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DEUX JEUNES FILLES

Laissons les trois misérables et revenons à GonlangCo

La chasse était ouverte depuis quinze jours. Les réceptions et les fêles se succédaient au château où il y avait une réunion nombreuse.

Les chasseurs faisaient merveille. On parlait beaucoup de leurs brillants exploits. C'était une efî'royable tuerie de bêtes à poils et à plumes. Le jeune comte de Coulange se faisait distinguer parmi les plus intrépides et les plus adroits.

Chaque jour on expédiait à Paris, aux amis, aux parents des chasseurs, des paniers remplis de gibier.

Le comte de Sisterne avait annoncé sa prochaine arrivée, et Gabrielle, se séparant à regret de la famille de Coulange, était partie pour le château de Chesnel.

Or, le matin de ce jour où nous avons vu Des GroUes revenir à Paris après avoir fait, selon son expression, « une besogne terrible », Maximilienne de Coulange et Emmeline de Valcourt se promenaient dans une des allées ombreuses du parc.

Le marquis, son fils et leurs amis s'étaient levés avant l'aube. Il y avait ce jour-là grande chasse dans la forêt.

Les deux jeunes filles marchaient lentement sur le &able fin. Maximil'.enne donnait le bras h Emmeline. Celle-ci était un peu rêveuse; elle écoutait distraitement son amie, qui cherchait à Tégayer par son charmant babil.

Emmcline était de deux ans moins âgée que Maximilienne. l\Iais elles avaient la même taille et étaient également gracieuses et jolies. Blondes l'une et l'autre, et arrangeant de la même manière leurs magniQqucs cheveux, on aurait pu les prendre pour deux sœurs jumelles. En effet, l'air réfléchi, sérieux, un peu grave de mademoiselle de Valcourt, pouvait lui faire donner deux ans de plus. Bien qu'elles n'eussent ni les mômes traits, ni le même genre de beauté, il eiît été difficile de dire laquelle était la plus charmante. Toutes deux possédaient ce qui plaît, ce qui charme; toutes deux étaient ravissantes.

Comme son amie, Emmeline avait dans ses mouvements, sa pose, la grâce parfaite, et dans toute sa personne la suprême distinction. Ses grands yeux bleus, ombragés de longs cils, naturellement rêveurs, avaient une expression d'un charme indéfinissable. Au milieu de ses joues légèrement teintées de rose, se dessinaient deux petites fossettes délicieuses, deux véritables nids à baisers. Elle avait le front très beau, et les oreilles d'une forme exquise, la bouche petite, les lèvres vermeilles et des dents superbes. La chute de ses épaules, ses bras bien moulés, ses mains fines et blanches, son cou adorable et sa gorge naissante étaient autant de merveilles.

S'apercevant que depuis un instant elle parlait toute seule, Maximilienne s'arrêta brusquement et, regardant sa jeune amie :

— Pourquoi ne me réponds-tu pas? Qu'as-tu donc? lui demanda-l-elle.

— Mais rien, je t'assure.

— Si, si, tu es triste, tu ne peux me le cacher, je le vois.

— Triste, pourquoi le serais-je?

— Je n'en sais rien. Peut-être t'ennuies-tn déjà d'être à Coulange?

— Tu sais bien que ce n'est pas possible, tu sais bien que je suis toujours heureuse d'ôtre avec toi.

— Eu eflet, ce serait assez singulier, après avoir été si joyeuse de venir. Alors je me demande ce qui peut l'avoir contrariée, car depuis plusieurs jours déjà je m'aperçois que tu n'es plus la même. As-lu à te plaindre de quelqu'un? Est-ce moi qui, sans le vouloir, t'ai fait de la peine? Si cela est je te demande pardon.

— Oh! ma chère Maximilienne^ peux-tu penser cela, toi toujours si bonne et si affectueuse pour moi!

— Enfin, tu as quelque chose que tu voudrais me cacher. Allons, laisse-moi t'embrasser, et lu me diras ensuite pourquoi tu es devenue songeuse, pourquoi tu ne ris plus comme autrefois.

