‹ Le fils du suppliciéChapitre 3 sur 4 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

L'effet que produit sar le Warlek on conte de Perrault raton' é par Kardel.

— De quel navire sortez-vous? demanda Pierreboff au faux matelot.

— Je n’al Jamais fait que la contrebande sur mer; mais je suis fatigué de cette vle-là, et bien que je n’ale pas de papiers, j'ai compté que ça ne m’em flécherait pas de m’enrôler.

Kardel qui, par le comte, connaissait l'histoire du pilote, n'avait pas eu à faire un grand effort d’imagination pour inventer une fable qui devait trouver le côté faible chez le capitaine.

— Tu as été contrebandier seulement? reprit Pierrebuff.

Dame! capitaine, vous savez, dans certains moments...

— Enfin, dis, vas, tu as fait un peu le pirate?

Oui, lieutenant, un peu.

Le capitaine et son second échangèrent un regard furtif.

— Et sans doute, dit le Warlek, que tu te dégoûtes de la contrebande, parce que le métier devient trop pénible, qu'il ne rapporte pas assez, que tu te trouves dans une mauvaise passe et peut-être sans le sou . Aussi, quand nous t’aurons tiré d’affaire et remis à flot, tu nous glisseras dans les mains comme une anguille, sans môme dire bonsoir les amis,

— Lieutenant, votre supposition est saugrenue de la tête aux pieds ou des pieds à la tête, comme vous voudrez bien l’entendre, reprit Kardel, en contrefaisant malicieusement la manière de parler de le Warlek, voici dix mille francs que j’ai gagnés dans le métier, et que je dépose entre les mains du capitaine pour qu'il ait une garantie de la moralité de mon engagement.

— Le diable me brûle ! mon matelot, s'écria le timonnler, en imitant mon beau langage, tu es devenu d'un seul coup presqu’aussl éloquent que moi.

— Vous avez donc souvent l'éloquonco des billets de banque, lieutenant? riposta Kardel en riant

— Non, jamais; que m’importent ces chiffons de pzpfe mais a propos puisque tu as la langue si nien pendue, sais-tu des histoires?

— L’Histoire, vous voule* dire? demanoz le faussaire étonné Je la question.

— Non pas, non pas, mon matelot ; qu'ai-je de commun avec l’Histoire, mol? ce sont des histoires qu’il faut que tu saches, vraies ou fausses, ça m’est égal; ce n'est pas comme pour la monnaie, des contes, des roiqans, si tu comprends mieux, dis, en sais-tu?

— Où diable veut-ll en venir? se demandaient Pierrebufl et Kardel

A toute aventure ce dernier répondit :

— SI c’est comme ça, oui, j’en sais... et beaucoup, de contes... et, au besoin, j’en invente.

Kardei-Cancrelat n’avait jamais dit une si gronde vérité.

— Oh! Alors tu es un homme précieux. Boule d'amour, reprll le Warlek avec joie. Tu sais beaucoup de contes et tu en Inventes au besoin, quelle chance! Merci au bon vent qui t’a amené sous ma coupe, beau plumage! les veillées du gaillard d’arrière commençaient à pâlir, tu leur remettras une mèche. Mordlou, et si tu aimes le vin, je te gobergerai de temps en temps le gosier d’une ration. Décidément je ne vois rien qui s'oppose à ce que tu sois mon matelot. Et toi, capitaine, es-tu de mon avis?

Comme on le voit, le Warlek tenait sa promesse. Il chauffait la réception de son matelot.

— Mon garçon, dit enfin Pierrebuff à Kardel, reprenez vos dix mille francs! pour toute garantie, je ne veut que votre parole. Je partage l’avis de mon second, à compter d’aujourd’hui voua faites partie de l’équipage de VÊmirillon.

— Enfin, pensa Kardel, voici un examen qui eût fait suer à grosses gouttes toift autre que moi, mais je m'en suis tiré à mon honneur, il no s'agit plus que de trouver un moyen do s’entendre avec Nerella. Avisons.

Cancrelat comptait sans le Warlek qui ne lui donna pas le temps d’aviser.

— Eh, mon matelot, Veffroi des belles, reprit le timonnler, en tapant sur l’épaule de Cancrelat de façon à le faint fléchir sur ses jambes; Ici, jusqu’au retour de ma gazelle aux ailes blanches (métaphore adressée à VÊmèrillon) ton métier de gabier se résumera en celui d’infirmier.

— Pour soigner lo capitaine et l’autre blessé, qui me semble avoir l’envie de s’en aller.

