LES FILLES TUÉES PAR LEURS FRÈRES
esl tuée par ses frères, trop empressés à venger leur honneur, se retrouve en Forez et en Basse-Bretagne, et dans les deux pays la victime a été canonisée. Sainte Prève, fille d'un comte puissant, se livrait à des occupations charitables pendant que ses frères bataillaient, et elle refusait d'écouter les galants. L un deux alla trouver ses frères et leur dit qu’elle avait une mauvaise conduite ; ceux-ci le crurent et accourant pleins de courroux, ils tranchèrent la lête de leur sœur qui venait au devant d’eux. On voit sur le parapet du Pont-du-Diable l'entaille du sabre, la poignée imprimée comme une croix et la main de sainte Prève moulée dans la pierre. Ils ordonnèrent de jeter sa tête dans un puits ; mais la tète s'envola, et les soldats durent la ratlraper pour l'y précipiter1. En Basse Bretagne, la marâtre de sainte Haude dit à son frère qui revient après une longue absence, qu elle a dû 1 envoyer aux champs parce que c’était une tille perdue. Il part à sa recherche, l'appelle, et comme elle s’enfuit, le prenant pour un étranger, il s’imagine qu'elle a forfait à l'honneur et que l’ayant reconnu, elle n’a osé se présenter devant lui. Il la poursuit, et, l’ayant attrapée, lui décharge un si grand coup sur le col qu’il lui tranche la tête 2 3. D'après une tradition de Bains, le général Malalan ayant surpris sa fille avec un jeune homme qui, pour la voir, traversait la rivière, les précipita du haut d'un rocher et les fit tous deux tomber dans l’eau11.
Un récit de la Corse raconte 1 horrible vengeance qu’un seigneur tira d une châtelaine de son voisinage, qui lui avait fait subir une injurieuse captivité : Lucien de Franchi ayant été tué dans une rencontre avec sou ennemi, Giudice d'Istria qui habitait un château en face du sien, sa veuve Savilia qui avait tout à redouter de son voisin lui fit entendre par l’intermédiaire de son chapelain qu elle l’aimait. Comme elle était jeune et belle, Giudice, accompagné seulement de quelques pages, vint, lui demander sa main. Savilia le fit arrêter et enfermer dans un cachot garni de barres de fer. Chaque malin elle se présentait à lui dans un état de nudité complète, Empirait et lui disait ironiquement. « Comment un homme aussi laid que loi a-t-il pu croire qu'il posséderait tant de charmes ! » Giudice finit par gagner la camériste de Savilia elelle introduisit dans le château les parents du prisonnier, qui fut délivré et massacra tous les parents de cette femme inhumaine ; puis il s'empara d'elle, l’attacha nue dans un carrefour et l'exposa à la prostitution de tous les passants 4 .
Le couplet de la chanson du Déserteur :
Qu'on enveloppe mon cœur Dans une serviette blanche,
1. NoôMas, iu Soc. d'afp', delà Loire , t. XII, 1868, p. 202-206.
2. Albert Le (înnd. Vies des saints de Uretarpie, Saint Tanguy, § 5-6.
3. I*. lîézier. Inv. des mégalithes de l' Ille-et-Vilaine, p. 15®,
4. Léonard de Saint-Germain. Itinéraire de la Corse, p. 3^-390.
LA NOBLESSE ET LE TIERS-'ETAT
Qu’on l’emporte au pays,
Dans la maison de ma mie Disant : Voici le cœur De votre serviteur,
semble un écho de la légende, populaire au moyen âge, dans laquelle un amoureux donne l'ordre de faire ce triste présent à la dame de ses pensées 1 .
Henri Estienne a donné une version en prose de cette tradition, où le mari fait manger par vengeance à sa femme le cœur de son amoureux : Vn gentilhome portant fort grande affection à vue damoiselle mariée, s’en alla à la guerre : où il pria ses compagnons que s’il mouroit ils fissent porter son cœur à icelle, faisant accompagner ce présent de certains propos qu’il leur dit. Apres la mort de ce gentilhomme son cœur fut priset gardé parle mari de ceste damoiselle, averti delarequeste qu’il auoit faite à ses compagnons : et quand il fut retourné, le fit tellement cuisiner que ceste damoiselle sa femme en mangea, pensant bien manger autre viande. Alors le mari luy demanda si elle auoit trouvé ceste viande bonne : et elle ayant respondu qu’ouy : Vous ne pouviez faillir (dit-il) de la trouuer bonne : car c’est le cœur d’vn de vos mieux aimez. La damoiselle ayant seu de qui il parloil, ne mangea depuis morceau qui luy fit bien : et aussi n’eut longtemps besoin de viande, car elle mouéut de regret bien peu de iours apres 2.
Suivant une autre légende qui faisait le sujet d’un lai, aujourd'hui perdu, de Marie de France, c’est le mari jaloux qui lue l’amant et fait manger son cœur à sa femme. Ce trait, qui se retrouve dans l'histoire bien connue du châtelain de Coucy et de la dame de Fayel, à la fin du XIIIe siècle, après avoir inspiré des poèmes et des drames, a été relevé dans un récit localisé de la Haute-Bretagne : Le seigneur de la Hunaudaye fit tuer l’amant de sa femme, lui enleva le cœur; et l’ayant fait accommoder par son cuisinier, le servit à la châtelaine. Celle-ci trouva le plat excellenl, et en demanda plusieurs fois ; son mari lui dit alors : « Hé bien, madame, ce que vous trouvez si à votre goût, c’est le cœur de votre amant, qui pour vous a perdu la vie. — Très bien, monsieur, lui répondit-elle, je vous remercie d’avoir compris que ce cœur ne pouvait appartenir qu’à moi ; je l'ai trouvé si exquis, que je 11e saurais plus goûter à rien autre sur terre ». Elle eut le courage de se laisser mourir de faim ; on dit qu'elle fut enterrée près de l’étang du château et l’on montre le lieu de sa sépulture : chaque année, à l’anniversaire du jour où l’amant fut tué, on voit la terre s’affaisser et il se produit une sorte de trou, plus long que large, qui rappelle la forme d’un cercueil : la dame de Tournemine quitte alors sa tombe pour aller rejoin-