UN COUP DE FOUDRE
Eugène sentit une douleur aiguë, comme si une lame eût traversé son cœur.
Il se dressa, pâle comme un mort, le regard chargé d'éclairs, frémissant de la tête aux pieds.
— Vous mentez, vous mentez! exclama-t-il d'une voix vibrante, vous êtes un misérable, un lâche, un infâme!... Vous insultez une femme, la marquise de Coulange, ma mère!
Les poings fermés, menaçant, la fureur dans les yeux, il était prêt à bondir sur Jacques Bailleul.
Celui-ci tira de dessous son vêtement un poignard qu'il posa sur la table.
— Votre couteau de bandit ne m'épouvante pas, vous pouvez m'assassiner! cria le jeune homme hors de lui; mais vous ne m'empêcherez pas de vous dire que vous êtes un lâche et un infâme coquin !
L'homme se contenta de hausser les épaules. La colère d'Eugène s'apaisa subitement. Il joignit les mains et, regardant le ciel :
— Oh! ma mère, ma noble mère, dit-il avec un san-
i34 LE FILS
glot dans la voix, c'est vous, une sainte, qu'un misérable f»se insulter devant moi !
— D'abord, jeune homme, dit Jacques Bailleul d'un ton rude, je n'ai pas insulté la marquise de Goulange; c'est vous qui vous êtes imaginé cela. Comme vous le dites, elle peut être une sainte, je n'ai aucune raison pour prétendre le contraire. Quand vous serez plus calme et mieux en état de m'écouter...
— Parlez, parlez! l'inlerrompit Eugène avec violence
— Voyons, qu'avez-vous supposé? Que j'accusais la marquise de Goulange d'avoir eu un amant duquel vous seriez né? Mais je n'ai pas dit cela du tout. Vous avez mal interprété mes paroles. Je vais tâcher de me faire mieux comprendre : Vous n'êtes pas le lils du marquis de Goulange et vous n'êtes pas davantage le fils de la marquise de Goulange I
Le jeune homme poussa un cri sourd; ses bras tom- | bèrent lourdement, et, livide, la sueur au front et les yeux hagards, démesurément ouverts, il resta immobile, comme foudroyé.
— Voilà le secret, cher monsieur, continua Jacques Bailleul, je n'ai pas besoin de vous faire remarquer, n'est-ce pas, combien il est précieux pour moi et terrible pour vous?
— Je... je ne suis pas... leur fils! balbutia Eugène ||i d'une voix étranglée, se parlant à lui-même.
— Non, vous n'êies pas leur fils... Ah! dame, ily a là toute une longue histoire, un véritable drame.
Eugène s'agita convulsivement, en portant à plusieurs î-eprises ses deux mains sur son front.
— Mais cela n'est pas, cela n'est pas! s'écria-t-il en regardant autour de lui avec égarement; oui, c'est une imposture, une monstrueuse machination 1
Et se tournant brusquement vers Jacques Bailleul :
— Mais avouez, avouez donc que vous mentez!
— Vous n'êtes pas le fils du marquis et de la marquise le Goulange.
— Je ne vous crois pas; où est la preuve?
— Vous oubliez qu'il y a des papiers.
-Ah! oui, les papiers, où sont-ils? Existent-ils seule-
.iil, ces fameux papiers? Et quand même, ils sont faux, Is ont été fabriqués par quelqu'un, par vous, peut-être...
Jacques Bailleul frappa deux coups dans ses mains.
Aussitôt une petite porte s'ouvrit, et un homme mas- [ué se montra dans l'encadrement.
— Le manuscrit? dit Jacques Bailleul.
L'homme masqué s'éloigna et reparut presque ausitôt, tenant dans sa main un cahier ayant une couver- ,ure bleue. Silencieux, il s'approcha de la table, posa le ahier devant son compère, puis sortit de la chambre ionlla porte se referma. Aiors Jacques Bailleul reprit la )arole.
— Les papiers existent, dit-il, les voilà; il vous reste i savoir si c'est là l'œuvre d'un faussaire.
Il ouvrit le manuscrit à une page qui avait été marquée \ l'avance par une corne.
— Poui- plusieurs excellentes raisons, continua-t-il, je levons mets pas ce cahier en mains; mais approchez- ■ ous et vous verrez.
Machinalement, Eugène avança. Ses yeux tombèrent îU.r le manuscrit ouvert. Aussilôt il se rejeta en arrière, în sursautant, comme si une bête venimeuse l'eût Diqué.
— L'écriture de ma mère! exclama- t-il affolé.
— Non, pas de votre mère, mais de la marquise de r.oulanue.
— Ah! c'est à devenir fou! s'écria Eugène en serrant sa tête dans ses mains crispées; c^est un rêve horrible que je fais !
— Non, vous êtes bien éveillé. Allons, continua- t-il avec un accent demi -railleur, lisez cette page, cette page seulement, et vous apprécierez la valeur de ma marchandise.
Le jeune homme se rapprocha, se pencha sur le manuscrit et lut avidement.
Soudain, il se redressa en poussant un cri rauque. Il avait la figure décomposée et le regard d'un insensé.
