‹ Le fils du suppliciéChapitre 4 sur 4 · ROMANS POUR TOUS •*« *■*« ' ROMANS POUR TOUS · texte numérisé non relu

ROMANS POUR TOUS •*« *■*« ' ROMANS POUR TOUS

Relevez la mancue «le se< \ele.i-v;li jusqu'à la saiguee du hra*.

pansé, il me fait horreur.

Ce cri partait du cœur, Pierrebuff ne pouvait a’y tromper, 11 continua :

— Et vous avez eu raison, mon fils (à ce mot : mon fUs, que le pilote n’avait pas encore prononcé, il ne s’était Jusqu’alors servi que du nom de Richard, un éclair de joie Illumina le front du blessé), et vous avez eu raison de maudire voire passé, car maintenant, mol, je vous pardonne.

— Oh! merci, mon père, du pardon que voua daignez m’accorder, et je vous jure..,

— Ne Jurez de rien, Richard.

— Que voulez-vous dire t

— Votre amour pour Êve...

Le nom d’Êve amena une vive rougeur sur le front du blessé.

— Vous voyez bien, Richard, que vous ne devez jurer de rien, reprit le pilote.

— C’est vrai.

— L’aimez-vous donc toujours î

— Oh ! oui.

— Malheureux !

— La beauté d’Êve n’est-elle pas aussi bien mon excuse que celle de Josephs.

— Certes, ton amour pour Êve n’est pas un crime, mais comme 11 doit en résulter de grands malheurs, il faut le sacrifier sans hésitation.

— Je vous comprends, mon père.

— Ce sera une expiation de tout le mal que, pendant touto ta vie, tu as fait et souhaité à Josephs.

— S'il est donné à l'homme de maîtriser son amour, mon \.€ Fils ou Scppiici*. 17.

père, je triompherai du mien.

—Dieu le veuille 1 Richard; dans tous les cas je te le répète, je te pardonne, tu peux dire cette bonne nouvelle à ta mère.

Après cet entretien le pilote lais* retomber sa tète sur l'oreiller et ferma les yeux, comme si, fatigué d’une nuit d’émotion et de fatigue, il eût désiré dormir.

Telle n'était cependant pas boq intention.

Une pensée bien amère venait seulement de traverser l’esprit du pilote.

— A l’heure même où je pardonne à mon second fils, mon aluô se conduit peut-être de façon à mériter ma malédiction.

Dans lequel 1» lecteur oe eera nullement étonné.

Nous avons laissé Josepha dans une assez triste position pour songer enfin à l’en retirer.

Quelque plaisant pourrait nous faire observer, avec assez de .

raison, que pour un pendu il a eu le temps d'attendre.

Quoi qu’il en soit, le gardien, qui avait mis tant d'empressement à écrire à M. de Mérinval la bienheureuse nouvelle qui avait déterminé celui-ci à retourner aux Dunes; l'avait fait un peu à la légère et sans doute dans un moment où il était fort «

tourmenté, par la craiute d’ètre compromis dans une mauvaise affaire. • 4 *

Dans le feu de son effroi il avait môme écrit (si nous nous -t- î

rappelons bien) que des médecins étaient venus et avalent

LUS WUSONN1ERS.

constaté lo décès.

^ Nous qui n’avons rien sur la conscience, quant à la tentative de suicide de Josephs du moins, nous allons dire à nos lecteurs ce qui se passait dans la prison de Vannes juste au moment où M. do Mérinval, pour revenir à Lorient, montait dans sa voiture qui avait amené Mariana.

D’abord Josepha fut dépendu ^puls, grâce & des soins dont la pratique est devenue élémentaire, eu moins d’une heure il fut rappelé à la vie.

En se retrouvant vivant, aussi malheureux et aussi à plaindre que par le paæé . Josepha commença par maudire du fond du cceur ceux qui l’avaient sauvé.

Puis, en se promettant bien de recommencer le plus tôt possible, c'est-à-dire le soir même, si faire se pouvait; il se laissa reconduire dans Bon cachot où il se mit & penser à la blonde Êve et à sa conduite qu’il n’osait taxer d'infidélité.

11 est bien rare que la Justice, quand une fois elle s'est emparée d’une affaire, ne s'initie pas, et cela avec raison, dans les moindres détails qui se rattachent à cette affaire.

L’affaire de Josepha était plus qu’obscure, elle était ténébreuse; et nous avons dôi& dit quelles controverses cllo soulevait dans le public. L’accusation elle-même ne s'appuyait que sur un témoignage sérieux, celui de U. de Mérinval , qui prétendait avoir reconnu ie prévenu. Les del Mona témoignaient n'avoir ramassé qu’un blessé qu'ils prirent d’abord pour un oadavre. L’instructioo n’avait en rien éclairé la question quoi qu’elle eût fait. Tout s'était résumé et &o résumait encore * cos deux dires:

Je s*fs certain que c'est lui.

Çe a 'est pas moi.

Quelques circonstances compliquaient bien un peu ta position de Josepha ; mais sans assez l’aggraver pour faire croire matériellement, évidemment h 6 a culpabilité, et en justice on ne doit, on ne peut admettre, pour condamner, la conviction morale.

L’Instruction était donc terminée depuis longtemps, ot le sort de Josepha se déciderait aux premières assises qui devaient ouvrir un mois pins tard.

Un verdict d’acquittement serait rendu, personne n’en doutait; M. de Mérinval lui-même en était si convaincu qu’il avait, par un faux, poussé le prévenu à se suicider daus son cachot.

Josepha so fût pendu dix minutes plus tût qu’envers et contre tous M. le comte eût eu raison.

La tentative de suicide du prévenu vint remettre sur le tapis l'affaire Josepha qu'on commençait à oublier , en se résignant à attendre jusqu'aux assises.

Vannes fut en émoi, le parquet entier eut un frémissement, et de ces deux mouvemeuts sortit cette conviction générale, peu & l'avantage du prévenu.

s Que Josepha était coupable, et qu’il voulait se tuer, se rendre justice lui-même , sans attendre son jugement.

Le parquet ordonna une nouvelle instruction, et le malheureux prisonnier eut & paraître une seconde fois devant l'homme qui lui avait parlé avec tant do modération pour ne pas dire avec tant de bonté.

Aux mêmes questions Josepha fit mot pour mot les mêmes réponses.

Enfin le juge lui demanda :

— Mais pourquoi ce suicide?

— Je suis dégoûté de la vie.

— Et vous vous dites innocent?

— Je l'atteste devant ce Christ.

— Mais alors, vous désespérés donc de la bonté de votre cause?

— Non, je suis certain, certain m'entendez -vous bien, monsieur, d’être acquitté par n’importe quels juges.

— Alors vous êtes un fou ! ne put s’empêcher de s'écrier lo magistrat, que l’accent de conviction du prévenu avait frappé.

— Comment cela, monsieur?

— Savez-vous la sensation générale ou'a oroduite votre f& cbeuse tentative?

— Non, et je m’en préoccupe peu.

— Mais il s’agit de votre honueur.

Mc mon honneur! s’écria Josepha, en faisant un bond

sur son siège.

— Hier, poursuivit le juge, autant de gens vous croyaicol Innocent que d’autres vous supposaient coupable; mais tout le monde s’accordait sur la probabilité de votre acquittement Aujourd’hui, tout le monde y croit encore, mais tout le monde vous croit coupable, et l'on dit pour raison...

— Oh! monsieur, Je comprends, interrompit Josepha. Oui, oui, on dit que j’ai essayé de me tuer pour éviter la honte d’un Jugement!... Oh! s'il m’était permis de vous dire 1a vérité, toute la vérité, vous ne penseriez pas comme tout le monde!... mais c’est impossible, dusse-je vivre cent ans, mon secret périra avec moi, parce qu’il n’est pas le mien... Enfin, complètement dégoûté de la vie, je vous le répète, et pour ce seul motif, Jo devais recommencer ce soir la triste expérience qui a échoué ce matin, mais je vous jure de n’on rien faire, et la couscience calme, c’est avec la certitude de mon Innocence, que j’attendrai la décision du jury.

Le matin du jour où Josepha prononçait ccs paroles, Éve et Jean mettaient le pied sur l’ÊNt^rilèm. pour faire le voyage dont le lecteur connaît déjà une partie des suites... le naufrage.

Infortuné Josepha i s’il eût su combien Êve l’aimait, ce qu'elle avait souffert pour lui dans l’oubliette, qu’il eût trouvé la vio belle! que son cachot lui eût paru resplendissant!

xxiu

fi 7 « aussi bien des phtnnieie» à Vannes qui Paris.

Del Mona, ei l’on s’en souvient, était resté à Vannes auprès de Mariaua pendant que son complice, ce cher comte, courait Gkcayer de faire empoisonner le pilote.

Quoique la mère de Josepha lui eût été singulièrement hostile dans la discussion qui avait eu lieu entre lo comte, elle et lui, del Mona, lorsqu'il eut entendu la voiture du comte s’éloigner, lorsqu'il eut compris qu’il n’était plus sous l’influence do cette espèce do je/tatore , del Mona, dis-je, no put s’empêcher do jeter un regard de pitié sur cette femme qu’il avait aimée si éperdûment, et dont il avait fait la compagne de sa vie.

— Mourir si belle, si jeune encore!... murmura-t-il.

Et son regard devint en quelque sorte caressant.

— Mais je suis fou vraiment de m’apitoyer sur la mort ie cette femme I reprit-il après un silence; si par un contrepoison, ou la rappelait à la vie, si on lui rendait ses facultés, son effrayante énergie, est-ce que la première chose qu’é le demanderait à la justice, ne serait pas la tête du comte et la mienne? OUI oui, je suis fou bien fou! cette femme doit mourir... 11 le faut

Et tout en disant cela, del Mona s’éloignait.

Sur lo seuil do la porte 11 s'arrêta pourtant, il ne se sentit pas le courage, la force, la volonté d’aller plus loin, sans regarder une dernière fois la mère do Josephs.

Une scèno étrange qu’on eût pu prendre pour une scène le magnétisme, avec cette différence ici que c’était le magoé liseur qui obéissait à la somnambule.

Quoi qu’il en fût del Mona s’était retourné, puis rapproché le Mariana.

Quand il fut près de Mariana 11 lui prit one main, l’enbrassa sur le front, puis s’élança dehors comme un insensé ■ n s'écriant:

— A Vannes comme k Parte il y a des pharmaciens.

Une heure plus tard le pharmacien breton avait gagné dix mille francs, on croira sans peine qu’il n’avait jamais ôté < n pareille aubaine. 11 est vrai qu’il avait feint de croire à t n mensonge assez mal réussi de del Mona pour justifier la potltien de sa femme.

Quant à Mariana elle étaft hors de tout (tynger, un peu « te pesanteur au cerveau qu’elle pouvait attribuer à la violent des émotions qu'elle avait éprouvées, l'affectait reulemeat.

LES PRISONNIERS

En revenant complètement à elle, elle vit del Mena seul auprès du sofa sur l< |o 1 elle était étendue.

— Vous ici, monsieur? fit Mariaua en accompagnant sa phrase d'un froncement de sourcils.

— Oui, madame; répondit l’Espagnol «ans trop se déconoerter.

— Mali je vais vous faire arrêter, monsieur l’assassin.

Et au souvenir de la mort de s*o fils, Mariana eut un grincement de dents.

— Décidément elle reprend ses allures de panthère furieuse, pensa l'Espagnol; tout tigre que nous sommes, faisons patte de velours.

Ilarlana avait étendu le bras vers un cordon de sonnette. Il était grand temps do frire patte de velours pour ce bon M. del Mon a.

U lui saisit le poignet, mais sans brutalité.

— Pardon, madame, dit-il, mais avant de faire arrêter et pendre les cens est-il encore bon et utile souvent do les entendre,

« Votre fils n'est pas mort, Mariana.

En s’enquérant d’un pharmacien, l'Espagnol avait appris que PaccidcQt arrivé à Josopba se résumait à une tentative do suicide.

— Que dites-vous? mon fils n’est pas mort? s'écria Marions.

— Non, et à cette heure même il subit un nouvel Interrogatoire chea le jugo d’instruction,

— Mais cette lettre que m'a montrée le comte de .Mérlnval?

— Le comte de Mériuval est un grand criminel...

— Et vous êtes sou complice.

— Pas précisément, comme vous ailes en Juger, Mariana.

— U y a une demi-heure à peine, ma chère, vous éties empoisonnée.

— Eropolsonnéo 1 mol ! répéta Mariana avec terreur.

— Oui, et bien empoisonnée; demain, si je n'eusse été là ce soir, il n’y avait plus de comtesse del Mona.

— Mais comment ai-je été empoisonnée?

— Pendant votre évanouissement

— Par qui ?

— Par le comte de Mérlnval s

— Et par quel moyen ?

— Ceci.

Del Mena sortit do sa poche le petit flacon que lui avait laissé le comte.

La comtesse promenait des yeux égarés dn flacon à celui qui le tenait.

— Et vous étiez là quand lo comte me faisait prendre cctto affreuse boisson?

— Oui.

— Et vous ne l'avez pas empêché ?

— Non, Il m’eût poignardé et vous eût empoisonnée ensuite. Voici ce quo j'at fait :

Et del Mona raconta à Mariana la vlsito dn pharmacien.

— C’est bien, monslcor, fit la mère de Josepha, vous êtes moins mauvais que Je ne pensais.

— Vous en convenez?

— Aidez-moi à sauver Josepha et nous pourrons encore être amis.

— Volontiers, mais qne puis-je faire?

— Avisons.

— Écoutez, reprit del Mona ; je suis témoin à charge quoique mon témoignage soit de peu d'importance. Eh bien, pour vous complaire et être utile à Josepha, je vais aller faire un tour à Londres pendant le procès.

— Oh 1 merci, monsieur.

Et dans l'expansion de sa joie Mariana fut la première à S’emparer dos raalns de l'Espagnol, à les presser dans les

sienne?.

