’une fin de mois, se dit-!!; sans doute que M. Dar travaille dans sa chambre, en compagnie de quelques-uns de ses commis; c’est pourquoi toutes les portes sont ouvertes comme s’il faisait grand jour.
Et Kardel appliqua son oreille à la serrure, dans laquelle était U clef.
Kardel se trompait, s'il avait trouvé les portes ouvertes, c’était Jeanlot qui avait pris cette précaution pour faire tnoins de bruit en s’introduisant, lui et ses complice*, dani l’appartement de l’armateur.
— Singulière manière de travailler! murmnra Cancrelat après avoir écouté un moment derrière la porte, je n'entends qu’un ronflement sonore et régulier, qui m'indique plutôt un dormeur qu*un travailleur. Hasardons-nous...
Kardel ouvrit la porte de M. Dar avec si peu de bruit, que, dix minutes plus tard, Jeanlot lui-même ne flt pas mieux, quoiqu'il connût la manière d’ouvrir silencieusement la susdite porte depuis vingt ans.
Kardel s’approcha du lit de M. Dar; pendant une demi-minute il regarda dormir et écouta ronfler le banquier.
— Allons, 11 dort bien; laissons-lo, se dit le bandit, ne troublons pas le sommeil du juste.
Sur ce, Kardel traversa la chambre et gagna une autre petite pièce qui servait de bureau particulier à M. Dar, et taxait do communication qu’aveo sa chambre à coucher. N
C’était dans ce petit réduit que se trouvait la caisse.
Kardel commençait à s'escrimer de ses outils sur le coffrefort, quand 11 entendit un léger bruit dans le couloir qu’il avait traversé avant de pôuôtrer dans l’appartement du banquier.
— Serais-Je découvert? pensa-ML
F.t il jeta un regard autour de lui, afin de chercher une Jaïuô pour fuir.
Près de lui était une de ces grandes armoires du tempt indu. La clef était sur la serrure, Il ouvrit le bahut; ce meuble vénérable était h peu près vide et ne semblait habité que par les vers. Cancrelat s'y blottit en se disant t
— SI j’en réchappe...
11 eût pu ajouter :
— L'on m'y reprendra encore.
De son armoire entr'ouverte , Kardel pouvait voir ce qui se passait dans la chambre, et surtout autour du lit de M. Dar.
On toit d'ici ce que vit Cancrelat.
Son coup était manqué, Kardel sortit do la chambre de M. Dar derrière les héritiers Jeanlot, et les suivit jusqu’à la chambre du commis, où U se tint caché derrière la porte, de u:rte qu'il n'ignora rien des détails de la fin tragique de l’armateur.
Quand les assassins furent sur le point de reporter le cadavre sur le lit, Kardel s’esquiva aussi furtivement et avec autant d’agilité qu’il était venu.
Arrivé chcs lui, il murmura
— C’est égal, Je rentre sans argent, c’est vrai ; mais J’aorals rouvô du pain de cuit pour longtemps, si j’étais homme h manger de ces croûlcs-tà. Enfla... on ne sait pas... nous verrons.
Duu lequel Ktrdel prouva I Jeanlot qVil est mi qas les loup» ne m mugeul pas autre eux.
Le lendemain on le surlendemain de cette naît si fertile en événements, après l'enterrement de IL Dar, comme Jeanlot centrait chez lai, le oonclarge l’appela.
— Que voulez-vous? dit Jeanlot.
— Un monsieur est venu vous demander.
— Le connaissez-vous?
• m Non.
— Comment eet-Hf
— Jeune, vingt-quatré ans tout IQ ploa, bien mis, bran, ras petites moustaches noires et avant l’accent gascon trés~ prononcé.
*» Doit H revenir!
— Oui, monsieur; mais vous n’attendrtz pas longtemps, le voici qui franchit la grille.
Jeanlot se retourna du côté indiqué; et, malgré son déguisement complet, dans l'élégant qui traversait la cour d’honneur de la maison Dar, en se dirigeant vert la loge du oonclerge, il reoonnut Kardel, le porteur du billet qu’il avait payé l’avant-vellla.
— Un pressentiment le flt tressaillir.
— M. Jeanlot? demanda le faussaire au concierge, comrnf 1 s’il n’aval t jamais vu le commis.
II agissait ainsi pour juger de la pénétration de l’aosasiln, dont la criminelle audace l'avait singulièrement étoonô la nuit précédente.
— 11. Jeanlot I o’est mol, monsieur Kardel, répondit le caissier sans hésiter. Que désirez-vous?
— Vous démontrer la vérité de ce que je vous al dit avanthier, répondit Kardel à voix basse.
— Et que m’avex-vous dit avant-hier?
— Que les loups ne se mangent pas entre eux.
— Venez, alors, flt Jeanlot, et veuillez excuser la malpro^ prêté de mon Intérieur.
— Les affaires dont j’ai à vous entretenir, monsieur, dit Kardel, sont d’une gravité telle que Je no verrai môme pu l’endroit où vous me recevrez.
Dix minutes plus tard, les deux bandits étalent enfermés dans le taudis de Jeanlot Kardel était assis sur Tunique chaise du mobilier. Le commis a’était assis sur le grabat qui lui servait de lit.
— Me permettrez-vous do renouveler ma question, monsieur, entama Jeanlot, que désirez-vous?
L'ex-mousse releva la tète, son regard monta au plafbnd et s’arrêta sur la poulie où avait été pendu M. Dar.
Le regard de Jeanlot suivit celui de Cancrelat, et Jeanlot frissonna.
— voulez-vous me permettre une question ? demanda Kardel
— Parlez.
— Pourriez-vous me dire, monsieur Jeanlot, à quoi vous sert cette poulie?
— Vous m’aviez promis, monsieur Kardel, de ne rien voir
de mon misérable intérieur.
— Sans doute ! mais c'est que cette poulie...
— Eh bien l l’hiver, elle me sert à suspendre des rideaux qui me garantissent des courants d’air.
— Mais l’été, comme qui dirait cette nuit, qu’en faites-vous?
Le caissier, au lieu de répondre, regarda fixement l’homme
qu’il connaissait à peine, et qu’il pouvait aussi bien supposer être un ennemi qu’un ami; le mousso supporta ce regard sans baisser les yeux, et H sourit quand Jeanlot lui dit, avec un grincement de dents dont U essaya de faire un sourire a
LES PRISONNIERS
— Vous savez quelque chose, monsieur T Kardel réfléchit un Instant; puis, une à une, fl laissa tomber ces paroles, qui ne devaient laisser aucun doute au commis.
— Oui, Je sais que, dans Tété, cette poulie vpus sert à hériter.,,
Kardel n’avait pas achevé le dernier mot do sa phrase, que Jeanlot était debout, un poignard tout ouvert à la main.'
— D’où diable avez-vous tiré ce couteau? demanda le faussaire en ajustant Jeanlot avec un pistolet & deux coups qui s’était soudain trouvé dans sa main.
— Et vous, d’où vous vient ce pistolet? demanda le caissier en rengainant son arme.
— Je vous le disais Ken que 1rs loups ne se mangent pas entra esut; observa Kardel, serrant à son tour ia aieujte.
Maintenant, causons.
— J’écoute.
— Je sais toute votre histoire do cette nuit,
— Comment cela?
— Je vous nommerai vos complices, tant homme» que femmes, si vous y tenez.
— Non, J 3 les connais sans doute au moins tuai bien uue tous... '
— C'est probable.
— Mais dites-mol comment.»
— - Je vais vous le dire.
Kardel raconta à Jeanlot son expédition do la nuit d’un ton aussi délibéré que s’il lui eût parlé d’un embellissement fait dans la ville. De plus. Il lui avoua, sans plus de façon, les grandeurs et les déboires de sa vie do faussaire.
Pendaut que parlait Kardel, lo commis se sentait dévoré d’inquiétude, car, do fait. Il ne savait où le narrateur voulait arriver.
Quand celui-ci se tut, Jeanlot lui dit, mais assez froidement, de façon à dissimuler son émotion :
— Vos conclusions, monsieur Kardel.
