VOUS
D’un bond, Êve rentra dans l'oubliette où elle avait passé des beurre al longues et si cruelles. Elle en revint bientôt avec le reste de ses provisions. Une demi-bouteille d’un vin généreux, quelques once* de pain.
Êvo s’agenouilla auprès de Berthe, l’appela sa sœur; aida Jean à lui faire boire quelques gouttes de vin.
— Obi mon Dieu! fit enfin Berthe en poussant un soupir, mais sans ouvrir ios yeux, tu veux donc que je vive! U me semble que la vio commence à reprendre son cours. Oh 1 je Palme trop pour mourir...
Le nom do Joseph! allait sans doute s’échapper de scs lèrr»; mais Jean était là. Il serra la main à sa sœur Jusqu’à ce que celle-ci ouvrit ire yeux.
— Jean, tu m’as fait mal, allait s’écrier Berthe; mais en voyant Ève elle se tut
Les deux bons ange* de Josephs s’étalent reconnus,
— Mademoiselle Èvel murmura ilerthe.
— Oui, sœur, fit Jean, et c’est elle qui nous sauve.
Berthe demanda une explication; mais Ère s’opposa ftmmellement à ee que Jean la lui donnât.
Tous deux, leur dit-elle, mangre d’abord, mangex lentement et peu à la fols, saos chercher à assouvir la faim qui v„us dévore; pois, quand vous aurez assea de force pvmr me , tiivre, nous sortirons d’ici; il doit faire encore nuit. Il n’est que deux heures du matin; et, «eulement chex votre pire, à la falaise , noos échangerons toutes nos confidences. J'ai hùto de respirer le grand air, de revoir votre père, et de me justifier de l’accusation de lâcheté que, dans sa pensée, il peut
faire peser sur moi, quand je le vis endormi dun sommeil factlco, mais terrible, car bien que je le secouasse assez ra- dement Je ne pus le réveiller; je m'armai de scs pistolets et de son poignard, bien décidée à faire feo sur nos ennemis qnl commençaient à descendre dans !a salie des gardes , par ire ogives; mais, quand parmi les meurtrier» je reconnus mon...
|e n’eus pas la force de tirer sur lui , et, aidé de «es compagnons, il m’eut bientôt mis hors d’état de voir et d’entendre. Enfin j’ai hfito de sauver Josepbal et vous m'aiderai, n’est-ce pas, mes amlst
— Oh ! oui, nous vous aiderons !
— Merci, ma sœur, reprit Ève en passant son bras auto ur du cou de la Jeune fille qu’elle baisa au front.
Tous sentez-vous mieux 1
— Ah! oui, bien tout à fait.
SI le Warlek eût vu Ire deux jeunes filles ainsi embrassées, et toutes deux appuyées sur les genoux do Jean dont la figure énergique et la vigoureuse stature faisaient l’ombre de ce délicieux tableau, Il se fût à coup sûr écrié :
Mille millions do tonnerre de tribord de bâbord, de roulis, de tangage, de cabestan! de ma vie, quoiquo j'aie déjà pas mal navigué, je n'ai vu deux meussca aussi gentils que ceux-làl
Le poignard de Pierrebnfr 'non).
Quand les provisions furent épuisées, que Jean et Berthe furent un peu restaurés, Êve se leva et leur dit :
— Allons, mes amis, il faut sortir d'ici.
A l’assurance avec laquelle vous parte, dit Jean, je dois penser que les galeries de co souterrain vous sont familières.
— Non , repartit Ère ; mal» quand J’y al été apportée, pour la première fols, mes portours n’ont fait que 74 pas, que j’ai comptés, de l’entrée du souterrain Ici ; et en marchant en ligne droite. De quel côté veniez-vous, quand vous vous ôtes arrêtés t
— De ce côté.
— Eh bien! prenons 1s direction opposée.
I.’avis d’Eve fut adopté; et, après avoir marché quelque» minutes, Jean et aes compagnons se trouvèrent sous l’ouverture bouchée par des fagots.
Kanlgal, garrotté , était toujours dans son coin et sous son
manteau.
— Donnez-lui la liberté, dit Ève au fils du pilote.
Jean l’approcha de Kanlgal pour le détacher. L’ei-eor*a!re était mort. Ne lui faisons point d’oraison funèbre.
Enfin nos trois personnages, qu’un miracle avait sauvés, sortirent du caveau.
Le vif désir qu’ils éproarslent tons de s’éloigner do eea raines sinistres et si (longerons® , leur donna du courage et des forces. Quoique souffrant un peu de son pied blessé, Berthe ne voulut pas que son frère la portât. Le soleil levant trouva nos trois voyageurs sur la route de Lorient qu’ils parcouraient en causant an fond d’nne charrette, que Jean avait louée à un paysan.
VtmfriUcn venait de quitter la falaise poor prendre sou vol vers Brest. On voyait encore à l’horixon ses votles blanches et effilées comme l’aile d’uno mouette, quand le canot que montaient Jean et les deux jeunes filles toucha le rivage.
S’il était arrivé une dcml-henre plus tôt , le Warleà eftt en la satisfaction, avant de repreodre la mer, d’embrasrer en jolie nièce, et do serrer ha main A son grand neveu.
L’émotion que ressentiront Jean et ses compagnes, ee revoyant, «près tant de souffrances , la chaumière de la fahiise, est au-dessus de toute expression. Ce fut Jeanne qnl , la première, d’une croisée du premier étage, aperçut ceux dont l’absence avait déjà fait verser tant de larmes dans 1» famille du pilote.
— Mère, s’écrie la Jeune fille *n bondissant de joie vrm
LES PRISONNIERS
ne
Marie; voici Jean, Berthe, et mademoiselle Evel
La paovre mère croyait se« enfants si bien perdus pour elle, que ce fut avec un doute dans Tosprit qu'elle s'approcha de la croisée d'où Jeanne l'avait appelée. Elle fut bien forcée de croire ses yeux , de se rendre à l'évidence ; Jean montait quatre à quatre les marches du perron de la maison rustique. Ilertho, que sa douleur au pied forçait à s'appuyer Bur Eve, suivait de près , avec cette dernière , son frère aîné ; Marie ne put supporter la Joie do cette émotion aussi forte qu'inattendue. Elle s'évanouit ; quand elle revint k elle , elle était dans les bras de ses enfants qui lui couvraient le visage et les mains de baisers, en lui prodiguant les noms les plus doux, pendant qn’Êve, dans la chambre du pilote, mettait le temps à profit, en racontant à ce dernier tout ce qui lui était arrivé depuis l’Instant où Ils avalent été si tragiquement séparés.
— Vous êtes un ange, mon enfant, dit le pilote à la Jeune fille quand elle eut terminé son récit ; i toutes les joies que vous me causes par l’amour que vous éprouves pour Josepha, Je dois encore ajouter la reconnaissance que je vous al d'avoir sauvé la vie k deux de mes enfants.
— Que dites-vous , capitaine ; est-ce que ce n'est pas pour mol, pour me sauver, que vos enfants ont affronté les dangers et la mortT Ne parlons plus de ça, et soyet bien convaincu, qu’en fait de reconnaissance , c'est encore vous mon créancier.
— Cependant 11 va falloir noua séparer; fit Paul après un court silence.
— Pourquoi T
— Jusqu’au Jour oé vous sauvera Josepha, votre père doit Ignorer oé voua êtes, et al vous ratlra Ici, Il le saurait dans deux jours.
— Mais oé aller?
— A bord de l’EmértUoa.
— Sans vous?
— Oui , mes blessures me retiennent Ici ; mais vous aura autour do voua des amis dévoués : lo Warlek et Jean que vous connaisses; de plus, Je voua donnerai Jeanne ou Julie pour compagne.
— Pourquoi paa Ilertho?
— J’ai besoin d'elle IcL
— Abl
— Elle doit comme nous travailler au salut de Josepha, et non poste est dans la maison de votre père, dont elle doit surveiller les allures.
— Comment cela !
— Votre mère, que J'ai vue et qui voua adore, la prendra comme femme de chambre.
— Vous aves vu ma mère? demanda Ère avec émotion, que dit-elle?
— A voua parler franchement, elle est bleu désolée, elle connaît les odieuses menées dn comte, dont elle est au! la victime, et la désavoue.
— Pauvre et bonne mère 1
— Alloua, du courage, mon enfant, Berthe et mol nous restons Ici ; et, eroyes-le , nous veillerons sur la comtesse, et saurons bien empêcher votre père de la faire souffrir.
— Que Dieu vous entende I capitaine.