— Pour les veiller tout simplement! dorénavant vous serez *rois pour monter la garde. Chacun huit heures par jour, ce n’est pas trop, c'est réglementaire dans la troupe de ligne.

— Aussi, est-ce à tort qu'on dit quatre hommes et un caporal, Il ne faut que trois hommes pour former le poste.

— Bien envoyé, bel oiseau.

— Que voulez-vous, lieutenant, on fait co que l'on peut; mais ditos-mof, à quelle heure dois-je prendre la faction?

— A hnlt heures du flWr.

— Bien, lieutenant, je serai prêt.

Et Cancrelat fit raine de s’éloigner.

— Non pas, mon matelot, dit le Warlek, en lui replaçant la main sur l’épaule, oncore un mot.

— Qu’c?t-ce encore, llentenant? demanda Cancrelat qui commençait à se fatiguer des familiarités dont le Warlek lui

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ISS

laissait des marques sur les épaules.

— Ne sals-tu pas qu’il est d’usage à bord de V6nMIUm que tout nouvel admis paye sa bienvenue?

— Vieil ivrogne! pensa Cancrelat, Il va me proposer de retourner t Lorient aux Marronniers!

— Lieutenant, je suis à votre disposition, dlt-ll tout haut, les dix mille francs que j'ai dans ma ceinture, croyex-le bien, >1 singulièrement qu'ils ont été gagnés, ne rougiront pas de rofr le soleil.

— Ce n’est pas de cela dont 11 s’agit, mon matelot II y a encore dans la oave du capitaine quelques bouteilles de vin, qui sont i notre disposition, sans que nous allions dépenser ton argent ailleurs.

— liais alors?...

— Suis-moi.

— Avec œ diable d’homme on marche de surprise en ébahissement, se dit Kardcl. N

Le Warlek le ht monter dans une petite cbambrette qu'il occupait chea PierrebuS.

une sorte de soupente nasse, garnie do trois hamacs, toujours tendus et descendant a hauteur d’une table ronde, sur laquelle étaient entassés péle-méle des pipes, des cigares, des bouteilles pleines, entamées ou vides.

C'était tout, chambre et mobilier. Le Warlek le voulait ainsi, et 11 avait l'avantage de partager son chex lui avec tous les matelots de YÉminllm, retenus à la falaise.

— Allons, dlt-ll h Kardel, quand Ils forent entrés dans la soupente, où un homme ne pouvait pas rester debout sans se baisser, grimpe dans ce hamac, voici des pipes, du tabac, du vin, du rfaum, ne te gène pas, fais comme ches toi,

— Mais alors, lieutenant’, c'est vous qui payes la bienvenue.

— Patience, mon matelot.

F.t le Warlek ae hissa dans le hamac établi parallèlement à celui où Cancrelat était déjà.

Une fols Installé le lieutenant dit an faussaire :

— Maintenant, mon vieux, écoute bien ceci : Tu m’as dit que tu savais des histoires et que tn les contais bien. Or, avant de te soumettre au jugement et à la critique de l’équl page. Je ne aeraie pas fiché de te juger moi-même. Vas-y donc, dêgolse-mo! quelque chose, et que ce soit du bon tonneau.

— Volontiers, lieutenant, almu-vous que ce soit long?

— Huml hum!

— Cornaient! hum! hum!

— Je m’endors toujours avant la An.

— Et c’est pour vous endormir que vous tener à avoir nn conteur à bord?

— Un peu.

— Et l’équipage est-il comme vous?

— En partie.

Le sang-froid de le Warlek était tel que son compagnon l’admira, sans songer à en rire.

— Connalssex-vous la Belle <ui bail dormant r

— Non, mais je crois que ça fera mon affaire t

— Tant mieux I

— Surtout, al Je m'endors, ne me réveille pu!

— As pu peur!

Kardel entra à fond do train dans le Perrault, en nasillant de son mieux, afin d’endormir plus vite le Warlek.

fl obtint un succès complet.

La belle princesse n'avalt pas encore atteint l’àge où elle devait commencer son somme de cent ans, que le timoonler ronflait déjà.

Aussitôt que Ktrdel se fut assuré que le Warlek dormait comme un véritable juste qu'il était, 11 reprit le cours de ses réflexion* personnelles.

C'est-à-dire qu’il chercha la façon dont il devait aborder Nerella.

— Nerella occupant la même malaon que Plerrabuff, se ditil, doi»-Je m’ouvrir à elle, lui apprendre qui je suis, et ce que j'exige pour loi rendre Blanche, avant d'avoir empoisonné te pilote? Où bien dois-je d'abord empoisonner celui-ci, et ne m’expliquer qu'ensuite?