— Mes conclusions, monsieur Jeanlot? Voici : je vous répéterai ce que vous me disiez II y a deux jours ; Ne faut -U pat V* tout le monde vive. Oui, 11 faut que tout le monde vive, et vous vivrez, vos affaires no me regardent en rien ; je suis trop bandit, et trop travailleur dans ma partie, pour manger du pain cuit au four de la délation, l/homme qui me trahirait, je le tuerais sans hésiter, et je ne comprends pa» qu’on agisse autrement. Aussi pouvez-vous compter sur ma discrétion, comme je dois me fier À la vôtre; mais Je suis pauvre, vous ailes être riche, je dois, de plus, compter sur vos services.
— Comment cela? demanda Jeanlot.
— Cette naît, monsieur Jeanlot, si voire expédition a eu un succès complet, la mienne a échoué.
— Après?
— Et cola par votre faute.
— Et puis?
— Et puis. J’ai besoin d’argént
— Ah l nous y voici I fit l’ex-commls, vous voulez mo vendre votre discrétion.
— Non, monsieur Jeanlot, je viens seulement vous emprunter une somme de... Je veux monter une grande affaire à Londres et il me faut des fonds.
— Combien vous faut-il ?
— Cent mille francs ; une misère.'
— Une misère!
— Damei oui; relativement à ce que J’ouise pu vous demander cette nuit en vous disaut tout simplement ; « Je suis là, partageons... •
— Vous eussiez fait cela, que vous ne fussiez pas isortl vivant de la maison Dar.
Kardel sous ses fausses moustaches eut un sourire de magnifique orgueil. Il répondit
— Vous croyez, monsieur Jeanlot, eh bien, vous vous trompez. Vous ôtes bien adroit; les frères Dar bien forts, eh bien, mol, Kardel, j’eusse été plus adroit et plus fort que V0U3 tou».
Le caissier eut un mouvement d’incrédulité.
— Laissez-moi vous expliquer mon Idée, monsieur Jeanlot: poursuivit Kardel.
— Parlez.
— Dltei-mol comment vous-môme lee héritière ne vous
tuent pas, pour no point avoir ù partager l’héritage de leur
oncle.
— Parce que je suis plus adroit qu’aux.
— Mauvaise réponse.
— Eh bien, parce que J’ai une arme contre eux, lé!
— À la bonne heure; mais laquelle.
— Ah ! vous devenez Indiscret..
— Non, Je vais vous le dire...
Et Kardel réfléchit un instant.
— L’arme, dit-il ensuite, je la connais. Vons devez savoir où le père Dar a enterré le testament dans lequel 11 déshériterait sos neveux. Est-ce cela ?
— Oui ; décidément vous ôtes sorcier.
— Non, Je suis seulement plus fin que vous ; mais mol aussi cette nuit, j’avais uuo arme contre vous et les héritiers Dar! — Laquelle ?
— Celle-ci.
Et Kardel sortit de sa poche un flacon en cristal fort épais. — Avant de me montrer, continua-t-ll, et de dire partageons Je donnais un tour de clef à la porte du père Dar, de façon k nous enfermer titas daus sa chambre k coucher»
— Après?
— Je vous disais, Je suis Ut et.»
— Partageons...
— Vous l’avez dit — Hais les frères Dar.
— Mo sautaient dessus.
— Naturellement.
— Eh bien, mol, Je les tenais à distance en leur montrant ce flacon, qui peut vons représenter une poudrière ou une mine allumée sous vos pieds, et je leur disais ainsi qu'à vous : Prenez garde ! c’est de l’acide prussique si je casse ce flacon nous sautons tous le pas.
— De l’acide prussique ! fit Jeanlot avec un certain effroi; je vous en prie, mouslcur Kardel, prenez garde de laisse! tomber votre flacon et assurez-vous s’il est bien bouché...
— Soyez tranquille, monsieur Jeanlot ; mais je vois que vous avez parfaitement compris la portée de l’arme dont la moindre voie de fait des héritiers Dar m’eût forcé à faire usage. — Vous vous fassiez empoisonné avec nous?
— Que voulez-vous?... aux grands maux les grands remèdes. — Mai i si vous voulez bien, revenons aux cent mille francs... — Que vous voulez m’emprunter.
— Oui.
— Et que vous ne me rendrez jamais.
— SI fait.
— Comment ferez-vous?
— Quand je voudrai je sera! riche à 600,000 francs.
— Pourquoi ne le voulez -vous pas tout de suite et préférezvous m’emprunter i 00,000 francs seulement?
— Voici lo fait; comme je connais vos affaires Je puis bien vous dire les miennes.
Et Kardel raconta à Jeanlot toute l'histoire de Blanche do Valsccl et la crainte que loi Inspirait Pierreboff pour faire chanter Nerella.
— Que no mettez-vous votre flacon sous le nez du pilote? demanda Jeanlot.
— Vous ne le connaissez pas?
— Non.
— Eh bien n’en parlez pas tant à votre aise. Avec son ÊmériUon et ses quinze gabiers, le wamiiii» n’est pas facile à tenir; me prêtez-vous les cent mille francs?
— Oui ; mais pas aujourd'hui.
— Quand?
— Après lo rartago.
— Cela ne dit pas quand...
— D’Ici à huit jours tout au plus Je vous préviendrai.
— Je puis compter sur vous?
— Foi do Jeanlot ! mais vous me ferez voir les titres do U petite?
— Je vous les donnerai en garantlo,
— Vous vous en dessaisiriez ?
— Pourquoi pas ?
— Et si j'étais un malhonnête bommo? demanda Jeanlot, Entre eux les bandits ont parfois de ces naïvetés-là.
— Vous auriez affaire à Kardel et 4 son flacon d'acide prea- Mquç.
LES PRISONNIERS
— L'as-tu entendu? Kardel est ici.
— Oui.
— Kardel est bien adroit, Auguste...
— Je le sais ; mais que veux-tu dire?
— S'il pouvait nous avoir le testament, nous nous débarras* serions de Jeanlot ensuite.
— A quoi bon, maintenant que nous lui avons donné les titres.
— Après sa mort on les retrouverait, ebcous persuaderions facilement à tout le monde que le caissier les avait volés à son patron.
— Mais comment faire?
— Viens toujours chez Kardel, en route nous verrons.
Les deux jumeaux avaient pris le chemin du Trou-du-Lolr. tout à coup Auguste s'écria :
— J’ai un moyen I — Lequel ?
Dansleqael, qialgu'i 1 eût dit dans le chapitre précédent,
Kardel fait du chantage.
Après avoir partagé avec Jeanlot, celui-ci n’était pas à dix pas de la maison qu'Heotor dit à Auguste :
— Tu vas voir.
lis étaient entrés dans le jardin que nous avons décrit ; le faussaire y arrosait bourgeoisement des choux de Milan qu'il venait de rtpiquer.
De vue, les trois scélérats se connaissaient, et Kardel n'aimait pas les frères Dar ; sans doute pour la môme raison que tout ce qui est rusé, fin, agile, adroit, n'aime pas ce qui n'est que matériellement fort.
— Bonjour, monsieur Kardel, firent les deux frères, quelle chaleur, hein?
— Ne m'en parles pas. nous sommes dans la canicule. Nous n’aurons pas do légumes cette année, c’est bien fâcheux i — Vous vous occupes beaucoup de jardinage, monsieur Kardel?
— Beaucoup; j’adore le jardinage.
— Cependant nous venions pour vous parler.
— A votre aise.
— Et d'affaires qui n'ont pas trait au noble état patronné par saint Fiacre.
— Ah ! ah I Eh bien, quoique mon arrosage presse , asseyons-nous sous ce berceau.
Hector et Auguste répondirent à l'invitation de Kardel.
On s'assit sous un couvert de clématites et de jasmins.
— J’écoute, dit le faussaire après avoir croisé ses jambes l’uno sur l’autre, posé son coude sur sa cuisse, et son menton sur sa main.
— Connaisses- vous M. Jeanlot? monsieur Kardel; entama Auguste Dar.
— Parfaitement, messieurs, si vous voules parler du caissier do feu votre oncle.
— Il n'y a que lui à Brest.
— Bien, continues.
— M. Jeanlot est un voleur.
— Bah I on le dit si honnête homme et 11 semble si misérable que, dans tous les cas, il ne doit pas avoir volé grand chose.
— Deux millions, seulement.
— Deux millions 1 répéta Kardel en feignant la stupéfaction d'une façon aussi admirable qu'il avait simulé la naïveté.
