LA RÉVOLUTION
Aux veux du peuple, la Révolution est une sorte de jalon chronologique, le seul, — avec le règne de quelques souverains modernes, et la guerre de 1870, — qu’il connaisse réellement. Il lui semble même, et Ajuste titre, partager en deux son histoire. C’est ainsi qu’en Haute- Bretagne, des conteurs font remonter à peu près à 1 époque révolutionnaire le départ des fées, qui, pour d’autres, coïncide avec la fin du XAr III8 siècle, départ qui n’estquemomentané, puisque, au vingtièmesiècle', les « bonnes dames » doivent devenir de nouveau visibles. En Illeet-Vilaine et dans la partie française des Côtes-du-Nord, les paysans rapportent au temps de la « grande Révolution » presque tous les évènements importants qui se perdent dans la nuit des âges ; on doit pourtant faire une exception pour la Ligue qu ils savent être de beaucoup antérieure ; une des formules initiales habituelles des contes, mais qui sert de préambule aux récits de sorcellerie plutôt qu’à ceux où figurent les fées, parle expressément de l’époque révolutionnaire0. En Lorraine : « avant la Révolution » indique une date éloignée, une époque où rien ne ressemblait à ce qui existe a présent6.
Elle fut, comme tous les grands évènements, annoncée par des prodiges : un peu avant 1789, il y eut en Bretagne de terribles batailles entre les chats du pays sur la lande de Meslin et sur les coteaux du Mené. En Périgord et en Saintonge, la chasse fantastique parcourut les airs en 1789 et en 1792 (cf. t. I, p. 173) ; en Normandie, des cavaliers
1. C. de Coussemaker. Chants pop. des Flamands de France . p. 262.
2. