LES CRUAUTÉS A L'ÉGARD DES DAMES
On a vu au chapitre précédent combien les seigneurs respectaient peu le clergé, et le commencement de celui-ci relate les violences qu’ils se permettaient à l’égard de leurs inférieurs. D’après de nombreuses traditions, ils ne traitaient pas mieux leurs proches ou les gens de leur caste. Dans plusieurs provinces quelques-uns, que l’on désigne parfois d’une manière précise, sont accusés d'actes abominables. En Normandie, Cannes des Ils Bardel couronna la série de ses méfaits par un parricide. Pour s’affranchir des reproches que sa mère lui faisait, il la relégua avec ses deux suivantes dans un appartement reculé du château, puis il fit mettre dans une écurie à part trois chevaux jeunes et vigoureux, en recommandant de ne leur donner ni nourriture ni eau pendant trois jours. Le quatrième jour il alla trouver sa mère, et, feignant le repentir, il la pria de l’accompagner dans une promenade aux environs ; les trois chevaux auxquels il avait eu soin de fournir une copieuse provende, mais qu’on avait continué de priver d’eau, furent amenés et montés par la châtelaine et ses deux suivantes; Gaune conduisit la cavalcade vers la chaussée du moulin; mais à peine les chevaux eurent-ils senti le voisinage de l’eau qu’ils se lancèrent dons l’étang et celles qui les montaient y trouvèrent la mort1. La légende de Comorre, qui figure dans les Vies des saints de Bretagne , est bien connue depuis que Souveslre l’a donnée sous une forme littéraire ; mais ce n’est pas le seul châtelain d’Armorique auquel on attribue le meurtre de ses femmes. Un seigneur qui habitait le château de Carnoët tuait les siennes aussitôt qu’il les voyait grosses ; il se remaria avec la sœur d'un saint, qui devint enceinte au bout d’un an. Sachant ce qui était arrivé à ses devancières, elle essaya de s'y soustraire par la fuite ; mais un valet révéla ses projets et lorsqu’elle sortit du château, son mari tomba sur elle à coups de sabre, la hacha par morceaux et abandonna le cadavre sur la route en défendant qu’on l’inhumât2. On racontait aux environs de Caen que la reine Mathilde ayant demandé à son mari Guillaume, lors de son arrivée en Angleterre, de la laisser affecter à son profit l’impôt des bâtards, le prince, bâtard lui-même, crut voir dans ces paroles l'intention d’une offense ; il l’attacha par les cheveux à la queue de son cheval et la traina jusqu’au lieu où il M élever plus lard comme témoignage de son repentir, la Croix pleureuse. Plusieurs traditions normandes attribuent cet acte barbare à d’autres
1. J. Lecœur. Esquisses du Bocage Normand , t. II, p. 364-365. On rencontre dans les anciens conteurs des parallèles de cette ruse: Un président de Provence prive une mule d’eau pendant huit jours et la fait monter par sa femme qui l’avait trompé ; quand la bête aperçut le Rhône, elle s’y précipita et noya la dame. (Louis XI. Les Cent nouvelles nouvelles , XLVI1, imitée par Des Periers. Nouvelle XCXV), cf. dans l’édition Delahays des Cent Nouvelles , 1858, une note où cette action est attribuée à un personnage historique postérieur à Louis XIV.
2. Albert Le Grand. S. Gildas, p. 8; E. Souvestre. Le Foyer Breton , t. I, p.“45 et suiv. ; Vérusmor. Voyage en Basse-Bretagne, p. 189-191.
LA NOBLESSE ET LE TIERS-ETAT
seigneurs; l'une d’elles était localisée au château d’Alençon ; Marie Anson fut. accusée faussement auprès de son époux qui la lit lier à la queue d’un étalon ; l’animal abandonné à sa fougue, la traîna dans tous les détours du parc, et l’ordre de suspendre le supplice ne fut donné qu’au moment où la malheureuse était mourante. Son mari se présenta à elle déguisé en prêtre, et voulut recevoir sa confession ; elle ne cessa de protester de son innocence et expira peu après On a recueilli, surtout en Normandie et en Bretagne, de nombreuses versions d'une chanson dont l’héroïne porte, dans le premier de ces pays, le nom de Marianson, et qui fut aussi victime, dans les mém *s conditions, de la cruauté de son époux 2.
Certains seigneurs étaient impitoyables lorsque leur honneur conjugal était en jeu. On raconte dans le pays d’Argentan qu’un châtelain ayant appris que le curé de Chamboy était épris de sa femme, lui fit dire qu’il l’attendait pour déjeuner et qu’il y aurait de la galette, que le prêtre aimait beaucoup. Lorsque le curé arriva, il trouva le four chauffé au rouge blanc, et le seigneur après lui avoir reproché sa paillardise, le lança dans les flammes3. Au château de Miolans on montre la cellule où fut murée une châtelaine que son mari avait surprise en flagrant délit d’aldultère 4. (Cf. sur les emmurés et emmurées, t. IV, p. 207.)
Un vieil historien, qui nous a conservé une autre légende de la vengeance d’un seigneur trompé, explique en même temps et d’une façon assez plausible, comment elle s’était formée : Dans l’église de Mont- Fainct-Yon les Châtres se voit une petite tombe de pierre fort ancienne ; en laquelle y a par endroits des lestes de gros clous qui surpassent. Et tiennent les bonnes gens du lieu par tradition que c’est la sépulture d’vue de la maison d’un seigneur de Sainct-Yon, femme et espouse du Sire de Gannes. Laquelle par cruauté insigne enfermée dedans un muid ou autre vaisseau semblable plein de pointe de clous, il fit par apres ietter du hant en bas dudict Mont de Sainct-Yon. Mais ce sont bayes : ces lestes de clous n’ont esté apposez sinon pour conserver l’escriture, et mesme icelle tombe contre le fréquent marcher du peuple. Aussi voyons nous de semblables tombes au cloistre de Sainct-Viclor, deuant le chapitre et ailleurs 3.
Le trait de la jeune fille noble qui, faussement accusée d’impudicité,
1. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 463, 464, 460.
La légende de Mathilde a été rapportée par l'historien Du Moulin (1631) avec des circonstances différentes ; le duc aurait été averti qu’un seigneur avait gagné ses bonnes grâces, et les habitants de Caen disaient que celui-ci, écorché vif, fut traîné à la queue d’un cheval jusqu'à la chapelle du Cornu dans le Dessin. (J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand , t. I, p. 385).
2. George Doncieux. Romancero populaire de'la France , p. 215-216, 231.