LES STATUES QUI DEVIENNENT LOURDES
choriste caché derrière la statue, croit que c’est l’Enfant Jésus qui se moque d’elle, et lui dit de se taire, parce qu’il est trop jeune pour s’occuper de ces sortes de choses '.
Les effigies manifestent aussi leur sensibilité par des secrétions : En 1793, des larmes coulèrent sur la figure de N.-D. deNanteuil ; en 1815, sur celle d’une statuette de la Vierge, à La Loupe, que les Prussiens frappaient2. Il y a une trentaine d’années, une antique statue de saint Joseph que l’on avait reléguée au bord de la mer pour y substituer une icône toute neuve, pleura si abondamment que l’eau devint d’une amertume exceptionnelle sur la côte de Belle-Isle. La Vierge de N.-D. des Places, trouvée miraculeusement en 1664, passa pour suer continuellement, et l’on fit même une gravure qui représentait cette Vierge « de laquelle le visage sue toujours et fait grands miracles. » Le jour de la fête de saint Ferréol sa statue se couvrait d’une sueur abondante, et les pèlerins atteints de douleurs rhumatismales y frottaient un linge qu’ils appliquaient sur les parties douloureuses. Celle de la Vierge de la Certenue paraît en sueur, parce que la chapelle est petite et qu’il y a beaucoup de pèlerins ; c’est alors que la dame accomplit son œuvre et que les croyants sont exaucés. Au moment de l’invasion anglaise de 1758, la Vierge du Temple (Côtes-du-Nord) suait tellement que deux hommes étaient occupés à l’essuyer3.
Dans les exemples qui précèdent, les statues se mettent en marche ou certaines de leurs parties font preuve de sensibilité. Elles opposent aussi une sorte de force d’inertie que ne peuvent vaincre ceux qui veulent les déplacer, elles deviennent prodigieusement lourdes, ou sans cause apparente, bêtes et gens sont, à un certain endroit, invinciblement arrêtés. Dans plusieurs cas, l'image ne résiste que lorsque parvenue à la lisière de sa paroisse favorite, elle s’aperçoit qu’on veut l’emmener au dehors. Quand les Morbihannais, qui avaient enlevé pour la transporter chez eux, la statue de saint Julien de Vouvantes arrivèrent au bois de la Bâtardière, il leur fut impossible de la porter plus loin, parce qu’elle devint subitement trop pesante; en 1793, le cheval attelé à la voiture sur laquelle les habitants du faubourg de Noyers à Auxerre, avaient chargé une statue de la Vierge pour la cacher dans une grange à la campagne, refusa d’avancer à la limite du territoire de Noyers; on en attela successivement plusieurs
1. F.-M. Luzel. Veillées bretonnes , p. 220 et suiv. ; Paul Sébillot. Contes , t. I, p. 209-210 ; litt. orale , p. 112-113 ; Jean Fleury. Litt. orale de la Basse-Normandie , p. 167 ; Lucie de V. H., in Rev. des Trad pop., t. XII, p. 335.
2. Paul Parfait. Le Dossier des pèlerinages , p. 232 d’a. Les Petits bollandistes ; P. Vallerauge. Le clergé , la bourgeoisie , etc., p. 101-102.
3. L. Duval. Esquisses marchoises, p. 46 ; De Métivier. De V agriculture des Landes, p. 473-474 ; J. -G. Bulliot et Thiollier . La mission de saint Martin, p. 311 ; Habasque. Notions historiques sur les Côtes-du-Nord, t. III, p. 102.
LES ÉGLISES
qui furent tout aussi récalcitrants, mais le cheval se remit en route dès qu’on eut décidé de la ramener à Noyers. A Bovel, une statue que l’on venait de trouver fut placée sur une charrette à bœufs ; mais à un certain endroit, ils s’arrêtèrent subitement, et il fut impossible de les faire démarrer1. Pour soustraire aux profanations des huguenots N.-D. de Leyre, très vénérée à Ambert, un dévot la fit murer dans un coin de sa maison. 11 mourut avec son secret, et l’on ignorait où se trouvait l’image, lorsqu’une inondation ayant abattu la muraille qui la cachait, elle fut précipitée dans les eaux, et y surnagea, sans jamais s’éloigner; lorsqu’on put l’atteindre, on la plaça au coin d’une maison, et comme elle faisait des miracles, on voulut la transporter dans l’église paroissiale ; mais ceux qui tentèrent de la déplacer devinrent tout à coup immobiles, sans pouvoir avancer ni reculer 2.
L’idée suivant laquelle des statues (sont de véritables entités, puis santés, ayant une volonté propre, douées de la même sensibilité que si elles étaient en chair et en os, amena leurs adorateurs à les traiter comme des êtres intelligents et responsables, susceptibles de comprendre les reproches ou de redouter les menaces. Une anecdote recueillie au XVIIe siècle montre d’une façon pittoresque cet état d’âme des rustiques : Une paysanne, comme on portoit en procession le chef de saint Marc, le jour de sa fête, par les vignes qui avoient été gelées pendant la nuit, dit naïvement : « Haussez-le, haussez-le bien, qu’il voie le beau ménage qu’il a fait3. » Les gens de Disertines (Allier) interpellent presque dans les mêmes termes leur saint quand les vignes ont été gelées au printemps, et en défilant devant sa statue, ils disent ironiquement : b azez lij don vaire son n ouvrège à què M’sieu saint Georges ! et au lieu de lui laver les pieds avec du bon vin, on les asperge d’eau, que l’on essuie avec un grossier chiffon en disant : Ouessè ben bon pre ly t.
Les procédés sont parfois plus violents : Quand la récolte était mauvaise, les paysans du Quercy couraient aux églises, en arrachaient les saints et les fustigeaient pour les punir d’avoir laissé grêler les champs et geler les vignes. Les habitants d’Agonges (Allier), ayant vainement supplié la Vierge de détourner un orage, ordonnèrent au sacristain de la frapper. Au XVIe siècle, la statue de saint Georges fut jetée dans la Seine à la suite d’une gelée, celle de saint Révérien subit le même sort
1. Abbé Goudé. Hist. et lég. de Châteaubriant, p. 137 ; G. Moiset. Usages de l'Yonne , p. 98 ; Guillotin de Corson. Récits historiques de la Haute-Bretagne , p. 144.
2. Abbé Grivel. Chroniques du Livradois, p. 329. La pierre du tombeau de saint Lunaire n’a jamais pu être déplacée ; toutes les fois qu'on l'a essayé, elle est devenue si lourde que l’on a dû y renoncer (Paul Sébillot. Petite légende dorée , p. 36).