‹ Le flagrant délitChapitre 2 sur 9 · ICI · texte numérisé non relu

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i^ / Jjgoût pour l'intrigue ne tarda pas à lui faire abandonner des emplois qui l'enchaînaient à Paris, et pour lesquels il n'éprouvait que de la répugnance. Malgré la tournure brillante de son esprit et les grâces de sa figure, qui le faisaient partout remarquer au milieu des hommes de son âge et de sa condition, il avait toujours semblé fuir ces nobles salons du faubourg Saint- Germain oii toutes les femmes sont belles , toutes gracieuses, spirituelles, charman-

1^ IISTROOLCIION.

tes, Cl comme iuondces d'im volupliu^ux p;:rfiim (raristocralie qui enivre el bouleverse à tout jamais la tète d'un jeune homme.

D'IIervilly n'avait jamais su faire la cour à ces délicieuses divinités de boudoir qu'il faut adorer bien long-temps h genoux, et plus long-temps encore encenser d'éloges et de flagorneries avant d'obtenir un regard. Pendant que toutes les folles têtes de marquis, de ducs et de comtes tourbillonnaient amoureusement autour de ces belles déesses comme un essaim de papillons autour d'un lustre rayonnant de lumière, d'Hervilly demeurait sombre et silencieux dans un coin du salon ; il promenait sur les plus ravissantes créatuies un œil indifférent ou distrait, et souvent il s'échappait de la fête sans

avoir adressé même une parole aimable et galante aux légères valseuses dont les cheveux pleins de fleurs le frôlaient en passant.

C'est qu'alors aux yeux de ce jeune homme tendre et mélancohque une seule femme au monde était belle. Cette femme qu'il aimait de toute l'énergie d'une âme encore neuve que le choc des passions contraires n'avait pas endurcie, cette femme pourtant n'était pas une merveille de beauté : mais son visage , bien qu'un peu trop arrondi aux contours, et parfois resplendissant d'un incarnat trop vif, avait dans le sourire un charme inexprimable qui révélait une âme toujours égale et douce, toute pleine d'amour et de bonté.

Cette jeune fille était pauvre, orpheline,

sans famille, mais elle avait reçu dune A ieille lante, morte depuis peu, une éducation solide et brillante que d'IIervilly sut apprécier. Il l'épousa, et les neuf premières années de leur mariage ne continrent pas une heure sombre et mauvaise.

J'allais quelquefois passer une quinzaine de jours, dans la belle saison, au paisible ermitage de M. d'Hervilly. Là, au milieu du parfum des bois et du chant des oiseaux , au sein d'une famille patriarcale et bonne, je retrempais mon âme épuisée par le travail et le prosaïsme fastidieux de la ville : quoique je fusse bien jeune alors et dans la première fleur de l'adolescence, M. d'Hervilly avait pour moi la tendresse d'un frère, et jamais il ne laissait écouler le mois de juin sans m'écrire que ma chambre

à tenture bleue était prête et m'attendait. Moi,j avais à peine lu sa lettre , cette lettre où parlait le cœur de mon excellent ami , les paupières toutes mouillées de larmes , je fermais tout-à-coup livres et cahiers, dictionnaires latins et grecs, puis je son-^ geais au départ.

M. d'Hervilly et moi nous avions à peu près les mêmes goûts; l'un et l'autre nous faisions notre lecture favorite des vieux auteurs de Rome et de la Grèce, pour lesquels nous professions peut-être une admiration trop exclusive, et qui chez moi ressemblait au fanatisme. M. d'Hervilly était doué d'une mémoire prodigieuse , et quelquefois en se promenant avec moi sur les falaises, il me déclamait tout d'une haleine , et comme ferait un acteur dans l'exaltation

1() INTUODicTlON.

de son rôle , un chant tout entier (riloinère ou de V irgile qu il traduisait par nionieiis en beaux vers pleins d'une saveur antique, improvisés presque aussi vite que la parole. Eh bien! tous ces magnifiques éclats de poésie qu'il jetait comme au ha- , sard et sans travail , il ne se donnait pas la peine de les ramasser, de les recoudre pour en former un monument durable qui aurait immortalisé son nom.

Hélas ! et maintenant il a cessé de battre ce cœur chaud qui renfermait tant de flamme et de vie ! Cette tête forte et puissante où germaient tant de grandes pensées, où bouillonnaient des flots de poésie et de drame, elle est froide à présent, vide, muette, insensible, et lever du tombeau habite seul ce crâne où brûlait le génie !

Une galerie de Portraits.

A la rigueur , j'aurais pu me dispenser très bien d écrire les quelques pages qui précèdent, car c'est une véritable digression, et rien ne me paraît plus odieux, plus intolérable qu'une digression dans un roman.

18 INTRODICTIOIV.

Mais comme il ne m'est pas encore permis, je l'ai dit tout à l'heure, de raconter Thig^ toire de M. d'Hervilly, je veux au moins tracer d'avance en quelques coups de crayon, la noble et grave physionomie d uft homme qui plus tard, lorsqu'il sera mieux connu , éveillera peut - être au fond des cœurs de généreuses sympathies.