Les deux jeunes filles s'embrassèrent avec effusion...

— Vois-tu, reprit Maximilienne, je n'ai qu'une véritable amie, c'est loi; tu serais ma sœur que je ne pourrais pas t'aimer davantage. Si tu avais une douleur, je- la sentirais comme toi. Tu comprends que je sois inquiète en te voyant soucieuse et perdre ta gaieté. Voyons, estce de mon frère que tu as à le plaindre?

— Oh! non, non, ne suppose pas cela, répondit vivement Emmeline.

— A la bonne heure! D'ailleurs j'en serais étonnée. Il faut te dire que la veille de ton arrivée à Goulange, je l'ai gronde, oh! mais grondé très-fort.

— Tu as grondé ton frère ?

— A cause de toi.

— A cause de moi?

— Oui. Je lui ai reproché d'être souvent maussade eî jamais aimable, surtout avec toi.

— Oh! Maximilienne, tu as eu tort de lui dire cela.

— J'ai eu raison, au contraire; ce qui le prouve, c'est

que mes reproches ont produit l'effet que j'espérais. N'as-lu pas remarqué comme il est changé? Oh ! il n'est plus du tout le même. A Paris, c'est à peine s'il te regardait, s'il t'adressait la parole; maintenant il est devenu pour loi gracieux, prévenant, empressé, plein d'amabilité; quand tu n'es pas là il te cherche; enfin il a pour toi mille attentions charmantes,

— Parce que je suis ton amie. Mais, ma chère Maximiliennc, M.Eugène a toujours été très-gracieux pour moi.

— Alors tu ne trouves rien de changé dans ses manières?

— M. Eugène a toujours été tel qu'il est.

— Ah ! fit Maximilienne.

Et elle resta un moment silencieuse.

— Eh bien, Emmeline, reprit-elle, voici une autre remarque que j'ai faite : c'est toi maintenant qui n'es plus la même.

— Que veux-tu dire?

— Qu'il y a en toi certaines choses qui me paraissent inexplicables.

— Je ne comprends pas.

— Tu es, à l'égard de mon frère, d'une froideur qui ressemble à du dédain.

— Mais cela n'est pas, tu te trompes 1 s'écria la jeune fille.

Maximilienne secoua la tête.

— Non, je ne me trompe pas, répondit-elle ; j'observe et je vois. Je crois que tu évites, que tu fuis mon frère autant que cela t'est possible. Quand il t'adresse la parole, tu as l'air de ne pas avoir entendu. Plusieurs fois il a voulu l'offrir son bras pour la promenade et lu t'es empressée de prendre le bras de M. de Millerie ou d'un autre de ces messieurs. Tiens, pas plus tard qu'hier

soir, dans le salon d'été, il a pris un siège à côté di tien il désirait causer avec toi. Tu ne lui as pas laissé le temps de t'adresser la parole : tu t'es levée brusquement et tu es venue t'asseoir près de moi, sous le prétexte de me demander le nom d'une fleur que tu connais aussi bien que moi. Eugène est resté tout interdit, les yeux tristement fixés sur toi. Il n'a plus osé s'approcher de toi de la soirée. Je t'assure que, dans plusieurs circonstances déjà, tu lui as fait beaucoup de peine.

Emuieline tenait sa tète penchée sur sa poitrine.

— Voyons, continua Maximilienne, pourquoi es-tu ainsi avec mon frère ?

— Mais... mais... je ne sais pas, balbutia mademoiselle de Valcourt.

Ces mots furent prononcés si drôlement que Maximilienne ne put s'empêcher de rire.

— Veux-tu que je te dise ma pensée? reprit-elle ; eh bien, je crois que tu exerces une petite vengeance.

— Oh! Maximilienne!

— Que tu veux faire sentir à Eugène qu'il n'a pas toujours été aimable avec toi. J'ai deviné, n'est-ce pas?

— Je ne sais quoi te répondre, dit Emmeline, visiblement troublée; je t'en prie, ne me questionne plus, sans le savoir tu me fais souffrir.

Mademoiselle de Coulange eut un sourire intraduisible.