• Dans le premier cas, si Nerella consentait à garder le silence et à faire l’échange uns souffler mot, tout irait comme sur des roulettes - mais 11 n'en serait pas ainsi, probablement

que c'est Pierrebufl' lui-même qui a placé l’argent de la comtesse et qui prend soin de ses Intérêts. Alors comment agir sans loi.

• Pois Nerella qni, quoique sorcière, n'a jamais trouvé la pierre philosophale ni le moyen de faire de l'or, peut trouver, surtout si elle n’a conservé que ça de sa fortune, que le chlffw de six cent mille est un peu exorbitant. Alors elle avoue tout à mons PlerrebulT, qui commence par m'agoniser d’injures, en me demandant de rendre l’enfantsans conditions, puis qui, sur mon redis, me fait fagoter comme Kanlgal, et jeter à fond de cale de l'Éméril/on, d’où l'on ne me retire que pour, entre tels degrés de longitude ou de latitude, me mettre dans l’état d’idiotisme de Kanlgal, si je m'obstine toujours à refuser de dire où est l'enfant.

« Voici l'histoire, maître le Warlek, qui dormes si bien ; mais elle est connue.

< Il est donc, en tout point, plus prudent de commencer par terminer avec le dogue. Après, nous verrons.

• Ce soir donc à neuf heures l’empolsounement, c’est bien vu et entièrement décidé. Nous verrons l’effet do flacon du comte.

Kardel avait mis prés de deux heures à élaborer ce beau raisonnement et à prendre cette noble décision.

Le Warlek se réveilla.

— Mon matelot, dlt-ll à Kardel, tu contes dans la perfection, et je te prédis un succès fou à bord do YÊmérillon.

— Bien obligé , pensa le faussaire ; j’espère bien ne jamais monter sur ta coquille de noix.

— Allons, H est six heures, continua le Warlek, viens dîner. Tu sais que tu prends la faction à huit heures.

11 eat près de minuit, au dehors la tempêta commence à gronder, au loin Vf.mfnlln* sombre. Jean s'engloutit avec la femme qu'il aime, PlerrebulT dort, et un assassin veille à son chevet.

L'étoile du pilote de la Manche pàllralt-ello?

Dans une chambre basse de la maison de la falaise, deux lits sont placés en lignes parallèles.

Dans l’un PlerrebulT, dans le second, soigneusement entouré de rideaux, Richard agonisant

Sombre et criminelle existence que la sienne : une fin sinistre et prématurée la terminera sans doute.

On entend le bruit d’une respiration entrecoupée et celui d’un râle qui s'échappe de dessous les rideaux; bruit sinistre et douloureux, qui n’a cependant pas eu le pouvoir d'empêcher PlerrebulT do s’endormir.

Pourtant l'homme qui se meurt à ses cùtés est son fils , et Paul adore ses enfants I

L'un d’eux serait malade, qu’il passerait des Jours «t des nuits à le veiller . à le soigner, à l'entourer d'une sollicitude presque maternelle.

Richard est donc bien coupable, que son père le délaisse ainsi ; quo Marie, sa mère, pour plaire à son mari, ne s'immole pas en veillant à son chevet?

Oui, Richard est bien coupable, car son père est Indulgent, Il doit l’être; mais 11 ne pardonne pas à von fils d’avoir nnrpi la place de Josepho dan» le ceevr de Mariana.

Pierrebaff a presque prié Dieu de lui enlever son second flh, car 11 comprend que mort U lui pardonnerait, que vivant Il ne pourrait quo lo maudire.

Terrible alternative, mais elle est bien dans le caractère de l’homme qui pendant vingt ans s’eet épuisé k poursuivre le même but.

Quoi qu’il en soit, Kardel a passé la soirée près des blessés. Toutes les fols quo Nerella, qui ne l'a point vu depuis sclae ans, s’est trouvée près de lui , Il s'est arrangé de façon à ce qu'elle ne puisse bien l'examiner, soit en détournant la tète, soit en se plaçant dans l'ombre.

A onxe heures, Nerella est montée se coucher.

Seul, Kardel veille à la falaise; une veilleuse à la lueur tremblotante l’éclaire d’une lueur fantastique.

Minuit sonne, c'est l'heore du crime.

Kardel se lève, aucune émotion ne se trahit sur sa figure Ignoble.

Afin de s’assurer que Pierrebuff est profondément endormi, 11 Poppelle deux fols :

— Capitaine! capitaine!

U respiration régulièrement cadencée du blessé lui répond

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seule.