C'est dans cette maison de campagne, aujourd'hui déserte, que j'ai passé les heures les plus suaves de mon existence , et pourtant les plaisirs que nous goûtions étaient bien simples, bien uniformes. Voilà comme mes journées s'écoulaient : de grand matin j'allais avec M. d'Hervilly sur le bord de la mer pour voir le lever du soleil; puis, après nous être assis quelque temps sur un quartier de roche, tous deux en contemplation

devant le magnifique spectacle qui se déroulait à nos yeux , nous prenions un de nos poètes favoris et nous en lisions tour à tour à haute voix plusieurs pages; ou bien, quand nous avions emporté nos fusils, nous interrompions de fois à autre notre lecture scientifique pour ajuster de pauvres goélands qui passaient près de nous en rasant de leurs longues ailes blanches le bout des vagues empourprées des couleurs du matin. Après deux ou trois heures d une marche rude et salutairedanslessablesdesfalaises,nousrentrions à lermitage; et notre appétit, aiguisé par l'air vif et salé de la mer, nous faisait trouver délicieux un déjeûner rustique et frugal, presque tout composé de laitage et de fruits. Ensuite, M. d'Hervilly s enfermait habituellement plusieurs heures dans son cabi-

20 IMI\ODl( Tl()>.

net de Iravail où, la Icto iJaiis ses deux mains et plongé dans une méditation profonde, il saisissait de temps en temps la plume avec vivacité pour écrire à la hâte sur des feuilles volantes quelques phrases presque illisibles, qu'il balafrait souvent de larges ratures.

Moi , pendant ce temps-là je me promenais paresseusement d'allée en allée dans le jardin, en roulant dans ma tête quelque plan d'ouvrage , quelque roman , quelque drame que je me racontais à moi-même tout d'une haleine, sans avoir la fatigue et l'ennui de tremper à chaque instant ma plume dans l'encre et de noircir des rames de papier; ou bien, si j'étais las de me promener, s'il pleuvait, j'allais m'asseoir dans une bergère du salon , auprès de madame

IMR0DUCTI0?(. 21

d'Hervilly qui, Taiguille à la main, réparait

en bonne et simple ménagère le linge de la

maison, humide encore du blanchissage, —

tandis que ses deux petits enfans jouaient

sur le tapis aux pieds de leur mère et que

les deux aînés un bras passé autour du cou

l'un de l'autre , lisaient attentivement dans

un livre de fables , ou feuilletaient une Bible

de Royaumont toute pleine de belles images

peintes.

Alors, comme les heures s'écoulaient doucement en naïves et faciles causeries

avec cette excellente mère de famille, qui, douée d une sensibilité merveilleuse et d'une exquise délicatesse, analysait avec moi ingénument et sans défiance tous les sentimens, toutes les émotions les plus cachées dans les replis du cœur! Elle avait trop de pureté

dans 1 aoie et trop de noblesse pour écarter avec celte pruderie féminine, qui n est qu'un masque hypocrite, toutes les questions intimes et scabreuses qui survenaient naturellement dans nos entretiens.

Madame d'Hervilly franchissait rarement la clôture de haie vive qui enfermait l'enceinte de l'ermitage, à moins quelle ne fût appelée par quelque pauvre famille de paysans dontraïeul ou le plus jeune fils malade, voulait encore une fois voir sa bienfaitrice avant de mourir. Jamais la voix du malheur et de la souffrance ne l'implora vainement ; quand la misère ou le deuil remplissait une chaumière, madame d'Hervilly apparaissait presque aussitôt sur le seuil infortuné, comme un ange de consolation ; cette généreuse femme avait toujours pour l'indigent

du pain, et des larmes pour les pauvres affligés.

L'ermitage n'était pas éloigné d une petite ville bruyante,coquetteettracassière comme toutes les petite's villes qui veulent singer Paris: dans cette ville, rendez-vous bizarre d'une foule de gens hétéroclites et des lourds flâneurs ou banqueroutiers d'outre-mer , c'était un bruit continuel de fêtes et de bastringues plus ou moins distingués, auxquels M. et madame d'Hervilly ne manquaient jamais d'être invités une ou deux fois par semaine; mais il était bien rare qu'on les vît se rendre aux pressantes sollicitations qu'ils recevaient de toutes parts. Us préféraient réunir chez eux , de temps à autre, un petit nombre de personnes dont la société un peu moins provinciale apportait

24 INTRODIjCTIOW.

quelque distraction dans le bonheur uniforme de l'ermitage. Cependant, ils ne pouvaient pas toujours éviter les importuns et les fâcheux qui fourmillent en province , et quelquefois ils se résignaient à subir la conversation prétentieuse ou pesante des beaux esprits et des merveilleux qui font pâmer d aise les coquettes départementales.

Un jour sans doute on verra figurer dans une histoire romanesque et pourtant véritable, quelques-uns des personnages qui venaient tour à tour jouer leur rôle dans le salon de madame d'Hervilly. Le préfet et sa femme, jalouse et médisante, n'y faisaient que de rares apparitions , mais en revanche les autres notabilités de la ville , tous ces vivans rouages de l'administration dont Paris est le moteur , recevaient de ma-

dame d'Hervilly le plus gracieux accueil. Pour ma part , quand je venais à Termilage afin d'oublier pendant une semaine ou deux tous les préjugés et les tracasseries de la ville, je me serais parfaitement passé de toutes ces visites que je trouvais aussi trop fréquentes ; mais en ma qualité d observateur et de peintre des mœurs, j'étais souvent dédommagé de Tennuyeuse toilette que j avais été obligé de faire, par des scènes bouffonnes et caractéristiques, où l'épaisse nature de ces messieurs et de ces dames se dessinait dramatiquement comme dans une sublime farce de Molière. Non, quand je vivrais cent ans, il me serait impossible d'oublier la burlesque silhouette que découpait sur la muraille grise du salon le profil anguleux et bizarre du procureur

I^'l^.()l)lCilo^.