— Ma chère Emmeline, dit-elle d'un ton affectueux, si je t'ai fait de la peine sans le vouloir, j'aurai, je l'espère, îe pouvoir de te consoler. Parlons d'autre chose.

■ - Oui, parlons d'autre chose, l'épliqua vivement Emmeline, qui cherchait à se soustraire aux petites taquineries de son amie.

— Il faut que je te dise que j'ai fait un joli rêve.

Un sourire effleura les lèvres d'Emmeline.

— J'ai rêvé que tu étais ma sœur.

— Vraiment?

— Oui, parce que tu venais de te marier et que tu avais épousé mon frère.

Une vive rougeur colora les joues de mademoiselle de Valcourt.

— Je n'ai pas besoin de te dire si j'étais heureuse, pouisuivitMaximilienne. Quelle joie pournous tous! Il va quelque temps que j'ai fait ce joli rêve, et depuis, chaque fois que j'y pense, je me dis qu'il se réalisera.

Emmeline ne répondit pas ; mais elle eut un soupir étouffé.

— Eh bien, tu ne dis rien? fitMaxirailienne.

— Que veux-tu que je dise à propos d'un rêve?

— Esl-ce que tu n'admets pas qu'il puisse devenir la réalité?

— Lorsque M, Eugène voudra se marier, il trouvera Acilement une jeune fille d'un grand nom, beaucoup plus riche et plus jolie que moi.

— Oh ! oh ! voilà une bien grande modestie! répondit Maximilienne. Mais comment te vois-tu donc, ma chère Emmeline? Eh bien, moi, je te trouve plus charmante que toutes les autres, et j'en connais plusieurs, parmi les plus jolies et les plus fières, qui sont jalouses de La beauté, qui envient ta grâce et ta distinction, tes beaux grands yeux bleus, tes dents ravissantes et fa magnifique chevelure. Quant à la richesse, nous n'avons pas à en parler. Tu jugerais mal mon frère si tu le croyais capable de voir dans le mariage la question d'argent. Certes, nous avons une assez grande fortune pour qu'il ait le droit de ne consulter que son cœur dans le choix d'une femme. Là-dessus, je connais ses idées et je sais ce qu'il

LE FILS So

pense. Serait-elle pauvre, Eugène épousera la jeune fille qu'il aimera, qui aura su lui plaire par les qualités du cœur.

— Soit; mais je ne suis pas, je ne puis pas être celte jeune filie-là, dit Emmeline d'une voix oppressée.

— Pourquoi?

Emmeline ne trouva rien à répondre. D'un de ses bras Maxiniilienne entoura la taille svelte de son amie.

— Il y a une chose que tu ignores, sans doute, et que je vais t'apprendre, rcpriL-elle : sache donc que ta mère et la mienne, M. l'amiral et mon père, désirent que tu épouses mon frère.

Emmeline tressaillit. M:iximilicnne continua :

— Il y a treize ou quatorze ans, parait-il, — tu étais bien jeune alors, — que ton oncle et mon père, en causant de leurs projets d'avenir, vous ont fiancés.

Le trouble de mademoiselle de Valcourt augmenta encore.

— Eh bien, fit Maximilienne, que penses-tu décela?

— Je pense que ce n'est pas suffisant.

— C'est vrai, il faut quelque chose encore; mais cela existe. Emmeline, ne vois-tu pas que depuis un instant je cherche à provoquer ta confiance pour t'amener à me faire un aveu? Tu es toute tremblante, tu tiens tes yeux baissés et c'est en vain que tu essayes de me cacher ton trouble; pourquoi es-tu ainsi? Je ne te le demande pas, je le sais. Va, il m'a été facile de découvrir ton secret : je lis dans ta pensée, je vois dans ton cœur. Chère Emmeline, je suis dans le ravissement, car, j'en suis sûre, maintenant, tu aimes mon frère !

— Oh! tais-toi I s'écria Emmeline avec une sorte d'effroi.

De grosses larmes roulaient dans ses yeux.

