‹ Le FilsChapitre 40 sur 41 · COMMENT FINIT LA NUIT · texte numérisé non relu

COMMENT FINIT LA NUIT

Eugène n'avait pas cherché à éviter son féroce adversaire. Pâle, frémissant, il était resté immobile, prêt à recevoir la mort.

Rapide comme l'éclair, l'un des hommes masqués s'était élancé sur son complice et l'avait empêché de frapper en arrêtant son bras.

Celui-ci recula, en faisant entendre un grognement qui n'avait rien d^umain.

— Il ne fallait pas l'empêcher de me tuer, dit tristement Eugène, en s'adressant à son libérateur masqué; allez, je ne tiens guère à ma vie... pour ce qu'elle vaut maintenant!...

L'homme s'approcha de son camarade masqué et lui dit quelques mots à l'oreille. Alors ce dernier fit signe à Eugène de le suivre. Tous deux sortirent de la chambre.

l'homme masqué ayant dans la main une bougie. Ils suivirenl un couloir étroit au fond duquel l'inconnu ouvrit une porte. Puis, mettant le bougeoir dans la main d'Eugène, d'un geste iiiipéiieux il lui ordonna ^'entrer. Le jeune homme pénétra dans la pièce ouverte devant lui. Aussitôt, la porte fut fermée et il entendit le bruit de ;a clef tournant dans la serrure.

— Tout n'est pas fini, se dit-il; ils m'ont enfermé ici pendant qu'ils vont délibérer sur mon sort. Puisqu'ils ne veulent pas m'assassiner, que vont donc faire de moi ces trois misérables ?

Attendons ! soupira-t-il.

Il posa le bougeoir sur un guéridon et se laissa tomber sur un siège.

Les trois hommes causaient ou plutôt se disputaient dans la chambre oti la scène que nous venons de raconter s'était passée. La fureur de Jacques Bailleul n'était pas encore calmée.

Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, que ce nom de Jacques Bailleul était celui qu'avait pris Soslhène de Perny lors de son retour en France. Est-il besoin de dire que les deux hommes masqués étaient José Bas 30 et Armand des Grolles?On a également deviné que la dame au domino rose n'était autre que la soi-disant baronne de Waldreck, laquelle avait déjà joué, précédemment, auprès de Maximilienne, le rôle d'une comtesse polonaise, dame de charité.

Sosthène arpentait la chambre à grands pas, frappant du pied, grognant, gesticulant. Il s'arrêtait à chaque instan-t pour se retourner vers ses complices et leur crier, en agitant ses bras comme un insensé:

— Je voulais le tuer ! Je voulais le tuer !

Cela dura plus de dix minutes. Enfin, il cessa de bon-

dir sur le parquet. II se rapprocha du Portugais cl lui dit d'une voix creuse :

— Voilà ! tout est perdu!

— Non, répliqua José, tout n'est pas perdu.

— Ah! si seulement vous ne m'aviez pas empêché de lui enfoncer ma lame dans la gorge.

— Mais insensé que vous êtes, vous ne comprenez rien quand la colère vous aveugle ? Si vous aviez fait cela, vous nous auriez mis dans un joli pétrin. Demain, toute la police eût été à nos trousses, et tout serait réellement perdu. C'est vous qui avez voulu faire cette tentative ; mais je connais le comte de Goulange, je craignais son insuccès. Voilà ce qu'on peut appeler une fausse manœuvre, une grande maladresse. Maintenant, il s'agit de la réparer.

— Mais il connaît le secret! (jue va-t-il faire? dit de Peruy.

— Nous verrons.

— II y aura sûrement un éclat à l'hôtel de Goulange, et mon excellente sœur devinera que je suis à Paris.

— Eh bien, après?

— Ainsi, vous ne voyez à cela aucun danger?

— Aucun.

— Vous êtes étonnant, José !

— D'abord, je crois que votre sœur vous chercherait longtemps avant d'aller vous dénicher sur la butte Montmartre. Ensuite le comte de Goulange n'a reconnu ni Des Grolles, ni moi. Nul ne peut deviner que don José comte de Rogas, le cousin du comte de Montgarin, connaît Sosthène de Perny. Si l'on vous cherche, tant mieux, à condition que vous resterez bien caché. Pendant ce temps je profiterai de l'effet produit par votre sottise de cette nuit pour dégager notre véhicule embourbé. Le

comte de Goalange fera un coup de sa tête, j'en suis convaincu. Que se passera-t-il ? Je ne peux pas le deviner. Mais ce qui arrivera ne saurait changer en rien la situation du comte de Montgarin. Mlle de Goulange Taime, elle l'épousera.

— Mais l'argent nous manque ! s'écria Sosthène !

— Oh! il faudra bien que j'en trouve.

— Comment?