— Eh! mais, l'ÊmdriUo» fuit pendant que noua causons; s'écria le pilote.
— Jean : Jean i descends tout de suite...
— Me voici, père.
— Cours sur la roche de la falaise, et fais le signal pour que le Warlek revienne. Tu sais; le pavillon bleu.
— Oui, père.
Peu d'instants après, le pavillon de rappel flottait sur la ; grande roche grise.
1 — Eb ! lieutenant, du nouveau , dit le Nantais k le Warlek. Le pavillon de rappel sur la falaise, et de la fumée à cflté, ce qui veut dire qu'on a allumé quelqucafagots, dont on ne peut Ivolr la flamme, avec un soleil comme celui qui nous tape sur lia «loç tinte, et co feu «Ignlfle que nous noua dépêchions, comme si on disait k PÉsidrlUo» de se trémovtsff tl d'aller de Crwant I
— Girouette do cabestan I le Nantais, tu as de bons yenx.
— Il est de fait que je ne les al paa dans ma poche.
L’Émérifim avait déjk viré do bord, et Jean, qui l'observait.
avait aperçu le mouvement et voyait grossir sensiblement le fin voilier sur la ligne de l'borixon ; il redescendit auprès de son père.
— Eh bien ? lui demanda Plorrebuff
— UÊmiriUon revient rondement.
— Fais ta préparatifs pour embarouer
— Je suis prêt, mon père.
— Et vous, mademoiselle, dit Pierrobuffk Ève, êtes-vous arête aussi.
— Berthe me prêtera quelques effets.
— Oh ! de grand cœur, dit Berthe.
— Mademoiselle Eve vient avec mol? demanda Jean qui avait peine k comprimer la battements de son cœur.
— Oui, et Je n'ai pas besoin de te la recommander,
— Non, père.
Picrrebuff donna encore quelques Instructions k son fila au sujet de l'affaire du portefeuille rouge.
Le bouillant marin l'écoutait avec Impatience; 11 efit déjk voulu sentir i'Emériito» bondir sur la lame, sous ses pieds, avec Ève k bord.
Il n'attendit paa longtemps. A midi l'EmfrUto», sans jeter l'ancre, était en rade.
— Allons, parta, ma enfants, dit Plerrebnff aux voyageurs.
Cette fois, Marie souriait en voyant s'éloigner ses enfants, CtmiriUoa, n'était-ce pas une seconde chaumière pour la famillo Pierrebuff.
Quand Ève accepta la main que lui tendait Jean pour Pal. der k monter en canot, elle remarqua que cette main tremblait.
— Embarque! fit k sa matelots le capitaine par Intérim de
ff.wiériüûn.
La yole glissa coquettement sur le flot bleu. Elle emportait Jean, Eve et Jeanne.
Le Warlek était resté k terre.
\.'£mérübn emportait nos passagers vers Brest, en cétoyant lo rivage de l'antique Armorique. Ere se sentait heureuse d'être libre, cependant une légère émotion l'agitait; quand ello pensait k Josepha et qu'elle ne pouvait so dissimuler qu'elle approchait du Jour où ello serait appelée k sauver le marin, en tenant la promesse qu'elle lui avait faite devant la sœur Ursule. Aussi, dominée par le sentiment qu'elle éprouvait, s'eoseveUsalt-elle dans des réflexions qui l'empêchaient de remarquer ce que la conduite de Jean avait de singulier.
Lo Jeune marin qui «'était dévoué pour elle et k qui elle avait sauvé la vie, semblait la flair : quand U ne pouvait l'éviter, il était embarrassé en sa présence, et paraissait être sous le poids d'un sentiment de contrainte et de gêne-
Jean souffrait véritablement de son amour. N'eét été la conscience de son devoir, k l'égard de Josepha ; n'eét été le respect que loi Inspirait Eve, la fiancée de l’homme pour lequel il devait tout sacrifier; Jean eût été le plus heureux da hommes, lo plus fortuné des amants ; mais le marin comprenait qu’il devait fuir et oublier Eve, qu’il devait la considérer comme quelque chose de sacré, que jamais un mot d'amour ne devait être prononcé entr’eux!
Jean souffrait donc, et, comme Eve, U semblait en proie k de sombra réflexions.
Pourtant, k de certains moments, quand lo sang refluait du cœur au cerveau, Il avait comme d’ardents vertiges, comme da moments do folia; et la idées, la désirs la plus Insensés venaient l'assiéger. Ainsi, plusieurs fols. Il se surprit en train de demander k Dieu de faire faire naufrage i l'EstériJloa.
Un soir, le lendemain du jour ou VtmMUoa avait quitté la falaise, Jean était seul sur l'arrière du lougre, Il pensait arriver k Brest dans la nuit, et se félicitait de co que sa position, si difficile vls-k-vls d'Eve, allait enfin cesser; quand 11 sentit unn main se poser sur son épaule.
Il se retourna et se trouva en face d’Eve, qui, dans la brume du crépuscule, lui apparaissait comme une pèle et belle apparition.
Ève portait une longue robe blanche, qui donnait k sa talllo quelque chose do svelte et ti'aérlen; ses cheveux disposés en longues anglaisa flottaient autour de sou cou comme uoe belle auréole.
— Monaleur Jean, dit la jeune 8Jle au Jeune officier. Je viens
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d’entendre an matelot dire, qu'avant une Heure TSaténltoa aurait à compter avec la tempête.
Jean avait été josqu’alors al abeorbé par aee réfleilona, qu’il n’avalt pu remarqué que ce qu'il avait désiré bien dea foie, était sur le point de ee réaliser ; que de gros nuages s’étalent amoncelés à Thorium, que la vague s’était gonflée en écumant, que le vent était âpre. et que la mouette, en rasant l’onde de son aile légère, faisait entendre son cri précnrseur de l'orage.
La question de mademoiselle de Mérlnval lui Ht Jeter un regard vers Thorium et autour de lui
Aussitôt sos sourcils se froncèrent, un éclair d'une singulière expression jaillit de sa prunelle, un sourire amer plissa bus lèvres !
— Est-ce qne la fktalllé, se dlt-Il, permettrait que lea vœux que mon esprit en délire a forméa, malgré le cri de ma conscience, se réalisassent I
U répondit enfin t Êve t
— En effet, mademoiselle, le ciel se charge et U pourrait ee faire que tout a l'heure Je doive vous prier de descendre dans votre cabine.
— Dooterles-vous do mon courage, monsieur Jean» demanda mademoiselle de Uérlnval. Cela m'étonnerait, aprèa tout ce que vous savet de ma vie.
— Oh l non, mademoiselle, Je ne doute pas, mais...
— Hais quoi?...
— Peut-être vaudrait-» mieux pour voua que voua ne fusâtes pas aussi courageuse.
— Que voulez-vous dire?
j e m'expliquerai plus tard; pour l'Instant la manœuvre me réclame.
— Permettex-mol de ne pi» vous quitter.
— Comme vous voudras ...
Une demi-heure après cette conversation, l'tmtrilUm ne glissait plus comme nous l'avons vu si souvent, léger et coquet sur le flot sxuré ; Il bondissait comme un furieux aves uu rude mouvement de tangage sur une lame désordonnée.
— Que o'est beau la tempête! dit Êve à son jeune compagnon.
Beau !... mademoiselle, que dites-vous?..: répondit le
marin d'one voix profondément altérée.
A la lueur d'un éclair, Eve regarda le marin, et rit qu'îl était affreusement plie.
— Aurait-» peur? ae demanda-t-elle.
En effet, Jean avait peur, mais seulement pour tre.
Dans un moment de danger, et surtout sur 1a o&ie oé fl au trouvait, Jean était bien moins 1 même de diriger TEmènlIon que Plerrebuff et le Warlek, qui, depuis vingt-cinq ans, faljalonl le cabotage dans ces parages, et passaient pour en être les deux pilotes les plus expérimentés. Pals, dans la disposition d'esprit oè » se trouvait, » est 1 supposer que Jean fut aveuglé par ses préoccupations, ou qu'il ne fit pas tout ce qui! put Quoi qu’fl en «oit, 1a catastropbo, le naufrage devinrent bientôt Inévitables.
La côte, U faut en convenir, est horriblement dangereuse sur presquo tout le littoral dn Finistère et da Morbihan, qu’en appelle papa de Cornouailles. Cette cote forme comme use lhdère très-accidentée de rochers, et par un mauvais temps elle devient Inabordable en plusieurs endroits. Le plus prudent, quand on a le temps, est de gagner la haute mer et de s’y tenir jusqu'à ce que des vents plus doux vous permettent de reprendre votre route.