(lu-roi, quand, ])lir eu deux sur une vieille ' romance de Romagnési elle nez armé d'une énorme paire de lunettes en argent, une main sur son cœur et l'autre battant la mesure, il roucoulait amoureusement cette mélodie niaise et vulgaire qui fait bondir le cœur des femmes de chambre. Et tandis que sa femme, beauté jeune et rondelette, à la figure voluptueusement chiffonnée , à l'œil humide et languissant, accompagnait le grotesque chanteur qui s'égarait en des labyrinthes de roulades et de fioritures dont il ne savait plus comment sortir, l'épouse de M. Turpin le notaire, créature colossale, marquait la mesure avec des balancemensde roulis et de tangage qui lui donnaient assez l'air d'un navire à l'ancre, ballotéparle vent, ,)e dois aussi mentionner en passant une

jeune dame anglaise de cinquante ans, je dis jeune, car, depuis une dixaine d'années, ^lle avait pris le parti de retrancher à son âge un an tous les six mois, de sorte qu'elle n'avait plus que trente printemps , et qu'à force de vieillir, elle allait bientôt rentrer dans l'enfance. Cette dame, au reste parfaitement conservée pour son âge , comme disaient les insolens, se glorifiait de n'avoir jamais succombé aux faiblesses humaines ; elle avait été mariée, mais si peu, si peu... qu'elle pouvait à la rigueur passer pour vierge ou pour quelque chose d'analogue : son mari, brave officier de marine, n'avait posé, disait-on, qu'une demi -heure dans la couche nuptiale ( c'était pendant les guerres de Napoléon). Le flambeau n'était pas encore éteint, qu'on frappa brusque-

KNTRODrCTIOIN.

ment à la porte du nouvel époux. Hélas! il l'allut s ariacher à la molle chaleur de Té- i dredon et d'une femme aimée, il fallut re- ■ noncer à toutes les enivrantes promesses d'une première nuit d'hymen, et partir!.,, partir pour la guerre, se rendre immédiatement à bord d'un vaisseau qui devait rejoindre l'escadre (je ne sais plus laquelle). Pauvre marié ! il eut à peine le temps de mettre ses culottes; on dit même que ne les trouvant pas tout de suite sous sa main, et perdant la tête, il eut le malheur de les demander sans périphrase à la compagne de sa couche et de s'écrier dans son égarement : Do you know, madam, where are my breechesP Savez-vous, madame, oii sont mes culottes? Aussitôt un cri lamentable s'échappa du lit conjugal, et sa prude

moitié se cachant la tête sous le traversin , leura bien amèrement d'être la femme d\in homme aussi grossier. Bref, Tinfortuné mari passa presque immédiatement de la couche moelleuse et chaude de l'amour , dans le rude hamac, horrible lit toujours secoué par le mal de cœur et la vague brutale. Encore ne put-il dormir jusqu'au lendemain matin et continuer son mariage en rêve; il fut réveillé en sursaut par un effroyable bruit de tambours : c'était le branle-bas!... et comme il ne se pressait point de sortir du lit, il manqua d être jeté ayec son hamac dans les filets du bastingage; — car on sonnait le combat, les canonniers étaient à leurs pièces. Hélas ! le premier boulet fut pour lui,.... et sa veuve, qui ne voulait pas s'exposer une seconde

30 i>rr.ODi£Tio>.

fois à entendre un homme en chemise^ lui demander ses culottes , jura qu*elle se se remettrait plus en puissance de mari.

Madame Wil son était grande ,^sèche , et d'un blond si pale que ses cheveux paraissaient tout bkincs au soleil. Elle parlait assez purement le français, mais avec une prétention grammaticale si fatigante pour les auditeurs, que mon oreille était moins choquée des continuels barbarismes du notaire, qui hérissait abominablement son langage de termes et de métaphores empruntés à la jurisprudence , et d'articles du code qu'il estropiait en les citant. Madame Wilson , malsfré tous les travers et les préjugés étranges dont elle foisonnait, était du reste une excellente femme, pleine de qualités nobles et précieuses qui la fai-

INTRODl CTION. 31

saient universellement estimer. Il y avait encore plusieurs types mâles ou femelles , plus ou moins singuliers, qui représentaient la province environ une fois tous les mois dans le salon de madame d'Hervilly. Mais comme le signalement de ces personnages n'est pas nécessaire à présent, je me dispenserai de le donner. En temps et lieu peut-être leuraccorderai-je quelques coups de pinceau, s'ils me paraissent en valoir la peine. Je pourrais bien aussi parler d une foule d'autres individus qui figuraient plus ou moins souvent à la table et dans les réunions de l'ermitage ; mais à quoi bon tremper ma plume dans l'encre pour décrire cinq ou six créatures insignifiantes, dont l'unique mérite était de ressembler à tout le monde, et de n'avoir pas même l'originalité

32 miRODliCTION.

d'un ridicule. Ceux-là ne faisaient pas dé solécismes en parlant; leurs phrases même avaient quelque chose d'arrondi et de potelé qui exhalait un parfum de bonne compagnie; mais nulle pensée, nulle observation neuve ou pi^ofonde ne jaillissait de leur conversation creuse et banale , qui n'était que ce jargon d'emprunt qu'on ramasse tout fait dans les cercles et qui parle l>eaucoup pour ne rien dire.

Une Discussion.

Je me rappelle qu un soir de juin, après un grand dîner, la plupart de ces personnages se trouvaient rassemblés dans le magnifique salon de madame d'Hervilly. Des fenêtres , la vue planait sur un beau jardin

34 iMuoDinioN.

dessiné à Tanglnise, et qu'un joli parc semblait enicrniei' dans une ceinture de feuillages. Le ciel était pur et brillant d'étoiles; une brise tiède et caressante arrivait par les croisées toutes grandes ouvertes et jouait dans la mousseline des rideaux : on entendait au loin , parmi le bruissement des arbres et des ruisseaux qui descendaient le long de la colline , le chant faible et timide encore du rossignol caché dans les taillis : la brise apportait par intervalle 1 ame odorante des fleurs qui parfumait l'atmosphère. C'était une soirée délicieuse.