— Un enfant volé, introduit par fraude dans la maison de Coulange! murmura-t-il d'une voix qui ressemblait à un râlement. .. El c'est moi, c'est moil...
— Vous-même, jeune homme I
— Oh! oh! fit le malheureux.
Il était haletant, de grosses gouttes de sueur tombaient de son front et coulaient sur son visage.
Jacques Bailleul frappa de nouveau dans ses mains. L'homme masqué reparut. Il avait évidemment deviné pourquoi on l'appelait, car il apportait un petit paquet enveloppé dans un madras. Sur un signe de son complice, il se retira. Jacques Bailleul avait pris le paquet.) Il l'ouvrit.
— Tenez, dit-il à Eugène, voici les langes que vous portiez lejour où vous êtes entré un matin, secrètement,! au château de Coulange. Regardez : un petit bonnel, une brassière, ane petite chemise...
Eugène se précipita sur ces objets, les prit dans ses mains fiévreuses, tremblantes, les tourna et les retourna, en les regardant comme un condamné à mort regarde l'instrument de son supplice. Puis, jetant les langes sur! table, il fit quelques pas en arrière en chancelant sur sca
jainhes. Un gémissement sourd s'échappa de sa poitrine et il s'allaissa sur un siège, lourdement, comme une masse qui tombe.
11 y eut un moment de silence pendant lequel on n'enlendit que le bruit de la respiration oppressée du jeune homme.
— Naturellement, reprit Jacques Bailleul, la marquise de Coulange sait que vous n'êtes pas son fils ; il n'en est pas de môme du marquis... Oh! lui, il n'a jamais eu le moindre doute à cet égard. Il vous croit son fils et voit en vous l'héritier de son nom et de sa fortune. Gomment esl^n parvenu à le tromper? Pourquoi la marquise a-telle gardé le silence jusqu'à ce jour, c'est-à-dire pendant plus de vingt et un ans? Tout cela est écrit là, de la main de madame de Coulange. Je vous l'ai dit tout à l'heure, tout cela est une histoire qui serait longue à raconter. Du reste, que vous importe de la connaître? Ce qu'il est important que vous sachiez, je vous l'ai dit et vous l'avez lu là, sur cette page.
Comme s'il avait eu le temps de réfléchir et de prendre une résolution virile, Eugène se redressa brusquement. 11 sortait de sa torpeur, de son écrasement.
— Comment ce manuscrit est-il tombé entre vos mains? demanda-t-il.
— Je crois vous l'avoir dit déjà : c'est tout simplement le hasard qui m'a fait faire cette heureuse trouvaille.
— Ce manuscrit, écrit tout entier de la main de madame la marquise de Coulange, dit-il qui sont mes parents ou tout au moins quelle est la femme qui m'a mis au monde?
— Rien de positif.
— Pourtant, puisque je suis un enfant volé, on m'a pris quelque part à quelqu'un?
— Sans aucun doute. D'après ce que raconte le manuscril, vous devez le jour à une pauvre fille séduite et abandonnée par son séducteur. On vous aurait enlevé à votre mère quelques heures après votre naissance. Alors, votre mère est devenue folle et est morfe peu de temps après. Le manuscrit ne dit que cela, ce qui indique q^ie la marquise ne savait pas autre chose.
Deux grosses larmes avaient jailli des yeux d'Eugène et descendaient lentement le long de ses joues. Jacques Bailleul poursuivit :
— Je puis vous dire, si cela peut vous intéresser, que ce manuscrit est une sorte de confession que la m-irquise de Goulange fait à son mari, dans le cas où la mort serait venue la surprendre. Ce n'est donc qu'après son décès que le marquis devait prendre connaissance des faits. Comment le manuscrit est-il sorti des mains de la marquise ? Je n'en sais rien et je n'ai pas à m'en préoccuper Il est déjà ancien : il y a quatorze ou quinze ans qu'il a été écrit. Comme vous le voyez, je suis aussi expliciio que possible. Qu'avez-vous encore à me demander?
— Rien!
— Alors vous êtes suffisamment édifié ?
— Oui.
— Je n'ai pas besoin d'apruyer davantage sur le danger de votre situation; ce danger ressort des faits que vous connaissez maintenant. Pour les raisons qui lui ont fait garder le silence jusqu'à présent, la marquise de Coulange continuera à se taire; le secret restera enfermé au fond de son cœur, son mari ne saura jamais rien. Vous êtes aujourd'hui comte de Coulange; plus tard, vous partagerez avec celle qui se croit votre sœur l'héritage du marquis et vous serez marquis de Coulange. Je vous en "donne l'assurance, vous n'avez rien à redouter de la
marquise; elle vous a adopté, elle ne touchera pas à votre position. Il ne vous reste donc, pour être absolument tranquille et pouvoir dormir sur vos deux oreilles qu'à acheter mon silence. Si vous le'voulez bien, nous allons conclure..
— Quoi ?
— Ah ! ça, à quoi pensez-vous donc ? Vous avez l'air de sortir d'un rêve. Ne sommes-nous pas en présence pour faire un marché ?