— Monsieur Jeaa, dit le Nantais, qui, enrea qualité d'un des pins anciens matelots de TEnérilloa, tenait la barre; nous alloua noua enfoncer qoelqu'aiguitle dans le flanc, par Ici, voua ailes voir. La mer est mauvaise, la marée monte, que diable! c’est tenter Dieu, que de vouloir côtoyer I Je ne sala al le capitaine lnl-mêmo oserait essayer l'aventure.
— Barre à tribord, se contenta de répondre Plerrebuff, iju’on amène entièrement la grande voile, et silence 1...
Jean, en dépit dn conseil du Nantais, ordonnait nne manœuvre dont le but évident était de rapprocher encore 1 ’tndriUon do la plage.
Le Nantais obéit cependant, slnsl que ses camarades, sans faire la moindre observation, tant étalent grands l’estime, l’affection et le respect qae professaient les marins du lougre pour leur capitaine et ses enfants.
— Monsieur Jean, dit Eve au jeune marin, pourquoi teueavous autant à suivre le rivage, contre l'avis de vos hommes?
Jean n’eut pu le temps de répondre; une forte secousse venait d’ébranler la carène du lougre.
— L'aiguille! fit le Nanlals, et à la violence du coup, U est facile de supposer de la grandeur de l'ouverture qu'elle noua -, a faite; mais ce n'est pu fini, si, comme je le suppose, nous sommes sur la Mâchoire da crocodile.
— Tu es fou, Nanlals, la Jfdcftoire du crocodile est bien pins prés du rivage, répondit Jean. Ne la volUm pat sortir de l’eau, comme une longue et large acte?
—A marée basse, oui ; à marée haute, non, monsieur Jean, et comme nous sommes à marée haute, al vous voûtes que Je parle franchement, je crois que nous sommes tout simplement perdus, et je le répète : c'est vouloir tenter Dieu que s'obstiner à rester plus longtemps dans ces parages maudits, où une coquille de noix aurait peine à passer sans s'accrocher quelque part.
— Barre donc à bâbord, et qu'on s'éloigne.
B était trop tard; comme l'avait dit le Nantais, le navire avait échoué sur une dea premières crêtes du banc de récif, ou plutôt, qu'on nous pardonne l’expression, sur une des pre- ■uJrss dente de la Mâchoire da crocodile, et 11 était perdu. Une secousse, plus vigoureuse encore que la première, accompagnée d'uu bruit sinistre commo un râle d’agonie, se fit sentir; puis une autre et enfin une dernière... Alors l’ÈmériUoi s'arrêta, il était complètement échoué. C'en était fait de loi! le lendemain au mattu, ce ne devait plua être qu’un amas de débris Informes.
Quoi qu’il en soit, aussitôt que Joan avait compris qne VtnériUos était bien perdu, U avait ordonné le sauvetage de l'équipage, en mettant les cbaloupes à la mer.
La tempête était horrible. Tous les éléments décbaJnés et confondus faisaient nu vacarme affreux. Au milieu de ce bruit de la nature, que venait encore augmenter celui des mâts qui se brisaient, des cordages qui se rompaient, des voiles qui se déchiraient, des cria de désespoir des matelots, et quoique sa voix s'entendit a peine, Jean ne perdait rien de son sangfroid. Il commandait avec cette assurance qui dénote un homme habitué à rire de la mort et à jouer avec le danger.
» pouvait avoir commis une faute ou une imprudence, mais il n'étalt pas homme à avoir peur, comme Êve l'avait pansé un Instant.
Le grand canot mis à la mer, dii hommes s’y précipitèrent. C'était tout l'équipage; mais c'était aussi tout ee que le canot pouvait contenir.
A bord restaient encore Jean, Eve et Julie.
Tous les matelots de VinCrilkm avalent voulu d’abord céder leur place dans le canot au fils de leur cspltalne et aux deux Jeunes filles, mais Jean s'était obstiné à ne s'embarquer que le dernier.
— C'est mou droit et mou devoir, avait-» dit avec autorité ; je ne renoncerai pas à l'un, et je ne faillirai pas à l'autre.
— Mais vous n'aures pas de place.
— Je prendrai le you-you.
— Le you-you! s'élalt récrié le Nantais.
Et plualours vieux matelots avalent secoué la tète d'uu air de doute; ce qui signifiait sans doute qu'ils considéraient comme Impossible un sauvetage avec le léger esquif.
Cependant Jean avait répété, avec ce ton de fermeté qui loi était particulier ;
— Oui, je prendrai le you-you.
Êve de Mérlnval voulut à tout prix partager le aort de Plerrebuff. Celui-ci résista longtemps, prétendant que le you-you no pouvait tenir plua de deux personnes par un gros temps. — Eh bien! fit Êve, qne Julie monte dans le grand canot. Julie eut à son tour beaucoup de peine à se séparer de son frère; elle y consentit enfin, et le grand canot s’éloigna chargé des onzo naufragés...
Aucnn d'eux ne devait périr; le lendemain matin, Ils furent recueillis par un brick anglais qui, le jour même, les déposa à Brest. En arrivant, le petit Joseph éprouva une affreuse déception, ainsi que son ami le Nantais.
Lo lecteur, qui sait par quels moyens Kardel et Jesnlot s'étalent emparés du portefeuille rouge, devloera facilement.
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sans que nous entrions flans ae grands détails a ce sujet, quelle fut la cause du profond désespoir du matelot.
Au moment où nous quittons Brest pour revenir & Jean et I Eve, le petit Joseph, appuyé de ses nombreui amis, s'appelait à ce qu’il appelait : régler ta comptes, avec Jeanlot et les négriers en biancr
Nous lui laissons la responsabilité de ce dernier mot.
M tous aine I™
Quand Jean avait vu le Nantais s’apprêter a conper le câble qui retenait le grand canot à l'Ésiénlton, Il avait été sur lo point de s'écrier, en s'adressant i mademoiselle de Mérlnval : — Sauvoa-vous! sauvez-vous, mademoiselle! si vous restes avec mol, quoiqu’il arrive, vous me déshonores à mes propres yeux, vous faites lo malheur et la honte de ma vio. Et, ou! sait... peut-être nous perdez-vous tout deux !...
Mais le c&blo était tombé avant que Jean n’eût parlé. Encore une fois, et comme presque toujours, la voix do l'amour avait tait taire colle du devoir ; la passiou avait vaincu et terrassé la conscience,
Jean était donc resté seul dans le you-you avec mademoiselle do Mérlnval.
Eve tenait le gouvernail.
— Priez Dieu pour nous ! dit Jean à la Jeune Alla Et, d'un coup dobache.il sépara définitivement le you-you de VtmériUm; puis, d'un coup de gaffe, il lança la frêle embarcation sur l'océan, presque dans l'éternité...
Eve priait.
Sans s’expliquer pourquoi, depuis qu'elle se trouvait senlo avec Jean, sur le dévouement duquel elle savait pourtant pouvoir compter, elle se sentait comme menacée par un danger bien plus grand que celui auquel l'expoeait la tempête i II lui semblait que Jean n'était pas étranger â ce péril dont ello no pouvait cependant, si grand qu'il fût, définir la nature.
Certaine caractères jouissent de la faculté Instinctive de pressentir; Eve était de ceux-là.
Bientôt elle cessa de prier et ae songea qu’à observer Jean, à qui elle n'o«alt plus parler avec cette simple et douce familiarité des jours précédents.
Lejeune marin était sombre, presque menaçsnt. A le voir on eût pu penser, ou que le tempête était son élément, 01 qu'il la voyait avec joie se déchaJoer avec fureur.
Parfois le regard d'Eve rencontrait le sien, qui «e fixait sur la jeune fille avec un éclat étrange.
Aussitôt, et comme s’ils eussent été surpris en flagrant dé- 'Bt dé mauvaise action, l'une baissait les yeux, l'autre détournait rapidement la tête.
U position, de part et d'autre, était trop tendue pour que J un des deux acteurs de cette scène n’éclatât pas, et ne fit au «soins sortir de ce chaos de sentiments une situation claire et franchement accusée.
— Me dlrex-vous encore : « Que c’est beau, la tempête! » demanda tout à coup Jean à Eve, an moment où une lame furieuse faisait bondir le canot comme une plume, et à l'Instant où un éclair déchirait la nue. et montrait aux deux naufragés toute l’horreur de leur position.
Une telle question, dans un tel moment, avait bien par elle-même do quoi étonner Eve; mais le ten surtout sur loquet elle fut faite la glaça d’épouvante.