Le soir même, del Mona encore tout heureux de la marque <f affection et d’estime quo lui avait donnée Mariana, en le quittant, s’embarquait à Brest.

h avait cre\6 deux chevaux de porie pour arriver à temps.

Del Mona allait à tondre?, comme il l’avait annoncé; quelqoe 3 heures après l’appareillage, avec une mer très-ca’me eous ses pieds, un ciel chargé d’étoiles sur sa tête, et en fumant un cigare do fine contrebande, notre astucieux Espagnol tout on a® promenant sur lo gaillard d'arrière du Stea-

mer, se disait î

— C’était un trop rude partner pour mol que ce Mérlnval,

Je préfère abandonner la partie, il aurait fini par nous faire fourrer au bagne l'un ou l’autre.

Mariana restée seul à Vannes, et enfin maîtresse de la situation, nous dirions presque du champ de bataille, grâce à la générosité de l'un des vainqueurs, Mariana réfléchit longtemps au moyen qu'elle emploierait pour voir son fils d’abord, et to sauver ensuite.

Pour lo voir U fallait s'adresser ta procureur du roi; tfle d’obtenir une permission, il fallait se nommer, et ne paraltralt- II pas fort extraordinaire à un magistrat, que madame la comtesse del Mona fût la mère de Josepha, et quo le comte del Mona servît do témoin à charge contre son beau-fils, dans une affaire do la plus haute gravité?

Mariana comprit qu’en se présentant sous ses noms et titres, elle ouvrait une nouvelle vole à la justice, reculait l’acquittement de Josepha, compromettait son mari, et se mettait dans une position à ce qu'on la forçât, tôt on tard, à avouer les mystères de sa vie plus ou moins blâmable.

Que faire, cependant?

Tout à coup une de ces conceptions qui réussissent presque toujours, parce qu’elles sont trop hardies pour qu’on les soupçonne, lui traversa l'esprit.

D’un bond Mariana fut debout (depuis son évanouissement on l’avait transportée dans un appartement où elle était chei elle). Elle alla se poser devant une glace, dans laquelle elle se regarda longtemps avec autant do coquetterie que de complaisance; puis, quand elle se fut bien convaincue quo ses quarante-cinq ans n’avalent fait qu’effleurer de leur aile sa magnifique beauté, elle murmura :

— Et d’une; pa'îsons maintenant à l’examen de nos autres ressources; car, celles-là aussi sont importantes pour ne pas être prise pous une aventurière.

D’un petit nécessaire do voyage, Mariana sortit une brasse de billets de banque de mille francs.

Elle en compta soixante-dix.

— Penh 1 je suis bien pauvre! murmura-t-ello, mais qui pouvait prévoir ce qui arrive! Enfin, 70,000 francs à dépenser en un mois, si bon me semble, c'est une fortuue dans tous les pays du monde. Et de deux... Maintenant quel nom vais-je prendre? mais auparavant consultons notre hôte.

Mariana sonna, un domestique ne tarda pas à paraître..

— Que désire madame la comtesse? demanda le laquais.

— Qui vous a dit que je fusse comtesse.

-.Mais c'est écrit sur les malles de madame.

— Je n’en ai point apporté.

— Elles viennent d’arriver.

— Cette bonne Blanche, tout en voulant m’obliger elle vient de faire une maladresse... pensa la mère de Josepha... Enfin!

— Dites à votre maître de monter me parler.

— Bien, madame.

Cinq minutes plus tard le maître de l’hôtel breton, non prévenu par un de ses lieutenants, commettait lui ausai la maladresse de demander :

— Que vent madame la comtesse?

— Bien, mon brave homme, c’est justement à propos de co titre de comtesse quo je vous al fait appeler. Pour vous, vos gens, la ville, la police même, je ne dois être que madame Lsndrina. Vous m’entendes tmétmf c’est facile à retenir. Je f dois rester Ici un mois, et Je dépenserai en moyenne 100 fr. ' par jour et 50 fr. pour les pourboires. SI la moindre indiscrétion commue au sujet de mon nom me revient aux oreilles,

je vou? l’attribue et pars le jour même. Est-ce compris?

— Parfaitement, madame Landrina.

— Très-bien, mais votre personnel?

— Mon personnel est entièrement composé de Bretons ou .«?« Bretonnes, et tou?, filles ou garçous, sont aussi entêtés et aussi Intéressés que mol.

— De sorte que, quand vous leur parlerez des 150 fr. ?

— Il compreudront à ce seul mot : Landrina, 150 fr.

— Allons, bien, allez et faites-moi monter mes malle?, j'en déchirerai moi- même les adresses;

LES PRISONNIERS

— Ne craignez rien, madame, Jl n’y a que mol qui sache Ure ici, et si je u'avais rien dit, on n'aurait rien su.

Seule, Mariana écrivit à Tan de ses fournisseurs de Paris do lui envoyer le plus promptement possible, à Vannes, et au nom de Landrina, une voiture élégaote et deux chevaux de premier choix.

Quand Mariant termina cette lettre 11 était six heures du soir.

Le lendemain, à une heure de relevée; l’huissier de service au parquet annonçait à M. le procureur du roi qu'une dame demandait à lui parler.

Mon enfant 1... ma mère!...

M. le procureur du roi de Vannes était un magistrat éclairé mais non austère, remplissant parfaitement son devoir mais ne faisant Jamais de zèle exagéré.

Resté veuf, jeune encore, d'une femme qu’il avait beaucoup aimée, il ne s'était jamais remarié; homme du monde il aimait la société des femmes peut-être parce qu’on y vit do sentiments, quand dans la société des hommes on ne vit que d'idées.

Quoi qu’il en soit, M. de P.., en voyant entrer Mariana dans son cabinet, sut à peu près l’apprécier à sa juste valeur...

Voici à pou près le résumé de son appréciation :

Femme du monde, coquette, mais non légère, aimant à plaire mai* à qui personne ne platl , parlant femme d'esprU.

H s’était levé |*>ur recevoir Mariana, U la salua avec courtoisie mais sans affectation.

— Madame, lui dlt-II, en lui offrant un siège, veuillez, je vous prie, prendre la peine de vous asseoir.

Mariana s’assit mais sans rien répondre, elle était encore trop émue. Elle était donc enfin en présence de l’homme qui tenait entre scs mains le sort de Josepba.

L’émotion de Mariana n’échappa pas à M. de P... qui reprit:

— Madame, veuillez, je vous prie, me pardonner uno question qui, partout ailleurs, pourrait vous paraître Impolie, mais vous savez où vous êtes et qui Je suis?...

Et M. de P. fit une courte pause afin de permettre à l’Inconnue de lui répondre.

Mariana comprit la délicatesse du magistrat et lui dit do cette voix d’enchanteresse qu'elle possédait encore :

— Oh ! mon Dieu oui, monsieur, je sais que Je suis dans le cabinet deM. le procureur du roi. Mais qui suis-je moi-même? madame veuve Landrina. Quelle affaire m’amène? Ceci est un peu plus long et j'oserai, monsieur, abuser de l'indulgence avec laquelle vous paraissez m’écouter pour vous expliquer le motif do ma visite.

— Parlez, madame, fit kl. de P.- avec un gracieux sourire, et croyez bien que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous être agréable.

— Voici lo fait, monsieur; hier je passais Ici avec une de mes amies et son mari, nous nous rendions & Brest; moi en voyage d’agrément, M. Barodl, armateur, et sa femme, pour affaires.

Nous devions changer de chevaux à Vannes, nous nous do eldâmes à y déjeuner. Nous descendîmes donc à l’hôtel des TroiS’Piliers. Et voici comment, pendant que nous déjeunions, nous pûmes saisir le bruit d’une conversation, qui avait lieu à voix haute, dans une salle voisine de celle que nous occupions. il était question d’un nommé Josepha... Vous savt. sans doute de qui je veux parler, monsieur?

— - Très-bien, madame.

— Eh bienl monsieur, je suis la meilleure amie de la mère

de cet infortuné jeune homme, que je vous demanderais la permission de visiter dans sa prison. *

A ces paroles, lo magistrat resta aussi calme en apparence que s'il n’eût rien entendu. Il répondit :

— Madame, j’en suie mille fois désolé; mais ce que tons me demandez est imériellement Impossible pour aujourd'hui. M. Josepba a subi ou subira un nouvel interrogatoire dans ia

>urnée, et, tant que jo ne connaîtrai pas te résultat de l'Instruction, je ne puis vous donner la permission que vous me demandez; mais je pense pouvoir vous l’envoyer demain, à l'hôtel des Trois-Piliers.

L’entrevue était terminée. Mariana rentra chez elle le cœur aussi rempli d'espérance que d'inquiétude. Elle redoutait ce qui ne pouvait manquer d'arriver, et ce qui arriva.

M. do P... mit toute sa police sur pied pour avoir des ren- •elgnements sur madame Landrina.

Mais la leçon était si bien faite à l’hôtellerie, que M. de P— en fut pour les pas de ses agents.

D’un autre côté, il apprit qu’une cnaise de poste avait pris la route de Brest, à l'heure indiquée par madame Landrina.

C'était celle de del Mona.

En conséquence de ces bons renseignements, Mariana reçut, le lendemain & midi, une permission qui l’autorisait à pénétrer près de Josepha.

Une heure plus tard, elle était à la maison d'arrêt.

Monter chez le directeur, lui remettre la permission, fut pour elle l'affaire d'un instant.

— Très-bien, madame, lui répondit le directeur. Je vais faire monter le détenu.

Quelle Impatience!-. Enfin, Josepha entra.

On l'avait trouvé pensant à Ève, et quand on lui avait dit : nne femme vous demaode, il avait pensé à mademoiselle de Mérlnva).

A l’aspect d'une Inconnue, sa figure prit un air découragé, il fut sur le point de s'enfuir en s’écriant :

— Que me veut cette femme? Ce n’est pas Êvel

Mais il n'en eut pas le temps; Mariana, obéissant à l’Impétuosité de son caractère et do son amour, ne pouvant point parler du reste, l’avait déjà saisi par les deux mains et l’entraînait vers un canapé, qui se trouvait là fort à propos pour recevoir deux personnes.

Le jeune homme crut avoir affaire à une folle.

Il allait se dégager de l’étreinte de Mariana, quand celle-ci put enfin tirer de Bon âme ces deux mots, prononcés d'une voix étouffée :

— Mon enfant!-.

Mariana enlaça ses deux bras autour du eou de Josepba, et l’embrassa sur le front en répétant :

— Mon pauvre enfant!... mon fils!

Josepha comprit enfin, et, lui aussi, il serra Mariana dans ses bras, il la couvrit de caresses en murmurant :

— Ma mère !...

L’entrevue fut longue pour les gardiens; bien courte pour les deux heureux qu’elle réunissait. Ce ne fut qu’un long baiser, qu’une seule étreinte, qu'un échange de larmes.

Les mots passé, repentir, mépris n’y furent pas prononcés.

Est-ce qu’un fils peut mépriser sa mère?

L’heure de la séparation vint enfin. Mariana rentra chez elle régénérée et absoute.

Josepba, lui, retourna à son cachot presque consolé. Tant 11 est vrai que les caresses d'une mère sont un remède pour toutes les souffrances.

Le lendemain de sa visite à la prison, Mariana reçut une invitation de M. le procureur du roi à passer au parquet.

Ce fut en tremblant que la pauvre mère se rendit à l'imi/otion de M. de P...

— Madame, lui dit le magistrat; Je sais aujourd’hui à quel titre vous visitez M. Josepha; et je vous autorise à le voir tous les jours do une heure à quatre heures. Dorénavant, vos entretiens seront secrets et particuliers (en disant cela, M. de P... eut un bon sourire), ce qui n’a pas eu lieu ia première fols; ma responsabilité s’y opposait; mais vous voyez, par la faveur que je vous accorde, que vous n’avez pas à voua plaindre de mon indiscrétion.

— Ohl monsieur!... fit Mariana.

— Comme homme, je sais aussi que certaines consolation* sont douces au cœur d'une mère désolée. C’est avec cette conviction que je vous dis : Votre fils est innocent, il sera acquitté.

Si Mariana eût osé, elle se fût jetée aux pieds de M. de P...

Du parquet, elle courut & la prison.

Quelques Jours plus tard, quand la voiture et les chevaux arrivèrent de Parie, Mariana i*« renvoya avec contre-ordre.

LES PRISONNIERS

Elle fit mieux, elle renvoya 60,000 fl . au caissier de son mari.

Elle ne roulait rien garder de ce qui lui rappelait del Noua. Quant à Josephs, depuis un mois il avait retrouvé sa mère, et il ne lui avait pu encore demandé comment elle se nommait de son second mariage.

Il eut craint de la froisser, et était tout simplement heureux de l'appeler m mire.

Inutile de dire qu’on avait écrit & Plerrebuff que tout allait

bien.

U pilote avait bien besoin do cette consolation; depuis dix-huit jours, il n’avait aucune nouvelle de Jean et d’Eve. Des soupçons affreux, quoi qu’il fît pour les repousser, lui torturaieot l’esprit...

Il allait presque bien, quant à sa blessons

La jugement.

Un mois s’est écoulé depuis le Jour où nous avons vu Mariana pénétrer, pour la première fols, dans le cabinet de M. le procureur du roi.

Les assises sont enfin ouvertes.

Nous sommes au Jour où le malheureux procès de Josepha doit avoir son dénouement.

Comme dans toutes les petites villes, le palais de Justice est petit et de mesquine apparence & Vannes. Il ne pourra jamais contenir la foule qui l'assiège depuis huit heures du matin.

Il est onze heures et demie.

Dans la salle d’audience, les jurés sont déjà à leur banc. Quelques places réservées sont occupées par des notabilités de la ville. Deux de ces places, voisines l’une de l’autre, ont donué asile à Mariana et à Pierrebuff : le pilote attire l'attention générale.