Les flambeaux n'étaient pas encore allumés; et les premiers rayons de la lune; qui luisaient doucement derrière un massif de verdure, découpaient les carrés lumineux des fenêtres sur le parquet du salon. De-

ÏNTnODUCTIONo S5

puis une demi-heure à peu près, la conver* sation devenait languissante , et madame d'IIervilly, bien qu'elle eût préféré sans doute garder le silence , s'efforçait en vain de ranimer, par des questions vives et spirituelles , l'entretien qui tombait à chaque instant.

M. d'Hervilly paraissait plongé dans ses réflexions; sa physionomie était morne et triste, et son regard demeurait invariablement fixé sur le bouquet d'arbres, sombre encore à sa base, et dont la cîme qui se brodait à jour sur le bleu du ciel était comme inondée de lumière. On devinait facilement à l'air grave et préoccupé de M. d'Hervilly qu'il roulait dans sa tête une pensée douloureuse et pénible. Sa femme avait plusieurs fois tenté de le soustiaire à cette con-

36 INTRODUr/nON.

tem|)lation taciturne, mais il répondait vaguement aux questions, comme s'il ne les eût pas bien comprises, et retombait dans son mutisme. Les fréquentes interpellations du procureur du roi, qui lui grinçaient à Toreille comme une crécelle , n avaient pas même le pouvoir d'arracher le penseur h sa rêverie.

Quant au notaire, il n'était point fâché, pour sa part, du silence qui venait de s'établir ; et mollement renversé dans un fauteuil, les jambes étendues et croisées, il fermait à demi ses paupières et tâchait de sommeiller un peu, pour faciliter à son gros ventre le travail de la digestion, qui semblait devoir être lourde et paresseuse ; car n'ayant pas bien consulté la force et la profondeur de son estomac, il s'était livré

INTRODUCTIOÎN. Ôi

immodérément aux délices d'un pâté de foie gras, qu'il eût mangé sans doute jusqu'au dernier débris , sans l'énergique opposition de sa femme, qui l'avait menacé même de lui faire enlever son assiette par un domestique, s'il continuait de s'abandonner à sa gloutonnerie.

Parmi les convives de M. d'Hervilly, se trouvait un jeune avocat , grand, maigre et jaune, dont le visage flétri et les yeux cerclés de noir trahissaient une santé mauvaise et souffreteuse. M. Derbot était venu prendre les bains de mer et reccmstruire à la campagne son tempérament délabré par les plaisirs fébriles de la capitale. Ce jeune défenseur de la veuve et de l'orphelin s'était acquis dans la société parisienne une réputation d'homme élégant, spirituel, libertin,

38 INIRODUCIIOIN.

une réputation de Lovelace qui s'accordait mal avec laustérité de sa figure pfile, qu on eût prise volontiers pour celle d'un trapîste amaigri par labstinence et le jeûne.

M. Derbotavait une incroyable versatilité de langage qui variait suivant lage et la position de ses interlocuteurs. En face des jeunes gens peu sévères dans leurs principes, il jetait bien loin son masque de moralité, et déployait souvent même une verve de libertinage qui effarouchait les moins scrupuleux; mais lorsqu'il avait pour auditeurs des hommes graves et respectables , alors il affichait une rigidité de mœurs presque stoïque , il n'effleurait qu'en tremblant les sujets délicats, et se réfugiait dans une foule de circonlocutions pudibondes qui faisaient admirer sa réserve et la pureté

INTRODLCTiOIN. 59

de ses principes : aussi les riières de l'aniille

I écoutaient d'une oreille charmée, et toutes

, au fond du cœur le souhaitaient pour gendre .

Depuis quelque temps, surtout, M. Derbot était devenu intraitable sur la morale; lorsqu'on parlait devant lui d'une femme qui avait trahi ses devoirs d'épouse, il pâlissait de colère et se plaignait de l'inertie des lois en présence d'un crime aussi épouvantable , d'un crime enfin qui compromettait la société tout entière.

C'est que M. Derbot était sur le point, disait-on , d'entrer dans une famille riche et noble, et d'épouser une jeune veuve ornée de vingt-cinq mille livres de rentes. Cette dame, belle, aimable, et brillante, n'était pas, certes, un parti à dédaigner, et les notabilités financières de la Chaussée-d' Antin , les

riches célibataires qui avaient passé la quarantaine, tourbillonnaient autour de la veuve en faisant sonner leurs écus. Mais Derbot seul avait su lui plaire; elle était romantique et n aimait que les visages pales, les yeux éteints et les poitrines un peu rentrées : avantages que toutes les femmes n'apprécient pas, et que Derbot possédait au suprême degré.

— Eh bien! mon cher et respectable amphitryon , dit le procureur du roi en approchant son fauteuil de M. d'Hervilly, qu est-ce que vous nous direz de nouveau , ce soir?

M. d'Hervilly, brusquement interrompu dans ses réflexions, fit un léger soubresaut, et regarda quelque temps le magistrat sans lui répondre. Celui-ci renouvela plusieurs fois sa question iasipide en l'accompagnant

d un rire qui n'était rien moins que spirituel.

— Ainsi donc , vous ne savez rien de nouveau, M. d'Hervilly? reprit-il en tirant de sa poche une large tabatière.

— Non, monsieur, répondit un peu sèchement l'amphitryon , comme l'appelait toujours le procureur du roi.

— Eh! mon ami, vous êtes insupportable, dit madame la procureuse d'une voix douce et flûtée; vous voyez bien que M. d'Hervilly compose! et vous l'avez troublé dans ses méditations poétiques. Il préparait sans doute quelque sonnet galant pour les dames,... vous êtes cause que nous n'aurons rien.

— Ôh! vous êtes dans l'erreur, madame, répliqua d'Hervilly avec un sourire empreint de tristesse, je ne faisais pas de vers, et votre mari ne m'a nullement dérangé.

42 INTRODDCTlOiN.

J'avoue à iria honte que je ne pensais à rien, et que je suivais machinalement des yeux et de l'esprit Tascension presque insensible de lastre mélancolique dont la pâle lumière fait involontairement rêver.

— Je suis organisée comme vous, monsieur dllervilly, dit avec un soupir la romantique épouse du fonctionnaire, je comtemplerais toute une nuit la lune, sans désirer d'autre bonheur! La lune est mon astre, car je suis comme vous très rêveuse! Je ne puis supporter le soleil ! ... La lune , n'est-ce pas, monsieur d'Hervilly, c'est le flambeau des âmes sensibles?

Madame d'Hervilly, qui malgré son indulgence et sa bonté était naturellement un peu moqueuse et pardonnait moins aisément à l'afféterie qu'à tout autre ridicule,

INTRODUCTIOW.

fut obligée de se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire.

— Oui, continua mollement et presque à demi-voix madame Tripoil, (c'était le nom du procureur du roi) j'aime la lune parce qu'elle éveille de tendres pensées et guide les amans vers l'objet de leur flamme

L*intonation de madame Tripoil avait quelque chose de si élégiaque et de si comique à la fois, que madame d'Hervilly ne put réprimer un léger éclat de rire qu'elle étouffa rapidement dans son mouchoir.

M. Derbot, dont l'oreille fine avait saisi la phrase étrange de madame Tripoil, fronça le sourcil, et s'apprêta silencieusement à faire jouer l'artillerie foudroyante de la morale contre cette femme inconséquente, dès que l'occasion s'en présenterait.

44 lINTIlODUCTION.

Il y avait encore dans le salon un autre individu qui paraissait avoir une quarantaine d'années, et dont la figure impassible et grave imposait à M. Derbot. Cet homme, qui ne s'était pas encore mêlé à la conversation, se tenait accoudé sur la balustrade en fer d'une fenêtre; il semblait jouir du vent qui soufflait dans ses cheveux clair-semés et rafraîchissait les artères de ses tempes.

Ce personnage était, je crois, un cousin éloigné de M. d'Hervilly , qui m'en avait parlé plusieurs fois comme d'un voyageur instruit et courageux , d'un homme mûri par l'expérience et qui dans chacun de ses voyages avait laissé en route quelque préjugé. La physionomie de cet homme n'avait rien de prévenant au premier abord, mais bientôt l'œil s'habituait à l'apreté de ses

I^TRODL'CTION. 45

Irails brûlés parle soleil d'Afrique, et découvrait sous les rides de ce visage fatigué une expression touchante de tolérance et de bonhomie.

M. le comte de Lonender avait profondément étudié les mœurs de toute TEurope, et partout, dans les capitales les plus civihsées comme dans les villes encore à moitié sauvages, il avait trouvé à peu de chose près les mêmes préjugés et les mêmes incohérences dans l'esprit humain.

Il restait souvent plusieurs années en voyage; et lorsqu'il revenait en France, c'était pour repartir cinq ou six mois après et faire de nouvelles excursions. Cette fois il était venu passer quelques jours auprès de M. d'Hervilly , avant de s'embarquer pour* l'Angleterre où des intérêts graves

46 IlNTRODK/irON.

exigeaient sa présence. M. de Lonender était véritablement né pour les voyages. D'un tempérament sec et rol)uste, il supportait avec la patience et la force du chameau toutes les fatigues et les privations d'une longue route ; traverser l'Arabie dans toute sa longueur jusqu'au détroit de Babel-Mandeb sous les rayons d'un soleil qui dévore , ce n'était pour lui qu une distraction , qu'une partie de plaisir, une promenade de Paris à Versailles : et toujours vil' et bien portant sous les climats les plus opposés , la maladie n'avait de prise sur son corps de fer qu'au sein des villes et dans l'oisiveté des citadins. Aussi M. de Lonender entreprenait-il un voyage de quatre ou cinq cents lieues sans même en prévenir ses amis ; il avait toujours dans son alcôve

nTRODUCTION. 47

une malle toute prête et toute bouclée , de sorte qu'à toute heure de nuit ou de jour , il n avait qu à sonner son domestique, faire atteler des chevaux de poste à sa voiture et partir pour Rome ou Saint-Pétersbourg, lorsque bon lui semblait.

— Vous voyez cet homme! me disait quelquefois M. d'Hervilly. Eh bien ! dans une vie de quarante années, il a déjà vécu plusieurs siècles, il a parcouru le globe dans tous les sens, il a fait à lui seul autant de chemin que des milliers d'hommes qui s'imaginent avoir voyagé parce qu'ils ont vu Rome et Constantinople. Hélas ! et nous, malheureux atomes , nous vivons et nous mourons sans même nous en apercevoir!... nos jours sont enchaînés les uns aux autres comme les flots aux flots, et se ressemblent

INTRODICTION.

tous!... Voilà ce que je nie dis souvent lorsque je me promène avec paresse dans les allées de mon jardin ou parmi ces falaises que j'ai tant de milliers de fois labourées de mes pas, sans jamais franchir un espace de quelques lieues: « Tandis que moi, je marche pour marcher, sans but, sans dessein, comme un fou qui se promènerait de long en large éternellement dans une chambre de six pieds carrés, cet homme glisse avec la rapidité du vent sur les mers , et dort chaque nuit sous de nouveaux astres !.. Et pourtant je suis heureux!... Je vois bondir autour de moi des enfans que j'adore !.. Une épouse aimable et vertueuse me laisse à moi toute l'ambroisie de l'existence, et ne garde pour elle que l'amertume qui se trouve toujours au fond du vase ! J*ai tort

souvent de me plaindre à Dieu !.. peut-être n'est il pas donné à Thomme de goûter sur la terre un bonheur toujours pur et sans mélange! »

La conversation que madame Tripoil avait essayé de réchauffer un peu s'était bien vite refroidie , et toutes les bouches semblaient frappées de mutisme. I\[. Tripoil avait beau vocaliser dans un coin du salon quelques roulades en chromatique, personne ne le priait de chanter , car on connaissait trop bien son excessive complaisance; Ton n'osait pas la provoquer, de peur d'êtfe pris au mot et cruellement assassiné jusqu'à minuit de ses fioritures perçantes qui vous entraient dans les oreilles comme autant d'aiguilles.