Et à qui a-t-il volé cela, mon Dieu ?
— A notre oncle, ou plutôt à nous, puisque notre oncle est mort, et que nous sommes ses héritiers;
— Diable ? reprit Kardel en enfonçant encore son menton dans ses doigts, et on regardant alternativement les deux frères, comme un chat hésitant entre deux souris.
— Qu’en peoaea-vous, monsieur Kardel?
— Mats je pense qu'il faut aller trouver le procureur du roi et dénoncer Jeanlot ; ça vaut la peine.
— Oui ; mais Impossible.
— Pourquoi ?
— Jeanlot est malin comme un singe, sans doute qu’il a caché les papiers; car ces deux millions sont en papier*. ci une perquisition noyant rien fait découvrir, Jeanlot se
voyant dénoncé et se sachant surveillé, brûlerait tout ce qui do serait pas payable au porteur.
— Jeanlot brûlerait deux millions I Allons dono !
— 11 n'y a pas de : « Allons donc ) »
— Enfin, que voulex-vous que Je fasse dans votre affaire! demanda Kardel.
— Voici, monsieur Kardel, dit Hector. Vous êtes un faussaire adroit, quoique vous prétendies n’Ôtre qu’un Jardinier habile.
— C’est possible, messieurs; mais il est heureux pour vous que je possède vos secrets, ce qui vous met dans l'impossibilité de me nuire, sinon vous eussiez pu payer cher la connaissance que vous aves des miens.
— Comment, vous possédez nos secrets I Qu'entendez-vous par U?
— Je m’expliquerai dans un moment ; continues, expliquexmol ce que vous avez A me proposer.
— Eh bien, il faudrait qu’avec votre adresse ordinaire vous nous flssles tous les faux que nous vous dirons ; puis, que par un moyen dont nous vous laissons le choix, vous vous introduisiez chez Jeantot, où vous échangeriez les mauvais papiers contre les bons, que vous nous remettriez ensuite.
— Et combien me donnerles-vous pour faire tout cela?
— Cent mille francs.
— C’est maigre.
— Combien vous faut-il ?
Le faussaire ne répondit pas d'abord, 11 se faisait ces réflexions.
— Qui dois-je servir ou trahir, de Jeanlot, qui est Intelligent, économe, adroit, audacieux et qui sera toujours riche; ou de ces deux bélîtres qui, dans dix ans, n’auront pas su conserver un sou de la fortune du père Dar 7
Enfin :
— C’est bien mesquin, cent mille francs, messieurs, répétat-il. Tenez, voulez-vous que je vous parle franchement?
— Mab nous en serons ravis.
Avant de s’expliquer, Kardel allongea les deux bras; et, par un mouvemeut indescriptible et dont les escamoteurs ont seuls le secret, il fit descendre de l'intérieur des manches de sa veste une paire de petits pistolets qui vinrent, tout armés, se placer dans ses mains.
Les deux frères, scion leur expression, furent épatés et échangèrent un mauvais regard.
— Ne vous effrayez pas, messieurs, leur dit Kardel ; ce sont de simples outils de jardinage, j’aperçob là-bas des pierrots qui becqueteut mes prunes de reine-claude. Les gredins! s'ils s'approchent à portée... Je ne vous dis que ça !...
— Boni mab dltes-nous aussi vos conditions, monsieur Kardel, grommela Auguste.
— Eh bien l messieurs, ce que vous me proposez n’est pas possible.
— A cause?
— A cause que nous sommes bien loin de compte.
— Mais.
— Vous n’avez encore rien dit I
— Jugez de ce que je pub voua demander pour vous falro des faux à discrétion; M. Jeanlot, celui dont vous parlez, ce matin môme, m’a donné cent mille francs pour lui en faire un seul.
— Vous avez fait un faux pour Jeanlot ? demandèrent à la fois les deux frères avec une vive Inquiétude.
— Oui, un reçu de deux millions cent cloquante millo francs, que vous devez avoir en portefeuille.
A cette déclaration, les deux frères Dar firent un bond et ec levèrent.
— Où alloz-vous donc ? fit Kardel très-calme ; noua n’avons pas fini,
— Jo veux étrangler Jeanlot, cria Auguste.
— Prenez garde qu’il vous débarbouille avec un flacon renfermant de l’acide prusslqoe, qu'il porte toujours sur lui depuis qu'il est millionnaire! Et vous savez l'effet Instantané que produit ce poison ?...
— Le gredin! hurla Hector.
— Messieurs, permettez-moi de vous dire que Jeanlot eçt tout bonnement plus roué que vous.
— Toi aussi 1 s'écria Auguste avec un geste menaçant.
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LES PRISONNIERS
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— Mol, répliqua Kardel dédaigneusement , je n'al pas d'acide prusslque ; j'ai seulement mes pistolets, et Je vous préviens que Je tue des papillons au vol à quinxo pas. Aussi, croyez-mol, achevons paisiblement cet entretien.
-r A quoi boni puisque vous êtes au service de notre ennemi.
— D'abord, Je ne suis au service de personne. Ensuite, donnez-moi deux cent mille francs comptant, 14, sur cette table, et Je ferai ce que vous roules.
— Deux cent mille francs, c'est trop cher; répondit Auguste après avoir consulté son frère d'un regard.
— Trop cher l ob I s'exclama Kardel.
— Oui, trop cher! et puis, franchement, depuis que nous tarons que vous êtes avec Jeanlot, nous n'avons plus coulance en vous ; et, 4 notre tour, nous vous disons non, refaire n'est pas possible.
Et les deux frères se levèrent pour se retirer, sans doute.
— Asseyez-vous, messieurs. Je n'al point Uni , leur dit Kar ici d'un ton d'autorité.
l^s deux frères s’arrêtèrent, mais ne s’assirent pas; le aussalro reprit :
— Cependant , messieurs , 11 me fan. *es deux cent mille rancs en question.
— il yosi fut
Oui, et d'lcl 4 une heure.
— Comment nous forcera*4u 4 te les donner T dit Hector.
Le faussaire Jeta sur les deux frères un regard de chat.
Ogre, et laissa tomber un 4 un ces seuls mots :
En vous menaçant d'aller raconter 4 la police de quelle
façon est mort M. Dar.
— Ah I misérable, hurla Auguste. Tu sais tout! Eh bien...
Le marchand d'hommes leva son poing sur Kardel ; mais avant que le poing ne fût retombé, Kardel avait brisé le poignet de son ennemi qui Jeta un cri de douleur.
— Vous l'avez voulu, dit Kardel; comme Je n’al plus qu'un coup de feu dans le pistolet qui vous est réservé, si vous recommencez, je viserai 4 la tête. Quant 4 vous, monsieur Hector, continuez 4 être plus sago que votre frère; car, désormais, Je supprimerai les avertissements.
Les deux frères écumaient; mais rongeaient leur frein. Kardel reprit :
— Jeanlot n'a pas parlé, et, comme vous. Il damera de 100,000 francs, c'est le prix 4 tant par tète.
— Noua ne dniermu pas.
— De votre argent , peut-être ; mais alors vous ianterei do votre tête. Je vous donne une heure.
Les deux frères s'enfuirent plutôt qu'ils ne s'en allèrent
Le petit Kardel leur faisait peur.
Une heure après, le faussaire recevait les deux cent mille francs avec ce billet :
• Quittez Rrest et la France et talscs-vous ; ou craignez que tous les Jours ne soient pas comme celui-ci, signalés par des victoires.
a Vous nous aviez donné une heure; nous vous donnons un Jour. »
— Décidément, se dit Kardel, avant huit jours J'aurai monté ma grande affaire de Londres avec des capitaux.
Sur ce , Il rentra cbes lui , prit quelques papiers dans un vieux secrétaire, jeta un manteau de voyage sur ses épaules, doona quelques louis 4 sa mère en la prévenant qu'il serait quelque temps ibsent, pals, au crépuscule, il s'engagea par des sentiers détournés dans un chemin qui devait le conduire 4 la maison que Jeanlot habitait depuis peu.
Jaaalot «t Kardel font décidément commerce d'amitié
En s'abordant, Kardel et Jeanlot se serrèrent cordialement la main ; nous l’avons dit, ils étalent faits pour se comprendre.
4u grand étonnement du grave Jeanlot , le faussaire riait comme un fou.