Il est encore souffrant, et conserve un reste de pâleur de sa longue et cruelle Inaction. Il porte son costume de marin, ses croix et ses médailles françaises ou étrangères. Dans une circonstance aussi grave, il a cru de son devoir d'assister Josepha et de l’encourager par sa présence.

Mariana, grâce à une toilette très-simple et à un voile trèsépais qui cache i’anxiété de son visage, n'attire qu’une médiocre attention : personne ne la sait sans doute la mère de l’accusé.

Le banc réservé aux témoins est vide.

Le siège du ministère public est occupé par une sommité du barreau de Rennes.

Un avoué-avocat de Vannes est chargé de présenter la défense de l’accusé. Malgré les prières de sa mère, Josepba a voulu qu’il en soit ainsi; et on lui a désigné d'office un défenseur.

Les tribunes réservées au public sont littéralement combles.

A midi, un huissier annonce la cour, elle prend place sur ses siégea.

L’appel des jurés est rapidement fait.

A midi et demi, l’ordre est donné d’introdoire l’accusé; peu d’Instanta après, Josepha paraît entre deux gendarmes.

Il porte la tenue d’aspirant de marine, son air n’est pas contraint, sa démarche n’a rien d’embarrassé. Il est calme, froid, peut-être un peu pile, résu lut de ses longues et douloureuses Insomnies.

Il prend place sur le banc dre accusés derrière son avocat; puis son regard tranquille se promène sur la foule. (I tressaille pourtant, en reconnaissant sa mère et Plerrebuff.

L’extérieur du prévenu lui a déjà gagné les sympathies de tous les assistants.

Tout le monde sait ce que c’est qu’un procès en cours d’assises ; aussi, n’Inslsterons-noussur aucun des déUlls de celui de Josepha.

Après la lecture de l’acte d’accusation, aux diverses ques-

tion qui lui furent faites, le fils de Mariana répondit ce qu'il avait déjàréponau au juge d'instrution.

— Je suis Innocent ; quant à vous dire oft J'ai pané la nuit du crime, je ne le puis; rnonneur et ma cüum;iuiu; iu ordonnent de me taire sur ce sujet.

Cette réponse évasive, et qui pouvait laisser des doutes dans l’esprit de bien des gens, fit dresser l’oreille à plus d’un juge; le ministère public en prit note, elle arracha un soupir à Mariana, qui crut que son fils se perdait. D’un regard, Plerrebuff dit à Josepha :

— Vous avez bien fait, vous ôtes un noble cceur.

A toutes les instances du président et de l'avocat général, osepha se contenta de répondre :

— Pal dit tout ce que j'avais à dire.

On passa à l'audition des témoins.

Le premier témoin était M. de Mérinv&l. Le comte s'excusait de son absence, en prétextant d'une maladie. 11 renvoyait à ses diverses dépositions, signées pendant l’instruction dont Il maintenait le dire, qu’il certifiait l’expression de la plus stricte vérité.

Le second témoin était M. le comte del Mona, également absent, celui-ci s'excusait en disant .que sa position d’armateur et des Intérêts de la plus haute importance l’appelant à tendres, il n’avait pas cru devoir différer son voyage pour venir renouveler devant la cour uue déposition aussi peu importante que la sienne.

Quant au troisième et dernier témoin, H. Carlos del Mona, il ne prenait même pas la peine d'excuser son absence. Au reste l’assignation à comparaître, qu’on lui avait successivement adressée à l’École navale, aux Dunes, à Cherbourg avait été retournée de partout, avec cette réponse :

Non» ne ta von» ou je ne tait où est M. Carlos del Mona.

Le populaire, comme eût dit Brantôme, commençait à gronder et à montrer les dents : il s’était levé de bon matin, s’ôtait passé de déjeuner, s’était coudoyé, rudoyé, froissé, heurté pour assister à un grand procès et U n’assistait qu’à une mesquine affaire.

Josepha fut victime de l’absènce de ses témoins, 11 perdit complètement l’estime et la sympathie des tribunes.

Quelques bavards, ne sachant que dire, firent courir le bruit que la partie civile se désistait en s’abstenant, parce que Josepha avait de puissants protecteurs, devant l'influence desquels M. de Mérinval et les del Mona reculaient.

La version que nous venons de dire se répandit avec une incroyable rapidité, et bientôt elle fut dans toutes les bouches, aussi bien dans les tribunes que dans la rue.

Comment fut-elle siffiée aux oreilles des membres de la cour et à celles des jurés, nous ne saurions le dire ; mais elle le fut

L’orage grondait contre Josepha. Quelques émissaires lâchement stipendiés le soulevaient sans doute.

Que fut-ce quand l’avocat général, prenant la parole, le fit sans soutenir l’accusation I ce magistrat obéissait à sa conscience et à l’esprit de la loi.

Quand 11 se tut, des murmures se firent entendre, le président menaça de faire évacuer la salle.

Quand le défenseur de Josepba ouvrit la bouche, on siffla* dehors l’on criait.

Le Jury semblait intimidé, l’acquittement de Josepha était gravement compromis.

Nous ne disons rien des souffrances de Mariana.

Un homme seul était assez populaire pour sauver la position, c’était Plerrebuff : il s’apprêtait à le faire, quand il fut devancé par une autre personne.

Une femme vêtue de noir, le visage couvert d’un voile épais, quitta la place qu’elle occupait à peu de distance de Pierrebuff; et, s’adressant au président, lui dit d'une voix bien accentuée, quoiqu’un peu tremblante î

— Pardon, monsieur le président, la cour et messieurs les Jurés peuvent-ils et veulent-ils entendre un témoin, dans l’affaire qui les occupe.

L’apparition de cette femme, si mystérieusement voilée qu’on l’eût erne masquée ; qui était jeune, c’était facile à deviner à l’extrême délicatesse de sa taille et au timbre argentin de sa voix, avait produit une profonde sensation.

Le silence s’était subitement rétabli ; le populaire compre-

LES PRISONNIERS

naît enfin qu’il allait avoir son émotion.

Les émissaire* de fti. do Mérinval n’avaient plus qu'à se bien tenir.

fcn entendant la voix de l’inconnue, Josepha avait pâli, les doux gendarmes l’avalent senti trembler.

Pierrebuff avait profondément tressailli, et avait murmuré

entre ses dents :

— Lèche que j’étais avec tous mes affreux soupçons!

— Gui, madame, répondit le président, la cour et le jury peuvent et doivent môme écouter toute personne qui, sous le sceau du serment, peut jeter quelque lumière dans la ténébreuse affaire qui uous occupe. Mais je voua observe, madame, qu’on no peut prêter serment que le visage découvert

Saus faire aucune objection. Êve de llérinval, car c'était elle, d'un mouvement aussi rapide quo gracieux, releva le voile épais qui cachait se< traits charmants.

Tous les spectateurs furent comme éblouis par la rayonnante beauté d’Éve. Un frémissement d’admiration parcourut l'assemblée; si les tribunes eussent osé, elles eussent applaudi.

Avec un tel avocat, Josepha ôtait désormais certain de ga gner sa cause.

— Vos nom, prénoms, âge... commença à dire le présidant, après que la rumeur qu’avait soulovée l’apparition do la jeune fille se fut calmée.

— Je me nomme Êve de Mérinval, monsieur le président ; la nuit du guet-apens dont mon père a failli être victime, j’habitais chez lui au château des Dunes, près Lorient. Cette nuit, sur laquelle M. Josepba ne veut donner aucune explication, il la passa chez moi, dans ina chambre & me faire ses adieux ; car il me quittait le lendemain, et nous nous aimions depuis quelques jours À l'insu do mes parents. SI un sentiment d’exquise délicatesse force M. Josepba & so taire, môme quand un verdict de peine de mort est suspendu sur sa tète. Il y aurait l&cbetô et Infamie de ma part à garder le même silence, et...

Êve ne put aller plus loin, depuis quelques instants sa voix faiblissait, ses forces l’abandonnaient; elle s'affaissa sur elle-même et tomba dans les bras de Pierrcbuff, qui, se trouvant derrière elle, avait été le premier prôt & lui porter secours.

Josepha avait fait un mouvement pour faire ce quo faisait Pierrebuff.

Cette fols la foule, qui était passée de surprise en étonnements et d'étonnements en ébahissements, éclata; et malgré l'austérité du lieu où elle se trouvait, elle applaudit avec frénésie.

Le président fit donner des soins à Êve, dans une salie voisine, et pendant l’absence de la Jeune fille, il interrogea l’accusé sur l’incident qui se produisait :

— Mademoiselle de Mérinval, repartit simplement Josepha, vous a dit la vérité, monsieur le président; devant partir lo lendemain, étant même parti aux yeux des gens du château, Sans son consentement Je pénétrai dans sa chambre, où nous passâmes la nuit & faire des projets d'avenir.

Quelques Instants plus tard, Josepha était déclaré non coupable à l’unanimité.

Au moment où la foule commençait à s'écouler des tribunes, un fracas do voiture retentit dans la cour du palais de Justice, et pou après, le Warlek à la tête des dix matelots de VGwttHtton* fit Irruption dans la salle d’audience; il apportait une large lettre â monsieur le président des assises.

Inutile de dire que l’arrivée des marias de l'tmériüeu, dont la teuue était connue, retint la fouie à ses places.

Jean, donnant le bras à sa sœur Julio, était déjà auprès de son père.

En quelques instants, le président eut lu la lettre que lui adressait le procureur Impérial près la cour de Brest.

— Monsieur Josepha, dit-il au fils de Mariana, après cette lecture faite, depuis six ans vous ôtes le légataire onlvtrrel de M. Dar, votre père adoptif; des criminel* s’étalent emparés de votre fortune, ils sont punis; et à compter d’oujourd’hui vous rentre» dans vos droit*. La fortune de M. Dar s’élève à six müJfous.

Le mot million fat an coup de massue pour la foule ; elle ne jeu mémo pas un cri.

— Quel rêve! murmura Josepha, la liberté, fcve et une lor* tune en un jour 1...

— Rien que ça de chance! fit le Warlek

— Josepha, dit Pierrebuff d’une voix grave au nouveau millionnaire, U vous faut encore la réhabilitation de vetro père.

— Je l’aurai, ami...

Nous allons expliquer la subite apparition d’Êve, et dire ce qui s’était passé & lires*.

Sur U vipue et «tir un roc.

Au moment où par une nuit obscure, une affreuse tempête, Jean Pierrebuff avait dit i je l'aime , à Êve qu’il tenait dans ses bra?, il désespérait complètement ; ou du moins s’il conservait encore une espérance, espérance sinistre, c’était celle de mourir avec cello qu’il aimait comme un Insensé!...

Mais l'ablme pour Jean et Èvo, c’était pis que la mort, c’était l’enfer... surtout pour le premier. Ne savait-il pas., le malheureux, qu’il n’était pas aimé T No savait-il pas quo quand il voudrait approcher ses lèvres de celles do la jeune fille, celle-ci retirerait sa tète, le repousserait, se débattrait au point de lui échapper ?

Et cependant, cct enfer, Jean le sentait venir; n’étalt-ll pas partout autour do lui T Sur sa tête avec l’ouragan qui passait comme une trombe, sous lui avec la lame qui l'inondait.

Aussi, Jean désespérait.

Sans cela, loi, lo digne fils de Pierrebuff, eût-il Jamais laissé tomber ces mots :je t'aime, qui lui firent l’effet d’un glas funèbre annonçant leur agonie dans l’oreille de i* pure fiancée de Josepha?...

Non, car un instant, par une sorte do pudeur, il fut sur le point d’abandonner Êve poar mourir loin d’elle.

li n’en eut pas la force, ou plutôt, U eut plus de courage.

— Je la sauverai ! se dit-il, je braverai l’Océan, la tempête, la mort !

C’est alors qu’il s’était remis à nager avec vigueur, sans être bien certain que chaque brasse qu'il faisait ne l’éloignait pas du rivage.

Êve, dans cet affreux moment, n’avait ccpenoaot pas perdu connaissance.

U tête hors de l'eau, elle put encore dire à Jean t

— Jean, sauvez-vous, mais iaissez-moi mourir.

Si effrayante que fût la solltudo de l’Océan, elle tremblait de se trouver seulo avec cet homme qu’elle avait pris pour un frère, et qui avait osé lui dire : « Je t’aime ! » comme un amant.

— Je vous sauverai, Êve, et je vous en supplie, laissez-vous sauver par amour pour Josepha, répondit Jean.

Au moment où Jean prononçait le nom de Josepha, et comme si ce nom eût eu la puissance de faire sortir du sein des ondes furieuses un port pour les deux naufragés, Êve poussa un cri do douleur, Jean sentit sous son bras un obstacle plus dur que la lame, il so mit debout, fl n’avait do l'eau que jusqu’au menton.

Mais l’obstaclo sur lequel ils s’étalent heurtés, Èvo et lu!, était un rocher presqu’à pic que la lame battait avec furie.

Pour que la vague qui montait ne l’en arrachât pas, Jean se cramponna vigoureusement après une des anfractuosités du rocher, la vague passa; aussitôt qu’elle se fut retirée, le marin avec Êve dans ses bras s’empressa de gravir le r. r, jucqu’û uno hauteur où ils pussent se trouver, an compagne lui, â i’abrl de la colère des flots.

LÀ, Jean qui no comprenait encore rien au silence d*i\w , mais qui s’en effrayait, car maintenant qu’il était hors de danger, il se rappelait le cri de douleur qu’Êvo avait jeté, sans qu'U y fit d’abord attention ; Jean déposa la jeune fille sur le roc nu, puis il so dépouilla rapidement de sa ve&te, s’assit, mit !o vêtement sur ses genoux et attira Êve à luf, jusqu’à ce quo la tête de mademoiselle de Mérinval reposât sur ce singulier coussin.

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LES l'RISONNII-US.

Do l'endroit où le you-you avait sombré jusqu’au roc, iean n'avait pas napù plus do sept minutes. Sept siècles, pendant lesquels tl avait eu le temps de désespérer sept cents fois !...