Kardel ne sonro même pas à s'occuper du lit de Rlch ml, st c'est en grand tort, car un des rideaux de ce Ut s'est légèrement écarté, une main, décharnée comme celle d'un squelette le tient légèrement entr'ouvert; et, par l’entrebàillement. Une tète Bemblable à une tête de mort, éclairée par des Veux brillants comme des e6carboucles, se tient immobile et mit de son regard effrayant les moindres mouvement* de l’ empoisonneur. ^

Cette tête, ce bras, ce sont ceux de Richard; de Richard mourant, veillant sur les jours de son père.

No commentons pas le fait, expliquons-le î

Richard était arrivé mortellement blessé à la falaise. Cependant, comme 11 avait supporté letnyot des ruines, Nerclia avait répondu de lui & Marie.

Mais quand les deux femmes avaient vu les dispositions du piloto & l’égard de son (ils, elles avalent exagéré l'état de selul-cl pour tenter d'attendrir celui-là. Seules , eUes étaient dans 1a confidence de cette supercherie. Richard lui-même .'Ignorait, il se croyait perdu , quoique le délire l'eût quitté depuis cinq jours.

Pendant ces cinq joors, incessamment entre la vie et la mort, U avait vu et entendu tout co qui s’était passé ou dit autour de lui. A quelques mots à son adresse, échappés à son père, 11 avait compris lo ressentiment que celui-ci mmrrJssalt contre loi; et, comme la terrible épreuve à laquelle il était encore soumis Pavait complètement changé en lo ramenant à de bons sentiments, Il était très-affecté de cette colère paternelle. Aussi n’osait- U donner signe de vie que 1a nuit, et quand «on père dormait.

Alors il entrouvrait scs rideaux, et le regardait dormir avec amour.

Certes, s'il en eût en la force , Il se fût jeté tout en larmes dans les bras do pilote qui eût pardonné.

Aussi, si sa respiration était entrecoupée, c'était autant par suite de la douleur morale, qu’à cause de la souffrance physl que; son râle était aussi bien un râle qu'un soupir, un i-ia glot.

Dans la Journée, Richard avait entendu, de son lit, l'entre tien qui avait eu lieu entre son père, le Warlek et lo faus «aire; Il avait même entrevu ce dernier par un interstice mé nagé entre ses rideaux ; et, chose étrange, ce que n'avaien pressenti ni aon père, ni le vieux tlmonnicr, Il l’avait deviné.

Kardel lui apparut comme un agent, un traître dépêché p&t 11. de Mérlnval et del Mono.

Connaissant les instincts pervers de ces derniers, rien d’étour.ant à ce que Richard fût plus clairvoyant que oeux qu aval gai si bien accuul.il le faussaire.

Le soir donc, quand Kardel s'installa auprès de Pterrebufi^ Richard s'arrangea de façon à no point lo perdre de vue.

Kardel avait tiré un flacon de 6a poche; fl le déboucha, e versa six gouttes de son contenu dans le verre qui contcnai la potion dn blessé.

En voyant le flacon aux mains de l'assassin, Richard avait failli jeter un cri; mais, si l'empoisonneur était armé, il pouvait les poignarder tous deux, son père et lui, et s'enfuir.

Richard se tut, mais une sueur froide inonda tout son corps.

— Je ne crierai, pensa-t-il, que si mon père se réveille et qu’il veuille boire I S’il venait quelqu'un!... O mon Dieu, cnrole-mol un do tes anges pour sauver mon père, puisque, mol, e n'en al pas la force 1

Et l'infortuné promenait son regard brillant de fièvre do 'assassin au verre contenant le poison.

H était depuis quelques minutes plongé dans cette double contemplation, quand Pierrebuff fit un mouvement qui indijtraft clairement qu'il allait se réveiller.

Kardel se laissa aussitôt tomber sur un siège et feignit de iormlr, voire môme de ronfler.

— L'Infime I Je ne me suis pas trompé, pensa Richard; :’est bien du poison qu’il a versé dans le verre de mon père.

Pierrebuff ouvrit les yeux, et étendit la main vers le guérijon, sur lequel il prit le verre où Cancrelat avait versé le Doison do M. de Mérinv&l.

11 allait le porter à ses lèvres; mais il s'arrêta stupéfait et >resqu'effrayé.

Cuo voix qui semblait sortir de la tombe, et qui fit dresser

les cheveux et les oreilles à Kardel, venait de laisser tomber une à une, comme autant de coups de marteau, ces paroles :

— Mon père, si vous buvez, vous ôtes empoisonné. Votre garde-malade est un émissaire du comte de Mérinval.

Sans qu'il se fût encore reudu bien compte d'eù venait la voix, le regard flamboyant de Pierrebuff s'arrêta sur le faussaire.