— Hais qu'aves-vous donc ? demanda le commis an jardinier.
— Ja vous le donne en dix, en cent, en mille, répondit Kardel en se laissant aller sur nn siège. En venant de ches moi, Ici, j'ai eu toutes les peines du monde 4 me contenir.
— Mai# encore!. .
— J’ai reçu la visite des Dtr...
-Et!
— Il m’ont proposé d’être faussaire 4 leur compte.
— Bah 1 fit Jeanlot avec uoe certaine Inquiétude.
— Oui ; mais Je les al bien reçus. J’en al eatroplé un.
— Comme voua y ailes !
Kardel raconta 4 Jeanlot sa scène avec les Dar, dans tous •es détails.
— Eh bleu, qu’en dltes-vona! flt-ll en terminant
— Vous irez loin, Kardel.
— Je le croit... et c’eat pour cela que Je vient vous proposer..
— Quoi donc !
— line association, tout bêtement.
— Une association ! se récria Jeanlot...
— Oui , l'association non de nos capitaux... — no trembJcx pas I — Mais de nos Intelligences.
— Expliquez-vous.
— Les frères Dar sont deux ennemis faciles a mater, sans doute, mais qu'il ne faut pu trop mépriser, pourtant. Je vais vous mettre 4 couvert contre eut. D’abord, pour un eu extrême. voici mon Qacon d'acldo prusslque, je vous le donne,
— Et vous !
— A Londres, oû Je vais. Je m’en procurerai uu autre.
— Ah I ah 1
— Mais ce n'est 14, Je vous le répète , qu'un moyen 4 employer 4 1a dernière extrémité, ce qu’il vous faut, c’est nu moyen de retirer aux deux Jumeaux Jusqu’à l’Idée de vous nuire. Et ce moyen je l'ai trouvé.
— Voyons.
— Vous ailes me remettre le testament du papa Dar.
— Oh ! oh ! fit Jeanlot.
— N'avex-vona pu confiance en mol ? S'il en est Je vous abandonne.
— J’ai blon conflance en vous ; mais Hector et Augurte paieraient bien ce testament 800,000 francs.
— Et vous me supposez capable de le leur vendre! Ecoutez, Jeanlot; comme si vous avez besoin de mol j'ai également besoin de vous , et que je tiens 4 ce que notre alliance offensive et défensive soit cimentée sur des bases solides ; je vais vous tranquilliser.
Quand vous m'anres remla le testament Dar, qui no peut avoir aucune valeur entre mes malus; vous Irez avec votre acide prusslque et les pistolets chez nos ennemis communs, et vous leur dires : • Depuis quelques Jours, J’ai appris que vous n'êtes pas bien disposés en ma faveur, et que vous nVenverrles très-volontiers rejoindre mon cher maître a l'occasion ; mais 4 compter d'aujourd'hui, cet état de choses doit changer, dorénavant vous devea ardemment désirer qu'il ne m'arrive rien de fâcheux ; et cela parce que j’ai confié le testament que tous savez 4 un digne garçon de mes amis, qui, en revenant de mon enterrement, enverrait cet autographe asaea précieux cbes monsieur le procureur du roL — Pas mal Imaginé I mais...
— Lalasex-mol achever. Entre mes mains, ce testament est une garantie que vous me donnes, et alors vous sachant un ami sûr je vous sois dévoué.
— Mais mol. Je n’al pss de garantie contre vous!
— SI fait. Je vous remets dessus/, domwnf , les titres et actes civils de mademoiselle Blanche de Valscel, qui, pour von, comme pour mol valent six cent mille francs ; tandis que je ne pourrais jamais, si Je le voulais, tirer un dealer de votre testament. Comprenez-vous!
-OuL
— Et vous consentes! ,
— Oui, donnes les titres.
— Et vous le testament 1
En faisant l'échange des papier», Jeinlot dit à Kardel:
— Ces titres ne sont pas faux, au moins; mon compère!
— Ah ! Jeanlot, Jeanlot! que vous êtea méhaiit, voua «vas 14 une pensée qui ne m'est même pas venue.
KO
LES PRISONNIERS
— Et von* en avez regret, peut-être!
Oh ! non, puisque Je Ueus le testament,- mais J'ai encore un aerrloe à vous demander.
— Lequel!
— Je vous prierai de voilier sur Blanche, et d'acquitter le prix de sa pension, en mon absence.
— A votre compte!
— Oui, oui; Je vous rembourserai.
— Dite* dono, Kardel, dt Jeanlot
— Quoi!
— ■ SI vous renies » être pendu avant que Je ne meure.
— Vous tenes donc à ce que Je bois pendu ! Cependant ca pourrait vous codter cher, repartit le faussaire on riants mais pourquoi cette question.
— Je voulais vous dire de bien cacher le testament, afin qu’on ne le trouve pas sprès votre mort — Soyez tranquille, à ce sujet. Est-ce tout!
— Non.
— Quoi, encore!
— Qu’eet-ce que vous ailes faire 1 Londres ,
— Je ne sais pu encore.
— Il vous faut donc beaucoup d'argent!
— Pourquoi cette question!
— Dame! parce quo si vou» pouviez voua contenter des deux cent mille francs des Dar, et me rendre les sent mille «us Je voua si priât ce matin.
La demande parut si originale à Kardel, qu'il ne répondit quo par on vlolentéclat de rire.
Tout d'un coup, reprenant son sérienx :
— Je couche Ici, voussavea, Jeaulot! dit KardeL — Hais mon cher ami, Je n’al pas de drap, paa de lits, pas...
— Dites qne vous avez peur que Je no voua vole.
— Non, car aaches bien pour votre gouverne, quo Je n'al Jamais d’argent chez moL
— Mais les dons millions cent c Inquiété mille francs de ce
USttn!
— Placés, mon cher, placés h la date d'hier, et J’ai gagné vingt-quatre heures d'intérêts, à onze et demi pour cent : Soit six cent soixante-seize francs deux centimes, ' c’est ce que J'étais en train de compter quand vous ôtes arrivé.
— Donnez-moi vite une poignée de main, Jcanlot, et que Je •ae sauve, vous me faites peur.
* — Vous en verrez bien d'autres, bon voyagel ^ — Morel! n'oubliez pas Blanche, ni ma mère, si elle avait üésoln de quelques centaines de francs pour Tlvre.
*— Nonl comptes sur moL
— Allons, continua Jeinlot quand son ttn! l'eut quitté, une •asoelstlon dont les bénéfices sont tons do mon cOté. Si Kardel meurt, Je palpe l’argent de la petite. Quant au testament, qui restera Introuvable, co ne sera Jamais qu’un morceau do parchemin perdu.
te portefeuille rouje puait et diifjr.lt.
Le lendemain matin, Kardel, muni de scs trois cent mille Tancs, s’embarquait pour Londrea. Le faussaire ne portait fii'un petit paquet; uue chemise roulée dans un mouchoir el I étalait aux regards étonnés des voyageur* toute l'Incurie le sa toilette des mauvais Jours; Un voleur n'efit même pas «opçonné qu'on pfit voler un sou A co monsieur, si plétronent accoutré.
Disons tout de suite, que Kardel, bien qu'il sfit parfaitement anglais, pendant la traversée ne parla 4 personne; U combltalt ce qu'U appelait son plan dt bataille. Véritable bataille en «et. La société dans un camp, le bandit dans l'autre.
Peut-être serait- Il aussi Intéressant que curieux do suivre lardcl en Angleterre, mais l’espace nous manque, l’eut être a du ces jour» vous conterons-nous les aventures de Kttrdtl t faussaire, aujourd’hui nous nous bornerons 4 vous dira que * monsieur reste quatre sus et doml a Londres. En 1845 u mois de février, U fut rappelé 4 Brest, par une lettre de gaolet
L’assassin écrivait 4 son associé i « Très-cher,
< Votre méro vient do mourir! Blanche 4 maintenant dixhuit ans, c’ost une jeune fille accomplie, sous tous les rapports; et cils no peut rester plus longtemos en pension. D'un autre côté. J’ai absolument besoin do vous ! Accourez ! vite.. rire... Vira,
s J’attends.