Sept minutes, somme de temps énorme, en raison du poids dont il était chargé ; Ève d'abord, des vêtemenls Imbibés d’eau ensuite; mai» la fureur de la vague elle-même l'avait •togulièremcnt aidé 4 gagner le roc.

Üuand il eut placé la tète de la jeuno fille sur ses genoux, Jean murmura a l’oreille de sa compagne.

— Mademoiselle Ève !...

Le mugissement de la tempête, celui des vagues qui sem blalent vouloir poursuivre les victimes qui venaient de leur échapper, répondirent seuls à l'appel du marin.

— Ère I répéta Jean d’une voix sourde.

Toujours le bruit effroyable des élément» déchaînés et rien de plus...

Jean prit une des main» d’Êve ; pas la moindre pression ne répondit à la sienne.

U pencha son oreille sur la bouche de 1a jeune fille, elle ne respirait pas.

Il osa enfin mettre sa main sur le cœur do celle qu’il avait sauvée, scs doigts ne sentirent aucun battement.

11 retira rapidement sa main du corsage do mademoiselle de MôrJnval, et dans un de ces moments d’indicible détresse où l’homme est souvent sublime, 11 s’écria en levant les yeux vers le ciel :

— Oh 1 mon Dieu tu l’as tuée... tu pouvais cependant la laisser vivante sous la sauvegarde de mon honneur, et penser & Josephal...

Après ce cri parti de rame, Jean pencha sa tête sur sa poitrine, abîmé dans sa douleur.

Un instant, U eut l’Idée de se roplonger dans la mer avec Eve qu’il croyait morte, en s’écriant ;

— Elle est enfin à moi.

Mats cette pensée traversa son esprit avec la rapidité de l’éclair, toujours absorbé dans sa rêverie, Il re«ta longtemps sans changer do position, sans se demander où U était, sans s’apercevoir qnc la tempftto s'abaissait et quo l’aurore commençait & poindre au lointain à l’horizon.

Un tressaillement d’Eve pouvait seul le tirer do cette torpeur étrange, qui tenait de l’épouvante, et lui donnait l’aspect d’une statue soutenant la tôte d’une autre statue.

Ce tressaillement eut lieu, Eve fit un léger mouvement, Jeao en fit un grand.

Et tout & la fols, il s’aperçut quo la tempête était passée, qu’lkcommençnit à faire jour, et qu’Eve avait les yeux ouverts.

— Oh! mon Dieu, Eve, s'écrla-t-ll avec naïveté, vous m’avex fait peur.

— Comment cela? dit Eve d’une voix éteinte.

— Je vous croyais morte et je vous pleurais, quand vous avez remué J’ai cru à un fantôme !... mais je suis fou!... Vous vivez, Eve, oh t merci mon Dieu, de ne nas l'avoir rappelée û toi.

Et, dans son ravissement, Jean prit dans une de ses main3 les deux petites mains d’Eve, et les porta à se» lèvres, sans que la jeune fille fit aucun mouvement pour l’empéclier.

— Frère, lui dit Eve, d’une voix qui faiblissait toujours, embrassez-mol au frout : ce sera le seul baiser que tous m’aurex donné. Dieu m’a sans doute tirée pour un instant do mon long évanouissement, pour que jo vous dise cet adieu; merci de ce que vous avex fait pour mol !

Eve parlait vite et à velx basse, comme une personne «I»! sait que le temps lui manquera pour dire ce qu’elle veut dire. Iean fut encore une fols sérieusement effrayé.

— Que dites-vous? demanda-t-il.

— Ce baiser, frère?... soupira mademoiselle de Mérinval, dont les beaux yeux s’étaient déjà refermés.

Jean fit ce qu’Eve voulait, et ses lèvres restèrent longtemps fixées sur le front de la jeune fille qui s’était évanouie de nouveau.

Quand le marin releva la fête, fl s’aperçut que sa veste qui servait do coussin à Bve était pleine de sang; qno son pantalon en était également Inondé, et quo le rocher lui-même en était marbré en plusieurs endroits.

Alors 11 comprit tout. Eve était blessée à la tête et sans doute assez dangereusement

Aussitôt Jean posa Eve par terre, et gravit en bondissant la pointe du roc, sur lequel le hasard l’avait fait échouer.

De ce point culminant. Il s’aperçut que lo roc formait la pointe d’un petit promontoire, au fond duquel se trouvait un hameau.

— Nous sommes sauvés! s’écria Jean.

En quelques instants, il eut rejoint Eve, qu'il prit dans ses bras et qu’il emporta en se dirigeant vers le hameau.

Jean, chargé de son précieux fardeau, marchait depuis une demi-beu re quand il rencontra des pêcheurs qui gagnaient ta poiute du cap.

— Où su i s-jet leur demanda-t-Il en breton.

— Sur la côte de Cornouailles, répondit un des pêcheurs.

— Merci.

— Comment I merci, reprit le pêcheur; n’êtes-voos pas Breton et naufragé sur la côte, et ne devons-nous pas vous aider?

— J’accepte volontiers vos secours, surtout pour cette jeune dame qui est blessée.

Peu après. Ere était couchée dans un lit que Jean avait fait préparer pour elle. Elle était toujours évanouie. Quant à lui, pour changer do vêtements, il avait endossé un costumo breton au grand complet

Bientôt le médecin qu’il avait [envoyé chercher arriva. Ce n’était certes pas une célébrité; mais tout le monde le sait, les blessures à la tête quand elles ne sont pas mortelles sont peu dangereuses. Notre praticien breton déclara tout do suite qu’Eve ne courait aucun danger ; quo dans un mois tout serait terminé, mais qu’elle allait commencer par avoir une forte fièvre et le délire.

Cet arrêt rendu, le docteur procéda au pansement.

Après avoir coupé quelques mèches des beaux cheveux d’Eve que Jean 6erra soigneusement, notre homme, sans être trop emprunté, fit un pansement très-convenable; puis, il écrivit son ordonnance :

11 u’y avait pas à aller chez le pharmacien, c'était une simple carte détaillée des repas que devait faire la malade.

— Maintenant, bonjour mes braves gens; porlez-vaut bien (singulier souhait do la part d'un médecin), je reviendrai dans quelques jours lever ce premier appareil.

Sur cette consolante assurance, le docteur remonta sur son bidet et s’en fut au petit trot.

Le docteur parti, Jean s'installa au chevet de mademoiselle de Mérinval.

La nuit venue, son hôte lui proposa délai montrer sou Ut.

— Je couche ici, lui répondit Jean.

— liais où ?

Et lo marin montra au pécheur le fauteuil garni do paille sur lequel il était assis.

— A votre a.se. bonsoir.

Eve resta vingt-cinq jours chez le pêcheur du pays de Corno utiles, la prédiction du docteur de Qnfmpor-CorciUln so réalisa do point en point; pendant quelques jours, elle eut ^ une fièvre affreuse, le délire ne la quittait pas, et n était si violent qu’ello no reconnaissait pas Jean, qui la veillait. Un seul mot venait à ses lèvres, le nom do Josepha. Quelquefois encore, elle murmurait î la meri... VÊmtrillon!.., la tempête!... Je t'aime!.,, lo roc!... elle no prononça qu’une fols le nom de Jean, et ce fut avec uno sorto do frayeur.

Quant à Jean, il la soigna comme ne l’eussent pas fait up frère, une sœur, un mari, ou un amant; 1) eut pour elle toutes les délicates attentions et toute la sollicitude d'une mère.

Il était redevenu le digne fils de Plorrcbuff.

Le douzième Jour, peu d’heures après que lo premlrr appareil eut été changé, la fièvre cessa et le délire disparut. Ce soir-11, Jean dut coucher dans un lit; Ère voulut qu’il en fût ainsi, et !o Chassa de sa chambre en souriant.

A partir de ce moment, la guérison fit do rapides progrès. Lo quinzième jour Ève se leva; et alors tous !*■» soirs elle fit avec Juin de longues promenades dans lu pays, ou sur les bords de la mer.

Un jour lo marin (Ut à la jeuno fille :

— Tcuçzi Ève, voici If» cUevoux que le docteur vous a

LES PRISONNIERS

coupés, quand 11 vooa a pansée pour la première fol».

— Voua n’en are» pu gardé, au moins î demanda la Jeune fille en riant :

— Je roua jure, É v&. .

Ère remarqua que sou soupçon avait froissé le fila du pilot», alors elle sépara la mèche de cheveux en deux parties égales; puis, elle en offrit nue à Jean, en lui disant :

— En souvenir de ce qui s'est passé entre noua.

Eve terra la seconde mèche de cheveux dans ton corsage; le lecteur devine à qui elle la destinait

Le vingt-cinquième jour, Êva dit à Jean s

— Frère, partons, les assises ouvrent a Vannes, dans huit fours, et je dois tenir la promesse que j'ai faite à Josephs.

C'était la première fols depuis qu’elle n’avait pins le délire, qu'lue prononçait le nom du prisonnier,

NI le marin, ni la jeune fille, n’avalent reparlé du mot je fai*», prononcé sur la pointa d'une vague.

En voyageant è petites Journées, Êve arriva à Vanne» la veille de l’ouvertnre des assises.

On sait comment elle tint la promesse qu’elle avait faite, devant soeur Hélène, 4 Josephs.-

Daas lequel il est Sémwitrt que «i mitliaw as sont pua chute facile a digérer

to bon peut Joseph et aon inséparable matelot et gabier, le brave Nantais, ne trouvèrent rien, comme on sait, au pied d'un dos quatre mélèze», qui copendant gardaient la tombe de M. Dar, comme quatre vigilantes seutlnelles.

L’une des quatre sentinelles s'était laissé voler la portefeuille ronge qu'on lui avait confié.

Dire le désespoir des deux matelots en particulier et de l’équipage de i'Éruénltn en général, est chose au-dessus de nos rorces.

Déj4 furieux d’avoir perdn leur navire et d’être entrés dans Brest sur un anglais et naufragés, eux qui avalent en quelque sorte pour mlaaion de sauver lea navires eu péril , not marins, en voyant que 1» but de l'entreprise était aussi manqué, n’y tinrent plus. Les moins furieux proposaient d'aller Incendier Jeanlot dans sa catr.ut et de cendre le* Bar, hommes et femmes, dans leur contas»

— Préalablement, fit le petit Joseph, écrivons au capitaine.

Le Nantais aussitôt mit la mata d la pistas «I prozzop» au

pilote la lettre que noua avoni reproduite.

La lettre partie, l'équipage attendit en se rmgetai la potnpi, «a t'arrachant la tmgkt, et en buvant force rasades.

Les flacons vides servaient, quand ca chauffait, a menacer d'un prochain assaut, la caasino Jeanlot ou la cambuse Bar, selon l'endroit oè I'od se trouvait.

Le Warlek et un matelot qui fut enchanté de retrouva ses camarades, furent la réponse attendue par l'équipage.

avant de ne ries faire, le lieutenant se fit raconter, trots fols, et d’une façon tréa-détalllée, la catastrophe de VtuUrilltm ; quand 11 l'ont bien comprise. Il murmura :

— Tonnerre I si Pierrebuff on moi avions été 14!.,

U n'ajouta pas un mot de plus, car Jean était le fila de sou ami, et personnellement U l’almalt beaucoup.

Celui qui eût dit qne le naufrage était la faute de Jeea eût été singulièrement reçu.

— Voilé le lieutenant, disait l’équipage, c’eut lui qui va. mener les Jeanlot et les Dar, tambour battant. Noua allons leur voir danser une singulière polka, 0 va leur faire payer la perte de l'énérillas, gare iatatu l

En effet le Warlek fit danser nne singulière polka anx Jeanlot et Dar, nuis ce ne fut pat t la façon dont l’entendaient lea gabiers.

— Mes matelots, commença-t-tl * dire 4 l’éqnlpsge réuni, vous allez aller voir 4 Landerneau al J'y suis, et vous atten-

drez qne j'ailto vous y chercher. Tous les deux Jours l'on de vous viendra Ici voir ce qu'il y aura de nouveau 4 la ddcMos. Je ne garde que le petit Joseph , comme témoin dans l'affaire, et je ne vous paye pas votre arriéré de solde, afin qne votu soyez sages, étions, partons du pied gauche, et en avant, marche! portez-vous bien. De temps 4 autre j’irai boire une bouteille avec vous.

L'équipage obéit sans on murmure.

Quand le Warlek se fut débarrassé de ses hommes, qui menaçaient d’incendier le quart de Brest, pour retrouver le portefeuille rouge, qui-roème aurait blon pu brûler dans l'incendie, 11 dit 4 kardel et 4 petit Joseph :

— Maintenant, vous autres, 4 nous trois. Toi, gredin (Il s'adressait 4 Kardel), lèche de fitor droit! et toi, petit Joseph, aie l'œil sur le ooszirer.

— Soyez tranquille, lieutenant. Je réponds de lui.

— J'attends, dit paisiblement Kardel.

— Et tu fais bleu d'attendre, repartit le timonnler; fi ferait beau voir que Je m’aperçoive que ta veux marcher seul et sans lisières.

— J'attends, répéta Kardel.

— Alors, oû alions-nousf puisque c’est toi qui conduis I» marche; parle et filons.

— Venez, fit Kardel.

Les deux marins, guidés par le bandit, quittèrent le cabaret 00 l’on s’était momentanément arrêté; Kardel les fit sortir do U ville et les conduisit 4 la uiin maudite. CeKe cbautn.ère, que Kardel avait *1 longtemps habitée avec sa mère, où il s’é. tait livré 4 l’étudo du jardinage, et où U avait al singulièrement reçu les héritiers Dar.

— Où nous conduis-tu) demanda le Warlek 4 Kardel.

— A ma maison de campagne.

— Comment, vermine, lu e» propriétaire)

— Peu s'en faut

— Comment, peu s'en faut)

— Dame) oui, personne no voudrait louer la maison un question.