— Ah ! c'est vrai, un marché, fit Eugène.
Et un sourire singulier glissa rapidement sur ses lèvres.
— Je vous ai fait connaître mes conditions, reprit Jacques Bailleul, vous savez ce que vaut mon silence, c'est cinq cent mille francs qu'il me faut.
Le jeune homme se leva et se rapprocha de la table près de laquelle il resta debout les bras croisés. Il avait repris sa force et toute son énergie.
— Voyons, reprit l'autre, quelle somme avez-vous à la Banque de France?
— Je n'ai rien à la Banque de France, répondit Eugène d'un ton froid.
— Alors votre argent et vos valeurs sont en dépôt dans une autre caisse.
— Je n'ai de l'argent et des valeurs nulle part. Jacques Bailleul tressaillit et un sombre éclair traversa son regard.
— Dites donc, fit-il d'une voix sourde, que signifie cette plaisanterie?
— Je ne plaisante jamais, répondit Eugène.
— Si, vous vous moquez de moi quand vous dites que vous n'avez nulle part de l'argent ou des valeurs.
— C'est pourtant la vérité.
Jacques Bailleul frappa violemment sur la table.
— Jeune homme, prenez garde! s'écria-i-il. Et il lança à Eugène un mauvais regard. Celui-ci répondit par un sourire de mépris.
— Vous savez bien, jeune homme, que je suis parlaitement renseigné, reprit Jacques Bailleul, en cherchant à paraître calme : lorsque le marquis de Goulange vous a mis en possession du legs de la duchesse de Chesnel- Tanguy, les quinze cent mille francs de valeurs mobilières de ce legs étaient à la Banque de France.
— C'est vrai.
— Où sont maintenant ces valeurs?
— Toujours à la Banque de France ; seulement elles ne sont plus à moi.
— Hein ? je ne comprends pas !
Eugène se redressa fièrement, et, une flamme dans le regard, il répondit :
— C'est pourtant bien facile à comprendre : la duchesse de Chesnel-Tangiiy a fait un legs au fils du marquis de Coulange;or, le marquis de Coulange n'ayant pas de fils, le legs n'avait aucune raison d'être; il n'existe plus !
— Qu'est-ce qu'il dit là? Voyons, jeune homme, estce que vous êtes fou? Que signifient vos paroles?
— Que je ne possède rien, ni argent, ni terre, répondit Eugène d'une voix grave; il n'y a plus de comte de Couiange; celui qui est devant vous n'est plus qu'un inconnu, un malheureux qu'on a pris à sa mère, un enfant volé!...
Jacques Bailleul devint très pâle. D'un seul mouvement il se dressa sur ses jambes.
— Voyons, voyons, ce n'est pas sérieux, ce que vous dites! s'écria- l-il.
LE FILS Mi
— Ah ! çfi, mais pour qui donc me prenez-vous? répliqua le jeune homme d'une voix éclatante? Me supposez vous assez infâme pour garder un nom qui ne m'appartient pas, une fortune à laquelle je n'ai aucun droit, pour devenir un voleur, en achetant le silence que vous voulez me vendre?... Ah! je n'ai pas lout perdu : il mt reste l'honneur!...
Jacques Bailleul était stupéflé. La foudre tombant à ses pieds n'aurait pas produit sur lui un effet plus terrible.
A ce moment, les deux portes de la chambre s'ouvrirent et deux hommes masqués entrèrent, celui qui s'était montré deux fois et un autre.
Soudain, la figure de Jacques Bailleul prit une expression hideuse ; son regard avait quelque chose de féroce. Le misérable ne pouvait plus en douter, l'affaire clait manquée. Une rage horrible grondait dans sa tète. Cependant il parvint à contenir sa fureur.
— Ainsi, dit-il, d'une voix sifflante, vous repoussez ma proposition ?
— Avec indignation, avec dégoût!
— Vous n'aimez donc pas mademoiselle de Valcourt?
— Je l'aime de toutes les forces de mon âme !
— Vous savez qu'elle ne sera pas votre femme.
— Je le sais. Je ne suis plus digne d'elle, elle ne me reverra jamais !
— Jeune homme, pendant qu'il en est temps encore, réfléchissez.
— Toutes mes réflexions sont faites. Je n'ai plus rien à vous dire. Ai-je maintenant le droit de m'en aller?
Cette fois, la fureur de Jacques Bailleul éclata comme une bombe.
— Ah 1 tu veux t'en aller, avec mon secret! hurla-t-il.
Bâtard, lu ne sortiras pas d'ici... Maintenant, c'est ta vie qu'il me faut.
Sos yeux s'étaient injectés de sang, il avait de l'écurne plein !a bouche, son regard était etïrayant. Ce n'était plua un homme, mais une bête féroce. Il était horrible !
Il s'empara de l'arme qu'il avait posée sur la table, bondit sur le jeune honime comme un tigre sur sa proie, en ^poussant une sorte de rugissement, le saisit à la gorge et leva le poignard pour le lui plonger dans la poitrine.
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