La voix de Jean avait une telle Ironie, qu'on eût dit qu’une pensée mauvaise lui avait dicté cette question.
Eve se sentit lo cœur serré; pour la première fola elle eut uu vague pressentiment de la vérité.
Et, après uu long et presque lugubre silence, ello répondit enfin à son compagnon :
— Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur Jean! Estce pour me faire regretter plus amèrement une déplorable admiration, que Dieu a puni bien sévèrement en faisant sombrer le lougre de votre père, et en nous plaçant tous, son équipage et nous, à deux doigts de la mort:
— Dites en nous Jetant à une mort certaine, Eve.
Ce nom « Eve, » que pour la première fols Jean ne faisait pas précéder du 'itre de mademoiselle, fit profondément frissonner la jouno fille.
— Il m’aime! pensa t-efle.
Et cette idée do mort, que Jean avait éventée dans eon esprit, au lieu de l'effrayer, ne fit que lui sourire.
— Une mort certaine, dites-vous! reprit-elle.
— Oui , répondit lean, et si J'el parlé de mort, Eve, c'esi que je suis heureux de mourir, heureux de mourir près do .ont, avec vous... cm cvec Is mort sous nos pieds, sur nos têtes, partout autour de nous ; Je vais enfin pouvoir vous par 1er à cœur ouvert... et., en frère.
Comprenant qu'il divaguait, le malheur oui fit une panse. II laissa échapper ses rames pour saisir sa tête dans ses deux mains; comme s'il eût voulu retenir sa raison, prête à s'échapper.
Un soupir long et déchirant comme une plainte, un sanglot dans lequel on devinait des larmes, s'échappèrent douloureusement dé sa poitrine.*
Le malheureux 1 11 pleurait..
— SI le mot amour tombe do mes lêvTcs, se dlsalt-ll. Je suis un lâche, je ne suis plus digne que du mépris de mon père et des miens, et de la haine de Josepba, à qui j'aurai essayé de voler sa fiancée, quand U n'est pas là pour la défendre, et en profitant d'un momentoû elle s'était confiée à mon honneur.
Cependant s] cette nuit, à l'instant même, je ne prononce pas co mot amour, je perds la seule occasion qnj s'offrira à mol de le dire, d'être heureux peut-être I*. Car est-il bien certain qu'Evo aime Josephs t est-ce bien réellement de l’amour qu'elle ressent pour lui, ou seulement de la pitié élevée Jusqu'à l'exaltation. Joseph* est malheureux, Eve est compatissante : n'est-ce pas dans ces deux mots qu'est tout le secret de ce qu'ils appellent l’un et l'autre leur amour !...
Obi oui, Je dois parler, éclairer Eve, lui deratUer les yeux ; ou bleu me convaincre que je suis le plus malheureux des hommes.
Depuis un instant, Eve contemplait Jean, et uns songer à lui parler, elle l’écoutait pleurer et la douleur de son compagnon lui faisait peine.
Quoiqu'elle comprit le motif de cette douteur, car le marin en avait trop dit pour qu'elle no comprit pes, l'araonr do fils de Picrrebuff, qui paraissait du reste aussi profond que sincère, ne la froissait en rien : cependant, elle ne se sentait pas la force d'entreprendre de consoler ou d'apaiser la douleur dont elle entendait les plaintes. Elle craignait, d'un mot, de provoquer un aveu auquel, elle le sentait, elle ne pourrait jamais répondre.
Mais Jean, comme nous Pavons dit, s’étalt enfin décidé à
parler.
— Evet... fit-il enfin, entre deux soupirs.
Eve ne répondit pas ; elle frissonna.
— Mademoiselle ! reprit Jean.
— Que voulez-vous! demanda enfin la jeune fille,
— L'heure est solennelle I reprit Jean.
Jamais paroles n'avalent été plus vraies. Jean ayant abandonné see rames, elles avaient glissé dans la mer sans qu’aucun des deux Jeunes gens s'en aperçût. Eve ne tenait plus le gouvernail, do sorte que le you-you, déjà Meo léger et bleu frêle pour le» porter, était complètement abandonné à la tourmente ; une forte lame devait infailliblement le faire chavirer.
Cependant Eve répliqua.
— Oui, monsieur Jean, l'heure est solennelle.
Sans penser à nne mort certaine , elle voulait filtre sentir & son eompagooe qu’il devait garder son secret Quant à Jean, tl était fou, et pourtant il hésitait encore.
Ce fut pendant ce moment de courte hésitation, que vint furfenso et bondissante nne énorme lame; ponsvêe par l'aquilon, l'épafsse et humide moetagne accourait comme un monstre sans forme, prêt à tout engloutir on à tout écraser.
Instant terrible I moment affreux I une minute, une seconde et la frêle embarcation allait disparaître à tout jamais.
L'œil de Dieu seul devait la contempler à cette heure.
Tout à coup, Jean sentit une forte secousse Incliner le canot de droite à gauche.
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Il ae retour»* au moment où sans doute U allait parjurer le serment qu'il avait fait * non ( 1 ère, U vit la lame... D'un regard Il a’aperçut de la disparition de ses rames...
— Nous sommes perdus!... s'écria-t-il, Ère 1 ma sœur!... craraponnes-voui bien après moi.
Et prompt comme l'éclair. Il voulut prendre la Jeune fille dans ses bras; mais celle-ci, ue se rendant pas encore bien compte de l'Imminence du daDger, et croyant au contraire, quo le mouvement du marin avait un tout antre motif que celui de l'empècher de tomber seule à la mer, celle-ci se pencha avec effroi en s’appuyant précisément sur le coté du canot qui s'engloutissait déjà.
Ce mouvement aidant encore 1 l'action do la lamo, le youyou disparut en une seconde...
Peu d'instants après un homme reparaissait * fleur d'eau. Il nageait vigoureusement, quoiqu'il portât une femme évanouie dans ses bru.
Jean était le plus Intrépide nageur de ferlent ; mais pouvalt- 11 jamais espérer sortir victorieux d'une situation aussi terrible, quoique l'amour quintuplât ses forces?...
Eve c'avait été qu'étourdie, elle revint rapidement à elle.
Quand elle rouvrit les yeux, elle aperçut la tète de Jeau touchant presque la sienne. Aussitôt, elle se rappela tout ce qui venait de se passer.
Alors elle se débattit, en murmurant :
— Monsieur Jean, laisses-moi, laissea-mol ; j'aime mieux mourir.
— Mourir seule, Eve, jamais! nous mourrons ensemble, et comme je n'al plus d'espoir de H sauver, je pnis .tout te dire : Êve, Je t'aime... et quand jo sentirai mes membres sa raidir, mes forces m'abandonner, ma raison faiblir, seulement alors Je déposerai un chaste baiser sur ton front
— Oh I taisez- vous, Jean t
— Non, Êve, et ce baiser, toi, les miens, Josephs et Dieu vous me lo pardonnerez ; car avant de te le donner. J’aurai tout fait pour te sauver !...
Et le robuste nageur continua on silence à lutter contre la tempête.
Eve ne murmurait plus Unun-mi... Elle admirait ie fils du pilote...
Han et femme.
U est plus facllo de comprendre que d'expliquer l'état de prostration dans lequel madame de Mérinval rentra chez cllo après sa visito â la Falaise, et quand elle eut quitté Mariana,
En sortant de cbes le pilote, elle no pouvait conserver aucune Illusion sur la moralité de M. de Mérinval, son mari.
Le comte, elle n’en pouvait plus douter, était plus oncoro qu'un bandit : c'était un scélérat, un misérable.
Après avoir été voleur et assassin, M. de Mérinval formait l'affreux complot de faire mourir sur l'écbafaud un homme Innocent, fils d’un autre Innocent.
Et ce voleur, cet assassin, ce tâcbe, madame de Mérioval l'avait aimé. Calmait encore avec passion.
Rentrée chez elle, elle se laissa tomber sur un siège, ses forces étalent à bout.
Son premier cri, cri de terrible angoisse, fat colal-c! ;
— Obi mon Dieu, ma fille! mon enfant ! Qu'en a-t-tl fait?
Et l'indicible angoisse qu'elle éprouvait, comme mère, lui empêcha d'abord de ressentir ce qu'elle devait bientôt souffrir comme épouse.
En effet, après avoir longtemps pensé â Êve, elle pensa* Francis; après avoir pleuré sur son enfant, elle pleura sur sou mari ; puis ces deux douleurs, cependant si différentes, n'en formèrent bientôt qu'une, elle se trouva la plus malheureuse des femmes, et éclat* en sanglots.