— EU» tombe en reines, alors; et ta vas sans doute nous faire pleuvoir quelques moeUoos sur la tête. Outre faut, peut Joseph.

— Non, ta malaon est charmante, reprit Kardel.

— Mais alors!...

— Elle est mal famée.

— Comment cela !

— Elle a servi de refuge 4 des faux monnayée™,

— Et aujourd'hui, c’est la repaire d'un assassin I

Kardel avait fait Jouer un loquet de bols qui fermait nue porte on treillage; la porté a'ouvrit

— Donnez-vous U peJae d’entrer, dit Kardel aux deux merlan

— Non, tonnerre i passe devant toi-même, répondit le Warlak.

Le faussaire fit oe que voulait le timonnler ; et, en quelque» minutes, après avoir traversé le jardin, on arriva 4 la maison.

Toujours précédé» de Kardel, le Wsrlek et la petit Joseph pénétrèrent dans cette maison, dans la cave de laquelle Ils descendirent; dans eette cave. 4 us endroit de lui connu, le faussaire fit un trou, d'où U retira une botte do fer-blanc.

Cette boite de fer-blanc ouverte, le Warlek s’assura que la pièce qu'elle renfermait était bien le testament de M. Dar, Ihlt en I8W.

— Etes-vous ooutent, main tenant! demanda Kardel au tlmonnler.

— Oui, et le reste!

— Quoi)

— La petite fille)

— Ches Jeanlot.

— Lee titre» des Valscel T

— Chez Jeanlot, c'eut en échange de oes titres qu’il m'a confié oe testament Une perquisition minutieuse les fera découvrir; notez bien oeel, qu'on ne s'effraie pas de valu» recherches, et qu'on Jette la maison bas «Tl le tant

— Et la portefeuille rouge !

— Chez Jeanlot

— Blabla de Jeenlotl

Ajj, «A»

ROMANS POUR TOUS

1U Cradaec,

LES PRISONNIERS

Par «laie* Boalabart

ROMANS POUR TOUS

Epuisés de talque cl du usuhj, iis diluais du paotc étaient lumiica lu.

— Maintenant, suis-je libre, lleutenantt

— Oui, puisque tu as tenu tes promesses.

| — Et mes six ceut mille francs7

— Eu voici ceut mille; file à Londres avant qne lo branlebas de combat contre les Jeanlot et les Dar ne commence ; car tu dois avoir été leur complice. Je te donne quatre heures pour t'embarquer, et mou matelot va t'accompagner, tu entends, petit Joseph?

— Mais vous me faites tort de cinq cent mille francs, s'écria Kardel avant que le petit Joseph n'eût eu le temps de répondre a son chef.

— Tais- toi, bavard.

— Mais...

— De Londres, envole ton adresse A la falaise ; Plerrebofl et Josephs feront pour toi ce qu’ils jugeront convenable. Le pilote t’a promis, sans doute, qu’il tiendrait sa promesse ; je sais bleu que si c’était moi...

— Mais ce n’est pas vous, fit effrontément Kardel en empochant les cent billets de banque que lui avait comptés le War-

ek.

x- U en est encore temps, répondit le tlmonnier; j’ai bien ■nvie de te faire pendre entre Jeanlot et Dar, rien que pour .air ce que me dirait le capitaine, pour avoir outrepassé ses « irdres.

j Cette menace fit venir la chair de poule au fautait*.

— Vous ne feriez pas mal, Ueuteuant, hasarda le petit Joseph.

— Toi. n:'j Matelot, tab-toi.

Le r'tu PO Supfug k. 18.

— Attrape! ne put s’empêcher de dire Cancrelat

— Allons, du large! dit le Warlek.

En quelques Instants on fut do retour à Brest. Kardel, que la peur talonuait, ne voulut pas ir.ôme prendre le temps de dîner. Il fit viser un passe-port, dont 11 était toujours muni depuis qu’il faisait de fréquents voyages A Londres, et le soir môme 11 embarquait pour Plimouth.

Quelques mois plus tard il devait se rencontrer A Londres avec le comto del Mona.

Le tlmonnier n’était pas homme A s’endormir sur une affaire; pendant que le petit Joseph surveillait ce qu’il appelait le chargement de ta marchandise avariée, il se rendait ehez lo procureur du roi, entre les mains duquel il déposa le testa-' ment de M. Dar, et à qui il fit une confession générale (c’était son expression) des faits A sa connaissance. Seulement Kardel fut supposé parti de la falaise où 11 avait apporté le testament.

— Monsieur Plerrebuff et vous avez eu tort de laisser fElr ce criminel, dit sévèrement le magistrat; mais enfin, je comprends cela. Je conuais de réputation le caractère du pilote do la Manche; il avait donné sa parole, H a voulu la tenir. Quant A votre affaire, je vais m’en occuper sur-le-champ.

Le procureur du roi n’avait garde de manquer A sa promesse.

Le Jour môme, une perquisition minutieuse fut faite cü<.z Jeanlot et chez les époux Dar.

Chez le premier on trouva le portefeuille rouge et les titres des Yalscel, ainsi que des preuves nombreuses du trafic usu-

LES PRISONNIERS

raire auquel 11 se livrait malgré son i muieusc fortune.

Chez les second#, entre autres pièce*, on trouva le reçu de

deux million?, signé par Jeaulot; pièce compromettante pour ee dernier.

Elle établissait la complicité commune.

Les scellés furent apposés partout ; puis Jeanlot, les frères Dar et leur digue épouse furent arrêtés, 6c roués et mis au secret.

Le soir môme, la pupille de Jeanlot, qui fut très-étonnée de •avoir qu'elle s'appelait D'anche de V&lscel, et qu’elle était comtesse, fut remise & le Warlek, qui lui donna pour compagne Julie Pierrebuff, naufragée avec l'équipage de VÊaénl-

ton .

Elle semblait rouée & tenir compagnie à quelqu'un, cette sémillante petite Julie.

Le procureur du roi mit un tel zèle à instruire l'affaire Jeanlot et Dar, qu'elle arriva au rft!o pour les assises suivante#, qui ouvraient un mois plus tard, trois jours seulemeut avant celles du Morbihan.

Aux assises, Jeaulot fut condamné aux travaux forcés & perpétuité; les deux frères Dar n’eurent que vingt ans, et leurs épouses en furent quittes pour dix ans tic réclusion.

On s'expliquera maintenant sans doute l'arrivée si Inattendue de le Warlek et de ses compagnons à Vannes; où noua avons laissé presque tous nos personnages, et où lo lecteur nous permettra de le ramener.

XXYUI

Cotre quatre (teintâmes.

81 VersaUtes a eu ses grandi Jours sous le ro! Soleil , bien certainement ThOlel des Trois- Piliers, de Vannes, a eu tes siens, après le Jugement de Josepha.

A chaque repas, Mariana, son fils, Eve de Mérinval, Planche de Vatecel, Nerella, — qui était venue au-devant de sa petite fille, et qui se déclarait hardiment la plus heureuse des femmes et des grand’ mères, sans réfléchir que la fatalité ou la Providence ne cesse de veiller & notre chevet pour changer souvent nos espérances en aflreusrs déceptions; — PJcjrebuff, son fils Jean, sa fille Julie et le Warlek se trouvaient réunis en famille.

Outre ces neuf personne*, l'équipage entier de l'Êmêrilltm, dans une salle basse, buvait et trinquait deux fois par jour, ce qui signifie toute la journée, & la santé des convives du premier étage.

Tous ces braves gens étalent enchantés d’avoir pour amphitryon un millionnaire; cela faisait naître dans leur cœur la douce espérance que ccs jours, tissés de bon vin et d'excellents morceaux, dureraient éternellement.

Commo on peut en juger, tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Ce qui retardait surtout le départ pour Lorient, c’était la volonté d’Êve. Heureuse auprès de Josopba, elle ne pouvait so faire â l'affreuse pensée de rentrer sous le toit paternel.

Le père dénaturé qui l'avait enfermée dans une oubliette, n’ôtalt-ll pas capable de tout?

Tout a une fin, il fallut qn'un beau matin Êve et Josopha so décidassent à partir; PierrebufT et Mariana, qui s'étalent concertés, avaient enfin parlé.

— Mes enfants, avait dit Pierrebuff, votre position n'est pas régulière; Il faut partir. Josephs a envoyé un homme trèszapable â Brest pour arranger ses affaires; rien ne lo retient donc Ici. Quant & vous, Ëve, je comprends que vous appréhendiez de rentrer au château des Dunes; mais je vous y conduirai, et malheur à votre père si, devant moi ou après mon départ, Il no vous traitait pas commo un père doit traiter son enfant! De plus, Berthe, qui est ah château comme femme do chambre, veillera sur vous; Josephs, Jean, le Warlek ou mol no as serons tor jours l'un ou l'autre à deux pas de vous. Et puis, raison concluante, votre mère est venue me voir, je sais qu’elle pleure votre absence, qu’elle souffre...

— Pauvre mère ! Interrompit Évo; elle pleure... partons donc!

Pierrebuff, avant le départ, réunit son équipage, lui fit #a solde; & laquelle Joseph» ajouta 1,000 fr. par homme; plus 10,000 fr, pour le petit Joseph, et le congédia, après avoir

serré la main & tous les matelots» qu’il appelait ses amis.

— Mai#, capitaine, lui dirent les douze gabiers d’une reulo voix, puisque vous ne nous fixez aucun rendez-vous, vous r voulez donc renoncer à votre beau titre de pilote de la Manche, et vous ne fréterez donc pas un autre ÊmérillonT

— . Dieu seul lésait, mes amis, répondit le pilote en passant la main sur son front comme pour en arracher une sinistre pensée ; dans tous les cas si vous entendez jamais parler d'uni autre lougre YÊnérillon venez à bord en toute confiance , U 1 sera à moi ou â mon fils.

Au moment où finissait cette scène d'adteux qui avait amené plus d'une larme sur les visages brunis des matelot* , les voitures pour le voyage arrivèrent.

Pierrebuff, qui devait reconduire five au château des Dunes, monta avec elle, Mariana et son fils, dans l’une des voitures; l’autre était occupée par Nereila, Blanche, Julie et Jeau. Quant à le Warlek 11 avait dit au pilote :

— - Partez toujours, je vous rejoindrai demain â Lorient ; je veux passer encore une journée avec mes vieux camarades.

Le voyage fut triste pour tout le monde ; on savait qu’ou allait se quitter, et chacun faisait intérieurement ses réflexions.

Quand on fut sur le poiat d’entrer dans Lorient les voitures furent forcées de s’arrêter, une affluence de monde obstruait la route qui, à cet endroit, fait sa jonction avec le chemin vicinal des Dunes.

Éve mit la tète à une des portières pour voir la cause d’un pareil rassemblement, elle la retira aussitôt.

Elle était pâle comme une morte, de ses mains elle se voilait le visage et elle avait laissé échapper ces mots au milieu d’un sanglot :

— Oh mon Dieu I Qu’est-il donc arrivé?... Mon père...

Pierrebuff, à son tour, regarda par la portière ; lui aussi H

pâlit, et ne murmura que ces mou t

— Oh 1 mou Dieu! l'heure de U justice est donc enfin vo* vue.

Puis, sans que personne comprit son action, comme la voiture était arrêtée, Il ouvrit la portière, descendit et se mêla à la foule, au milieu de laquelle Josephs le perdit bientôt de vue.

Ce qu’avalent vu Éve et le pilote, co qui réunissait une si grande arfluer.ee de monde c’était M. le comte do Mérinval, pâle, défait, les vêtements en désordre et déchirés, la figure ensanglantée, les mains enchaînées, entrant dans Lorient es corté par quatre gendarmes.

A l’horizon, du côté des Dunes, on voyait s’élever comme un sombre panache, une épaisse colonne de fumée qui semblait marquer la place d’un récent Incendie...

Indécis sur la route â prendre, Josepha consulta Jean.

— Allons â la falaise, fit Jean, nous y trouverons mon père;

Il nous donnera son avis. C'est, jo croîs, ce que nous avons do mieui à faire.

— On gagna la falaise, où Éve fut transportée évanouie.

Co fut en vain qu’on attendit le pilote. Le lendemain H n’était pas encore rentré.

Tout lo mondé était dévoré d’une sombre inquiétude.

HH

flecoDDaissanccs et explications*

Depnl# plusieurs jours, Josepha avait plus d’un grave su’ t de préoccupations ; outre la succession Dar, qu’il lui fallait ï • prendre à ceux qui s’en étaient criminellement emparée.

Il y avait cinq mois que Josepha connaissait Pierrebuff, a six mois que Joan lui avait servi de témoin dans son duel contre del Mona. Quoi qu’il eût fait ou supposé, le flîs do Mariana n’avait jamais pu s’expliquer le motif de l'intérêt si profond que lui portait le pilote.

Cependant, â Vanue#, après son jugement, quand 11 fut réuni â ses amis, et qu’avec eux il vivait do la vio de famille, quand surtout II eut vue Julie, Josepha eut un soupçon : quelques mots, échappés â Jean ou â son père, lui rappelèrent des

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souvenirs vagues qu’ils reportaient à sa plus tendre enfance. x\lors il eut l’idée de la vérité.

Que Pierrebuff était tout simplement Gasparo le contrebandier, dont la femme l’avait élevé lui-même.

Joseph» interrogea sa mère, afin de savoir comment et depuis quand elle connaissait lo pilote; mais Mariana, de l’avis üe co dernier, avait caché la vérité à son fils ; et, quoique presque convaincu, celui-ci avait ajourné l’explication jusqu’à son arrivée à la falaise, après qu’il aurait vu la femme et les autres enfants de Paul, qu’il reconnaîtrait sans doute.

D’un autre côté, et grâce à une indiscrétion involontaire, Josephs avait appris le véritable nom de sa mère ; et ce nom de del Mona lui rappelait de trop récents ou de trop douloureux souvenirs pour qu’il ne l’entendît pas mal sonnant à son oreille, et ne fût pas très-contrarié de la fâcheuse découverte.