— Ainsi, c'est bien vrai, dit Maximilienne en !a serrant fortement contre elle, tu l'aimes?

Eiameline eut un long soupir et laissa tomber sa tête sur l'épaule de son amie.

— Chère Emmeline, murmura mademoiselle de Coulange.

Elles restèrent un moment immobiles et silencieuses.

La tête d'Emmeline se redressa lentement. Alors, regardant Maximilienne avec une expression intrarluisible :

— Tu m'as tendu un piège, dit-elle, mais je ne t'en veux pas; je me suis trahie et tu as surpris mon secret, que je croyais pouvoir te cacher. Eh bien, oui, c'est vrai, j'aime M. Eugène. Comment cela est-il arrivé? Je n'en sais rien. C'est sans doute parce qu'il est ton frère... Tu vois ma confusion, Maximilienne; ah I je t'en supplie, ne dis rien, que M. Eugène, surtout, ne sache jamais...

— Quoi, tu ne veux pas que mon frère sache que tu l'aimes?...

— Maximilienne, promets-moi...

— De ne rien dire à mon frère?

— Oui.

Mademoiselle de Coulange eut un délicieux sourire.

— Eugène sait que je dois aujourd'hui te parler de lui, repril-elle. Quand, ce soir ou demain, il m'interrogera, il faudra bien que je lui réponde. Tu ne peux pas m'obliger à lui cacher la vérité, c'est-à-dire à menlir. Moins réservé que toi, Eugène m'a fait ses petites confidences, et il ne m'a point suppliée de te cacher qu'il t'aime.

Emmeline fît un mouvement brusque.

— Maximilienne, que dis-tu? s'écria-t-elle.

— Je dis que mon amie Enimeline de Yalcourt sera bicnlôt ma sœur.

— Mais c'est donc vrai, Maximilienne, c'est donc vrai ?

— Oui, mon frère t'aime, il t'aime depuis longtemps. Le regard d'Emmeline s'était illuminé.

— Il m'aime, il m'aime 1 murmura-t-elle, les deux mains appuyées sur son cœur.

— Voyons, est-ce que tu ne t'en es pas aperçue? demanda Maximilienne.

— Non.

— Oh! comme ils ont de mauvais yeux, les amoureux ! fit mademoiselle de Coulange.

Emmeline jeta ses bras autour du cou de son amie, et, (l^une voix vibrante d'émotion :

— Ah! je suis heureuse! dit-elle.

— Et moi aussi, je suis bienheureuse, répondit Maximilienne.

Elles s'embrassèrent.

— C'est égal, ajouta gaiement mademoiselle de Coulange, je ne savais pas que certains mots fussent si difficiles à prononcer et qu'on pût avoir tant de peine à faire deux heureux.

LATTENTAI

Les deux jeunes filles se disposaient à revenir sur 'ours pas et à se rapprocher du château lorsque, sou-

dain, un bruit de voix arriva à leurs oreilles. Eilcs s'arrêtèrent pour écouter.

— Ce sont des voix d'hommes, dit Emmeline.

— Oui, et ils sont plusieurs.

Les voix cessèrent de se faire entendre. Au bout d'un instant un bruit de pas retentit. Les jeunes tîUes regardaient, mais l'épaisseur du tuillis les empêchait de voir. Cependant il leur était facile de juger que les "hommes se rapprochaient peu à peu de l'endroit oii elles se trouvaient.

— Je me demande quels sont ces hommes, dit xVIaximilienne.

— Probablement quelques-uns de nos chasseurs, répondit Emmeline.

— Ces messieurs ne reviennent jamais de ce côté; d'ailleurs il est à peine dix heures et ils ont dit hier qu'il ne fallait pas les attendre avant midi ou une heure.

— C'est vrai.

— Après tout, reprit Maximilienne, nous saurons bientôt quels sont ces promeneurs; ils ne sont plus qu^à une faible distance et ils se dirigent vers ne us. Attendons.

— Alors tu n'as pas peur?

— Peur ici, dans le parc de Goulange ! De qui pourrions-nous avoir peur?...

— Au fait, c'est vni, de qui pourrions-nous avoir peur?

Au bout d'un insiant, un groupe de cinq ou six hommes parut dans l'allée, à environ cinquante pas des jeunes filles.

Maximilienne eut un petit cri de surprise. Elle venait de reconnaître son père et son frère. Elle s'élança à leur rencontre. Emmeline la suivit.

A.rrivée près du groupo, qui s'avançait lentement, Maximilienne poussa un cri dcclùrant.

Son père était devant elle, pâle comme un mort, les vêtements en désordre, couverts de sang. Eugène et un de ses amis soutenaientle marquis et l'aidaient à marcher.

La jeune fille devint adreusement pâle, un gémissement s'échappa de sa poitrine, ses jambes fléchirent sous le poids de son corps, et elle s'allaissa à demi évanouie dans les bras d'un des chasseurs, qui s'était précipité pour l'empêcher de tomber. Mais ce ne fut qu'un instant de faiblesse causée par l'eflVoi et la violence de son émotion. Elle revint à elle.

— Mon père, mon bon père, qu'avez-vous? s*é3ria-telle.

— Rassure-toi, ma fille, ce n'est rien, répondit le marquis d'une voix faible.

— Ah! vous ne pouvez pas me le cacher, vous êtes blessé 1

— Oui, mais légèrement; je te le répète, ce n'est rien, rassure-toi.

— Mon père, dit Eugène, voilà un banc, voulez-vous vous reposer?

— Oui, un instant. Ensuite j'aurai assez de force pour aller jusqu'au château.

Eugène l'aida à s'asseoir sur le banc. Alors, Maximilienne se mit à genoux devant lui, et, le visage inondé de larmes, elle le regarda avec une tendresse inexprimable. Elle était si belle ainsi que le marquis ne put s'empêcher de l'admirer.

— Comme elle ressemble à sa mère! se dîsait-il. Il s'inclina et lui mit un baiser sur le front.

— Cher père, où êtes-vous blessé? demanda la jeune fille.

— A'i'épaule.

— Est-ce que c'est un coup de fusil?

— Otii.

— C'est épouvantable, cher père, vous pouviez être tué!

— C'est vrai.

— Comment ce terrible accident vous est-il arrivé?

— Je ne puis le répondre en ce moment, lu sauras cela plus tard.

— Soud'iez-vons beaucoup, cher père?

— Depuis un instant j'éprouve un grand soulagement; en te voyant je ne sens plus la souffrance. Ah! chère enfant, ton regard a la mênie puissance que celui de ta mère! Mais ne reste pas ainsi, tu te fatigues; assieds-toi là, à côté de moi. Bien. Maintenant, essuie les yeux et ne pleure plus. Je te l'ai dit, ce n'est rien, une blessure légère. Je suis un peu faible, parce que j'ai perdu beaucoup de sang.

Emmeline s'était arrêtée à quelques pas. Elle regardait en pleurant. Après un moment d'hésitation, Eugène s'approcha d'elle.

— Vous pleurez, mademoiselle Emmeline, lui dit-il; vous prenez parla notre peine, merci.

Elle leva sur lui ses grands yeux pleins de larmes.

— Mon Dieu, s'écria-t-elle aussilôt, en devenant très pâle, vous êtes blessé aussi !

— Non, mademoiselle, non, je ne suis pas blessé.

— Mais là sur vos habits, ce sang?...

— C'est celui de mon père, qui a coulé sur moi.

— Ah! ah! ah! fit-elle.

Et un long soupir s'échappa de sa poitrine.

— Vous vous 'intéressez donc à moi? reprit le jeune bomrae.

Elle arrêta sur lui son regard d'une douceur infinie. Il lui prit la main et ils restèrent un moment silencieux, croisant leurs regards.

— Mademoi.'-clle Emmeline, dit Eugène, est-ce que ma sœur vous a parlé de moi?

— Oui.

— Vous a-t-clledit...

Le reste de la phrase expira sur ses lèvres.

— Maximilienne m'a tout dit , répondit la jeune fille.

— Mademoiselle Emmeline, balbntia-t-il, puis-je vous demander?...