On eût dit une mère qui vient de perdre son premier entant, une jeune fille qui vient de voir mourir sou fiancé.
Madame de Mérinval s’était enfarinée cbes elle; elle avait défendu que personne ne 1a dérangeât.
Aimée de ses domestiques, ils s'affligèrent de l'état dans lequel lis la voyaient. *
— Pauvre femme i elle est folle !... elle refuse de prendre la moindre nourriture. Que lui est-il donc arrivé?
En effet, la comtesse ne touchait pas aux mets qu'on lai servait : complètement et entièrement absorbée dans sa donleur. pendant deux jours elle ne songea pas â se coucher.
De temps à autre seulement, elle demandait si son mari était revenu de Vannes,
lia matin, cependant, elle sembla sortir de la léthargie de sa douleur, quand an domestique vint lui annoncer qu'uno jeune fille du pays demandait â lui parler.
— Qui est-elle ? demanda la comtesse.
— Je no sais pas au juste, répondit le laquais; mais elle est restée vingt-quatre heures, jo crois, au service de madame la comtesse de! Mena.
— Faites entrer, dit aussitôt madame de Mérinval.
Elle s’était tout de suite rappelé Bertbe, et la promesse qu'elle avait faite à Mariaoa de prendre ia fille de Plerrebuff auprès d'elle.
Bcrtho entra ; les souffrances qu’elle avait endurées dans la grotte dea ruines n’avaient laissé de traces que dans sa mémoire. Sur sa physionomie on n’en voyait aucune marque. Ello était plus belle, plus gracieuse, plus vermeille quo jamais;
Elle savait qu’elle apportait avec elle le châtiment aux méchants, et le bonheur aux bons.
Le châtimeot pour le comte, le bonheur pour ia oomtesae et pour Eve
Quand elle fut dans la chambre oé ae tenait la comtasso elle contempla avec uo* douce mansuétude le pauvre femme
qui, depuis deux jour», ee desséchait â pleurer; puis elle courut â elle, lui prit les mains, les lui balsa avec une grâce charmante et enfantine, et lui dit enfin d’un accent qui partait du cœur, comme un cri s'échappant d'une âme3incère et dévouée.
— Ne pleurez plus, madame la comtesse, votre enfant, â cotte heure, ne court aucun danger.
— Que voulez-vous dire ?... s'écria la comtesse éperdue ; ma fille I... l’avez-vous vue?
— Oui.
— Parlez I oh ! de grâce, perlez I.»
Berthe raconta tout ce qu'ello savait de U captivité d*Èveet de sa délivrance.
Madame de Mérinval âiu'oif en quelque sorte les paroles de la jeune fille. Quand celle-ci eut achevé :
— Dieu soit loué , s'écria la comtesse, grâce à vous , mon enfant, à votre noble frère et à votre généreux père , Eve, mon enfant, ma fille chérie, qu’un jour j'ai on le malheur de mal juger, est sauvée et hors de la portée do tous ces monstres, qui me font l'effet d'une bande de tigres altérés de sang I
La comtesse parlait encore lorsqu'un valet annonça monsieur le comte.
Francis do Mérlnvsl arrivait de Vannes cû H avait laissé Josepha peodu , et Mariana empoisonnée entre les bris do son nari. On sait qu’on revenant à Lorient, lo comte n’avalt d'autre but que d'en finir arec Plerrebuff; aussi avait-il ramené Kardel qui le suivait â trois pas d’un air cauteleux et protecteur â la fois.
Kardel, on lo sait, avait une haute Idée do ses capacités. Quel effet no devait pas produire sur la comtesse l'arrivée de son mari.
— Oh! mon Dieu! le comte, Bertbe, mon enfant I Qu'allons-nous devenir I s'exclama-t-elle.
— Ne cralgnex rien, madame, Je sols là, répondit la fille du pilote sans s'émouvoir ; mais dissimules de votre mieux, no parla pas d’Eve, et surtout n’oubllea pas de me présenter â monsieur la comte comme votre nouvelle femme de chambre I
M. de Mérinval parut.
Comme toujours, U était frais, souriant, et rois svec une suprémo élégance ; en revanche, sa femme était pâle comme une morte, et affreusement changée.
Lo comte ne pot s'empêcher d’en fhlre la remarque :
— Madame, dit-ll A sa femme en lui tendant la main d'un
UO
LES PRISONNIERS
geste amical , aurlez-vops été malade en mon absence T Pourquoi ne m'avoir pas écrit T Vous savez combien sont grands l'intérét et l’affection que je.»
Lo comte n'acbeva pas son banal compliment, étonné qn'il fut du voir la comtesse retirer sa main devant la sienne; la pauvre femme eût préféré toucher a un serpent
Il fronça les sourdis et promena autour de lui un regard flamboyant. Seulement alors fl aperçut Berthe al remarquable par sa majestueuse beauté.
— Quelle est cette jeune personnel demanda-t-il d'un ton MC.
— Ma nouvelle femme de chambre, monsieur.
— Son nom 1
— Berthe, monsieur le comte, dit ta Hile de Plerrebuff.
— Bien , mon enfant , repartit le comte d’on ton moitié familier, moitié protecteur.
Et se tournant vers la comtesse :
— Maintenant, madame, continua-t-U, je voua quitte et ne vous importunerai pas plus longtemps ; car, la façon dont vous m’avez reçu me dit asses ce que voua souffrez, et le besoin que voua devez éprouver d'élre seule. Au revoir.
Et la comte, ayant fait signe à Kardel de le suivre, se retire en prenant le chemin ùe ses appartements.
l,a comtesse, qui s'ôtait contenue pendant la courte visite que nous venons de raconter, éclata quand son mari se fut éloigné.
— Oh I l’infime I s’écrla-t-elle, après m’avoir séparée do mon enfant, 11 ose me demander si je souffre !
— Tranquillisez. vous, madame, répondit Berthe, et puisque mademoiselle Eve est maintenant en sflreté. A bord de l'£mdniien, je voua tu répéta, ayez confiance en l'avuulr.
Quelques projets.
Quand Ils furent seuls tons deux, le comte dit A Kardel i
— Ferme soigneusement la porte, assieds-toi, et causons.»
— D’abord, fit Kardel avec sou sans-géne habituel, que monsieur le comte veuille bleu me permettre une observation.
— Laquelle? parle...
— Pourquoi fermer soigneusement la porte?
— Mais pour qu’aucune oreille Indiscrète n'entende notre conversation, sans doute, répondit le comte en jetant sur son complice un regard plein d’étonnement.
— Mauvais moyen, monsieur le comte; autant que voua j'ai Intérêt fi ce que notre conversation ne soit pas entendue, n’est-ce pas ? Eh bien 1 si Je vous dissis que c'est par les portes les mieux fermées qu'on est le plus souvent trahi.
— Impossible 1
. — Vous allez voir, d’abord une porte hermétiquement fer-
mée pique 1a curioalté, et l'on vient écouter derrière. Puis, si vous, de l’Intérieur vous supposez qu'on vous écoute, pendant que vous gagnez la porte, que vous l'ouvrez, l’écouteur qui est aux aguets a le temps de s'enfuir. Vollfi. C'est simple comme bonjour.
— C’est possible. Ht le comte.
— Doue, al vous le voules bien, causons ls porte ouverte, en noos contentant de baisser ls voix.
— Soit 1 a*- tu remarqué la réception que m'a faite la comtesse.
— Oui.
— Qu’en penses-tu ,
— Peub t Ja ne aals trop, et vous?
— Mol, je suppose que la comtesse, sans avoir mis le doigt rur i'otacte vérité, t cependant découvert quelque chose au ■ujet do sa fille, et de là...
— Sa mauvaise humeur? Eh bioni 11 y a un moyen facile do s’assurer du fait : à titre de vieille connaissance, et aussi parce que j'ai besoin de le voir. Je dois une visite d’arrivée fi l'ami KanEgal, absolument comme vous en deviez une fi msdame la comtesse. SI vous le permettez, Je vais courir soi ruines et dans une heure noua saurons fi quoi nous «a tenir.
— A merveille, mais un dernier mot. A»-tu remarqué la nouvelle femme de chambre de ma femme?
— Oui.
— Elle est Jolie I
— On vrai morcean dé rot, monsieur le oomte.
— Eh bien 1 11 faut que tu obtiennes d'elle que je le voir :e soir même, fi huit heures.
