‹ Le FilsChapitre 8 sur 41 · BRACONNIER · texte numérisé non relu

BRACONNIER

Les gendarmes soupçonnèrent un terrible braconnier du village des Loches, aune lieue de Coulango, d'être l'auteur de l'attentaf. ; l'opinion publique désignait le braconnier comme étant le seul individu dans le pays capable de commettre un pareil crime.

Déjà quelques personnes avaient laissé échapper ces paroles :

— Ce ne peut être que Sauvât qui a tiré sur M. le marquis.

Du reste, les déplorables antécédents du braconnier semblaient justifier Taccusation qu'on portait sur lui.

Ce Sauvât était un homme violent, sombre, farouche, une espèce de bêle fauve. Depuis douze ans qu'il habitait aux Loches, il avait déjà subi plusieurs condamnations pour délit de braconnage; il avait été condamné aussi à quinze jours de prison pour coups et blessures, el une autre fois à deux mois de prison pour vol dans un jardin.

Fort comme un hercule et vivant pour ainsi dire au milieu des bois, il inspirait à tout le monde une invincible terreur.

Il braconnait constamment, en temps de neige et aussi bien quand la chasse était défendue que quand elle était

permise. S'il n'eût été surveillé de près par les gendarmes et les gardes du marquis de Goulange, il serait parvenu, en quelques années, avec son fusil, ses collets et autres engins, à détruire complètement tout le gibier de la contrée.

Il avait une quarantaine d'années. Il était marié et père de quatre enfants dont l'aîné avait à peine neuf ans. Paresseux et ivrogne, il rendait sa femme très malheureuse. Celle-ci et ses enfants vivaient presque d'aumônes. C'est à la marquise de Goulange, surtout, que cette pauvre femme et ses enfants devaient de ne pas trop suulfrir de la misère.

Or, dans la pensée du brigadier de gendarmerie, il n'y avait aucun doute. Sauvât était le coupable, l'homme qu'il devait arrêter.

Accompagné d'un de ses gendarmes, le brigadier se rendit aux Loches. Le braconnier était chez lui, il le trouva couché dans son lit, en proie à une fièvre violente. Le brigadier crut d'abord que Sauvât faisait semblant d'être malade; mais la femme lui affirma que son mari n'était pas sorti de son lit depuis quatre jours. Les voisins, interrogés, déclarèrent que Sauvât était réellement malade. Le matin même, le médecin était venu le voir. Le matin encore, la femme de Stuvat ayant dû aller à la rivière pour laver du linge, une voisine était restée près du malade depuis sept heures jusqu'à dix heures.

Le brigadier était forcé de se rendre à l'évidence. 11 s'était trompé, il avait accusé un innocent. Sauvât n'était pas le coupable qu'il cherhait.

Il tordait fiévreusement sa moustache; son désap- Dointement était visible.

Quand le braconnier apprit, de la bouche même du

gendarme, qu'on l'avait soupçonné d'avoir tiré un coup de fusil sur le marquis de Coulange, il fit un bond sur son lit et un éclair de fureur sillonna son regard.

— Oh ! s'écria la femme, c'est affreux qu'on ait eu cette horrible pensée !

Sauvai s'était soulevé sur le lit, les yeux étincelants.

— Je sais bien que je suis un misérable, que je ne ?aux pas grand'chose et que tout le monde m'appelle canaille! dit-il d'une voix rauque; on me repousse, on me craint; je suis un maudit!... Je suis allé en prison, c'est vrai, et il est bien possible que j'y aille encore. Comme vous le voyez, je dis ce que je pense : je ne joue pas à l'honnête homme, je ne pose pas pour la vertu, comme il y en tant; je ne suis pas un hypocrite, moi ! Eh bien, oui, je suis un chenapan, un gredin, je suis tout ce qu'on voudra, mais pas un assassin!,.. Oh! cela, jamais, jamais!... Quand je suis dans la forêt, avec un fusil, et qu'un chevreuil passe devant moi, je tire sur lui, mais pas sur un homme. Tenez, depuis six mois je n'ai même plus de fusil; c'est un de vos gendarmes qui me l'a pris, le grand rouge, vous savez bien?... Et on m'a soupçonné d'avoir voulu tuer M. le marquis de Coulange! Ça, voyez-vous, c'est de la méchanceté, c'est une infamie. Les gardes de M. le marquis me font la chasse comme à un !oup; pourtant, je ne leur en veux pas; je suis un braconnier; ils foiit leur devoir. Voyons, pourquoi aurais-je voulu tuer M. re marquis de Coulange? Est-ce parce qu'il est l'homme le meilleur qu'il y ait au monde? Serait-ce pour le punir des bienfaits que lui et madame la marquise répandent autour d'eux? Serait-ce par reconnaissance du bien qu'ils ont

fait et qu'ils font encore à moi, à ma femme et à mes enfants? En voilà trois de nos petits, l'autre est en condition chez un fermier, il garde les bêtes; s'i's ne sont pas nus comme des vers de terre, c'jest que madame la marquise les habille. Si ma femme et eus ne sont pas depuis longtemps morts de faim, c'est que la bonne marquise ne les laisse jamais manquer cie pain. Dernièrement, quand j'étais en prison, est-ce que ce n'est pas le château qui nourrissait ma femme et ses petits?