Kardel était déjà revenu de son effroi; il était debout, un poignard à lame longue et effilée étincelait dans sa main,

11 allait se précipiter sur le pilote, après avoir dit s

— C'est vrai ce qu'a dit lo mort !

Quand il sentit une main arrêter son bras armé.

11 &o retourna, ot reconnut Berthe malgré sou costuma do marin.

La jeune fille le tenait couché en joue, sous le canon d'un de se* pistolets.

Kardel songea d'abord à se défendre; mais, près de la porte, il vit les robustes silhouettes do Philippe et de son énorme compagnon.

De plus, Pierrebuff avait crié d'une voix de stentor :

— Le Warlek, à moi !

Le moribond avait complètement ouvert ses rideaux, et regardait la scène avec un éclair de Joie dans les yeux.

Personne ne pensait à lui...

— Je suis perdu ! murmura Kardel en se laissant tomber lourdement sur sou siège

Kardel aux abois.'

Tou 4 » les habitants de la maison s'étalent empressés d'accourir aux cris réitérés do Pierrebuff.

Kardel était entouré de huit ou dix personnes, dont ia plupart était armées.

— Mais que se passe-t-il donc? dit le Warleb.

— Arrêtes cet homme l dit Pierrebuff en désign* +% du do*g! Kardel.

— Comment I reprit le Wariek; mon matelot le conteur! Et que diable a-t-il donc fait}

— Il a voulu*assasslner mon père! dit Berthe.

— Ah bah! le gredin t... Allons, vous autres!

Le Warlek s'adressait aux matelots qui l’accompagnaient.

Kardel, comprenant que toute résistance était une folle, avait déjà replacé son poignard dons sa poche ; cependant, U avait son plan de défense.

Se croisant les bras sur la poitrine, U s'écria :

— M’arrêter! vous ne ferez pas cela!

— Et pourquoi t

— Je vais vous le dire.

Tous les assistants regardaient stupéfaits cet hotnrtie qui

sembleit les braver, les défier.

— Enfin expliquez-vous, dit Pierrebuff au faussaire et n’eepérex pas nous tromper par de misérables subterfuges.

— Voilât voilà! je m’explique.

Kardel sembla so recueillir un instant, comme un homme qui ne soit comment commencer son discours, puis il prononça ces paroles d’une voix haute, bien accentuée, et en désignant NereUa.

— Madame la comtesse douairière de V'alscel veut-elle me faire l’honneur d’approcher un peu T

En s’entendant appeler de son nom par le bandit, la comtesse éprouva un tressaillement; convaincue qu'elle allait recevoir quelques révélations Importantes, elle fixa sur Karürl un regard avide. Après un instant d'examen, elle ne put retenir co cri, qui lui échappa comme s'il était parti de Pâme.

— 0 grand Dieu ! le mousse de l'Écureuil qui, autrefois, m'a sauvé la vie I

Jusque-là aucun des assistants, excepté Plcrreboff, ne comprenait rien à cette scène, mais son mystère même ne lui prêtait qu'un Intérêt plus piquant, de sorte que chacun oubliait la véritable position dans laquelle se trouvait Kardel, pour ne penser qu'à la reconuaiasauce qui venait d'avoir licQ

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tr,

ct à ses suites.

Kardol reprit !

— Oal, mol-m^mc, madame. Cancrelat, mousse à bord de 'Écureuil, en 1830; quand votre fils et votre bru périrent si misérablement, moi, qui vous al sauvé la vie, qui al enlevé h petite Blanche de Valscel, alors âgée de trois ans, et qui, leul encore, puis dire où elle est aujourd'hui.

— Oh! monsieur, s'écria la comtesse, vous me rendre* cet enfant que Je pleure depuis seize ans!

Et Nerella fit un mouvement comme pour se jeter aux genoux du faussaire.

— Madame, répondit Kardel, jo ne vous rendrai cette jeune fille qu'à deux conditions.

— Lesquelles? J'y souscris d’avance.

— La première : c’est qu'on me laissera libre.

— Merci! un assassin! protesta le Warlek.

— La seconde de vos conditions? demanda le pilote.

— Celle-là ne regarde que madame, repartit Kardel, en désignant la comtesse d'un regard, c’est une simple affaire d’argent, je suis pauvre et..

— Je vous donnerai ce que vous voudrez, fit précipitamment madame de VaisccL

— Je n’entends pas que les choses se passent ainsi. Interrompit subitement Pierrebuff. On va arrêter cet homme, il sera livré à la Justice, qui trouvera sans doute un moyen de le faire parler sur le compte de l’enfant volé.