Ces trois lettres signifiaient Jeanlot, comme K. g. L sien!, fiaient Kanigal et K. r. L, KardeL Après quatre ans d’une existence très-mouvementée, trop mouvementée, 4 Londres, Kardel se trouvait sur les dents et sur le sable, quand la laconique épttre vint lui rappeler que Jeanlot et Blanche existaient encore, et lui apprendre que sa mère avait cessé de vivre. Toutes choses auxquelles U ne nenaalt guère, paraît-il, 14-bas.
— Que diable peut me vouloir Jeanlot! se dJt-IL Et il s'embarqua pour la Franco.
En su retrouvant, et après los premiers compliments d’a. tftge, Jeanlot dit au faussaire :
— Venez dans mou cabinet» J'ai à vous parler.
Kardel suivit Jeanlot dans une pièce assez délabrée qui servait de cabinet à l’usurier, lequel, bien qu’il eût déjà doublé w fortune, n'avait fait faire aucune réparation à l’antique et sordide masure qu'il occupait depuis la mort do son patron. Seulement il avait porté à six le nombre des dogues qu'on lâchait chaque nuit dans les cours, pour le garder.
— Vous avex besoin do mol, Jcanlot; de quoi s’agit-il t “ Vous ai-je jamais dit autrefois que je soupçonnai! “• D * r *Holr mus forme do lettre, un second testament J
— Oui, vous m’avez dit cola.
— Eh bleui J’ai acquis la preuve que mes soupçon* étalent ronoés.
— Bah!
— Voyant quo la Louet était sans cosse InquJet et préoocopé.
Quelqu’un est parvenu 4 le faire Jaser. Le vieux valet de chambre s avoué qu’il possédait une lettre adressée 4 Joaepha, et que cette lettre devait être un testament, attendu qu’on n'avalt paa trouvé d'acte de ce genre dans les panier» du défunt — C'est grave l
— Le confident de Pierre, un vieux matelot 4 qui J’at rendu quriquea services, est venu me raconter la chose, eu me dl-
— Monsieur Jeanlot. Le Lonet a U berlue, il devient fou; ne a imagioe-t-il pas que notre défunt patron a fait un testament, et qu’il le lui a confié I Comme si M. Dar, qui avait une «1 grande confiance eu vous, eût pu faire une eboao semblable, zzns roua te dire t
— Assurément, répondls-je au matelot. Je crois comme vous, que Pierre perd ta carte; cependant le patron était si original I Gardez bien le secret sur ce que vous a dit votre vieil ami, observez-le et tâchez de savoir où II tient cachée la lettre dont il parle; c’est dan* son intérêt, comme dans le nôtro que je vous donne ces conseils, car, si il. Dar a fait un testament, il ne nous a pas oubliés.
J’ayoJs mis la pweà CoràlU de mon digne Leccrf, le matelot; Il fit mieux quo je n’eusse fait moi-môme, il s'insinua si bien dans le» bonnes grâces de U Louet, qu'on jour celui-ci 1 admit à habiter avec lui dans l’immense maison de U. Dar : or, U y a trois mois environ, voiol ce qui arriva ; le père Le Louet tomba assez gravement malade pour qu’il craignit de mourir, son fils, matelot dans la marine de guerre, était justement en débarquement 4 cette époque, et demeurait avec les deux vieillards. Un soir que Le Louet ae sentit plus mal encore quo les autres jours. Il fit appeler son fils, ot lui tint 4 peu près c« discours. Mon agent, qui redoublait de zélé do-
LES PRISONNIERS
in
jmiw que le père Le l.ouet était malade, assista à l'entretien caché derrière une porte.
« Mon fils, tu n'as sans doute pas oublié les bontés que M. Par a eues pour nous, c'est grâce & sa générosité que j'ai pu L'élever et te faire apprendre le peu que tu sais, il s'agit aujourd'hui de rendre en quelque sorte un dernier service & ton bienfaiteur, ou plutôt d'exécuter une de ses dernières volontés. »
— De quoi s’agit-il, mon père? répondit le fils.
— Quelques heures avant de mourir, U. Dar me fit appeler et mo remit une lettre, adressée à M. Josephs, — tu sais, cet enfant qu’il avait en quelque sorto adopté. — Cette lettre. Il me recommanda positivement de la remettre moi-môme, et en mains propres & U. Josephs; mais comme je ne sais ce que hl. Josephs est devenu, j’ai toujours la lettre et je crains bien, El mes prévisions sont justes, d’avoir nui & de graves intérêts, tout en exécutant fidèlement les derniers ordres de U. Dar.
— Comment cela?
— La veille du jour où mon cher maître me remit cette lettre mystérieuse, il avait fait son testament; il me l’apprit en me disant : fai pensé à toi et à ton (Us. Qu'est devenu ce testament?... On ne l’a trouvé nulle part, et je crois fermement qu'il est renfermé dans la lottre de M. Josephs. S’il en est aiusi, ce testament contient donation de la fortune du maître qui était Immeuse, et qui est aujourd’hui au pouvoir d’Auguste et d’Hector, qui la gaspillent.
— Diantre! dit Kardel, ce bonhomme arec sa lettre m’ennuie fort i Après 7
— Le jeune Le Louet protesta encore une fols de son dévouement, et son père termina eu lui disaut où était caché la précieuse épltre ; mais, comme le vieillard était très-mal et qu'il avait fait de violents efforts pour dire toutcequeje viens Je vous raconter, sa voix était devenue tellement sourde et inintelligible, que Lecerf ne put saisir que ces mots: « Va rite... Un portefeuille rouge... cache le bien... trouve Josephs. »,
— Diable! c’est furieusement obscur quoique très-cialr, cela!
— Si obscur en effet que mon matelot n’eut pas le temps, comme il en avait l'intention, d'aller chercher le portefeuille pendant que Pierre achevait de donner ses instructions & son fils. Il fut obligé d’attendre que le petit Joseph se rendu à l’endroit désigné par son père, et l’y suivit. Le portefeuille était caché daos un trou profond, que Pierre avait creusé dans une forte poutre do la charpente d’un hangar. Un incendie seul pouvait s'imaginer d’aller trouver le portefeuille où U était.
Totlt Joseph revlot auprès du mouraut avec sa trouvaille.
— Tu Pas? lui demanda son père.
— Donne.
Joseph remit le portefeuille à Le Louet Celui-ci le palpa, l'examina, le retourna, l'ouvrit, s'assura que la lottre y était toujours, puis il le rendit à son fils, en lui disant :
— Ce que jo n’ai pu faire, Il faut espérer que tu le feras. Tu retrouveras Josepha.
— Sans doute.
— Et lui remettras le portefeuille et la lettre?
— Je vous le promets.
— liais jusqu'à ce jour, où cacheras-tu le portefeuille? Tu es matelot, il n’est pas prudent de le garder à bord.
— Je vais le remettre où il était.
— Fameuse idée ! dit gaiement Kardel, et votre agent dut crier intérieurement bravo J
— Non. car Pierre répondit à son fils i
— Es-tu fou ? SI je venais ù mourir en ton absence, bien certainement Hector et Auguste feraient abattre ou réparer cette maison, et lia découvriraient le portefeuille!
— Que de roueries pour un homme presque mort! fit Kardel.
— Aussi Le Louet n'esMl pas mort de celle-là. — J’achève, dit JeanloL
Le Louet fils est reparti, en emportant avec lu! le secret du l'endroit où il a caché le portefcnille rouge. Son père vit toujours, mais je ne pense pas qu’il aille loin. Voilà la position, mon cher Kardel, vous voyrs qu’eiio n’est pas brillante. Si co Le Louet reucontre lu Josepha nous sommes
brûlés, et coirnno ils sont marins tons deux, ils se rencontreront indubitablement.
— Diable ! mon bon Jeanlot, U vous serait pénible de rendre plus de deux millions, hein?
— Oht co n’est pas la restitution qui me tourmente le pins, mais je crains que la découverte du vol ne fasse aussi découvrir l'assassinat.
— Avez-vous prévenu les frères Dar T ,
— Non, mais j’ai fait passer les cinq sixièmes do ma fortune à l’étranger, et je me tiens prêt à lever le pied à chaque) Instant.
— Bon! mais fuir c’est gênant, et s’il y avait une autre façon de vous en tirer... — Où est Josepha?
— 11 est à l’école de Lorient.
— Bien, maintenant savez-vous où est petit Joseph, et si son père sait écrire?