— En cherchant, répondit sourdement José. Mais, continua-l-il, il n'est pas loin de quatre heures du matin, et, avant de rentrer chez moi, je tiens à faire une seconde apparition au bal de l'Opéra. Nous n'avons plus rien à faire ici, décampons.

— Et le comte de Goulange? demanda Sosthène.

— Des GroUes sait ce qu'il a à faire, répondit José. Nous n'avons plus une minute à perdre, allons vite, partons.

Sosthène prit le manuscrit de la marquise et les autres objets qui étaient sur la table, et, l'un derrière l'autre, les trois bandits sortirent de la chambre.

Au bout d'une demi-heure d'attente qu'il avait employée à faire de douloureuses réflexions, Eugène, n'entendant plus aucun bruit, se leva et fit le tour de la pièce transformée en une prison pour la circonstance. G'était une espèce de réduit, assez malpropre, sans cheminée, n'ayant pour tous meubles qu'une chaise et le guéridon sur lequel il avait placé sa lumière. Ce cabinet n'avait que deux ouvertures : la porte et un trou carré, bouché par une vitre et donnant sur le jardin.

Eugène ne doutait pas que la porte ne fût fermée; cependant il essaya de l'ouvrir. Mais, après quelques efforts inutiles, il s'approcha de l'autre ouverture.

Il commençait à trouver qu'on abusait un peu trop de

446 LE FII.S

sa patience et il ne lui plaisait point de rester plus longtemps dans sa prison.

Le trou n'était pas grand; mais à la rigueur, sauf à s'écorcher un peu la peau, un homme mince y pouvait passer. Eugène venait de penser cela, lorsqu'il s'aperçut que le trou avait un barreau de fer.

— Oh! oh! fit-il, suis-je réellement dans une prisonî Il revint près de la porte et la toucha de la main.

— Mais non, reprit-il, cette porle est mince et facile à briser.

A peine avail-il prononcé ces mois que, derrière luii la vitre vola en éclats, et un objet tomba au milieu du cabinet en rendant un bruit métallique.

Eugène regarda. C'était une clef. Probablement la clef de la porle. Il la ramassa, la mit dans la serrure, la fit jouer et la porte s'ouvrit.

— Je comprends, murmura-t-il, la maison est abandonnée.

II prit le bougeoir pour s'éclairer jusqu'au rez-de* chaussée, et il sortit de la maison, puis du jardin par là petite porle du boulevard, qu'il trouva entr'ouverle. Bien qu'il etit hâte de s'éloigner, il prit cependant le temps de regarder au-dessus de la porte et sur les pilastres de la grille. Il n'y avait pas de numéro.

— N'importe, se dit-il, si c'est nécessaire je saurai bien retrouver cette maison.

II. enfonça son chapeau sur sa tête, serra son pardessus contre lui et partit au pas gymnastique. Dès qu'il fut rentré dans Paris, son pas se ralenlit. Il continua à marcher, allant droit devant lui, la tête baissée, absorbé dans mille pensées incohérentes, bizarres, que faisait naître le trouble de son esprit.

— Voyons, où vais-je? Que vais-je faire? se deraaa-

(la-t-il, sortant brusquement de ses sombres pensées.

Il s'arrêta et regarda autour de lui. 11 se trouvait au milieu du carré Marigny. Le long des allées, à travers les arbres, il voyait p;is>er des silhouettes d'hommes et de femmes, probablement des personnes qui sortaient du bal de l'Opéra. Au bout de l'avenue, l'Arc-de- Triomphe, éclairé par la lune, se détachait vigoureusement sur le fond gris-clair du ciel étoile.. Le regard suivant la ligne droite indiquée par l'Obélisque, on apercevait sous ce grand arc une magnifique étoile; on aurait dit une lampe suspendue au milieu de la voûte du superbe monument.

Eugène traversa la place de la Concorde et s'arrêta de nouveau à l'entrée du pont, pour se demander une seconde fois :

— Que vais-je faire ?

Il s'assit sur le parapet du quai.

L'air du matin était froid; il gelait. Eugène, pourtant, ne sentait pas la froidure; il est vrai que tout son sang était en ébullition.

Pendant un instant il prêta l'oreille aux rumeurs sourdes et lointaines qui sortaient du centre de Paris, principalement du côté des Halles. Sous la lumière du gaz les balayeurs silencieux achevaient le nettoyage des rues.

Le bruit des camions, des baquets, des charrettes, des tapissières, répercuté par les échos, ressemblait à un formidable grondement. En même temps, Eugène entendait le clapotis de l'eau sous les arches du pont.