— Monsieur Eugène, votre sœur vous dira ce que j'ai répondu. D'ailleurs, ajouta-t-elle, ce n'est pas aujourd'hui que nous pouvons parler de cela.

' — C'est vrai, dit-il tristement. Oui, vous avez raison, mademoiselle Emmeline, aujourd'hui nous ne devoi\s penser qu'à mon père,

— C'est bien vrai, n'est-ce pas? il n'est que légèrement blessé?

— Nous le croyons.

— Vous étiez là au moment de l'accident?

— Non, mon père était seul.

— C'est donc son fusil, à lui?...

Le jeune homme secoua la tête.

— Je ne puis rien vous dire ; mon père n'a répondu h aucune des questions que nous lui avons adressées ; de pins il nous a recommandé de ne faire aucune supposition; il craint, évidemment, d'effrayer ma mère, masœnr et nos amis. Comme vous le voyez, nous ne savons rien, nous ne pouvons que soupçonner la vérité et garder le silence pour respecter la volonté de mon père. Nous apprendrons plus tard ce qui s'est passé. Ce malin, en

parlant, nous étions tous joyeux, nous revenons désolés.

— Hélas! soupira Emmeline.

A ce moment le marquis appela son fils.

— Je me sens assez de force maintenant pour aller jusqu'au château sans être obligé de m'arrêter de nouveau, dit-il; Maximilienne et Emmeline vont nous devancer. Elles nous annonceront et prépareront la marquise et sa société à nous recevoir.

Maximilienne prit le bras de son amie et elles s'éloignèrent rapidement.

Le marquis s'était levé.

— Gomment vous trouvez- vous? lui demanda Eï£gène.

— Aussi bien que possible, répondit-il en s'efforçant de sourire. Allons, j'en serai quitte pour la peur, ajout-il presque gaiement.

On se remit en marche, mais toujours lentement pour ne pas trop fatiguer le blessé.

Se sentant assez fort pour marcher, le marquis avait voulu revenir à pisd. En le voyant arriver ainsi,- la marquise serait moins etl'rayée, et la douleur qu'elle allait éprouver moins vive. Telle avait été la pensée du marquis. Il savait combien sa chère Malhilde était impressionnable, et qu'une commotion un peu violente pouvait compromettre sa santé. Il avait toujours redouté de lui causer une contrariété, un ennui, un chagrin ou une douleur.

Heureusement, prévenue par Maximilienne, qui, tout en lui apprenant que son père revenait blessé, s'empressa de la rassurer, la marquise ne fut pas trop vivement alarmée. Cependant elle sortit du château tout en larmes pour courir au-devant de son mari. C'est en s'appuyant sur elle et sur Eugène que le marquis rentra

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au château. Conduit immédiatement dans sa chambre, on l'aida à se mettre au lit.

On avait posé sur la blessure un appareil provisoire préparé fi la hàle avec des linges blancs déchirés et mis en charpie. Grâce à cette précaution, le sang avait cessé de couler.

— Il faut courir chercher le médecin, dit la mai quise.

— Ma mère, un de nos gardes y est allé, répondit Eugène, le docteur ne peut tarder à êlre ici.

En effet, un instant après, le médecin de Coulange entrait dans la chambre du marquis. Il était fort ému et c'est avec une certaine inquiétude qu'il examina la blessure

Le marquis avait été frap{)C par une balle. Le projectile n'était pas resté dans les chairs. Il avait labouré l'épaule assez profondément sur une largeur d'environ douze centimètres en glissant sur l'omoplate. En somme, la blessure ne présentait aucun caractère dangereux.

La marquise suivait avec anxiété tous les mouvements du médecin et cherchait à lire sa pensée sur son visage. Elle vit qu'il était satisfait de son examen et elle poussa un soupir de soulagement. Du reste, quelques paroles du docteur eurent bientôt rassuré tout le monde.

Il se fit donner de la charpie et les autres choses qui lui étaient nécessaires; puis, après avoir lavé la plaie avec soin, il procéda au pansement. Alors, le marauis déclara qu'il se sentait très-soulagé.

