ACTE PREMIER
LEGOEZ.
Non pas. Ta chanson, s'il te plaît.
Je suis le bec dans l'eau, sans le dernier couplet, Et c'est là justement qu'elle est le plus touchante.
JANIK.
Bah! Tu la sais par cœur; tous les jours je la chante.
LEGOËZ.
Bien sur, que je la sais ! C'est moi qui te l'appris. Mais, passant par ta bouche, elle en a plus de prix. Qu'importe que depuis longtemps je la connaisse ! Elle se rajeunit, mignonne, à ta jeunesse ; Et quand tu me la dis avec ta douce voix, Je crois que je l'entends pour la première fois. Achève. Qu'advient-il du marin, je te prie, Et de son grand bateau chargé d'orfèvrerie ?
JANIK, chantant.
Et sans vouloir la fille du roi.
Dessus les flots, de la mer jolie
A Saint-Malo s'en revint tout droit,
Où l'attendait sa mie, Lon la,
Où l'attendait sa mie.
LEGOËZ, se levant.
Ainsi reviendra- t-il, tout droit vers Saint-Malo, Lui que nous attendons, le gas parti sur l'eau. Cher petit-fils, dernier descendant de ma race î Avant que de mourir, il faut que je l'embrasse ;
Et je l'embrasserai, vois-tu, j'en suis certain.
Nous l'embrasserons tous, Janik. Un beau matin.
Il nous débarquera de sa nef pavoisée,
Et cousine Janik deviendra l'épousée
D'un riche capitaine et d'un vaillant garçon,
Fidèle et cousu d'or, comme dans la chanson .
JANIK.
Hélas ! voilà quinze ans qu'il s'est en allé mousse !
LEGOËZ.
Il n'en avait que dix, alors. Quelle frimousse
De fier gaillard ! Quels yeux quand il guignait le flot !
Comme il promettait bien d'être un fin matelot !
Qu'il était beau, Janik I Plus beau que ta dentelle.
Rappelle-toi.
MARIE-ANNE
Comment se rappellerait-elle?
Janik avait quatre ans quand le cousin partit.
LEGOËZ.
C'est, ma foi, vrai. Quatre ans !
Lui, dix. Pauvre petit!
Embarquer ça, si jeune
JANIK.
Oui, pourquoi ?