ACTE DEUXIÈME
SCÈiNE in
Les Mêmes, MARIE-ANNE.
MARIE-ANNE, rentrant avec une boutaille.
Qu'avez-vous ? Quoi donc ?
LEGOËZ, lui montrant successivement Janik et Jacquemin.
Cet air penaud, Regardez-moi, le nez baissé, sans rien répondre ; Et l'autre qui rougit comme un coq prêt à pondre.
MARIE-ANNE
Mais pourquoi?
l.EGOËZ.
Parce qu'ils ont peur de se choyer, Que je leur dis de rire et de se tutoyer, Et qu'ils trouvent cela très mal, à ce qu'il semble.
Il débouche la bouteille et verse du vin. MARIE-ANNE.
Voilà si peu de temps, vraiment, qu'ils sont ensemble.
^6 LE FLIBtSTIEU
LEGOEZ.
Eh ! bon Dieu ! sont-ils pas unis depuis quinze ans ? Et quand se diront-ils des mots doux et plaisants, Si, pour le peu de jours que le.gas reste à terre, L'un ne veut point parler et l'autre doit se taire.
• MARIE-ANNE
Ils font bien. A quoi bon s'apprêter des regrets?
Ils auront tout loisir de se choyer après,
Quand le gas reviendra de son prochain voyage.
Nous avons jusque-là remis le mariage.
Se quitter, s'aimant trop, les rendrait plus chagrins.
LEGOËZ, buvant.
Ah ! que vous savez mal l'humeur des vrais marins I
Mais ces bons souvenirs d'amour, c'est ça, que diantre.
Qui leur met une flamme aux yeux, du cœur au ventre.
Et qui les rend hardis, batailleurs et chantants.
Sans compter, qu'après tout, le bon temps n'a qu'un temps,.
Et n'eùt-on que trois jours à s'aimer, il est sage,
Quand Dieu veut les offrir, de les prendre au passage.
MARIE-ANNE
Mais cependant...
LEGOEZ, lui roontranl Janik, très émue.
Voyez sa joue en floraison.
N'est-ce pas, ma Janik, que le vieux a raison, Et que les mots d'amour, malgré ton air farouche, Ont besoin de monter de ton cœur à ta bouche?