— Le petit Joseph est à bord de r£fRértftan, et son père sait écrire.
— Pouvex-vous vous procurer de l’écriture de Le Louet?
— C'est facile, mon agent ne l'a pas quitté.
— Eh bien, trouvez-mol de cette écriture et vous verrez. Mieux que mol encore, vous devez comprendre quo nous n’avons pas un Instant à perdre. 11 suffit d'uno seconde pour que les deux marins se reucoutrcuL
— J’ai compris.
Le soir du même jour, Jeanlot s’étsJt procuré de l’écriture le Pierre Le Louet Le faussaire étudia pendant un instant cette écriture tremblante et fortement appuyée, puis U écrivit la lettre suivante :
« Mon cher enfant,
c Que Dieu soit béni pour les bonnes nouvelles que J’ai à t’annoncer. D'abord jo vais beaucoup mieux que lorsque tu 3 s venu, ensuite U m’est tombé du ciel une grande consolation à mes souffrances. Dieu va permettre sans doute que l’accomplisse moi-môme la mission dont mon maître m'avait :hargé. Je suis sur la trace de Jceepha. Comme Je ne veux pas tarder à lui remettre la lettre de M. Dar, qui, sans doute, renferme tant do choses qui me combleront de Joie, Je te prie de m'écrire, courrier par courrior, et de me dire où tu as caché le portefeuille rouge.
• Comme les héritiers Dar m’ont chassé de leur maison, sans prendre en considération le peu de jours qui me restent à vivre, Je me suis réfugié chez un nommé Kardel, le chef d’une pauvre famille, qui, moyennant peu do chose, ne me laisse manquer do rien, et nrtîntouro de solus et d'attention.
« Adresse-mol doue ta lettre chez M. Kardel, à la malsou du Trou-du-Loir, quartier do la Croix-Labordo»
« Je t'embrasse comme je t'aime,
• Ton père,
■ Pissat La Loorr. *
Petit Joseph reçut cette lettre à Dunkerque et dans la droi- «bre et la naïveté de sou caractère, il ne songea pas une seconde qu'on avait pu le tromper, U répondit t
« Mon cher père,
t Allez au cimetière du Nord, à l’endroit où la ville a fatt ériger un monument à la mémoire de son ancien maire. Au pied du sapin de gauche, à l'angle du carré de la grille < u fer, vous ferez un trou d'un mètre de profondeur, et chercherez Jusqu’à ce que vous ayez trouvé une boîte rlate et carrée eu fer-blanc, elle renferme le vieux portefeuille rougn, « Je ne vous écris pas plus longuement, parce que iiuijj quittons Dunkerque dans une heure.
• Portez-vous toujours mieux ; je vous embrasse,
« Votre fils, s Josepd Le Louet. »
Deux Jours pins tard, Rirdel recrva’t la lettre du marin; t\ courut au cimetière, découvrit la cachette, prit la bolto do
LES PRISONNIERS
fer-blanc qt revint chez jeanlot
— Voilà la chose I dit-ll, en posant la boite sur le bureau de l'usurier.
— Noos sommes sauvés I s'écria celui-ci.
Le Jour même Pierre Le Louet rendait le dernier soupir, saos avoir son dis auprès de luJ, pour lui fermer Ica yeux.
Dut lequel la Warlek disparaît et Êve w montra.
Do mois après 1a mort de son père, le petit Joseph reçut la
lettre suivante :
s Monsieur,
« J’ai 1a douleur de vous apprendre la mort de votre décédé chei mol, le 18 courant. Il m’a chargé do vous dire qu’il s’était trompé au sujet do N. Joseph», et que le portefeuille rouge était toujours où vous l’aviez mis.
■ Agréez, monsieur, avec mes compliments de condoléance, l'bommago de ma considération.
« Raadrl. »
Le lecteur distinguera parfaitement dans ce long récit les faits dont Pierre avait pu Informer son fils, et ceux que celuici ignorait, quand, quinze mois après la mort de son père, ayant enfin des nouvelles positives de M. Joseph», il racontait ce qu’il savait do l’histoire do M. Dar à Paul Pierrebuff, après que celui-ci lui avait donné une permission d’aller à Brest.
Quand il eut terminé, lo pilote lui dit :
— Il faut partir à l’instant môme.
— Oui capitaine.
— Cependant les héritiers?..,
— Eh bien, capitaine?
— Sont des gens dangereux.
— » Mon matelot et mol... commandant.
— Cela ne suffit pas. Interrompit Pierrebuff.
— Mais alors?.,.
— VÊmériUon va te conduire à Brest; cours dire à le Warluk qu'il vienne sur-le-champ me parler.
— Josephs millionnaire 1 s’écria Pierrebuff resté seul. Oui. mais U ne les tient pas encore ses millions... et 11 faut qu’il les tienne.
Lo Warlek et petit Joseph entrèrent dans la chambre du pilote.
En quelques mots Pierrebuff mit son second au courant de la situation.
— Tribord dt cabotant s’écria le Warlek (c’était un Juron tout frais émoulu, que le tlmonnier avait adopté depuis peu), Je vola l’affaire d’ici ; mes matelots et [mol, nous taillerons à MM. Auguste et Hector une erjupière qui ne ter a pat retournée I Quant au Jeanlot, c'est bon, je le transporterai sur quelque banc de sable, d’où Je no lo tirerai que quand 11 sera devenu lui-même aussi sec qu’un hareng saurl Ah! mes gaillards, vous voulez voler les millions au petit Josephs! l’eufant d’adoption du capitaine.
— As-tu bientôt fini, demanda Pierrebuff en riant.
— Non, pas encore, tonnerre! depuis trois jours je suis furieux.
— Pourquoi ?
— Pas do nouvelles de Vannes.
— No t’impatiente pas. Mariai:» n'est partie qu’hier*
— Et puis, ce n’est pas tout.
— Quoi donc encore ?
— MaJs, cœur d’airain qne tu es, et tes enfants, et Jean et R rtbe, comment nous sommes en station Ici, ce qui, Dieu merci, ne nous arrive passouveot, et H y a quatre jours que je n’ai pas vu Bcrlhe, que je n'ai pas embrassé ma mère et tu veux que Jo m'ébaubisse comme un goujon dans de l’eau clairet...
— Quatre Jours! déjà... murmura Pierrebuff; mais crois-tu dOQC que je ne aoi.< pas au&>i inquiet que toi? Si je ne fai* p* voir mes angoisses, si je no laisse pas soupçonner mes anxiétés, c’est pour ne p as augmenter le désespoir do Marie et des enfauts t
— Et par-dessus le marché, tu m’envoies à Brest
— U le faut
— Tu te prives dn secours de l’équipage, dans le cas où Mérinval et les siens s’aviseraient de vouloir te jouer quelques mauvais tours, quand ils sauront que VÊmériUon a gagné le large.
— Tu me laisseras Paravent et VAris/ide.
— Sachant ces deux ÿarc-là près do toi, je pars plus tranqntlle.
— Avant de lever l’ancre, écoute-mol un pcn.
— Dégolse, capitaine.
— Quand le petit Joseph aura retrouvé le portefeuille rouge, avec un autre témoin, tu l’accompagneras chez le procureur du roi, qui, seul, doit décacheter la lettre adressée à Josephs; tu expliqueras à co magistrat la position fâcheuse dans laquelle se trouve notre protégé, et certainement 11 agira contre les héritiers Dar. Comme toutes ces démarches et les autres poursuites judiciaires t’entraîneront peut-être dans de grands frais...
— Et que je suis à fond de cale.
— Tu vas ouvrir ce secrétaire et tu prendras vingt-cinq mille francs qui s’y trouvent.
— Comment, cachotier, tu fais des économies; tu as tant d’argent que ça.
— Dis soin wons...
— C'est juste, nous avons tant d'argent que ça, et je n'en
•avals rien l \ -
— Maintenant ta main et file.
— Je dérape, mais quand les enfants rentreront, casse pour mol les doigts d'une main à Jean, en la lui serrant, et, toujours en mon nom, croque de baisers une joue à Berthe. Adieu.
line heure plus tard l’ItadriJtai appareillait, par une bonne brise sud-ouest.
Laissons s’éloigner nos nouveaux Argonautes, partant chercher une nouvelle toison d'or, et revenons à des personnager, que le lecteur n’a sans doute pas oubliés, en raison do la situation critique dans laquelle nous les avons laissés.