Ah! on a tenté d'assassiner M. de Coulange; eh bien! monsieur le brigadier, celui qui a fait le coup est un plus grand scélérat que moi. Je n'ai jamais eu peur ni des gardes, ni des gendarmes, ni même de la justice. Les juges nous condamnent, ils nous envoient en prison; ce n'est pas cela qui nous corrige : il faut autre chose pour rendre les hommes meilleurs. Moi, aujourd'hui, je ne suis plus le même; ce n'est pas la prison qui m'a changé, ni la crainte d'y retourner. Mais il faut que je vous dise cela, monsieur le brigadier, et, si vous le voulez, vous pourrez le répéter à M. le marquis de Coulange.

Écoutez : il y a quinze jours, j'ai rencontré la bonne marquise au bord de la rivière. Elle m'a reconnu; mais elle n'a pas été effrayée ; elle n'a pas eu peur de moi, au contraire. Elle s'est approchée de cette canaille de Sauvai, et de sa voix douce, avec son bon regard, elle lui a parlé, lie que la bonne marquise m'a dit m'a touché là, au cœur, et je lui ai fait une. promesse. Monsieur le brigadier, si je ne crève pas du mal que j'ai, je tiendrai ce que j'ai promis. Je renonce au métier de braconnier; dites-le à vos gendarmes. J'étais un paresseux, je travaillerai; j'étais un ivrogne, je ne boirai I. 6

plus; je l'ai juré. Je tenais à vous apprendre, cela, je suis content de vous l'avoir dit.

— Bien, S-iuvat, c'est très-bien, dit le brigadier; je compte aussi sur la promesse que vous avez faite à la bonne marquise.

— Ah! qu'elle soit bénie! s'écria la femme en pleurant; elle m'a rendu mon mari et leur père à mes enfants!

Les deux gendarmes remontèrent à cheval et reprirent le chemin de Goulange. Le brigadier avait les sourcils froncés, r^ir sombre et soucieux; à chaque instant, il tordait furieusement sa moustache.

Tout en chevauchant à côté de son supérieur, le gendarme se disait .

— Il n'est pas content, le brigadier.

Certes, celui-ci n'avait pas lieu d'être satisfait. Il voyait se dresser devant lui de grandes difficultés. Un horrible attentat avait été commis et il se demandait anxieusement s'il parviendrait à en découvrir l'auteur. Il n'avait plus aucun indice. Maintenant qui soupçonner? Où chercher le coupable?

— Peut-être M. le marquis me mettra-t-il sur ses traces, pensait-il.

Mais il n'osait trop l'espérer.

Cependant, vers cinq heures du soir, il se présenta au cïiâteau.

Le marquis avait dormi pendant deux bonnes heures^ il venait de se réveiller. On lui annonça la visite du brigadier de gendarmerie. Il répondit qu'il voulait bien le recevoir. On fit entrer le gendarme dans sa chambre. La marquise et Eugène étaient là. Ils se levèrent pour se retirer.

— Non, non, dit le marquis, restez.

Puis, s'adi'cssant au brigadier, il reprit : i — Vousôles venu avec l'espoir que je vous donnerais

)clques précieux renseignennents sur ce qui s'est

lissé ce malin; malheureusement, ou peut-être heu-

l'usement, ce que je peux vous dire n'est pas de nature

uis éclairer. Je n'ai aucun soupçon et je n'accuse

rsonne.

M:i chère Mathilde, rontinua-t-il, en arrêtant son

\vd sur la marquise, j'aurais voulu te le cacher, dans

ijulérêt de ta tranquillité, mais je vois bien que je ne

uis empêcher la vérité d'arriver jusqu'à toi. Ce matin,

n inconnu, un misérable a tenté de m'assassiner.

— C'est donc vrai! s'écria la marquise d'un ton doumreux ; je ne voulais pas admettre que cela fût posible. Mais nous avons donc des ennemis!

Elle élait devenue blanche comme un lis.

— Il paraît que j'en ai un, répondit le marquis.