Enfin les domestiques vinrent allumer

50 IMRODICTIOIN.

les flambeaux et fermer les fenêtres, à la requête de madame Turpin, la femme du notaire, qui commençait à craindre la fraîcheur de la nuit.

Le comte de Lonender quitta la balustrade sur laquelle il s'appuyait, et s'assit dans un fauteuil, à quelque distance du jeune avocat.

— A propos , dit celui-ci au notaire avec une inflexion de voix mystérieuse , j*ai lu dernièrement à Paris , dans mon journal , que votre ville venait d être le théâtre d'une affaire bien scandaleuse...

— Monsieur veut parler sans doute* interrompit gravement le notaire, de la rescision de vente pour cause de lésion, que vient d'obtenir M. Pinard contre monsieur...

— Non , non , ce n'est pas cela , repartit

INTRODICTION. 81

Derbot avec impatience, je veux parler...

— Ah! j'y suis > répliqua le notaire haussant la voix, c'est la séparation de biens qui vient d'être prononcée en justice ^ntre M. Brochar et son épouse, dont la dot avait été mise en péril par...

— Eh! non , monsieur, encore une fois non, reprit Derbot; je ne m'occupe pas d'affaires aussi minimes... Il n'y a point là de quoi fouetter un chat...

— Pas de quoi fouetter un chat ! monsieur, répondit aigrement le notaire en sortant tout-à-coup de sa torpeur. Comment, monsieur, une malheureuse femme qui, sans mes conseils, n'aurait plus maintenant de quoi subvenir à l'éducation de quatre mineurs! trois jours plus tard et son mari Tentraînait dans une effroyable déconfiture I...

e)2 INTRODUCTION.

Savez-voiis bien , monsieur, qu'il ('lait temps d'en venir là, et qu'elle aura beaucoup de peine encore à se faire payer ses droits et reprises?... ^

— Je ne vous dis pas le contraire, monsieur, ajouta Derbot avec un flegme ironique; mais si vous m'aviez permis de m'expliquer tout à l'heure, sans me couper la parole , je n'aurais pas eu le regret de vous entendre parler si long-temps en pure perte, avec une éloquence chaleureuse et pathétique, digne vraiment d'être mieux ernployée.

Le notaire crut devoir remercier l'avocat par une salutation gracieuse , et d'une voix sensiblement radoucie :

■—Pardon, monsieur, dit-il; mais j'ai beau consulter mes souvenirs, en vérité.

INTKODUCTION. 53

je ne sais pas à quelle autre affaire scandaleuse vous faites allusion?

— Je parie que monsieur Derbot voulait parler de l'assassinat de cette pauvre madame Garnier, dit en soupirant la femme du notaire.

— Justement, madame, répondit Derbot.

— Mon mari est incroyable! il ne rêve que contrats de vente et stipulations. Les notaires ont des manies!... Eh bien! monsieur, vous avez donc lu dans le journal ce meurtre infâme! cet abominable guetapens?

— Qu'appelez - vous guet-apens, madame, répliqua dun ton solennel le jeune avocat. Je ne vois dans ce meurtre qu'une punition juste , un châtiment mérité qui devrait toujours atteindre le crime!

54 INTHODICTION.

, — Quoi ! monsieur ! dit la femme du notaire en levant les mains au plafond , quoi ! vous êtes du nombre de ceux qui approuvent cette infernale atrocité !... Une pauvre femme sans défense! la tuer d un coup de poignard , parce que... Oh! c'est atroce!

— Oui! c'est atroce, madame! continua chaleureusement Derbot; mais ce qu'il y a de plus atroce encore, c'est de tromper son mari, c'est de lui imprimer au front un stigmate de ridicule ineffaçable!... ce qu'il y a d'atroce, madame, c'est de jurer à un homme qu'on lui sera fidèle jusqu'à la mort , et de profaner sous d'adultères caresses la sainteté du ht conjugal !

La voix du jeune avocat retentissait forte et vibrante com me dans Tenceinte d'une cour d'assises; les yeux lui sortaient de la tète, et la

pâleur de ses joues avaitfait place au veraiillon sinistre qui monte au visage des, poitrinaires, lorsqu'une violente passion les agite. Il se croyait à l'audience, et s'était posé dramatiquement devant la femme du notaire comme devant sa partie adverse, tout prêt à la foudroyer sous le formidable tonnerre de ses argumens. Le procureur du roi, voyant que la discussion commençait à s'échauffer, écouta d'abord de toutes ses oreilles pour savoir de quoi il s'agissait; en même temps il élaborait dans sa tête quelque maxime victorieuse qui pût trancher d'un coup le nœud gordien de la querelle. — Mais songez donc, monsieur, reprit la femme du notaire, songez donc que cette pauvre madame Garnier avait pour mari un monstre, un monstre inhumain, qui

OO INiROnUCTION.

jouait, buvait, et la rouait de coups... Vous m'avouerez, monsieur, qu'une malheureuse femme qu on maltraite est bien dans son droit, quand

— Non, non, non, mille fois non! madame, interrompit Derbot avec Ténergie d'une conviction profonde; une femme adultère n'est jamais dans son droit, et tout mari qu'on outrage dans son honneur a raison, mille fois raison, de laver dans le sang de l'épouse criminelle et dans le sang du complice la plus irréparable des injures...