Nous voulons parler d’Êve de Mérinval, do Jean, de Bortt.c et de Kanigal, tous quatre euformés égarés ou garrottés, dans les souterrains de la grando tour.
Rcstéo seule dans l’oubliette,’ le premier mouvement d*È»o avait été un mouvement de désespoir. Sans chercher A se rendre compte de l’endroit où elle se trouvait, elle tomba sur son lit et donna un libre cours à scs larmes.
Mais Êve était douée d'uue de ces nobles natures, qne le malheur peut piler, mais qu’il n’abat jamais absolument Elle revint à elle et examina sa prison. C’était une chambre sooterraine qu’on avait su rendre très-habitable, mais à laquelle une lampe continuellement allumée donnait une apparence do sépulcre.
— C’est affreux! fit Êve; comme Josephs, me voilà dans un cachot !
Ce notn de Joseph» fit bondir son sein.
— Josephs! reprit-elle, oh! mais co nom chéri me rappelle à mul-mème! Si l’on m’a enfermée Ici, c’est pour que Je ne puisse sauver Josephs, en éclairant 1a justice sur d’odieuses menées, car, J’en suis convaincue, cette haine de mon péri contre Josephs, cache quelque crime commis! An reste n’ontils pas assassiné Pierrebuff. Obi del Mona père et fils, que Je vous hais et que jo 'tous méprise ! Et vous, mon père, vous... soyez.-
Quoiqu’elle eût bien à sc plaindre ue son père, Éve n’acheva pas ces mots ; soyez maudit.
Un jour, cependant, cette malédiction devait tomber de scs lèvres et ce jour-là, le comte de Mérinval devait être condamné à la fols par le tribunal de Dieu et par le tribunal «ici hommes.
— TT» ne veulent pas que Je sauve Josephs et pourtant je le sauverai. Je le veux! Oh! mon Dieu, aide-moi, Inspiremoi, Je t’en conjure, exauce mes prières...
— Êve tomba à genoux et pria longtemps t puis elle réCéchlt et commença à chercher un moyen de rompre ou d’ouvrir cette voûte de pierres sous iaquello elle était aussi captive. aussi mono pour le monde que si elle eût 6ié enfermée
LES PRISONNIERS ioc.a»«.
ROMANS POUR TOUS *■« ...u» B.^r. ROMANS POUR TOUS
Hé ! l’ami, vous {loueriez fuire un. plu* lu» i «• e m'*lin q n^celui de vuler.
dans une tombe.
Tout à coup l'attention d’Êvc fut détournée de son exploration, par un léger bruit que la jeune fille entendit derrière elle.
Elle se retourna.
Elle vit tourner une grosse pierre, dont le déplacement laissait libre une assex large ouverture pratiquée dans l'une des murailles. Cette ouverture Éve l'avait en vain cherchée, en faisant tout son possible pour so rappeler son entrée dans l'oubliette. A la place occupée ordinairement par la pierre parut un homme que mademoiselle de Mérinval reconnut pour le fou dee ruines ; un des complices de son père, elle n'en pouvait douter.
Le fou passa un de ses bras par l'ouverture. Ce bras déposa dans l'oubliette un panier rempli de provisions ; puis la pierre reprit sa place, la tombe était refermée.
NI le gardien ni la prisonnière n'avalent prononcé une parole.
Âve regarda longtemps l'endroit où l'ouverture lui était apparue, elle ne vit d'abord rien, et eût pu croire à un rêve, si le panier de provisions n'eût été là pour la convaincre. Elle décrocha la lampe et alla soumettre la muraille à uu nouvel examen.
Alors elle découvrit un Interstice, aussi fin qu'un fil, existant entre la pierre tournante et le paroi de la muraille.
— Bien, murmura-t-elle, J’ai le poignard de Pierrebuff, 11 est de bonne trempe ; ce fou, cet homme infâme est un scélérat; la prochaine fols qu'il viendra Je le tuerai et Josopba sera sauvé.», x.
Lb Fu au Supmctf. iü.
xn
Ls poignard de Pierretraff.
Tuer Kanfgal c'était facile à dire, mais c'était plus difficile à faire, par les deux raisons que l'ex-corsaire ne devait pas faire ses visites régulièrement et qu'Êve n'avait aucun moyen de se rendre compte de la marche du temps, sa montre s'était arrêtée.
L'idée de tuer un homme, si criminel qn’ll fût, l’arrêta long, temps aussi. Pour elle seule, elle ne se fût probablement jamais décidée à prendre cotte résolution; mais comme il s'agissait de sauver Josepha, elle finit par se dire:
— Je dois le tuer, 11 le faut ..
Et d'avance cette àme si douce, co cœur si généreux s'habituèrent à de sanglantes Idées, à de sinistres projets. Par moment Éve s'apprenait à tenir le couteau, se demandait comment et sur quelle partie du corps il faudrait frapper?
— Cet homme, se disait-elle, est lo complice de mon père; Il me sait innocente et cependant 11 n'hésite pas à s'associer à une action criminelle et Injuste, à un acte que la loi punirait comme un crise*. Je ne suis pas coupable, en le tuant, et le le tuerai.
Éve passa quarante-huit heures à s'affermir dans sa résolution et sans revoir le fou. Quaud ses provisions commencé- < nt à s’épuiser, elle pensa que Kanigal allait venir. Alors élit* no quitta plus le poignard qu'elle tenait tout ouvert dans sa mai». Dans la fièvre do son Impatience elle s'assit auprès do l'eu-
U. S l'IilSO.NMERS.
droit ou elle avait vu tourner la ptorra et elle appliquait fréquel» meut sou oreille 4 la muraille.
Après avoir plusieurs fo ta répété ce manège, elle entend» enfin un bruit léger.
— C'eut luit aa dit-elle.
Malgré l'épaisseur de la muraille elle avait distingué comme as bruit de pas.
Elle se leva aussitôt et cacha sa main armée sou» le roter du caban de matelot dont elle était toujours vêtue.
La pierre tourna, Kanlgal parut, et, comme la première fol*, il passa par l’ouverture le haut de sou corps et son bras droit, terminé par un panier de provisions; puis 11 se bateau, en s'avançant un peu, pour prendre le panier qu'il avait laissé la première fois qu'il était venu.
U moment était favorable, Eve c'avait qn'é allonger le bras et 4 abaisser la mata.
Elle trait bien la volonté de faire les deux mouvements ; lo courage et la force ne lui manquèrent pas ; mais un* répugnance instinctive pour le sang lui retint la main.
Certaines natures, quoiqu’elles lo veuillent, ne commettront jamais un crime.
Eve te contenta de demander 4 K anlgai d'une vola émue :
— Pourriez-vous me dire l'heure?
— Midi, grogna l'Idiot.
Et II fit tourner la pierre.
aussitôt seule, Èv* Jeta son couteau loin d'elle en s'écriant :
— Que ma faiblesse soit maudite , Je suis lâche , Je le sens, je n'surai Jamais l’énergie de poignarder cet homme ! O mon bien ; mais donue-mol donc , pendant cioq minutes , les sanguinaires instincts d’une bète féroce, afin que Je sorte d'ici.
Eve faisait de vains souhaits; Kanlgal ne devait paa revenir, avant peu Jean devait le mettre hors d'état de vaquer 4 son service de geôlier,
Eve se calma et eut solo de remonter sa montre. Elle pensait avoir déjà passé quatre ou cinq Jours dans l’oubliette, elle n’y était cependant que depuis quatre-vingts heures.
Quand elle ouvrit le panier au* provisions, elle s’aperçut qu'il était beaucoup mieux garni que la première fois, ce qui lu! fit supposer que son gardien viendrait moins souvent. C’était en effet ce qu’avait décidé Kanlgal, pour n’éveiller les soupçons de personne par de trop fréquente* visites aux souterrains de la grande tour.
Pendant doux Jours, Eve passa alternativement par les plut violentes angoisses du désespoir, et par les plus sublimes et les plus héroïques exaltations du courage. Ce fot dans un de ces dernier» moments, où rien ne tut semblait Impossible, qu’elle conçut l’énergique projet de sortir de sa prison sans avoir recours 4 un homicide.