— Edouard, reprit la marquise d'une voix pleine de ^rmes, tu n'iras plus à la chasse, tu ne sortiras plus

être accompagné.

— Ma chère Malhilde, ce serait être un peu trop rainfif; mais je te promets que, dorénavant, je prendrai ertaines précautions.

— D'ailleurs, madame la marquise, dit le brigadier, l faut bien espérer que nous mettrons la main sur le célérat; il ne pourra point renouveler sa tentative crimielle quand il sera au bagne.

— Ainsi, vous pensez que vous le trouverez?

— Il le faut, madame la marquise.

— Avez-vous déjà des soupçons?

— Aucun pour le moment. J'ai soupçonné d'abord sauvât, le braconnier des Loches, d'être l'auteur du crime.

— Lui ! lui ! exclama la marquise.

— Je connais le garnement et je pouvais parfaitement le supposer capable d'un pareil attentat.

— U:i moment j'ai eu aussi cette pensée, dit le marquis; mais je l'ai vite repoussée en pensant à la femme et aux quatre enfants de ce malheureux.

— Je me suis rendu aux Loches, reprit le brigadier; j'ai (rouvc Suivat dans jon lit, malade, et j'ai élé bien*lot convaincu qu'il n'était point l'auteur du crime.

— S'il eût voulu tuer mon mari, Sauvât ne serait pas un homme, mais un monstre! s'écria la marquise.

— Sauvât est certainement un affreux coquin; mais les paroles qu'il a prononcées tantôt, devant moi, dénotent que, loin d'être l'ennemi de M. le marquis, il a pour lui et pour vous, madame la marquise, une sorte de vénération.

Et, brièvement, le brigadier raconta ce qui s'était passé dans la chaumière du braconnier.

— Madame la marquise, ajouta-t-il, je crois vraiment que vous avez apprivoisé ce sauvage; c'est un miracle que vous avez fait, si réellement vous avez converti cet être endurci.

— Ah! pour sa pauvre femme et ses enfants, Dieu veuille qu'il devienne meilleur! dit la marquise.

— Maintenant, monsieur le marquis, reprit le brigadier, je désire savoir comment et dans quelles circonstances l'attentat a eu lieu. Peut-être avez-vous pu voir le misérable; je vous prie, dans ce cas, de vouloir bien me donner son signalement, aussi complet que possible.

— Vous me demandez beaucoup, répondit le marquis; comme je vous l'ai dit déjà, je n'ai rien à vous apprendre qui puisse faciliter vos recherches. Toutefois, je ne dois point refuser de parler, mon devoir est de vous dire ce qui s'est passé. Le voici :

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Voulant souhaiter le bonjour à la femme de mon •garde Bierlel, je m'étais sépare de mon fils et de nos amis. Bierlet est un brave serviteur qui m'a donné maintes fois des preuves de son dévouement. Je ne passe jamais près de sa demeure sans y entrer. Après avoir causé un instant avec la femme du garde, je sortis de la maison. J'entendais les chiens donner de la voix. Il pouvait être huit heures et demie. Je pris une allée pour aller me poster à un endroit où je pensais pouvoir, le moment venu, tirer une pièce de gibier. Je marchais rapidement. Je n'étais pas encore loin de la maison du garde lorsque j'entendis la détonation d'une arme à feu et sentis en même temps à l'épaule une douleur très-aiguë. Précisément à ce moment je fiiisais un faux pas en marchant sur une branche de bois mort. Je dois certainement la vie à ce faux pas. car, je n'en doute pas, l'individu me visait à la tête. Je tombai la face contre terre. Toutefois, malgré le sang qui coulait en abondance, j'eus encore la force de me soulever et de jeter un regard du côté où le coup de fusil avait été tiré. Je pus voir un homme qui s'enfuyait à travers le bois; puis mes yeux se fermèrent et je perdis connaissance. Quand je revins à moi, j'étais dans les bras de mon fils.

Un de nos gardes, acheva le marquis, m'avait trouvé baignant dans mon sang et avait appelé au secours. Enfin on m'aida à me dresser sur mes jambes. Je me sentis assez fort pour marcher et je voulus revenir au château à pied. Je pus, en elfet, arriver jusqu'ici soutenu par mon fils et un de ses amis. Voilà, monsieur, le récit complet de ma triste aventure.

— Ainsi, monsieur le marquis, vous n'avez pas reconnu l'individu? demanda le brigadier.

fi.

— Je vous l'ai dit.

— Et vous n'avez aucun soupçon?

— Aucun.

— Mais vous avez vu l'homme ; pouvez-vous me dire comment il est? petit ou grand, jeune ou vieux etcomment il était vêtu?