— Vous êtes bien sévère, capitaine, cependant II est probable que si vous regardiez dans votre passé , si vous vous rappeliez, par exemple, l 'affaire du Vintr-Ponf, vous seriez plus Indulgentpour un pauvre diable comme moi, qui, aprè3 tout, n’a commis que le crime d’avoir eu une mauvaise intention.

Pierrebuff avait pâli.

— De Mérinval a tout coufié à ce misérable, le lâche ! pensa-t-ll.

Et tout haut :

— Que signifie cette réponse? Est-ce une menace? dit-il.

— Peut-être... répliqua effrontément KardeL

— Eh bien, misérable, puisqu'il on est ainsi, ce ne sera pas à la Justice que tu auras affaire, ce sera à mol, et tu sauras qu’à bord de VÊmêrillon, je suis le maître.

Ce fut au tour de Kardel à pâlir, il se souvenait de la torture infligée à Kanigal. Cependant il ne perdit pas encore courage.

— Très-bien, capitaine, reprlt-il, mais rappc!ez-vous encore qu’en torturant Kanigal, et en faisant pendre son équipage, vous n’avez rien obtenu au sujet de l’enfant dont nous parions. Cette fols, si vous mettez vos menaces à exécution ce sera bien pis encore, vous perdrez l’avenir et la fortune do Josepha.

— Que veux-tu dire?

— J’ai bien envie de vous faire attendre, pour m'expliquer, que quelques faits qui doivent s'accomplir, commencent à donner raison à mes prévisions ; mais non, je veux agir franchement avec vous; car, af>rès tout nous ne gagnerions rien si l'un ni l’autre à un retard.

Parle, alors.

— VÊmêrillon et son équipago, que votre fils commande par intérim, sont partis pour Brest, n’est-il pas vrai?

— C’est vrai.

— Voulez-vous que Je vous dise dans quel but?

— Tu ne peux le savoir.

— Vous croyez?

— J’en suis certain.

— Vous allez voir : Josepha. je ne sais au juste à la suite de Quel événement, a été recueilli, étant encore fort jeune, par M. Dar, un des plus riches armateurs do Brest. Co dernier éleva son pupille et a’y attacha. Suis-je dans le vrai, jusqu’à présent?

— Oui, fit Pierrebuff, au comble do l'étonnement; mais rontlnuez, si vous voulez que nous puissions nous entendre, car je commence à comprendre où vous voulez arriver.

— D’un autre côté, reprit Kardel, avec toute l’assurance que lui donnait l'attention dan^ laquelle on l'écoutait, M . Dar avait des neveux qu’il exécrait non sans motif, et qu'il songea h déshériter. Suis-je toujours juste dans la vérité?

— parfaitement...

— M. Dar était un rusé vieillard qui n’avait cependant pas la moindre confiance dans les notaires. Comme il voulait faire de Josepha son héritier, 11 eut l’étrange Idée d écrire deux testaments sous deux formes différentes; sans doute afin d'obvier à l’infidélité d’un des dépositaires par un double emploi.

I/un de ccs testaments, fait sous la forme usuelle et revêtu de la suscription consacrée :

Ced est mon testament*

fut malheureusement remis à un certain Jeantot, alors en? ployé chez M. Dar, un scélérat do la pire espèce.

— Tu parles à ton aise de la scélératesse des autres, mon matelot, interrompit le Warlek en riant.

Kardel ne donna aucune attention à l’observation du tlmonnier, et continua :

— Ce sacripant de Jcanlot, aussitôt la mort de M. Dar, sans annuler ie testament, pour des motifs qui lui sont particuliers, s'empressa de ne pas le produire, et il partagea en tiers la fortune de M. Dar avec les deux neveux héritiers de ce dernier.

— Mais le second testament? observa le pilote.

— Laissez-moi vous expliquer.,. Le second testament était, à la vérité, déposé entre les mains d’un honnête homme, le père d’un do vos matelots, le petit Joseph...

— Comment, diantre, co diable d’homme eait-il tout cela? grommela le Warlek entre ses dents. S’il est sorcier, il fait un bien sot métier en assassinant.

Kardel allait toujours son train t

— Ce qui empêcha toujours le père du petit Joseph do faire u^ago du testament, c’est qu’il ne fut jamais bien certain qu'il eût un acte aussi Important entre les mains. Ce testament était, et est encore, enfermé dans une enveloppe portant pour suscription :

• AM. Josepha; pour remettra à lui-mA ne et â lui seul. »

Cette lettre est elle-même enfermée dans un vieux portefeuille rouge.

— C’est vrai, fit Pierrebuff; mais comment sa vos- vous...