— Vous le voyez, fit-il, j'avais raison en vous disant à tous de ne pas vous effrayer, que ce n'était rien.

— Nous n'avons à craindre aucune complication, dit le médecin, et je suis heureux de pouvoir vous tranquilliser. M. le marquis aura deux ou trois jours de fièvre et

dans huit jours il pourra sortir. Mais, tant que la fièvre n'aura pas complètement disparu, il faut un repos absolu.

Il indiqua les soins qu'on devait donner au blessé et se retira en disant à la marquise qu'il reviendrait dans la soirée.

L'émotion fut grande à Goulange quand on apprit que le maïquis avait été r.imené au ciiâteau blessé par un coup de feu qu'il avait reçu dans la forêt.

Comment la chose était-elle arrivée? On l'i^rnorait. Le marquis pouvait seul donner des éclaircissements à ce sujet et on savait qu'il avait refusé de répondre aux questions qu'on lui avait adressées. L'affaire paraissait assez mystérieuse.

Au dire des gardes qui suivaient la chasse, il était impossible que le marquis eût été atteint par un de ses compagnons, car tous se trouvaient à une grande distance de l'endroit où il avait reçu le coup de fusil. Il ne s'était pas blessé lui-même, puisque les deux cartouches de son fusil avaient été trouvées intactes. Que conclure de cela? Le marquis avait-il donc été victime d'une tentative d'assassinat? Le fait pouvait paraître inadmissible, attendu que M. de Goulange était très aimé dans le pays, où il n'avait jamais eu aucun ennemi.

L'opinion de beaucoup de gens et celle du brigadier de gendarmerie, en particulier, fut qu'on avait tenté d'assassiner le marquis. C'était aussi la pensée des gardes et des amis de M. de Coulange; mais, en présence du silence que le marquis paraissait vouloir garder, ils n'osaient le dire tout haut.

Le brigadier de gendarmerie comprit qu'il était de son devoir de commencer immédiatement une enquête. Conduits par un des gardes du marquis, lui et ses gen-

clarines su rendirent dans la forêt. Ils constatèrent que le marquis avait été atteint etétait tombé à environ t<ois cents pas de la maison du garde Bierlet. Ils trouvèrent les bourres du fusil et découvrirent que le coup de feu avait été tiré par un individu qui se tenait caché derrière un chêne au milieu du taillis. Plus loin, dans un fourré épais, ils firent une autre découverte. Un homme s'était couché là; il y était certainement resté plusieurs heures; peut-être même y avait-il passé la nuit. Dans tous les cas, il y avait fait un repas, comme l'attestaient le reste d'un morceau de pain, des coquilles d'œufs et une bouteille vide.

Il n'y avait plus à en douter, un misérable avait voulu tuer le marquis de Couiange, et tout semblait indiquer que le crime était prémédité, et que le malfaiteur avait attendu et guetté sa victime. On pouvait dire aussi que le marquis avait miraculeusement échappé à la mort.

La femme du garde Bierlet fut interrogée. Elle répondit :

— QuantM. le marquis chasse de cecôté,il ne manque jamais d'entrer chez nous; il embrasse mon petit garçon et cause un instant avec moi. Ce matin, il s'est assis et est bien resté un quart d'heure. Il m'a quittée en me disant : « Je vais rejoindre la chasse. » Un instant après, j'entendis un coup de fusil, mais je n'y fis pas attention. C'est plus de vingt minutes plus tard, que, tout à coup, j'entendis crier : « Monsieur le marquis est blessé ! » Si j'avais su le malheur qui venait d'arriver, je n'aurais pas attendu qu'on m'appelât pour courir au secours de monsieur le marquis. Quant à ce qui s'est passé, je l'ignore absolument. Je n'ai vu aucun individu de mauvaise mine et d'allures suspectes rôder par ici ni hier ni aujourd'hui.

Mais l'atlfintat ayant été commis, il y avait un coupable Maintenant, la mission des gendarmes était de chercher et de trouver ce dangereux malfaiteur.

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