— Diable 1 monsieur le comte, une Intrigue amoureuse pour un hommo déjà aussi occupé que vous , c'est furieusement dangereux I
— Tu es un aot, ce n'ost pas d'une Intrigue amoureuse dont 11 s'agit. Je veux tout simplement causer avec Bortiir, pour la mettre dans nos intérêts.
— Il en sera fait comme vous désirez, monseigneur, et vous verrez mademoiselle Berthe co soir. Est-ce tout?
— Non, pas encore. Quand tu auras parlé fi Berthe, et quand tu te seras assuré qu'il n'y a rion de nouveau dans le soutrr rsln des ruines et ,que ma fille y est toujours gardée par notre Idiot, tn ires fi Lorient où tu te feras renseigner sur ia demeure de Paul Pierrebuff : c'cst i la falaise.
Je aals où, je vols sa maison d'ici.
— Bien ; d'après des renseignements qno j'ai pris, Vtnénl- Icn serait en station devant 1a falaise depuis la maladie de son capitaine.
— Voici un nom, l'Emérilios, qui me donne la chair g* pas U toutes les fols que je l'entends prononcer, je ne puis y penser sans me rappeler l'affaire de ce pauvre Kanigsl ; une histoire fi vous faire dresser Ire cheveux sur la tête.
— Tu es un poltron.
— pas autant quo vous le penses, peut-être.
— 11 faut cependant que tu ailles te proposer comme matelot fi bord do YhimJriUûn.
— Ensuite?
— D’abord, Iras-tu ?
— Ça dépend.
— Comment ça dépend ?
— Oui; mais allez toujours, après cela je vous parlerai de mes petites affaires; et II est fort probable que tout pourra s'arranger comme vous le désirez.
— Eh bien, supposons un instant quo tu sois admis comme marin fi bord de 1'f.méTiUo*.
— Supposons tout ce que vous voudrez.
— Tous les jours doux matelots de l’équipage, commandé t tour de réle, descendent fi la falaise et y passent vingt-quatre heures pour soigner le blessé.
— Qui?
— Pierrebuff.
— Diable I
— Qu’as-tu fi to récrier?
— Cest que je vous comprends. SI J'ôtala matelot comme nous disons, mon tour do soigner le capitaine viendrait comme celui des autres matelots.
— Sans doute.
— Et que me faudralt-U faire pendant mes vingt-quatre heures de service auprès du capitaine?
— Peu de chose.
— L’empoisonner sans doute ?
— U est déjfi au trois quarts mort, qu'est-ce que c’est que cela?
— Un coup fi me faire bel et bien accrocher fi une des rergues de l’gmcriüm, et Je vous le domande, viendrez-vous me dépendre après?
— Tn es un poltron, te dis-je.
— Non, car j'accepte en grand lo marché que vous me proposez.
— Enfin.
Ne chantes pM trop tût victoire ; von* saves qu’un vieux proverbe s dit qu’il ne fallait pas vendre U peau de l’onra avant d'avoir tué l’anlmaL D’abord, avant d’entreprendre di nouvelles affaires réglons les anciennes, vous me devez dit mille francs, ne vous déplaise, j’attends...
Disant cela, Kardel tendait ia main.
— Voici, lui dit le comte. -
IL de Mérinval donna dix billets do mille francs fi soo complice.
— Maintenant, reprit Kardel, fi combien estimex-ïOUJ l'oB- 1 polsonnemcut du capitaine?
ROMANS POUR TOUS
LES PRISONNIERS
Par JmIm Boilabcrt
ROMANS POUR TOUS
— Fixe le prix toi-même, v — Vingt-cinq mille franc#, est-ce trop f 1 - Non.
— Eh bien, je para ; mais permeuez-mol, chemin faisant,
I de prendre quelques minutes pour m'informer de ce qu'est devenue la vieille Nerella, ou plutôt l'antique comtesse douairière de V alscel. Au revoir.
Resté seul le comte , comme cela doit arriver à tous les ^ grands cri minels, eut comme un mouvement d'hésitation ; k savoir s'il poursuivrait son chemin ou s'il fuirait, après avoir préalablement réalisé tout ce qu'il pourrait de sa fortune.
Le remords savait-il enfin toucher cette âme endurcie dans lo crime, ce cceur profondément gangrené, bien plus encore par l'égoïsme que par le vice T Non.
Mais presqu'arrlvé au port le comte avait un moment de vertige. Il tremblait.
Plus 11 frappait d'ennemis autour de lui, plus 11 en voyait naître de nouveaux. Dorénavant il n'en pouvait douter, à la réception qu'elle lui avait faite, il devrait compter sa femme au nombre de ceux qui voulaieut sa perte.
Sous l'influence de cette pensée, ie comte jeta un regard vers son passé, il se rappela l'époque où, vingt ans plus tôt, U aspirait k la main de mademoiselle de Palami.
U frissonna eu se rappelaat le jour où il était devenu meurtrier pour payer ses dettes et acquérir une somme assez forte qui pût lui constituer un patrimoine respectable; et tout cela pour épous&r une femme qu'il aimait avec tout le délire de la paalon.
ui Fils nu Supplice. IG.
— C'est donc pour elle, se dit-il, que je me suis fait criminel, que j'ai coopéré à l'assassinat de lord Grodsingel, que j'ai f tué Gasparo, que j'ai volé les trois cent mille franos. Oui, c'est pour elle que j'ai fait tout cela.
Et sans considérer que Blanche l'avait enrichi en lui apportant une fortune de près de deux millions, sans réfléchir « qu'elle avait toujours été une épouse dévouée, sans s'arrêter jà v •
aux nombreuses qualités de sa femme, le comte, dans son ^ affreux égoïsme, arriva à se dire : .
— Oui, c'est elle qui est la cause de mon malheur, de mes crimes ; c'est elle qui m'a poussé dans la voie fatale où je joue ma tête à chaque instant, et où j’avance sans voir d'iutn Issue que le bagne ou l’échafaud.
Aussi malheur k elle, si elle se range du côté de mes ennemis ! Une fois encore le poison accomplira son horrible et mystérieuse mission. Oui, mort k cette femme que j’ai aimée qui est la mienne, qui m'a rendu père d'un enfant que je maudis parce que c’est un ange et que je suis un démon !...
Mort surtout k cet homme, ce Gasparo, qui semble me guetter dans l'ombre, et Jouer avec mol comme le chat Joue avec la souris ! J
Et le comte retomba dans do silencieuses réflexions, qui, sans doute, eurent pour effet de triompher du mouvement d< découragement auquel il avait été nn Instant en proie, car tout à coup son front se déplissa, un sourire d'orgueilleuse satisfaction se joua sur ses lèvres, et il murmura encore :
— Mais je suis fou avec mes lamentations ridicules! Kst-ce 4 r
que la fatalité n'est pas de mon côté ! Est-ce qu'au lieu de me J *
répandre en plaintes Inutiles, je ne devrais pas plutôt embotu - r- •
LES PRISONNIER»
cher (^trompette an triomphe, pulaquo n os ennemis ou sont
morts, ou vont être frappés avec la rapidité de la foudre ?
[iariana et Josepha ne sont plus l
Avant trois jours, l'équipage de VEm/riUon jettera à la mer le cadavre de son capitaine, afin de lui donner une sépulture digne de sa vio de marin.
Quant & Èvo, kanigal aura soin d'épicer le dîner de sa prisc miùre un pou plus que de coutume, et tout sera dit.
Pauvre enfant! Si belle, si bien faite pour être heureuse! Sa mort est le seul crime dont je déplore la nécessité.
Et malgré tout l'empire que l'assassin exerçait sur luimémo., une profonde émotion fit trembler sa voix quand il parla d'fcvo.
— Quaut 4 ma femme, l’empoisonnement et l'incendie me débarrasseront d'elle».
Mais après?...
Après?», reprit le comte après un court silence. A mol upe fort u uo presque prlncièrel». A moi le monde!
Comme le comto finissait cet effrayant monologue, un domotique vint lui apporter un billet soigneusement cacheté.
U ne contenait que ces mots *
« Ce soir, & huit heures, la belle berthe vous attendra dans le parterre, près le kiosque de gauche.
« Je cours aux ruh.c*,* %
« A bieutût...
Ud roui joué par usa iflooccatc.'
On était au mois d'août; U était huit heures du soir : le crépuscule, en jetant uno ombre sur le* choses, commençait 4 les confondre et à faire de ocs demi -te iules qu’aiment les peintres qui cherchent à faire de l'effet dans leurs paysages, les poètes de l’école romantiquo et lus amoureux de tous le* temps et de tous les pays; parce que ces demi-teintes c'est le mystère, et que le mystère, c'eut presque déjà l'amour.
