LA VENGEANCE DES MARIS OUTRAGÉS
dre son amant dans les bois du Vaumadeuc et lui jurer une fidélité éternelle. Son absence dure trois jours : au bout de ce temps, la terre redevient droite comme de coutume, parce que la dame est retournée dans son tombeau 1 .
Dans une légende de la Basse-Normandie, c’est au contraire le cœur de l’épouse supposée coupable qui est mangé par son amant, que le mari par un raffinement de cruauté imité de Cambyse, a fait asseoir sui la peau de sa prétendue maîtresse. Un seigneur de Cliantelou. en Joué-du-Plain, tua sa femme, ramassa son sang, puis garnit un siège avec sa peau. Il invita ensuite à diner un jeune homme qui lui avait inspiré de la jalousie et lui servit un mets qui lui parut délicieux : le seigneur qui n v avait pas touché dit a son ^hute « lu viens de manger le cœur de ta complice et tu es assis sur sa peau ; tu vas aller la rejoindre. » Et il le perça d un coup de poignard. Il recueillit ensuite son sang qu’il mêla à celui de sa femme ; puis il teignit pendant la nuit sa maison avec le sang des deux amants, et disparut. Selon la tradition, cette maison rouge existait encore il y a quelques années 2.
La vengeance des époux outragés se bornait parfois à la réclusion de l’adultère, vraie ou supposée; D’après une tradition du pays de Josselin, Beaumanoir qui habitait le château de Carhuël, peu éloigné du champ de bataille des Trente, tua un de ses parents dont il croyait que sa femme voyait avec plaisir les assiduités, puis il l’enferma dans une prison dont on montre encore les ruines ". Au temps jadis, il y avait à la Hunaudaye une dame dont la beauté était renommée dans toute la Bretagne. Mais tout à coup elle se mit à dépérir, et son mari qui l’aimait tendrement promit de faire un pèlerinage en Terre-Sainte si Dieu lui accoidait la guéiison de sa femme. Celle-ci revint peu après à la santé, et le baron, avant de partir pour accomplir son vœu, lui fit jurer sur le crucifix de ne jamais franchir le seuil de sa demeure pendant son absence. La dame tint d’abord fidèlement sa promesse. Mais le roi de Fiance avant entendu parler de sa beauté, députa des messagers au château de la Ilunaudaye pour dire au seigneur qu’il désirait le voir à sa cour avec son épouse. La dame répondit que son mari était absent ; alors le roi auquel ses envoyés avaient dit que la châtelaine était vraiment incomparable, envoya une brillante escorte pour la chercher. La dame, très flattée de cette attention du roi, oublia son serment et vint à la cour, où elle passa trois mois au milieu des fêtes. Au bout de ce temps, elle pensa que le pèlerinage de son mari touchait à sa fin, et elle
1. Lucie de V. H. in Rev. des T, -ad. pop., t. XII, p. 436. Ce récit, recueilli dang le voisinage d un ancien château, a pu être influencé, au moins en partie, par des livres lus par les serviteurs qui y habitaient et qui en racontaient les épisodes aux paysans .
2. Chrétien de Joué-du-Plain. Veillerys Argentenois. M. M. (v. 1840),
3. Bretagne artistique et littéraire. Nantes, 1881, t. 11, p. 210.
LA NOBLESSE ET LE TIERS-ÉTAT
se hâta de revenir à la Hunaudaye ; mais en arrivant elle le vit qui l’attendait sur le pont-levis ; après lui avoir reproché son parjure, il la conduisit dans une chambre toute tendue de noir comme un caveau mortuaire, et sur la muraille duquel il avait placé le ciucilix qui a\ait reçu son serinent; elle resla de longues années dans cette lugubre chambre dont elle ne sortit que morte
Plusieurs traditions parlent de châtelaines, adeptes de la sorcellerie ou amies du diable, qui volontairement ou forcées par leur pacte, se changent en bêtes ; suivant la règle ordinaire, leur métamorphose esL découverte quand le sang a coulé. La dame de Morimont, qui se transformait en chat, avait mis à mort successivement cinq meunières, qui avaient pris à bail un moulin qu'elle avait voulu empêcher son mari de bâtir. 11 vint un sixième meunier qui demanda que, la première nuit qu'il passerait au moulin, on mît à sa disposition six jattes de lait, une miche de pain, un bon morceau de fromage et une petite hache à main bien aiguisée. A minuit, la porte s’ouvrit, et un gros chat blanc, suivi de cinq autres de même couleur, entra dans le poêle; au dernier coup, un septième chat, tout noir et plus gros que les autres, franchit le seuil de la porte et miaula : a Etes-vous tous ici ? » Les chats blancs ne répondirent pas, ils étaient trop occupés â laper le lait. Alors le chat noir sauta au cou du meunier qui saisit la hachette et lui coupa la patte droite de devant. L'apparition s'évanouit aussitôt, et il vil â ses pieds une jolie petite main de femme. A ce moment le seigneur de Florimont arriva, et quand le meunier lui eut montré la main, il vit â un de ses doigts un anneau à ses armes. En rentrant au château, il souleva les draps du lit de sa femme êt vit qu’elle avait la main droite fraîchement coupée. Quelques jours après elle fut brûlée comme sorcière et male femme sur la place de Delle ■. Dans les Ardennes, la châtelaine de Roiquigny était méchante et de plus sorcière : un jour le garde-chasse coupa d’un coup de coutelas la patte d'une louve énorme qui l’attaquait ; la louve s’enfuit et il vil â ses pieds deux doigts humains, â l’un desquels était passée une bague en or. Il la rapporta au seigneur qui, peu après, vit revenir la châtelaine blessée, qui se plaignit du garde, mais le seigneur, convaincu que sa femme était sorcière, la fit pendre 3. Madame de Badou qui, â une époque inconnue, habitait le château de Marçay près de Chinon, courait le garou une fois par semaine. Une nuit le fermier entendit un grand bruit, ouvrit la fenêtre et voyant dans sa cour une énorme truie, lui tira un coup de fusil. A 1 aube du jour, il aperçut,
1. Paul Sébillot. Légendes locales de la Haute-Bretagne , t. 11, p. 200-202.
Suivant Varillas, cité par Goudé. llisl. et lég . de Chàleaubriant, p. 280, le
mari de Françoise de Foix la fit enfermer dans une chambre obscure et tendue de noir et i’y laissa languir pendant six mois, après quoi il la tua.