Joseph» eût bien certainement préréré continuer à Ignorer. Pour lui, une troisième raison de no pas avoir l’esprit tranquille. c’était son mariage avec mademoiselle de Mérinvai, qui. Il le comprenait bien, était loin encore d’être décidé. Aussitôt libre, il avait dit à la jeune fille :

— Êve, est-ce après avoir bien réfléchi que vous avez fait la démarche qui m’a sauvé î

— Et vous en sente* bien toute l’importance 7

— Sans doute.

— C'est un grand engagement pour l’avenir...

— Ah ! monsieur JosepUa, avait dit la jeune fillo en riant pour cacher son heureuse émotion et sa rougeur ; que de détoure, que de ra/iw, que do si, pour me demander si je veux être votre femme.

— Eh bien, si Je vous faisais cette question, que me répondriez-vous T

Pour toute réponse, Ève jeta autour d’elle un regard furtif , afin de s'assurer que personne ne les observait, puis ello défit une agrafe de son corsage, d’où elle tira comme un petit sachet de papier.

— Tenez, dit-elle à Joseph» en lui remettant lo sachet ; voici ce que j’ai gardé exprès pour vous; maintenant, écoutez-moi, Je vais vous dire ce que c’cst.

Avait-elle besoin de dire à Josepba do l’écouter 7 Êve lui raconta tout ce que nous avons dit dans notre chapitre sur la vaque et sur un roc. Seulement, afin de ne pas éveiller inutilement une jalousie qui, plus tard, pourrait avoir de fâcheuses conséquences , Êve ne dit pas à Josepha que, par pillé, elle avait fait à Jean la charité d’une mèche do cheveux semblable à celle qu’elle lui donnait en ce moment.

Tel était l’état do choses, c’est à dire que le mariage était bien décidé entre les deux jeunes gens quand, à l’entrée de prient, les voitures se croisèrent avec lo comte de Mérinvai, dans la trlsto position que nous avons dite.

Après cette fâcheuse rencontre, on était allé, sur l’avis de Jean, chercher les conseils do Picrrebuff à la falaise.

Chez le Pilote, quand Êve eut repris l’usage do ses sens, elle trouva Josepha auprès d’elle.

La vue du marin lui fit répandre un torrent de larmes.

— Qu’avez-vous, Ève ? lui demanda Joseph».

— Mon père!...

— Oui, je comprends votre désespoir ; mals„.

— Jo sais co que vous allez me dire, Josepha, que mon père est un grand criminel, qu’il n’a que le châtiment qu’il mérite, et, qu’après tout ce qu’il m’a fait souffrir, vous ne comprenez pas que je m’affecte autant que je le fais de ce qui lui arrive. — Je n’ai pas dit cela, Êve.

— Maïs vous l’avez pensé.

Josepha rougit légèrement et eut malgré lui un air embarrassé, il s’abstint de répondre.

Êve reprit :

— SI M. le comte de Mérinvai n’était pas mon père. Je serais peut-être de votre avis, Josepha, car il m’a fait bien du mal it Je ne puis blâmer Dieu de frapper les coupables qui, par leurs crimes, attirent sur eux le châtiment de sa justice. Aussi, n’cst-co pas reniement du malheur qui arrive à mou père que je suis péniblement affectée.

Quo voulez-vous dire, Êve?

— Je tremble pour notre bonheur, Josepha.

— Comment cela 7

— Je suis convaincue que mon père a commis quelque crime. Josepha, qui nous sépare; a pour la vie.

— Vous êtes un enfant, Ève.

— Vous verrez, Josepha.

— Les fautes sont personnelles.

— C’est vrai.

— Et vous môme, hier encore, avant quo votre père n’eût rien fait qui pût souiller l’honneur de son nom , ne consentiez-vous pas à épouser le fils d’un supplicié? car, bien que nous soyons convaincus, mes amis et moi, que mou père est mort Innocent, je ne sub toujours que ce que j’ai dit aux yeux du monde.

— Oui, mais...

— Mais vous voudriez que parce que votre père a commis, j supposons pour un instant, un grand crime, je sois homme à I respecter assez le préjugé pour rompre notre mariage, pour renoncer à notre amour? Oh ! non, Ève, jamais ; car cet amouf C>flt ma joie dans le prérent, c’est ma vie, mon espérancf , dans l’avenir. Les choses, bien certainement, n’iront pas jus» qu’où je vais dire, mais votre père dût-il porter sa tète sur l’échafaud, je vous jure de ne jamais avoir d’autre femme que vous, que vous, Êve, ma blen-almée.

— Merci Josepha.

A la falaise, Mariana, Josepha, Jean et Berthe devaient retrouver Richard.

En voyant Berthe et Marie, Josepha fut convaincu que ses soupçons étalent fondés, que la famille Pierrebuff était bien la famille Gasparo, au sein de laquelle 11 avait été élevé après la fin tragique de son père.

Un jour qu’il se trouvait seul avec Jean, 11 lui fit franchement part de scs doutes.

— Tu as raison, frère, repartit tristement Jean en lui serrant chaleureusement la main; tu peux aller embrasser ceux que tu appelais ta mère, tes frères et tes sœurs, il y a vingt ans ; quand nous habitions près de Saint Pé, dans les Pyrénées.

No crains rieD, Ici tout lo monde sait qui tu es, toi seul ne nous avais pas reconnus jusqu’à ce jour; mais, crois-le bien, Josepha, il sera bientôt à préférer que nous ne nous fussions jamais revus.

— Que veux-tu dire, Jean?

— Jo me comprends... répondit Jean, en reprenant le cours de ses réflexions.

Le malheureux pensait à son père, qu’il croyait occupé à se sacrifier pour obtenir la réhabilitation du père de Josepha; car Pierrebuff restait toujours à l’état de mystère pour sa famille et scs amis, et cependant 11 y avait d^jà quatre jour» , qu’il les avait quittés. »

il pensait à Derthe que Josepba n’aimerait sans doute jamais.

Il pensait à loi enfin et se disait :

— Sans Josepha j’eusse peut-être réussi à me faire aimer d’Éve !...

En quittant Jean, Josepha alla embrasser Marie, Berthe, Julie et Jeanne.

Restait Richard, qui, sans l’amour do sa mère, eût ressemblé à un paria parmi les habitants de la falaise. Cependant, depuis qu’on savait qu’il avait sauvé la vie au pilote, que celui-ci avait pardonné, scs sceurs et son frère aîné môme semblaient lui rendre progressivement leur affection.

SI Jean n’eût pas été certain que Richard l’ancien Carlos aimait Ève avec passion, depuis longtemps il lui eût pardonné le reste.

Quant à Richard, fier du pardon do son père, heureux de l’amour de sa mère ; n’ayant plus que de nobles sentiments danr. Pâme et de l’amour dans le cœur, 11 ne mendiait l’amitié de personne, s’arrangeait de l’existence qu’on lui faisait chez sa mère et ne se. plaignait jamais.

Mariana. quand elle rencontrait Richard, se contentait do détourner la tôte, comme on fait pour une personne que l’on méprise ou pour un objet qui inspire du dégoût.

Un jour, ayant été témoin du fait, Josepha, qui autrefois avait beaucoup aimé Richard et lui pardounalt le passé jus-

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iju’à l'oublier, dît à sa mère:

— Ma mère, nous sommes tous deux d'une Ingratitude ré-

oltante vis à vis de Marie et de &on fils Richard.

— Comment cela? demanda MarJana avec un peu de Videur.

— Vous oublies, ma mère, que c’est Marie Pierrebuff qui m'a élevé.

Mariana rougit, elle s’était rappelé qu'elle avait autrefois abandonné son enfant

— Et vous affligez Marie en traitant son fils comme vous le faites. ^

— Mais...

— Laissez- moi achever ; vous oubliez encore que Richard \ sauvé le pilote, qu’il a fait indirectement arrêter Kardel, et «ans cette arrestation où serait ma fortune, ou plutôt celle de ïe bon monsieur Üar? De plus, Richard est aujourd’hui digue, en tous points, de notre pardon et de notre amitié.'

— Mais que veux-tu que je fasse, mon enfant ? demanda Mariana qui ne savait rien refuser k son fils.

— Je ne veux pas, mais je désire que chacun fasse comme moi, qu’il oublie le pas*é ou du moins qu'il ne se souvienoe que de ce que ce passé renferme de bon et de bien.

En quittant MarJana, Josepha parla à Ève dans le même sens.

«. — Mais Josepha Je pense toujours comme vous, vous le sa-

vez bien, lui répondit-elle.

Le soir de ce Jour, n'eût été l’absenco Inexpliquée de son mari, Marie Pierrebuff eût été la plus heureuse des femmes.

Son fils Richard avait enfin retrouvé une famille et de* amis; car les amis qui, de fait, avalent le plus k se plaindre de lui, ayant donné l’exemple, Jean et ses sœurs se gardèrent bien de rester en arrière.

Après le dîner, qui ce soir-là avait réuni tout le monde, Richard tira Josepha à part, et lui dit en lui serrant affectueusement la main.

— Merci, frère, de ce que tu as fait pour mol, dorénavant c’est entre nous à la vie et à la mort

Tout le monde à la falaise, excepté Êve, savait le motif de l'arrestation de M. de Mérinval que nous allons expliquer.

Berthe. après que Kardel fut en quelque sorte arrêté chez Pierrebuff, était retournée au château des Dunes afin de reprendre son service de femme de chambre auprès de la comtesse.

Tous les soirs elle voyait le comte dans le Jardin comme cela avait été convenu entre eux.

M. de Mérinval croyait que Berthe était sincère dans les rapports qu’elle lui faisait sur sa maîtresse, tandis qu’au contraire la fausse soubrette ne lui rapportait que ce qui avait été convenu entre elle et la comtesse.

Celle-ci, rassurée sur ie sort de sa fille qu’elle savait sous la vigilante protection de Pierrebuff et k l’abri de la colère du comte, s'était un peu tranquillisée, aussi sa santé se rétablissait-t-ello doucement ; mais comme Blanche, sous aucun prétexte, ne voulait avoir le moindre rapport avec son mari, la fille du pilote devait toujours dire à ce dernier que madame la comtesse allait de mal en pis.

Dans la disposition d'esprit dans laquelle était M. de Mérinva) vis-à-vis de sa femme, on comprend qu’il se réjouissait de cet état de choses.

L'acquittement de Josepha qu'il prévoyait, quand il y pensait, n’amenait plus qu’un sourire de dédain sur ses lèvres.

Sa fille, sortie de l'oubliette et dont il Ignorait te sort, U la trouvait bien où elle était et la laissait mentalement libre d'agir à sa guise.

— Peuh ! un gredin de moins... disait simplement le comte, si le souvenir de la mort do Cancrelat lui traversait l'esprit.

Kardel, n'ayant pu empoisonner Pierrebuff, ne le préoccupait pas plus que le reste.

Del Mona à Londres, Mariana eu bonne santé, s'il songeait à eux, ne lui arrachaient qu’un soupir, dans lequel le comte ne daignait rien mettre de la violence de son naturel Seulement il murmurait:

— C’était écrit.

Puis, après un moment de réflexion, Il ^joutait avec passion:

— Plus d’affaires sérieuses en les réunissant toutes, elles ne valent pas un regard, un sourire, un uiot de Berthe U

brune. Oh ! Berthe, que Je t’aime I

Berthe, dont le but aux Dunes n 'était que de surveiller les actions du comte, avait, sans rien faire pour cela, complètement transformé, captivé, subjugué, ensorcelé le criminel.

Du tigre sanguinaire, elle avait fait un être inoffensif; du redoutable bandit veillant toujours dans l’ombre pour tramer quelque complot, elle avait fait, sinon un soupirant ridicule, le comte avait encore la force, toutes les apparences de la jeunesse et tous les dehors de la beauté; au moins un amoureux follement épris, ce qui dans toutes les laugu&s so traduit par ce mot : esclave .

Mais si un accident fortuit ou volontaire venait à réveiller la bète féroce, le bandit endormi par la m&gloienne, le réveil pouvait être affreux, terrible, sanglant

Ce fut ce qui arriva.

Un soir, Berthe, assise sur un banc de pierre auprès du comte, lui faisait son faux rapport quotidien.

Le comte écoutait Bertho; mais ne l’entendait pas.

Il la regardait... Il l’admirait...

Berthe se tut.

Comme ie comte gardait le silence, la jeune fille laissa aller ?a pensée où l'invitait une belle nuit.

En regardant une étoile, elle pensa à Josepha en se faisant cette réflexion, que ceux-là seuls qui ont aimé comprendront:

— Peut-être qu’à cette heure, de sa prison, en plongeant son regard à travers les odieux barreaux de sa croisée, regarde- t-Il la mémo étoile que moi !...

Pendant que Berthe rêvait ainsi, le comte, qui n'avait cessé de la comtempler, était arrivé au paroxysme de la passion ; les désirs brûlants qui depuis longtemps le dévoraient et lui torturaient le cœur le mirent dans un état de fréuâsie insensé.

— Berthe! .. murmura-Ml d'une voix étranglée.

La fille du pilote descendit de ses rêves pour répondre au comte, son regard quitta l’étoile sur laquelle 11 était comme rivé pour s’arrêter sur M. de Mérinval.

— - Monsieur le comte, répondit-elle.

— Berthe! répéta le comte toujours de sa voix sifflante; Je vous;., aime.

En prononçant ces mots, M. de Mérinval avait pris les mains de la jeune fille et il était tombé presqu’à genoux à ses pieds.

SI courageuse qu’elle fût, Berthe eut peur, le comte était réellement effrayant; d’un mouvement brusque elle se dégagea pourtant, et légère comme une gazelle s’enfuit dans la direction du château.