C'était une résolution difficile, sinon Impossible, 4 accomplir. I-a pierre tournante était épaisse, dure, en quelque sorte Inattaquable! tuais, si la lame du poignard d’Eve pouvait atteindre le ressort de fermeture et le presser d'uue certaine façon, la pierre tournerait!,..
— Cherchons le ressort ou la serrure, sa dit Éve.
Et elle Introduisit la lame du couteau dans la fine rainure que les pierres laissaient entre elles. Elle ne se rebutait devant aucune difficulté et ne s’apercevait pas do sa fatigue; la soeur ruisselait sur son front, bile ne pouvait plus, 4 do certains moment», allonger ses doigta et placer ses malus dans une position naturelle , tant les articulations étaient restées longtemps crispée» et forcément tendues sur le manche du poignard ; ses main» s'écorchaient, s'ensanglantaient, ses ongles si fins , si roses , éclataient au rude contact de la pierre, elle ne sentait rien. Parfois, afin de pouvoir glisser la lame du poignard jusqu’au foud de la rainure, l'intrépide travailleuse essayait de diminuer la pierre en la grattant et en l’usant.
Elle avait dépensé cinq jours 4 ce travail, et depuis trois Jours Jean et Berthe étaient égarés dans le souterrain et mouraient de faim derrière cette pierre tournante,
lut sixième jour commença sur une angoisse et finit par un désespoir.
Le tnatln, en se mettant 4 l’œuvre, Èva cassa le poignard sur un objet qoi lui parut être en fer. Toula la journée elle continua 4 travailler pour élargir la rainure, en faisant un trou uses grand pour que son tronçon de lame, plus large et
plus épais que la pointe, pût arriver jusqu'à l’obstai le sur lequel lo poignard s’était brisé.
Eve réussit ; mais , le soir , quelle fut sa douleur t garni elle s'aperçut quo ses provision» étalent presqu’éputséea
Cependant, est obstacle qu'elle rencontrait et su; lequel la lame du poignard rendait un son métallique, lui donnait t penser qu'elle louchait au but.
Elle y touchait en effet, mais elle n'y était pai encore t quand elle voulut retirer ou remuer le coutsao elh ne put j parvenir.
Elle comprit que la force matérielle seule lui manquait.
Alors elle se suspendit après la lame, la pierre U orna lentraient puis s’arrêta; les pieds d'Eve avalent touché 'erre, et te même poids n'appuyait plu» sur le ressort. An rtnqie de briser l'arme, sa seule ressource, alla lui Imprima nas violente secousse, la pierre tourna entièrement Jusqu'à ce qt c, arrêtée sans doute par un crampon d’arrêt caché du* la muraille, clic se put se refermer seule.
La prisonnière était Ubre.
Quand, tenant sa lampe 4 la main, elle pana le haut du corps par l’ouverture de l’oubliette qu elle s'apprêtait 4 franchir, elle vit devant elle, étendus sur le sol, deux cc rps Inanimés, dont l’un la regardait avec des yeux ardents et d'uue étrange et effrayante fixité.
Pote une voix aussi faible qu'un souffle murmura i
— Ma sœur! ma sœur! né meurs pu... une lumière'... nous sommes sauvés!...
Les deux corps qu'Èvs voyait, sans pouvoir s'expliquer leur présence dans 1* souterrain, étaient ceux de te an et de
Berthe.
Epuisé» de fatigue et de besoin, les enfants du pilote étaient tombés IC Pendant vingt-quatre heures, lean avait en la douleur de supporter sur se* genoux la téta de sa sœur chérie, son cœur sélalt déchiré au bruit dea aoupirs, des gémissements et des rilles d’agonie qui a'écbappalent de la poitrine de la jeune fille
— Tu souffres , Berthe, lui demandaJt-U de temps 4 autre.
— Oui, avait d'ahord répondu Berthe; mais la dernière fol» que Jean avait répété sa question , la jeune fille lui avait répondu d’une voix proaquTnmtellIgible.
— Jean , ta prédiction se réalise , ma souffrance diminue, quand je ne souffrirai plus Je mourrai!...
Puis, peu après, Berthe avait repris i
— Et toi, Jean, souffres-tu?
— Onl.
— Oh ! alors , le bon bleu ne veut pas que nous mourrions ensemble , Jean , ton agonie sera (dus longue que ta mienne. Adieu! je no pals parier, embrasse -moL
Jean déposa un baiser sur le front de sa rœur; quand les lèvres de son frère ta touchèrent, Berthe sentit une larme brillante lui tomber sur ta joue
— Tu pleures, ami ; dit-elle.
— Ce n'est pas parce que je souffre, va...
— Oh î je te sala bien, donne-mol la main, Je ta pressera dans les miennes quand je rendrai le dernier soupir; car, bien certainement alors, je n’aurai plus la force de parler.
Jean mit sa maia droite dans celle de sa sœur, et ses lèvres restèrent attachées sur 1e front de ta mourante.
Plus fortement constitué que Berthe, Jean souffrait des douleur» atroces. Mais pas une plainte, pu un soupir ne s’échappaient de scs lèvre»; c’était aveo tout son sang-froid qu'il regardait venir lo mort.
H n'osait plu» parler 4 sa sœur, autant pour ne pus la fatiguer que parce qu'il craignait de ae pas obtenir de réponse, e! d’acquérir la certitude qu’il ne portait pins qu'un cadavre. 11 redoutait de sentir 4 chaque lestant le serreawat de main daos lequel Berthe devait lui dire t
— Frère, Je. me meurs.
En moment. Il ne sentit plu* battre le pouls de la jeune fille, il palpa 1e cœur, Berthe vivait encore, pourtant.
Seul, Jean eût usé ses dernières forces 4 parcourir le soutcrrala, et sans doute qu'il se "fit sauvé, car il était dans le bon chemin ; mais U s’élalt pas homme h abandonner sa
LES PRISONNIERS
sœur ans seconde si cllo devait mourir.
Dans nn moment de suprême désespoir, quand le râle continu de Berthe de» Int si douloureux qu’il fit mal à entendre, Jean formula cette prière.
— Oht mon Dieu, si elle doit mourir, ne I» fais pas amant souffrir, appelle-la de suite a toi !
Comme il murmurait cette Invocation, un brait singulier la frappa, Il prêta l'oreille et crut entendre comme une ptaro glissant sourdement sur une sntre pierre; Il rclera sa tète toujours ponchôo vers Berthe.
Il vit d’abord comme no reflet do lumière, puis une lumière, puis Êve; celle qu’il avait cherchée avec tant de persistance et de courage.
— Oh! c’ret vons, mademoiselle Ère t balbutia-t-il.
— Cette voix 1. — mon Dieu!... serait-oe J... s'écria Ê»e; qui ête»-vonsJ V
Ne me reeonnalssex-vous pas»
Ère s'approcha des deux malheureux.
— Jean I le fils du pilote ! s'écria-t-elle ; mais que faitesvous ici 1 comment et pourquoi y êtes-vous venusj
— Pour vous rendre la liberté.
— Oh 1 mes smls!
Et c'est vous qui noos sauves la vie.
Silence snr ce sujet. Et votre généreux père , Jean 1 demanda Ère en tremblant.
— Mon père, mademolaeUe , a failli être tué dsns ces ruines ; nous Pavons cru mort , le Warlelc et mol , quand noua l’avooa trouvé étendu et baigné dans sbn sang dans la sailo aux gardes; mais comment ne savles-vous pas que ceux (Jean, par délicatesse, évita de dire votre père) qui vous ont enfermée ici, avalent tenté d’assaasiner mon père ! Voua u’étles donc pas avec lui T
SI, mais «a» (et Êve insista sur ce mot comme pour faire entendre è Jean qu’elle avait compris sa délicatesse et qu'elle l’en remerciait), ceux qui m’ont enfermée ici, avant de frapper le pilote endormi, m’avaient attachée, bâillonnée et bandé les yeux, de sorte que Je ne pua rien voir, ni rien entendre)
— Oh I les Infimes!
— Mais, ditex-moi, monsieur Jean, je ne vous savais pas do frère J
— Comment celai
— Votre compagnon 1... . „ . .
— Oh ! grand ü.eut J'ouDUals ma sœur! Et elle se meurt do
faim.
Votre sœur!... mourir de faimL.. que no le dlslex-