A voir le comte se rendre d’un air empressé au rendesvous de Borthe, qui eût pu ponser que des Idées de meurtre faisaient battre le cœur de cet homme et occupaient incessamment son esprit.
— Est-ce vous, Berthe? dit le comte en s’approchant du passif qui abritait la jeune fille.
Oui, monsfeor le comte, c’est mol.
— Que vous ôtes bonne d'ôtre venue I
— Comment! que je suis bonne! L'homme que vous m'svei envoyé m'a dit que vous m’attendiez ici, ce soir, pour m'entretenir de choses qui intéressaient grandemeut madame la comtesse; Il n'y a donc pas bonté de ma part, mais devoir V être accourue près de vous.
Le comte se mordit les lèvres.
— Combien y a-t-ll de jours que vous êtes au service de madame t rcprlt-fl.
— Depuis ce matin seulement
Berthe, qui observait le comte à la dérobée, vit passer sur fc* lèvres un sourire.
Voici ce qu'avait pensé le comte :
— Il y a trop peu de temps que cette fille est auprès de ma r-inme pour s'ètre sérieusement attachée à elle; Je m'alarme k tort.
— Ah ! depuis ce matin seulement? répéta-t-il.
— Oui, monsieur, et je suis bien heureuse d'être entrée dans une maison aussi respectable; car Je suis orpheline.
— Vous Ôtes orpheline?
— Oui, monsieur, je n'al qu’une vieille grand’tnère, que je soutiens en lui ço voyant rpes gages.
Tout en débitant cette fable avec une ingénuité qui eût étonné le Warlck lui-môme s'il eût pu voir sa nièce. Berlue, qu'ou appelait l'intrépide gardienne de la falaise; Borthe, qui portait d’Habitude ai fièrement ses trois médailles, et dont le regard ne se fût pas troublé devant Jean bart lui-même; Berthe baissait timidement les yeux.
Le comte était émerveillé, non-seulement de la beauté; riais encore de la grâce et do l’innocence de Berthe. A ses regards ardents et pleins d’une brûlante convoitise, U était facile de pressentir que notre bandit était bien près de s'enflammer d’une belle et bonne passion.
Du reste, rien de plus naturel; le comte était à cet fige où certains hommes jettent lé feu d’une seconde, jeunesse, plus folle, plus dévorante souvent que la première.'
Le soleil à son déclin n’a-t-ii pas quelquefois des rayons plus vifs, plus chauds que ceux qu'il darde au milieu de son parcours?
— Berthe, la santé de madame la oomtesse tue cause de vives inquiétudes, reprit lu comte.
Je comprends cela, répliqu^ Berthe.
— Et figurez-vous, mon enfant, que j’ai beau faire toutes les suppositions possibles, je ne puis découvrir le motif do sa souffrance. Il y a douze ou quinze jours, lorsque je U quittai cour aller à Vannes, elle se portait très-bien, aujourd'hui je la retrouve dans un étoc déplorable. Sans vouloir roui faire Juge Ici de ma vie Intérieure, je puis vous dire à vous, qui êtes appelée à soigner la comtesse, que jamais la moindre querelle ne nous a divisés, que jamais je n’al rien fait qui pût indisposer ma femme contre moi.*
Donc je conclus que 1% maladie de la comtesse ne prend pa> sa source dans des contrariétés de ménage. 11 y a uo secret sous cette maladie, et ce secret je veux le deviner; car, quand jo le connaîtrai, il faudra bien que je décide notre chère malade à suivre un traitement moral ou physique qui la rétablisse promptemeut.
le comto semblait parler avec une si simple et si douce sincérité, il y avait tant de conviction daus sa voix, que Borthe s'y trompa un Instant.
M. de Mérinval reprit :
— Et je compte sur vous, Borthe, pour pénétrer le secret de la maladie de la comtoise.
— Oh 1 de grand cœur! monsieur le comte, répondit Berthe sans bien savoir encore ce qu'elle allait faire.
— Pour arriver à nos fins, vous fores parler la comtesse, vous provoquerez, vous solliciterez même ses confidences.
— Oui, monsieur le comte.
— Vous observerez tout ce qu’elle fera, et surtout si die écrit. D.ios ce cas, comme ce sera vous, sans aucun doute qui porterez ses lettres à ta boite du château, avant de les jeter dans cette boite, vous auriez l'obligeance de me les soumettre, n’est-ce nas?
— Volontiers.
— Nous nous verrons ici tous les soirs, et vous me rendrez compte de ce que vous aurez vu et entendu.
— Ici? demanda Berthe.
— Ont, et à la même heure. Donc à demain, et le comte tendit la main à la jeuno fille.
.Malgré les Instructions qu’elle avait reçues et l’application qu’elle mettait à bien jouer son rôle, Berthe, qui aimait Joseplia aussi passionnément que son frère aimait Ève, ne put se décider à serrer la maiu de l’homme qni avait Juré la perte du fils du supplicié.
Mais le comte avait prévu ce qui arrivait.
Quand il vit la jolie femme de chambre reculer d’un pas devant la main qu’il lui tendait, 11 lui dit, avec un accent doux et persuasif.
— Comment, mon enfant, vous voulez m’enlever l’occasion de faire une bonne action?
— Que voulez-vous dire, monsieur le comte?
— Je ne sais, reprit Francis, comment vous avez Interprété l’intention que j’avais en vous tendant la main; mais, t certainement, vous l’avez mal Jugée, Je no voulais que vm prier do joindre ce louis aux gages que vous envoyez à vo«« bonne grand’mèro.
Francis retourna sa main, une pièce d’or brillait entre scs
doigts.
Berthe ia prit en murmurant :
— Morel pour la pauvre femm e, monsieur le conte.
En touchant la main de Francis, clic avait senti que cette main était brûlante de fièvre.
Décidément nous pouvons répondre que IL de L’épinval, malgré scs cinquante ans, était déjà follement épris la fille de son plus mortel ennemi.
LES PRISONNIER
Quant à Berthe, aussitôt après avoir quitté le comte, elle remonta chez la comtesse.
— Eh bien, mon enfant? lui demanda madame de IfértnvaL
Berthe raconta sommairement à Blanche sou entretien avec Francis, pois lorsque la comtesse lui dit :
— Qu’allez-vous faire? si ce misérable, vous si belle, allait vous aimer!... N'oublier pas, mou eufant, qu’il est capable do tout
La fille du pilote reprit :
— Je le «ai», madame, mais Je ne le crains pas. Cependant je vous avouerai que dans la circonstance je suis aussi embarrassée que vous, et je crois que le parti le plus sage est M’aller consulter mon père et nos amis de la Falaise.
— Mais, mon enfant, le comte s’apercevra de votre absence, 11 vous fera suivre, et s’il découvre la vérité, malheur à vous! Je ne vous parle pas de mol, sur qui retomberait également le poids de sa colère, pour avoir favorisé votre t wiiréo iei.
— M. de Mirluval ne «'apercevra pas de mon abser.ee,
— Comment ferez-vous, alors r
— Je vais monter à ma chambre, m’habiller en marin, prendre une paire de pistolets dont je sais me servir au besoin, puis je partirai, et demain je serai rentrée avant que personne ne soupçonne que je suis sortie.
Vous me faites trembler, Berthe.
— Pourquoi, madame?
— Vous, une jeune fille, la nuit, soûle dans les chemins!...
— Le comte étant Ici, Ranigal étant mort, del llona à Vannes; croyez-moi, madame la comtesse, les chemins sont aussi sûrs à minuit qu’à midi.
— Alors allez, mais avant que je vous embrasse, mon enfant, car c’est pour mol tout ce que voua faites. Pourquoi donc Dieu ne m'a-t-Il pas donué votre courage? ne m’a-t-il pas faite forte et vaillante comme vous?
Blanche et Berthe échangèrent un baiser, puis la fille de Piarrebuff monta furtivement dans «a chambre.
En dix minutes elle eut changé son vêtement de femme contre l’habillement de mousse que nous conaissoos.
La courageuse enfant, avec quelle hâte, quelle Impaticucc, elle opérait son travestissement!
Mais qu’on lui pardonne, en travaillant à la perte de If. de Mérinvai, elle s’occupait beaucoup plus du salut de Joscpha (Et Dieu sait si elle l'aimait) que du bonheur d’Êve et du repos de la comtesse.
A onze heures ellé était fi Lorient sur le port
Elle se dirigea sans hésiter vers îa taverne des Marronniers, à travers des vitres de laquelle on voyait une lumière, et d’où «'échappait un bruit de voix confuses, tâchant de se mettro d’accord sur l’air et les paroles d’une chanson A boire.