Le lendemain, Berthe avait quitté le château, après avoir consulté la comtesse, qui elle-môme, quoique se séparant de fa courageuse fille de Pierrebuff avec regret, lui avait conseillé cette mesure.

Le soir, le comte fut seul au rendez-vous quotidien; 11 en fot de même le lendemain et le surlendemain.

M. de Mérinval n’était pas homme à assoupir ses passion. Il lui fallait Berthe; après qu’il l’eut cherchée partout, à Lorient et dans les environs, un soir II monta chez sa femme avec l'Intention bien arrêtée de la forcer à lui dounor l’adresse de son ancienne femme de chambre.

En entrant chez la comtesse, quand U la vit presqu’en bonne santé, il fronça les sourcils.

— Pal été joué ! se dit-IL

La colère et toutes les mauvaises passions étincelaient dans scs yeux.

— Madame, dit-il k la comtesse, où est Berthet

— Elle m’a quittée.

— Je le sais, mais où est-elleî

— Je ne sala...

— Ohl créature menteuse et perfide 1 s'écria le comte qui ne se possédait plus. Tu ne sais, dis-tu T et mus doute que c’est toi qui l’as chassée parce qu’on t’a dit que je l’aimais; oui Je l’aime, et toi Je t'abhorre. Je te bais. Mais tu no mourras donc pas?... dis-moi?

En tenant cet affreux langage, le comte secouait avec fureur le bras de sa malheureuse femme, qui, terrifiée, n'avait la ta force ni de se défendre, ni d’appeler du secours.

Tout à coup, le comte la quitta pour rentrer chef lui, où il prit un portefeuille renfermant les deux tiers dosa fortune, qu’il avait réalisée à tout érôr unent, depui#^ju’i! avait eu-

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gagé la lutte arec PierrebufT.

Ceci fait, le comte plaça une bougie allumée sous on meuble et referma la porte de son cabinet, dont 11 ne mit la clef dans sa poche que quand II vit le meuble s'enflammer.

Après avoir renouvelé la môme opération dans la chambre de sa fille qui était contigué à l'appartement de la comtesse, il rentra dans la chambre de cette dernière, qui n’avait pas pris la précaution de fermer sa porte, pour se mettre à l’abri des attaques d’un tel forcené.

La comtesse était seule, il était onze heures du soir.

— Ah ! madame, lui dit Francis, vous ne voulez pas mourir, vous voulez renaître à la vie, & la santé!.. . Eh bien! mol, je vous tuerai...

En disant cela, M. de Mérlnval se précipita sur sa femme, qu’il frappa de plusieurs coups de poignard.

La comtesse cria an tecâmrt! à fatsassin ! Avec toute l'énergie du désespoir, elle se débattit, se défendit avec les deuta et les ongles.

Latte affreuse, sanglante, terrible, mais inégale,

La comtesse devait succomber.

Quand Francis la vit étendue sans mouvement sur le parquet, U voulut fuir. 11 était trop tard.

A la porte de l’appartement, 11 fut arrêté par ses propres domestiques, qui, après une seconde lutte, parvinrent à le désarmer, à s’emparer de lui et & le garrotter.

An moment où on l’arrêtait, l’incendie éclatait de toutes parts dans le château.

il fut terrible, le château fut presque entièrement détruit

Le londemaln, sous bonne escorte, le comte fut transféré à Lorient; ce fut pendant ce trajet qu’Eve eut la douleur de l’apercevoir.

Madame de Mérlnval mourut des blessures qu’elle avait reçues, après quarante-huit heures d'affreuses souffrances I

â chacun mirant tes aune*

Comme le comte de Mérlnval devait passer aux «frises, Il fut transféré à Vannes, et, coïncidence étrange, il fut incarcéré dans le cachot où Josepha, avec le désespoir dans l’âme, avait compté des heures si longues et si cruelles.

Ce fut aussi le même juge d’instruction qui procéda aux premiers interrogatoires du prévenu.

Pour M. de Mérlnval, ce magistrat fut le Juge sans pitié qui, d’avance, sait le prévenu coupable; le comte avait été pris en flagrant délit d'assassinat, l’arme ensanglantée à la main, et sa fortune, qu’il portait sur lui dans la prévision d’une fuite, témoignait assez qu’il était aussi l’incendiaire.

Cependant, bien qu’affaissé sous le coup du malheur, avec l’échafaud en perspective, le comte ne se départit pas de son caractère Irascible, haineux et vindicatif. Au contraire, il puisa dans son désespoir un nouveau courage, une nouvelle énergie.

Désarmé et vaincu. Il voulut encore s’attaquer à quelqu’un pour le perdre et l’entraîner dans son affreuse chute.

Ce quelqu’un, c’était Pierrebuff, ou plutôt Gasparo.

Mais Gasparo connaissait de Mérinval. Aussitôt qu’il avait vu ce dernier arrêté, U s’était dit :

— Fuyons; car U me dénoncera.

Le soir do jour où Pierrebuff avait quitté sa famille et ses amis, sans embrasser personne, sans serrer la main à qui que ce fût, une petite balancelle tournait le cap de la falaise.

C’était Pierrebuff qui était dans cette balancelle.

Depuis, personne ne savait ce que le pilote était devenu.

Voici la marche que suivit Francis pour perdre ceiul dont Il voulait faire sa victime :

Quand 11 fut devant le juge d’instruction, il répondit aux questions que ce dernior lui posa :

— Oui, j’ai assassiné ma femme, parce qu’elje devenait

maussade, d'humeur querelleuse et qu'elle m'embarrassait.

Oui, j’ai mis le feu à mon château, afin de cacher sous les décombres les traces du premier crime.

Oui, 11 y a eu préméditation, puisque d’avance j’avais réalisé les trois quarts de ma fortune pour fuir à l’étranger.

Mais j’ai fait autre chose encore.

— Quoi donc? demanda le juge presqu’épouvanté par tant de cynisme.

— Il y a vingt ans, j’ai commencé ma carrière criminelle, en coopérant â l'assassinat d'un Anglais dans les Pyrénées.

Sur la demande du juge, le comte raconta tous les détails de l'assassinat du Vieux-Pont, sans omettre l’exécution de Josepha.

— Ainsi, Josepha était innocent |

— Je le jure.

— Et Gasparo?

— U vit.

— Où est-il?

— C’est l’homme que vous appelez tous Pierrebuff, ou la pilote de la Manche. Quoiqu’il soit devenu homme de bien, et presqu'un sujet d’admiration, faites-le arrêter; vous verrez s'il me démentira quand voua nous confronterez.

Le Jour même, et sur le rapport du juge d'instruction, le procureur du roi, tout en ordonnant de prendre tous les ménagements possibles, lança un mandat d’amener contre le pilote.

Les gendarmes vinrent à la falaise, leur perquisition n’eut qu'un résultat : celui d’apprendre à Êve le motif de l’arrestation de son père.

— O mon Dicul ma mèrel je ne la verrai donc plus! s’écria la malheureuse enfant; à compter d’aujourd'hui, je suis orpheline et seule au monde.

— Ne suis-je pas lâ? dit Josepha,

— Vous!

— OuL

— Vous m’aimez donc toujours?

— Plus que jamais, et d’autant plus que vous êtes pins malheureuse.

Qnol qne fît la gendarmerie, Pierrebuff fut Introuvable; du reste, l’autorité judiciaire et la police ne poursuivaient que faiblement le pilote; l'homme qui, pendant vingt ans, tout en menant une vie austère, avait consacré ses jours au salut de ses semblables, et était parvenu, grâce à la finesse de son navire et au dévouement de l’équipage qu’il avait dressé, à sauver plus de mille naufragés, au moins cent navires et les fortunes de plus de cinq cents personnes, armateurs, particuliers, caboteurs ou pécheurs; l’homme qui avait fait tout cela sans * jamais demander la moindre des choses, la plus légère récompense, à qui l'Angleterre, le Danemark, la Belgique, le Portugal et l’Espagne avaient envoyé des décorations pour le récompenser, par nn ruban, de services Importants rendus à leurs nationaux; à cet homme, disons-nous, ne devait-on pas passer bien des choses? .

On était certain de la culpabilité do pflote. Sa disparition justifiait, et de reste, Telle conviction; mais on voyait un si grand repentir après le crime, one si noble expiation, que, si Pierrebuff eût été pris, tout le inonde sur le littoral, depuis Dunkerque jusqu'à Bayonne, eût crié : Grâce l... et Louis- Philippe l’eût donnée pleine et entière, et 11 eût bien fait.

Nous le répétons, Pierrebuff fut Introuvable, et les révélations haineuses do M. de Mérinval o’aboutireut qu’à démontrer clairement l'innocence du père de Josepha. Aussi une demande de réhabilitation fut-elle adressée au ministre de la justice. J

Trois mois s’écoulèrent ainsi, enfin vint le mois de décembre; les assises .s’ouvrirent.

Le jour où le comte devait passer en Jugement, la ville entière fut en rumeur. Le palais de justice semblait exposé à être renversé par la multitude.

Enfin, à midi, le comte vint s'asseoir là où II avait fait asseoir Josepha; et, dans la même salle, devant le même pu- Dlic, par les mêmes juges, U entendit prononcer son arrêt de

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mort.

L» cour ne s'était nullement occupée de l’affaire du Vieux- Pont, et, par ordre, Plerrebuff n'avait pa» même été mla en accusation par contumace.

Aussitôt qu’Ève avait connu le crime de son père, elle avait dit à Josephs et 4 Mariaua, avec un courage au-dessus de ses forces t

— Je veux aller à Vannes, je suivrai l’affaire, et si mon

•re , dans son cachot a besoin de me* consolations, je veut

i tre à proximité de les lui douter.

Un désir d'Ève était un ordre : la ramlllo Plerrebuff Norella et le Warlek tenaicnl, eux aussi, a suivre Jo procé* Tout le monde partit douct et si l'hfltol des Treit.pilür, ne revit pas ses beaux jours, car ses hôtes n’étaient plus disposés à la gaieté, il reçut du moins nombreuse et riche société.

Le jour où son père fut condamné, Éve dit a Josepha de sa voix douce et triste :

— Voyez-vous, Josepha, mon pressentiment se réalise.

— One voulez-vous dire?

— Que non» ne serons jamais l’un ù l'autre.

— Comment cela? No vous al-Je pas juré que, quand bien tême... mais jo n'achève pas, pour éviter d'augmenter votre

douleur.

— Que mon père soit exécuté on non, répondit Éve, ce n’est pas de cela dont il s'agit.

— Quo voulez-vous dire, alors?

— La faute, ou plutôt le crime do mon père, Josephs, a fait

tomber la tète du vôtre II y a vingt ans, me comprenex-vous enfin? ’

Josepha, sans répondre, pencha sa tête sur sa poitrine.

Quand 11 la releva, Éve avait disparu.

Le pourvoi on grflce du comte de Uérlnval fut rejeté le même jour que la décision et le jugement qui ordonnaient la réhabilitation de la mémoire du père de Josepha furent signés; les deux nouvelles parvinrent ensemble au parquet de Rennes, qui les expédia ù Vannes de la même façon.

U veille de l'exécution, SI. de Mérinval refusa de voir sa fille, ce n'étalt pas la première fols qu'il faisait un pareil refus

La seule personne quo le comte eôt désiré voir, si c’eôt été possible, c'eût été Berthe, qu'il aimait toujours avec exaltatlon. S il regreltslt la vie, la fortune, c’était seulement parce qu li aimait la fille du pilote; et cependant, chose étrange, c’était cet amour lnseusé qui l'avait perdu

mi

A chacun suivant scs ancres (suite).

Le comte, autrefois, quand il était Ingénieur, s'étnlt beaucoup occupé de beaux-arts, Il dessinait encore trèa-blon. Quelques jours après son incarcération, Il se procura tout ce qu'il lui fallait pour mettre le projet qu’il méditait à exécution, pour se créer uno distraction jusqu’au moment où le bourreau viendrait lui dire un matin t

— Êtes-vous prêt?

Aussitôt qu’il eut ses crayons et son papier, le comte se mit l'œuvre j il fit un portrait très-ressemblant de Berthe.

Crtco i ce portrait, la captivité, si rude qu’elle fût pour un oruma habitué ù vivre en grand seigneur, ne fui plus rien pour le comte, la pensée de mourir ne lui fit mémo pas froncer les sourcils.

Ce portrait, il le mettait sur une table, le dressait contre le mur, s’agenouillait devant, l’adorait et le priait.

Et, de cette vie resserrée entre quatre murs, M. de Mérln- - al, cet homme que l'ambition avait égaré atant de le perdre ,o trouvait heureux. Sans aucun doute, n'eût été la mort 'ignominieuse qui l'attendait, II n’eût pas changé son cachot de la maison d'arrêt de Vannes contre son salon du château UesDuoes. Mais, un soir, un greffier vint dire an comte :

— Ccst pour demain matin...

— Lien, jo serai prêt, répondit froidement Francis.

Ce fut avec politesse et fermeté qu’il refusa un prêtre. U piB3a la nuit près du portrait de Iîerlhe, seul avec le souvenir de la jeune fille, qui seul aussi occupait l'esprit du prisonnier et remplissait son cœur.

Le lendemain, ù six heures, le comte était prêt.

Il s'habilla avec soin, mit un habit noir, se gants, feignit d'oublier sa cravate; puis, avant de quitter son cachot, il déchira le portrait de Berthe, sans doute afin qo’aucun regard profane ne souillât cette image, auquel il devait donner jusqu'à sa dernière pensée.

Le comte monta sar la «inistre charrette, puis sur l'échafaud d'on pas ferme.

La vue de la foule, celle du sanglant écbifhud étendant ses longs bras rouges sur un ciel gris et néhulcux, pendant quo la neige contrait les toits, quo le vent du nord le glaçait, ne le virent ni frémir, ni pa ir.

Quand le comte fat attaché sur le banc 4 bascule, lo bourreau se pencha vers lui, comme pour s’assurer si tout avait été régulièrement fait par ses aides.