— Peu importent les détails qui me restent à vous raconter, si nous avions du temps à perdre en conversations oiseuses. Qu’il vous suffise do savoir que ce portefeuille rougo, que vos hommes sont allés chercher, ils ne le trouveront pas,

— Et pourquoi?

— Parco qu’il a été enlevé.

— Par qui?

— Par Jcanlot

— Alors, tout ust perdu!

— Non, car je «uis là.

— Q ie veux -tu dire?

— Jo puis vous faire retrouver le premier testament, qd. est do beaucoup préférable au second, pour poursuivre les spoliateurs; car P a uno forme plus authentique.

— Tu peux falrs cela?

— Oui, et, de Ffos, retrouver Blanche de Valscel; le tout à deux conditions,

— Lesquelles?

— Jo vous les a! déjà dites t la liberté et 000,000 francs.

— Et l’hérltago de M. Dar esit de?-. demanda le pilote.

Plus de six ©millions !

— Tu aura* co que tu demandes, dit le pilote; mais qn; vas-tu faire?

— Donnez-moi une heure de réflexion; car, comme nouv avons affaire à forte partie, il «'agit d’être adroit.

Pendant les scèucs que nous venons de raconter, le temps s'était rapldemenf écoulé sans quo personne le remarquât, lo soltii commençai/ 4 poindre 4 l'horizon.

Bertliô s’en aperçut la première et jeta un cri de surprise.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, le jour ! je deerais être aux dunes, et je suis ici!

— Chère enfant, dit Pierrebuff, c’est toj qui m’ae i»uvô I» vie! Mais pourquoi es-tu venue à la falaise?

Bertho se pencha à l’oreille de son père, et lui expoee quelques mots le motif de sa démarch

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Pierrebuff donna â voix basse quelques instructions à sa fille, et celle-ci repartit pour prendre son poste chex M. de Vérin vaL

En la voyant s’éloigner, Kardel ne put s’empêcher de penser :

— Pauvre comte, je te plains, avec ce démon en cotillons dans ta maison, surtout Bi tu fais la folie d’en devenir amoureux. Mois bast! maintenant qu'en faisant deux bonnes actions je 6uis certain d’avoir mes 600,000 fr., j’ai bien le droit do me laver les mains do tes affaires.

Comme Berthe gagnait Lorient , sou canot croisa une autre embarcation dont les pécheurs faisaient force de rames.

— Vous ailes à la falaise? leur demanda Berthe.

— ■ Oui, chez votre père, mademoiselle Berthe, répondit le patron de la chaloupe.

— Pourquoi?

— Une lettre.

— D’où ?

— De Brest.

— C’est de mon frère, sans doute, et Berthe passa outre en » faisant cette réflexion :

— Lui, au moins, il est auprès de celle qu'il aime, il est heureux, tant mieux !

Les matelots messagers fu-ent bientôt arrivés à la porte du pilote, Ils frappèrent.

Jeanne, la seule des enfants qui restât à la maison, leur ouvrit et Introduisit le porteur de la missive dans la chambre de Panl.

— lino lettre pour vous, capitaine.

— Bien, donnez, mon bravo.

A la façon dont on nous l'a rocom mandée, elle doit être singulièrement pressée, dit le pécheur.

— Jeanne, fais rafraîchir ces braves gens, ordonna Pierrebuff en décachetant la lettre avec une émotion qu’il no s’expliquait pas, et dont cependant II ne pouvait se rendre maître.

Cuite lettre était ainsi conçue ;

« Brest, le 17 août 1840.

o Capitaine,

« Le Hantait et moi, nont prenons la liberté de vont écrire au nom de l’équipage ; et, malheureusement, c’est pour vous apprendre do bien sinistres nouvelles.

« D’abord, nous avons fait naufrage; VÊmériUon n’existe plusl... L'équipage et mademoiselle Julie nous nous sommes sauves, et nous sommes arrivés à Brest sur as anglais on nom sommes tous en bonne santé.

« Quant b M. Jean et à mademoiselle Eve, nous n’en avons aucune nouvelle. La grande embarcation ne pouvant contenir que <fi x, et nous y étant déjà orne, en comptant votre demoiselle, II. Jean s’est embarqué dans le you-you avec la passagère Tous deux ont quitté le bord les derniers.

• Quant à l’affaire du portefeuille, chose vraiment inconcevable, nous n’avons rien trouvé à l’endroit où je l’avais mis. Quoique ne sachant trop que faire, et comment m’y prendre, je me prépare & chercher noise au Jeanlot et aux héritiers bar.

« J’attends vos ordres et vos conseils pour commander l’abordage.