Berthe ouvrit la porte de la taverne.
— Vingt francs au pécheur qui veut me conduire à la falaise, dit-elle.
— La mer commence à être bien mauvaise pour lui confier une barque, fit observer un vieux* garde-côte.
— Qu’est-ce à dire? père Philippe, reprit Berthe, que craignez-vous avec 1a Cardienne de la falauel Si nous chavirons, je vous repêcherai.
Aux mots Gardienne de la falaise tous les buveurs s’étalent levés et découverts, eu se retournant vers la porte.
Vingt offres de service partirent de tous côtés.
Dans un port de mer, le personnage le plus vénéré (nous disons vénéré avec inieutiuu) est celui qui consacre sa vie au sauvetage des naufragés.
Et c’est justice.
— Merci, merci, mes amis, je savais bien qu’avec vous il ne s’agissait que de parler. Pour ce soir, quoi qu’il en ait dit, je me contenterai du père Philippe et d’un de ses hommes. Encore une fols merci.
— Allons, gros Pierre, alerte! fit le père Philippe, qui était déjh prêt à suivre l’intrépide jeune fille jusqu’au bout du monde.
Un robuste matelot, h face rubiconde, se leva avec empressement sur l’ordre de ton chef d’équipe; et, pour la première fols de sa vie, quitta sans regret sou verre, après l’avoir cependant vidé, disous-le à sa louange.
Cinq minutes p.us tard, lkr.be gouvernait sur la falaiso.
La mer était, en effet, mauvaise, on était au prélude de
cette tempête qui dovait voir ccmbrer le fier Êmérilton.
Cependant la fille du pilote arriva tacs encocb. e chez son père. Nous allons l’y précéder, eu racontant cumuivnt Kardel avait employé sa journée.
Le stoïcisme de Kard&.
A onze heures et demie environ, Kardel quittait le cWtean de^ dunes, après avoir eu soin d’écrire à son noble maître le laconique billet que l’on sait.
On comprend, et de reste, la déconvenue qui attendait mais tre Kardel au souterrain des ruines. Aussi nous contenteronsnous de dire que le faussaire, après avoir constaté que son ancien capitaine avait bien réellement rendu son Aine au diable, ne «'était pas amusé à lni faire une oraison funèbre, ni A l’enterrer; mais il s’était empressé de courir à l’oubliette, qu'il avait trouvée vide.
— Ce ne peut être là qu’un tour do Nohsfta, qui seule connaît assez bien les ruines pour être venue jusqu’ici, pensat-il; et, cependant, comment Nerella eût-elle tué Kanlgal, puisqu'elle croyait que c’était le seul homme qui pût la mettre sur ma trace et sur celle de sa petite-fille? Il y a tout un profond mystère caché sous cette aventure. Dans tons les cas, soyons prudent, cherchons Nerella, et attendons de plus amples renseignements pour écrire au patron.
Aussitôt Kardel s’était dirigé vers les ruines à pas précipités, tout en observant attentivement le pays.
11 avait dit : • soyons prudent, » et la prudence de Cancrelat, c’était de la méfiance.
Aux ruines, le faussaire comptait trouver Nerella, bien plus pour ébaucher un traité de marché au sujet de la petite Blanche, que pour s’occuper des affaires du comte.
Car Kardel était bien décidé à ne mettre la main sur un homme aussi dangereux que le pilote, que quand 11 serait préalablement assuré que la comtesse de Valscel donnerait volontiers six cent mille francs pour rentrer en possession de Blanche.
Dans ce cas, s’il empoisonnait Pierrebuff, tout en arrangeant les affaires de U. de Mérinvai, il faisait les siennes.
Quand, après avoir parcouru et fouillé toutes les ruines, Kardel se fut bien convaincu que la sorcière ne les habitait plus, il resta stupéfait, abasourdi.
11 faut convenir qu’il y avait de quoi.
Pour Kardel, la disparition do Nerella était une perte claire de 600,000 francs.
— Diantre I se du notre faussaire après être revenu de sa première stupéfaction et quelques iusiauts de réflexion. La vieille n’était pas commode et avait le fonds rageur, j’aurais dû prévoir ce qui arrive.
Nerella so sera ennuyée d'attendre, et un beau matin, après avoir pénétré le secret de mons Kanigal, elle l’aura flcolé comme j’ai vu et l'aura laissé mourir de faim. Débarrassée de Kanigal, elle aura délivré Évo en se disant :
— Puisque je no peux retrouver ma propre enfant, je vais adopter celle-c), que ses parents traitent d’une si douce façon.
El sur ce, ces dames seront parties avec mes six cent mille francs ! Maintenant où les prendre? Le diable le sait; mais il ne me le dira pas. Et quoique ce soit désagréable de perdre ainsi trente mille francs de rente, que je tenais de côté comme une poire pour la soif, et qu'il soit ennuyeux de recommencer à travailler à mon âge, comme si je n’avais jamais rien fait, il faut cependant s’y résoudre. Aussi, courons vite chez oe butor de Piorrebuff, gagner les vingt-cinq mille francs de ce papillon de Cythère de Mérinvai.
Mais Mérinvai amoureux me rappelle que je l’ai été autrefois, et daine! à présent que Blanche ne vaut plus six cent mille francs... sufllL., Nous verrons... Uni, c’est cela... de cette façon, je n’aurai pas tout perdu I...
Et sur cette phrase, qui, si énigmatique qu'elle soft, sera Intelligible pour le lecteur, maître Cancrelat- kardel se fit à lui-même ce commandement si connu des gens pressée qui n’out pas de voiture :
LES PRISONNIERS
— P ai accéléré !... en avant, marche !...
Et U prit la route de Lorient.
La première chose que fit Kardel en arrivant à Lorient, ce fut d'entrer cbex un fripier, oû il s'équipa d'un vêtement complet de matelot pécheur, semblable à ceux que portent les marins marchands au cabotage.
Quand il ee fut assuré qu'il pouvait, sans crainte do paraître emprunté, »e présenter devant le pilote lui-même, il gagna le port, et, de la plage, il sonda l’horizon du regard.
11 vit bien la falaise, qui, nue et grise, se profilait au loin; mais il n’aperçut pas le lougre.
— Diable, se dit-il avec son sang-froid inaltérable; le comte «'est trompé, encore vingt-cinq mille francs de flambés, et J'ai dépensé deux plstoles & acheter, pour n’en rien faire, ces affreuses guenilles! Cependant, voyons...
Et s’adressant à un homme du port, Kardel lui dit i
— Hé! l’ami, l'ânlriJta, s’il vous plaît?
— 11 est parti hier, mon brave.
— Avec son capitaine, le pilou de la Manche?
— Je ne pourrais vous dire; mais le second, maître le Warlefeft est à terre pas loin d’ici.
— Pourriez-vous me dire où?
— A la taverne des Marronniers.
— Merci.
A ia taverne des Marronniers, Kardel trouva le Warlek, qui, avec deux ou trois vieux pécheurs, dégustait un verre de vin avant de pousser uno reconnaissance du côté des dunes; histoire de voir si ta nièce n’avait pas besoin de lui.
Quand le Warlek eut entendu la demande de Kardel, 11 lui mit familièrement la main sur l’épaule, et lui dit avec son franc parler et son bon gros rire :
— Mon matelot, en ce qui me regarde. J’adhère à ta demande. Tu es laid à faire peur, les belles ne courront pas après toi; ça fait notre affaire, car nous voulons de la tenue et des moeurs chez les matelots de 1* ÊmèrilUm; mais je ne commande pas seul à bord; c’cst-à-dire que je ne commande pas du tout As-tu le temps?
— Oui, lieutenant
— Eh bien ! viens avec moi jusqu'à la falaise, tu verras PJerrebuff, et je te recommanderai.
— Allons I
Après avoir encore vidé une ou deux bouteilles, le Warlek et sa nouvelle recrue montèrent en canot
— A tes rames, Brin-d' Amour, on Joli-Cour, à ton choix, que Je juge de ce que tn sais faire sur ces outils-là, cria le Warlek.
Kardel savait ramer comme un galérien : il émerveilla le Warlek, et ce n’était pas facile.
Arrivé dans la chambre du pilote, Kardel fit un bond en arrière qui faillit le trahir.
Dans la vieille femme qol préparait des médicaments an chevet des deux blessés, 11 avait reconnu Nerella.
— Tiens! tiens! pensa le faussaire, je crois que, décidément, mes 600,000 francs ne passeront pas au bleu.