LIBRAIRIE DE DUMONT
PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON L I T T il: R A I R E.
Souvenirs.
Il y a quelques années, M. et madame d'Hervilly habitaient une fort belle maison de campagne, agréablement située sur le flanc d'une colline , à deux ou trois milles de la mer. Cette maison nouvellement
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bAtie sur les ruines d'un vieux eliAlcau féodal, contrastait par la blancheur de ses murailles modernes avec la teinte sombre et gothique d'un colombier en forme de tourelle, qui élevait au-dessus des toits couverts d'ardoises son chapiteau en tuiles, dont la pointe était surmontée d'un coq , les ailes étendues , qui tournoyait bruyamment au souffle impétueux des brises marines.
A quelque distance de ce charmant ermitage, on rencontrait çà et là, éparses au pied delà colline boisée, plusieurs petites habitations de paysans, et des prés herbeux tout pleins de vaches, au poil lisse et brillant, qui paissaient tranquillement à l'ombre, garanties du vent de mer par une chaîne de monticules verdoyans, lesquels
IMRODUCIION.
se prolongeaient d'anneau en anneau jusqu'aux sables des falaises.
Il n'est pas nécessaire d'écrire ici le non» de ce lianrieau presque inconnu ; la carte routière la plus détaillée n'en fait pas mention : et c'est tout au plus si chaque année sept ou huit voyageurs, amenés là par le hasard ou par quelque attrait de curiosité vague, aperçoivent en se promenant ce groupe de chaumières à moitié perdues sous le feuillage épais des arbres et dans les plis et replis d'un sol capricieux. Des raisons qui paraîtraient sans doute au public assez frivoles , mais qui sont pour moi d'une haute importance, ne ine permettent pas une plus claire indication de ce hameau , qui maintenant est presque abandonné, et dont le domaine seigneurial, il v a quelques an-
nées encore joyeux et retentissant comme une ruche des voix fraîches et tumultueuses d un essaim d enfans , est aujourd'hui vide , silencieux , morne , et n'entend plus que le son criard du coq de tôle à demi renversé par Fouragan.
Mais à quoi bon rappeler de cruels souvenirs? bien assez de larmes ont coulé de mes yeux; et nous autres, tous tant que nous sommes, nous devons garder quelques pleurs pour nos propres infortunes , car le malheur est toujours à nos côtés qui nous menace, et qui, pour jeter son bras de plomb sur notre tête, attend qu'elle soit plus faible et moins capable de résister. Toute une famille, une grande famille, père, mère, enfans, tout cela mort, réduit en poussière dans l'espace de sept années! ...
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Sans doute, c est bien affreux, bien lamentable! mais eux, du moins, ces deux tendres époux, aujourd'hui couchés sous la terre froide au milieu de leur quatre enfans, ils ont connu le bonheur !... et tout ce que deux âmes humaines peuvent contenir d amour et de félicité, ils l'ont savouré ensemble, bien peu de temps, hélas! mais enfin ils furent heureux comme on ne peut le Ire qu au ciel !
Le temps n'est pas encore venu pour moi de dérouler aux yeux la sombre et tragique histoire des cinq dernières années de leur vie , qui , sereine , fraîche et calme à son aurore, se trouble et s'enveloppe avant le soir des épais nuages que le vent du malheur souffle et déchaîne sur elle. Bientôt, peut-être, quand la pelle du fossoyeur aura
recouvert une dernière tète qui vit et pense encore, quand le dernier acteur de ce drame lugubre aura disparu dans l'éternité, peut-être, alors, me déciderai-je à feuilleter des liasses jaunies, des lettres et des feuillets épars où se cache un épouvantable mystère; mais, aujourd'hui, je n'empoisonnerai pas la longue et terrible agonie d'un coupable qui n'a rien à craindre des lois humaines et qui trouvera là-haut son juge. Nous avons sur terre, dans nos villes policées où fourmille le crime , de profonds cachots de pierres de taille , des bagnes flottans où l'homme fait un bruit de chaînes comme des bêtes fauves en cage; nous avons des piloris, des échafauds que mord de temps en temps, avec rage, une tête coupée que le bourreau prend par les cheveux et jette
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toute ruisselante dans le panier sanglant. Mais la hache ne frappe pas tous les meurtriers; il en est une foule qui tuent dans l'ombre, en silence, hypocritement, avec une arme invisible et plus acérée que le poignard : — La Calomnie ! Cette arme-là est intelhgente et va toujours au cœur! nul moyen de s'en garantir; elle perce et brise tout, et vous assassine, quand même vous auriez pour cuirasse trente ans de gloire et de vertu!
Mais, je le répète, il ne m'est pas encore permis de jeter dans on livre la funèbre catastrophe qui fit creuser, presque en même-temps, quatre fosses mortuaires à présent effacées sous les ronces et les mauves , pauvres plantes nées de nos cendres, {}{ qui remplacent la pierre et le
marbre dans les cimetières de village.
Al époque où commence celte histoire, M. et madame d'Hervilly goûtaient encore une félicité douce et sans mélange. Mariés depuis dix ans, ils s'aimaient comme on s'aime au premier jour; M. d'Hervilly avait trente deux ou trente trois ans, sa femme vingt -sept. Elle était belle encore et d'une fraîcheur éblouissante quoiqu'elle fût déjà mère de quatre enfans, dont l'aîné, gracieuse et charmante fille, venait d'entrer dans sa neuvième année.
M. d'Hervilly ne jouissait pas d'une grande fortune; mais un revenu modique et bien employé suffisait largement à Tentretien de sa famille, qui demeurait hiver comme été dans ce délicieux ermitage qu'il avait fait construire sur remplacement d'un
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vieux château. M. d'Hervilly, dernier rejeton d'une ancienne famille noble, morte sur la terre étrangère pendant Témigration, avait occupé quelques temps, sous ^^^j^^ Louis XVIII, d'importantes fonctions qui /j^-^ .^Aauraient beaucoup amélioré l'état de sa for- S'/^ ylune, s'il les avait conservées; mais son dé-