« Tout Téqoipage se joint à nous pour vous faire bien des compliments, ainsi qu’à votre épouse, à mademoiselle Jeanue, au lieutenant et aux collègues qui sont à la falaise.

g Vos matelots bien dévoués, t Petit Joski>0, lx Nantais. »

Cette lettre fit pâlir Pierrebuff.

Le pilote regrettai t-ü VÉmériUonf Sans doute; mais ce n’était cependant pas là la cause de son émotion. Grâce à la soeur Ursule, à l’amiral et à quelques personnes charitables qui « étaient intéressés à ses entreprises, il était facile de remédier à cette perte.

La disparition du portefeuille rouge ne causait non plus aucun souci à Pierrebuff, il en était prévenu ; puis, grâce t Kardel, n*avalt-ll pas le moyen de retrouver le vrai testamer de M. Dar, et, par conséquent, de faire rendre gorge aux spoliateurs 1

Ce qui l’épouvantait, c'était la disparition de Jean et d’Eve non qu'il les crût morts, il savait Jean un marin intrépide, mais cetto réunion de Jean et d’Ève, si bizarrement accomplie, dans des circonstances si exceptionnelles, faisait pressentir à Pierrebuff une partie de la vérité; c’est-à-dire l’amour do Jean pour la fiancée de Josephs.

Il pensait de plus qu*Êve répondait à l’amour de Jean, que le naufrage n’avait été qu’un moyen odieux, exposant la vie de onze personnes, conçu et employé par deux cerveaux volcanisés par l’amour.

On comprend ce que devait souffrir le pilote avec de telles suppositions en tête. Enfin, après quelques instants !

— Non, ce n’est pas possible, se dit-il, Eve et Jean no sont pas capables de commettre lo forfait dont je les ai soupçonnés un instant 1

Comme avant tout Pierrebuff était un homme de méthode, U se décida à aller au plus pressé.

U s’agissait donc des millions de M. Dar.

— Avez-vous réfléchi ? demanda-t-il à Kardel,

— Parfaitement

— Eli bien ?

— Il faut que j'aille à Brest.

— Parfaitement accompagné?

— Comme vous voudrez; mais c’ost bien Inutile.

— Comment, inutile? mais s’il vous prenait fantaisie do ne plus revenir.

— Ce ne serait guère de mon Intérêt, puisque vous mo fournissez l'occasion de gagner loyalement les six cent mille francs que je comptais extorquer à madame la comtesse.

— N'importe I reprit Pierrebuff. Je veux qu’on vous accompagne.

— Comme vous voudrez. Je suis prêt à partir.

— Et toi, le Warlek ? dit le capitaine au timonnier.

— Moi aussi, je suis prêt, répondit lo Breton; décidément. Il était écrit que je devais aller à Brest.

— Eu au riez- vous regret? demanda KardeL

— Non pas 1

— C’est ma compagnie qui vous déplaît, alors? Cependam, chemin faisant, je pourrai vous raconter des histoires autan; que vous pourrez le désirer.

— OUI que nennf, gredin, tu m'endormirais!

Une heure plus tard, le Warlek, un matelot et Kardel, cheminaient rapidement sur la route de Lorient à Brest.

Quand Pierrebuff se fut débarrassé de cette première affaire, il pria ceux et celles qui se trouvaient encore autour de lui de le laisser seul pendant quelques instants.

Se tournant alors vers le Ut occupé par son second fila

— Richard 1 appela-t-il

Aussitôt les rideaux du lit du blessé de s'ouvrir, et Richard de se trouver en face do son père.

A ce moment solennel, une sorte de crainte et d’embarras se lisait sur ses traits; U était pâle, plus pâle que d’ordinaire encore, il tremblait et baissait les yeux.

On eût dit qu’il attendait son arrêt de mon

— Richard, répéta Pierrebuff d’une voix grave et douce à la fois, vous m’avez sauvé la vie.

— Oui, mon père, répondit simplement Richard.

— Et cependant vous saviez que je vous avala #, * quelque Borte maudit.

— Oui, répondit Richard avec nn soupir.

— Et vous n’ignoriez pas que je désirais votre mort pour ne plus avoir à vous appeler mon fils.

— Je le savais.

Cette fois, un sanglot entrecoupa la voix du frère de Jean.

Pierrebuff reprit :

— Vous m’aimez donc, Richard?

— Oui, mon père, je vous aime.

— Mais alors vous Ôtes donc bien changé T

— Que voulez-vous dire, mon père?

— Autrefois.,.

— Oh 1 je vous en conjure, mou père, ne parlez pas da

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f4 * LES PRISONNIERS

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