— Oui, murmura-l-il, répondant à une de ses pensées, j'ai bien fait de lire la lettre, d'aller au rendez-vous qui m'était donné à l'Opéra et de me laisser conduire dans la maison d'où je sors. Je voulais savoir, je sais... Ah!

je ne sais pas qui je suis; mais je sais ce que je ne suis plus!... C'est épouvantable, horrible... Autour de moi se creusent d'effroyables abîmes ! Je me le demande encore, que vais-je faire? Ai-jele droit de rentrer là où je suis un étranger?... Et depuis près de vingt-deux ans je les appelle mron père, ma mère, ma sœur... depuis près de vingt-deux ans, je porte un nom qui ne m'appartient point...

Je suis le fils d'une pauvre fille séduite puis abandonnée, comme cela arrive souvent, par son séducteur, un misérable!... Quelle destinée pour la mère, quel triste sort pour l'enfant!... Au moins elle ne souffre plus, elle; elle est devenue folle etelle est morte !... Oh ! ma pauvre mère! Pourquoi donc lui a-t-on volé son enfant? Pourquoi? Parce qu'elle l'aimait et qu'elle n'a voulu ni l'abandonner ni le vendre. Voilà. Elle n'avait que son enfant pour la consoler dans son malheur et on le lui a volé! Il fallait un enfant, un fils à la noble maison de Coulange.Mais c'est un crime monstrueux qu'on a commis! Oh! madame la marquise!

Ah! malheureux! s'écria-t-il, en se frappant la poitrine, j'accuse ma bienfaitrice, la femme que j'honore, que je vénère et respecte le plus, celle que tout à l'heure je défendais et appelais une sainte! Non, non, je ne veux pas avoir celte pensée. Non, la bonne marquise n'est pas coupable, le mal n'a jamais flétri son âme. Où il y a la bonté et la grandeur, il ne faut pas chercher la cruauté et la bassesse. Mais quel est donc cet horrible mystère ?

Sa tête s'inclina sur sa poitrine et, pendant quelques minutes, il pleura silencieusement.

Il pensait à son brillant passé, qui n'était plus qu'un rêve, à tous ceux qu'il aimait : le marquis, la marquise,

Maximilieniie, Erameline, à madame Louise encore et aussi à la pauvre morte qui l'avait mis au monde.

— Pourquoi ne m'ont-ils pas tué? reprit-il d'un ton navrant. Quel service ils m'auraient rendu!

Il se tourna du côté de Teau et regarda les petits flots qui semblaient courir les uns après les autres.

— L'oubli est dans la mort, prononça-t-il tristement, et la mort est là, ouvrant ses bras au fond de ce gouffre. Je ferais peut-être bien d'aller lui dire :

— Prends-moi!

Il tressaillit.

— Non, murmura-t-il, le suicide est une lâcheté ! Puisqu'il le faut, je souffrirai. Est-ce que ma mère n'a pas souffert, elle!,..

Alors il se demanda s'il lui était permis de s'éloigner de l'hôtel de Goulange, de disparaître sans avoir revu le marquis, la marquise et Maximilienne. Certes, il ne pouvait douter de la sincère affection de ces trois personnes. Quelle inquiétude pour elles, s'il quittait Paris, la France, comme il en avait l'intention, sans les prévenir! Et puis, sous peine d'être un monstre d'ingratitude, ne devait-il pas au moins remercier le marquis de ce qu'il avait fait pour lui?

Il comprit qu'il devait rentrer ù l'bôlel de Goulange.

Mais, tout à coup, il lui vint une autre pensée. Ce manuscrit, dont on lui avait fait lire seulement une page, avait-il été réellement écrit parla marquise deCoulange? '^ans doute, il avait reconnu l'écriture; mais n'existait-il pas des faussaires habiles imitant parfaitement toutes les écritures ? enfin les trois misérables auxquels il avait eu affaire n'étaient-ils pas capables d'avoir imaginé celte ignoble coquinerie, coll^plant qu'il serait aussi infâme qu'eux, et que, pour conserver le nom de Goulange et

i50 LE FILS

épouser mademoiselle de Valcourt, il n'hésiterait pas è acheter leur silence cinq cent niille francs?

Eugène s'étonna que cette idée ne lui fût pas venue plus tôt.

Plus il l'examinait, la creusait, plus elle lui paraissais admissible. D'ailleurs elle lui fournissait une explication Irès-nelte, tandis que s'il ajoutait foi à l'histoire de l'enfant volé, il se trouvait en face d'un mystère impéné- Irable.

Peu à peu, en consultant sa raison et en interrogeant tous ses souvenirs, il arriva à se convaincre qu'on lui avait tendu, avec une audace rare, un piège dans leque on espérait qu'il se laisserait prendre niaisement.

Aux premières lueurs de l'aube, comme les boutiques commençaient à s'ouvrir- dans les rues, Eugène rentra à l'hôtel de Goulange.

Page 1