— Autant que j'ai pu en juger, il m'a paru être d'une taille assez haute; il m'a semblé qu'il portait une blouse bleue et j'ai remarqué qu'il avait, toute sa barbe; mais je ne saurais vous dire s'il est jeune ou vieux. Du reste, ma vue était troublée, il y avait comme un voile sur mes yeux; peut-être ai-je mal vu, je ne saurais rien affirmer.

N'ayant plus aucune question à adresser au marquis, le brigadier se retira, fort peu satisfait, d'ailleurs, des renseignements qu'on venait de lui donner.

Cependant, dès le soirmême, la brigade semitencampagne; les gendarmes furent lancés dans toutes les directions. Pendant huit jours ils parcoururent le pays, se livrant partout à une minutieuse enquête. C'est à peine s'ils prenaient quelques instants de repos. Hommes et bêtes étaient sur les dents. Trois ou quatre vagabonds furent arrêtés et emprisonnés; mais on reconnut bientôt qu'aucun d'eux n'était l'auteur de l'attentat de la forêt. Pour la gendarmerie de tout un arrondissement, c'était un mince résultat. En somme, toutes les recherches furent vaines. L'homme qu'on cherchait était introuvable; ce dangereux malfaiteur avait disparu sans laisser la moindre trace derrière lui.

D'ailleurs, rien ne pouvait aider la justice et la guider dans ses investigations. Le marquis étant très-aimé et n'ayant pas un seul ennemi, il était impossible de décou» vrir le plus léger indice.

— Encore un brigand qui nous échappe, avait dit piteusement le brigadier de gendarmerie de Coulange

niOJET DE MARIAGE

Rien n'était venu aggraver la position du marquis. Gomme l'avait annoncé le médecin, après un repos de huit jours il était sur pied. Il pouvait sortir et se promener dans les jardins et dans le parc. La blessure s'était fermée dans de bonnes conditions; enûn, sauf certains élancements qu'il éprouvait encore de temps à autre dans répaule, on pouvait considérer qu'il était guéri.

Cependant^ après le premier moment de stupeur causée par l'attentat commis sur le marquis, les hôtes du château avaient été douloureusement impressionnés. A. la joie des jours précédents avait succédé subitement une grande tristesse. Les joyeuses parties de chasse furent brusquement interrompues. Alors, les uns après les autres, les invités retournèrent à Paris. Seules, Mme de Valcourt et sa fille restèrent au château. Puis l'amiral de Sisterne arriva.

Maintenant, il n'y avait plus de cérémonie, plus d'étiquette; on se trouvait plu^ à l'aise, plus libre; l'intimité était plus grande, plus complète; on était toi^l à fait en famille.

Certes, si l'on n'avait pas pensé constamment àia tentative d'assassinat, on aurait pu jouir délicieusement, sans trouble, des derniers beaux jours delà saison. Mais on restait, malgré soi, sous le coup de la terreur. La mar-

quise s'efforçait de paraître calme, on devinait qu'elle était préoccupée et inquiète. Le marquis seul avait l'air de ne plus penser au danger qu'il avait couru.

Quand on lui parlait du misérable qu'on avaitcherché, qu'on cherchait encore partout, sans qu'il fût possible de découvrir sa trace, il secouait la tête et répondait :

— Bahl ne pensons donc plus à cela. Après avoir réfléchi, voici quelle est ma conviction : C'est un fou qui a voulu me tuer. Il ne me connaissait certainement pas et il aurait tout aussi bien tiré sur un autre que sur moi, du moment qu'il avait le désir de tuer quelqu'un.

Et il ajoutait gaiement :

— Qui sait? il m'a peut-être pris pour un fiiuve.

La façon dont son mari prenait la chose ne rassurait point la marquise. Elle était poursuivie par de noirs pressentiments auxquels elle ne pouvait échapper. Ellecachait ses cruelles angoisses, mais la peur était en elle. Frappée de cette idée que la vie du marquis était menacée, elle voyait le danger l'attendant partout. Il ne pouvait s'éloigner d'elle sans qu'elle fût alarmée.

— Oh ! ils ont beau dire, pensait-elle, nous avons un ennemi qui en veut à la vie de mon mari. Mais qui est-il, cet ennemi? Où se cache-t-il? Que lui avons-nous fait? De quoi veut-il se venger? Sa victime lui a échappé une première fois, mais il recommencera, l'infâme L.. Ah! je tremble, je frémis, j'ai peur!

Alors, des larmes jaillissaient de ses yeux. Persuadée que son mari avait un ennemi, elle neces'^ait de se demander :

— Qui est-i!?

A force de tourmenter sa pensée, elle finit par admettre que son frère était revenu en France, que l'ennemi du marquis, c'était Sosthène, que lui seul au monde

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