En réalité, c'était pour parler au comte.

— Comte do llérlnval, dit l'exécuteur, tu as essayé de me tuer près du Vieux-Pont et dans les ruines; tu as voulu déshonorer Berthe, ma fille; tu as voulu me faire mourir de ta mort. Eh bien l c’est mol, Gasparo, qui te tue aujourd'hui, et je te tue au nom do la loi...

Le comte fit un soubresaut sur le banc en murmurant ;

— Sa fille!.,.

Il voulut aussi relou rner la tète pour voir uno dernière fois son ennemi, 11 n’en eut pas le temps t lo couteau tomba.

M. do Mérinval avait cessé do vivre 1 ...

Éve avait prié tnutr ia nuit pour son pèra. Les prières d’au ange ont peut-être us puissance de sauver un démon... An matin, elle s'évanouit quand elle vit revenir la foule du lieu du supplice.

Deux heures après l’exécution de M. de llérlnval, Jean reçut la lettre suivante, que le pilote avait sans doute préparée avant do remplir sou nouvel office de bourreau.

Vannes, Je 22 décembre 1816,

A ma famille et a mes amis.

Quand vous recevrez ma lettre. J'aurai cessé de vivre.

Comme mon complice, que j’ai exécuté ce matin, j’ai mérité la mort, et je mourrai. Personne no pourra jamais dire que le pilote de la Manche a jamais reculé devant la mort; mais, pour ms femme et mes enfants, il m'était pénible de finir Ignominieusement. Au moins, je le crois, j’ai sanvé l'honneur do nom de Paul Plerrebuff, que jo prie ma famillo de continuera porter. Je prie également Jean do continuer l’œuvro de son père, s’il se sent du goût pour la carrière maritime. Qu’il s'adresse à la sœur Ursule, et les fonds no lui irr.nquoront pas pour gréer un autre imigre qu'il appellera tre-, car je dois demander pardon à cetteœnfant d’avoir exécuté son rère, et ce sera une sorte d’expiation de la faute que j’»| commise en me laissant emporter par les Idées et les désirs de vengeance qui ont empoisonné mes derniors jours.

« Mais quand j'ai vu le comte de Mérinval s'acharner après mot comme il l'a fait ; quand je l'ai ru se consumer en vains (■Boris pour jeter de la Loue et du déshonneur sur un nom que j’avais su rendre respectable et qui devait être celui do mes enfants, aveuglé par la colère, irrité par les souvenirs, que sa conduite, je ne dirai pas infdmo malv infernale, faisait naître en moi, j'ai désiré tremper mes malus dans le saug do cet homme, j al voulu qu'il no mourût que do ma main,

« Il était prisonnier, je ne pouvais l’aller trouver pour mo baitre avec lui, jo pensai 4 le tuer la loi 4 la main. Je demandai la place du bourreau et je l’obtins... Ce matin, j’ai fait mon devoir... Jo ne le ferai que cette fois... Je n:c suis vengé

D igilizedjpy

LES PttlSONNIEBS.

et ma vengeance inc laisse des renwrds. Ayant eu le temps d’apprécier Ève, je l'aimais comme uu de mes enfants et j ai tué son p tire!...

• Ne lisez pas cette lettre devant elle. Qu'elle Ignore toujours la sanglante mission que j’ai remplie, aûu qu'un jour elle ne maudisse pas ma mémoire.

« L'honneur sauvé, je tenais peu A la vie, j’avais consacré >a mienne à une cause que je ne croîs pas Doble, mais juste.

était plus qu'un devoir pour moi. Je parle du bonheur de * Jsepha et de la réhabilitation de la mémoire de son père,

• J’ai atteint mon but, je puis doue m'endorinir paisible* ment dans le sanglant linceul que je prépare, le seul que je mérite.

« Maintenant je ne fais aucune recommandation, je ne donne aucun conseil à mes enfants ; tuais je prie pour eux dans ces derniers instants.

« Pardonnez-moi tous d'avoir ensanglanté tua main, celle qui serra tes vôtres,

4 Adieu,

o Tous je voua embrasse.

o Paul Picnozocrr. o

« P. S. SI tous voulez rendre vous-mêmes les derniers restes de votre père à la terre, demandez dans Vannes où demeure le nouveau bourreau, on vous l'indiquera. Arrivés au domicile de cet homme, vous trouverez la clef sur la porte. Entrez, le cadavre que vous trouverez sur Tunique Ut de l'appartement sera celui de votre père ou de votre ami •

Qu’on juge de l’effet d’une pareille lettre sur la famille Pierrebuff et ses amis I

Jean, qui l'avait reçuo et l’avait d’abord lue en secret, avait eu soin d'éloigner Êve, comme le recommandait le pilote.

il n’avait pas eu de peine, depuis l’exécuti >n de son père, Eve ne sortait pas de sa chambre. On se coi tenta d’envoyer Blanche auprès d’elle, afin qu’elle ne suppôt U pas qu’on la délaissait dans un aussi affreux moment.

Jean ne se sentit pas la force de relire la lettre 4 haute voix et pour tout lo monde.

Joscpha, prévenu par Iuf. était si péniblement affecté, qu’il dit & Jean d’une voix étouffée :

— Non, pas moi... je ne pourrais pas.

Le Warlek, à qui la proposition fut faite, devint presnuo fou quand il sut do quoi il s’agissait.

— rai bien envlo d’aller le rejoindre! s’écria-t-il.

Nerella, seule, eut nou3 dirons l’hérolquo courage d’ac complir la pénible mission.

A mesure qu elle lisait une douleur affreuse, terrible, générale, san3 nom grandissait autour d'elle.

Elle fut forcée de suspendre quatre fois sa lecture, car elle aussi était sincèrement attachée au pilote.

Nous renonçons à dépeindre la douloureuse explosion qui éclata, quand elle arriva A ces derniers mots de la lettre :

De votre ptre ou de votre ami,.»

Avant d’aller plus loin, expliquons comment PferrebuDI était parvenu A devenir bourreau du département de Morbihan.

En revenant de Vannes, dans la voiture qu’il partageait avec Evo, Marlana et son fils, le pilote, en voyant SL de Mérinval entre les mains de la gendarmerie, avait cru prudent de descendre de voiture et d'aller aux renseignements.

Quand il avait su de quel nouveau crime lo comte s'était rendu capable, Paul n’avait pas hésité, li avait gagné le port.

— — ■ ■■■ ■■ tff

et sans écrire A personne, afin d’obvier A toute Indiscrétion il s'était embarqué sur une petite balancelle do pécheur* qui partait pour Nantes.

De Nantes, lo pilote était allé A Bordeaox *ur nn bateau 9 vapeur; do Bordeaux, il avait gagné Toulon en poste.

En cinq jours U avait fait la route, rapidité inouïe pour Tô-

poque.

Arrivé *ur la place de la préfecture maritime à Toulon ; Pierrebuff demanda des renseignements sur VEtcaire et lé

Sugtei i.

t — l.’Escmlre est en rade, lui répondit lo matelot auquel il s’était adressé, lo Suffïen en fait partie ce matiu môme, il est parti vers les lies d ’Uyèree, pour l’exercice du tir.

— Croyez-vous que l’amiral soit A bord.

— J’en suis certain, le Sujre* est A l'ancre A côté du Friedland, le navire auquel j’appartiens ; je l’ai vu appareiller et sans commander lui-môme, l’amiral surveillait la manœuvre i

— Dien, merci, mon ami.

— A votre service capitaine.

— Vous vous trompez, mon ami, Je ne suis que pilote.

— Alors, vous êtes le pilote de la Hanche...

— Chut!... fit Pierrebuff, tais-tof, et va boire.

Il glissa un louis dans la main du matelot, qui le regarda s’éloigner avec indécision, comme s’il se fût demandé s’il ne devait pas rendre le louis afin d’avoir le droit de dire à oui voudrait l’entendre:

— Tenez, voilà le fameus pilote de la Hanche.

Lo soir môme, le pilote se fit conduire A bord du Suffren dont l’amiral, le neveu de la sœur Ursule, le reçut très-bien!

— Vous dînez avec mol ? lui demanda cet officier général!

— Oui, car j’ai bien des choses à vous dire, j’arrive de Lorient en poüte, exprès pour vous parler,

— Diable! cela presse donc bien*

— Il y va de ma vie, do mon honneur, répondit Paul, et du l’avenir do mes enfants.

— Alors parlez tout de suite.

Pierrebuff raconta A l’amiral ce qnl arrivait A M. de Mérinval, et la certitude qu’il avait que celui-ci le dénoncerait pouf se venger.

— En effet c’est grave, fit l’amiral, après avoir écouté Plerrebuff avec la plus affectueuse attention ; voyez- vous uu romède A la chose?

— Lequel?

— Vous avez des amis puissants?

— Très- puissants et Je les mets A votre disposition, en cas de malheur.

— Le malheur n’arrivera pas; car Je suis décidé A fuir devant la tempête, A disparaître momentanément ; mais il ma faut des papiers.

— Lesquels.

— Je me ferai couper la barbe, raser les cheveux et je m’affublerai d’une perruque à cheveux roux. Voilà pour le signalement. Maintenant je voudrais avoir une pièce quelconque qui certifiât que j’ai été quartier-maître A bord d’un navire quelconque, que j’ai bien et fidèlement servi... ainsi do suite.

— Impossible t il y aurait faux, mais je voua écrirai plusieurs lettres que vous serez supposé avoir reçues A différentes époques et dans différentes localités, ces lettres, je ferai en , sorte qu’elles puissent vous tenir lieu des pièces que voua uic y. demandez.

— Très-bien, merci, mon amiral.

— Maintenant, comment va ma bonne tantôt

— Très-bien, elle ignore que je suis icL î t

— Et vos enfants? Jean est enseigne?

— Les enfants vont bien. 4 .

— Je prendrai Jean avec mol.

La conversation continua sur ce ton ; puis l’amiral et lo pilote dînèrent comme de vieux amis.

Quinze jours plus tard, le pilote revenait A Vannes avec des papiers plus qu’honorables et complètement transfiguré

Ses cheveux noirs étaient deveuus roux, sa barbe était bien

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LES PRISONNIERS

rasée. Il paraissait vieilli et l’était réellement Personne ne le reconnut* on le prit pour un vieux sous- ^officier retraité.

11 suivit le procès do Francis avec une ardeur fiévreuse : | * conduite do ce dernier, comme il le dit dans sa lettre à ». ] «uni Ile, lui Inspira l'infernale Idée do devenir bourreau.

Celui du département venait de mourir et personne ne se I présentait pour remplir son emploi.

; Pierrebuff io demanda et l’obtint o ms peine ; Il avait pris le nom de Oranger, celui que portaient ses lettres do recommandation.

Afin que personne ne sût que le pilote s’était fait bourreau, et plus encore, *fin de ne pas être tourmenté pour succéder à son père dans son sanglant office, Jean, du consentement de sa famille et de ses amis, fit enterrer son père le plus simplement possible et sous le nom de Granger.

Personne ne connaissait le bourreau Oranger à Vannes. Quatre hommes seulement assistèrent à son servico funèbre et accompaguùrent ses restes jusqu’au champ du repos.

Mais ces quatre homme# avaient la mort dans l'Ame et portaient le deuil dans le coeur.

C'étaient Jean, Richard, Josepba et le Warlek.

Quand tous quatre rentrèrent dans le salon de l’hôtel de- Trois- Piliers, qui était commun pour la famille PJenvbufl'et leurs amis, Us y trouvèrent Eve, Blanche, Bcrthe, Mariais et Nerella.

Marie était au lit depuis qu’elle savait la triste nouvelle ; Ck Jeanne et Julie étaient auprès d'elle.

Êve était en grand deuil : quoique sos yeux fussent secs (tîlle avait tant pleuré), une sinistre douleur était empreint» sur tous ses traits; quoique paraissant très-calme, ou devinai; qu’une grando émotion l'agitait.

En voyant Josepha et ses amis, elle se leva :

— Messieurs, leur dit-cile, je vous attendais.

Et elle promena un triste regard sur les trois jeunes hommes dont l'amour n’était pas un secret pour elle.

— ■ Vous nous attendiez, fit Josepha on pâlissant

— Oui, reprit Êve, afin de vous faire mes adieux.

— Vos adieux l s’écrièrent A la fois Juaeoba, Jeau ©t Richard.

— Oui, me» adieux.

— Une larme rebelle grossissait sous les paupières do In i blende enfant

— Mais où allez-vous? demanda Josepba.

— Dans un couvent.

— Et nos projets? fit encore le fils de Marlana.

— Ils sont maintenant Impossibles à réaliser, Josepha; quand vous y réfléchirez vous penserez comme moi. Ce soir, je serai près de la sœur Ursule. Dieu m'appelle, je ne aérai jamais que l’épouse de Jésus-tUirisL Adieu!

Froide et triste, Êve traversa le salou sans que personne fit rien pour la retenir.

Tout le mondo était atterré.

Dans la cour de l’hôtel, Eve monta dans une voltsro qu'on tenait prête d'après ses ordres.

En se laissant tomber sur les coussins, elle murmura en donnant un libre cours aux larmes qui la suffoquaient :

— O mou Dieul quel sacrifice! je l’aime tant...

Un mois plus tard, quand ils quittèrent Vannes, les quatre hommes voulurent aller prier sur la tombe du bourreau :

Sur la pierre que Jean y avait fait mettre, une main India* crête avait écrit au crayon cette singulière épitaphe,

Ci-glt

GASrARO-PjKIUlEDUFF-GlUrtGEn I Gasparo l’assassin,

Picrrcliulî le noble cœur, io grand citoyen;

G ranger le bourreau 1

Ma fortune à qui me dira qui a écrit cela ! s’écria Josepha.

— Moi, ma vie, fit Jean.

— Moi, mon sang, ajouta Richard.

— Et moi, ur mou honneur je le saurai, termina le War* leiu

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