— Eh mon Dieu ! puisqu'elle est irréparable cette injure, répliqua impétueusement madame Turpin , à quoi bon répandre le sang d'une pauvre infortunée qui n'en peut mais?...

— Oh ! ma foi ! voilà une étrange mo-

raie ! dit Tavocat en se lournant vers le notaire qui, la bouche béante, ne pouvait jeter un mot dans le feu roulant de la discussion, j'ai peine à croiie que monsieur votre mari s'en accommode ! Quant à moi , qui ne plaisante point sur le chapitre de l'honneur, si je surprenais ma femme...

— - Doucement , doucement , monsieur, bégaya le notaire qui n'aimait pas les allusions, croyez que je suis tout aussi jaloux qu'un autre... de mon honneur, s'entend !... Oh ! oh î oh! je ne suis pas homme , je vous jure, à plaisanter en pareille matière, et si madame Turpin m'avait jamais donné l'ombre même d'un soupçon...

— Eh bien! monsieur, qu'est-ce que vous auriez fait? demanda madame Turpin en hochant la tète d'une manière tant soit peu menaçante.

— Je n'aurais jamais rien voulu croire, répondit le notaire en baissant d'un ton. Dieu merci! j'ai une perle pour épouse, et mon honneur est en sûreté dans ses mains!

— Les mains d'une perle ! pensa le comte de Louender avec un sourire. Voilà qui est original,

-^ Certainement, reprit la femme du notaire, ce n'est pas M. Turpin qui se couvrirait lâchement du sang d'une femme !...

— Oh! non, sans doute, ajouta madame Tripoil qui, trouvant la conversation de son goût, alla se placer auprès de madame Turpin pour lui prêter main-forte. M. Turpin est un homme trop généreux !

-— Je suis loin de contester les sentimens généreux dé M. Turpin, répliqua Derbot avec une inflexion mordante ; mais que diantre ! s'il vovait un homme...

Un léger éclat de rire se fit entendre, et le visage débonnaire de M. Turpin s'empourpra jusqu'aux oreilles.

— Oh! dans ce cas là , dit M. Turpin avec un admirable sang-froid , je ne sais pas trop ce que j'aurais à faire...

— Comment! s'écria M. Tripoil en se levant brusquement de son fauteuil, et se plaçant les bras croisés en face du notaire ébahi, dans ce cas là vous hésiteriez, vous , monsieur, vous officier ministériel!... Je n'aurais pas cru cela de monsieur Turpin !

— Et que diable voudriez-vous donc que je fisse ? repartit le notaire dont la figure perplexe acquérait de seconde en seconde une expression plus comique.

— Eh! monsieur, ce qu'un homme d'hon-

(iO

liMIlODl CJION.

iieiir l'ait en pareille drconslance! répondit majestueusement le procureur du roi.

— Sans aucun doute, monsieur, ajouta madame Tripoil; il est permis à un homme d'honneur de se battre en pareil cas.

— Et votk auriez le choix des armes , en (jualitc d'offensé , poursuivit madame Turpin d'un air martial; n'est-ce point là un assez beau privilège?

— Le duel ! s'écria le procureur du roi avec feu , le duel ! avez-vous donc perdu la tête, madame Tripoil ?. .. Non. le duel est une chose immorale, absurde en cas d'adultère!... et d'ailleurs, on doit toujours procéder par la voie légale, par la voie des tribunaux.

— Quant à moi , repartit l'avocat d'un accent terrible, je ne vois qu'une manière, une seule, de venger notre honneur conjugal!...

lINTUODUCTION, 61

c'est dexterminer les deux coupables au sein même du crime, c'est d'exécuter dans toute sa rigueur et sans autre forme de procès l'article 324 du Code pénal, § 2, qui dit expressément que.,.

— Que « dans le cas d'adultère , prévu par l'article 336, interrompit le notaire avec une merveilleuse volubilité , comme s'il eût craint d'être interrompu lui-même au milieu de sa citation, le meurtre commis par Tépoux sur son épouse ainsi que sur le complice, à l'instant où il les- surprendra en flagrant délit dans la maison conjugale, est excusable. »

— Excusable, dit avec douceur M. d'Hervilly qui suivait depuis quelque temps la conversation sans y prendre part; excusa-

62 INTIVODICTION.

Lie de van l les hoiumcs , mais Dieu juge autrement peut-être.

— J'ai peine à croire, monsieur, répondit gravement le procureur du roi , qu'en cette matière Dieu juge autre ment que le ministère public. D'ailleurs, monsieur, excusable ne signifie pas exempt de tout blâme, de tout délit: le terme excusable implique une certaine désapprobation , bien légère , il est vrai , mais qui pourtant existe et qui se manifeste à l'égard du prévenu par un commencement de poursuites, lesquelles souvent même ne s'arrêtent point à la chambre des mises en accusation.

— Sans doute , sans doute , ajouta M. d'Hervilly, mais nous savons tous, que c'est uniquement pour la forme, et que la plupart du temps cette chambre dé-

INTIlODUOTlOi^. 65

clare, qu'il ny a pas lieu de suivre. Au surplus , un hornme peut Ooiiiparaître sans crainte en pleine cour d'assises, les mains rouges encore du meurtre de sa femme adultère !... il est bien sûr d'être acquitté d'avance, et de trouver des admirateurs sur le banc même des jurés qui d'une bouche unanime le proclameront innocent, — Quoi donc ! voudriez- vous , mon cher monsieur d'Hervilly, répliqua Derbot d'une voix mielleuse et persuasive, voudriez-vou^ que des pères de famille, de respectables ci-^ toyens engagés eux-mêmes dans les liens sacfés du mariage, prononçassent le owi fatal qui dévoue à la hache du bourreau? voudriez-vous qu'ils fissent tomber sur l'èchafaud des assassins la tête d'un père de famille et d'un époux qui n'a pas transigé avec

(i4 INTRODUCTION.

le déshonneur, et qui clans un transport de courroux bien légitime, bien naturel, a puni de sa propre raain une infâme que Tinsuffisance des lois encourageait au crime?... — Non, certes, monsieur, je ne voudrais point qu'on usât d'une semblable rigueur envers un homme aussi cruellement outragé dans ses affections les plus chères, lorsque, dans un premier transport, il saisit une arme ettueî... Ce que je veux c'est qu'il soit bien constaté, et cela par des preuves irréfragables, que cet homme n'a pas agi de sang-froid, par guet-apens, mais sans avoir apprêté l'arme, sans avoir prémédité l'homicide, ne fut-ce qu'une seconde!... Autrement, monsieur, je le regarde comme un assassin, et je demande qu'il soit jugé, puni comme tel!., sinon de la mort, au moins d'un

IMIIODLCTIOIN. 65

châtiment grave et sévère qui apprenne à rhomme ce que pèse le sang de Thomme , lorsqu'il est répandu , ce sang , par la violence et lassassinat.

— Très-bien, mon ami , dit à voix basse le comte de Lonender en serrant avec affection la main de M. dUervilly. Je vous aime, et surtout je vous estime!.. Les misérables préjugés du monde n'ont pas corrompu votre cœur.

Une étrange contrariété se peignit dans le visage bilieux du jeune avocat, qui ne sachant comment réfuter les paroles sages et mesurées de M. d'Hervilly fut plusieurs fois au moment de tralicher la discussion par des personnahtés amères ; mais il compiiit que des injures n'étaient pas des argumens , et préféra se contenir.

(56 IiMRODLCJÏOW.

— Ainsi donc , monsieur, dit J'avocat d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, vous n'avez de commisération que pour l'épouse infidèle et son lâche complice qui vient furtivement nous dérober Thonneur; mais vous êtes sans pitié pour l'honnête homme, le père de famille qu'on ose outrager dans sa propre maison , et qui se

venge!...

— Non, monsieur, non, je ne suis pas

sans pitié pour cet homme, reprit avec chaleur M. d'Hervilly ; je le plains duprofond de mon âme, comme un infortuné qui perdrait à la fois tout ce qu'il a de plus cher au monde, tout, jusqu'à l'espérance!

— Vous oubliez l'honneur, monsieur, interrompit Derbot avec un geste emphatique, qui fit sur M. Turpin une vive impression.

Placé entre deux orateurs , M. Turpiu le notaire partageait presque toujours lopinion de celui qui venait de parler.

^- Au fait, murmura M. Turpin en secouant la tête, l'honneur doit passer en première ligne.

— L'honneur ! l'honneur ! répéta M.

d'Hervilly en souriant d'un air mélancolique. C'est un grand mot sans doute, et que chacun de nous interprête à sa manière!., l'un se croit deshonoré parce qu'un misérable pamphlétaire a fait pleuvoir sur lui de calomnieux libelles, l'autre, parce qu'ur fat bouffi de sottise et d'insolence l'a coudoyé rudement sous un vestibule de théâtre ; un autre enfin parce que sa femme ne s'est pas respectée elle-même !...

— Oh ! monsieur, c'est une étrange phi-

68 INTRODICTIOIV.

Josophie que la vôtre, permettez-moi de vous le (lire ! s ecrla Derbotne se possédant plus. Pour moi, je vous le répète, je ne suis pas si philosophe sur le chapitre de l'honneur, et c'est peut-être le seul outrage que je ne croirais pas encore assez lavé par des torrens de sang... Oui, monsieur, je pardonnerais, je crois, plutôt un soufflet!... un soufflet!...

— Je ne pense pas absolument comme vous là-dessus, monsieur Derbot...

— Oh ! ni moi non plus, ajouta le notaire en plongeant deux doigts dans sa tabatière. Un soufflet est une rude chose à digérer ! Je le sais, moi qui vous parle, car il n'y a guère plus de cinq ou six ans, j'ai reçu un soufflet!...

— Taisez-vous donc, monsieur ïurpin ,

IINTUODUCTION. 69

dit à demi- voix la femme du notaire, en le secouant par la manche, est-ce quon se vante de ces choses-là? vous êtes d'un ridicule!...

— Comment, ridicule ! madame Turpin , continua le notaire. Vous avez donc la mémoire bien courte ? n ai-je pas tiré de cet affront une vengeance proportionnée au délit?... n'ai-je pas fait punir le coupable d'un mois d'emprisonnement et de seize francs d'amende ?

— Oui , c'est glorieux ! dit madame Turpin , je vous conseille de vous taire.

Pendant cette légère discussion conjugale , le dialogue ne s'était pas interrompu , et continuait plus vif et plus opiniâtre entre l'avocat et M. Dervilly.

— Non, reprenait ce dernier chaleur

70 l^TIU)DlT/lIo^.

reusement, notre honn(3ur est à nous, et personne au monde, pas même notre femme, n'en peut disposer.

— Eh bien! alors, monsieur, n éclatez donc pas de rire lorsqu'un homme minotaurisé passe dans la rue à côté de vous !...

— Moi rire, monsieur, rire parce qu'un homme souffre!... autant vaudrait rire aux éclats lorsqu'un malheureux pleure sur une tombe !... Oh ! non , monsieur, je ne ris pas si facilement, moi!... c*estle monde qui rit , c'est le monde qui , dans son impitoyable et atroce folie , montre au doigt l'homme qui pleure, l'homme honnête et paisible auquel un scélérat est venu ténébreusement voler le bonheur!...

— Au moins, monsieur, poursuivit Derbot avec une inclination de tête ironique-

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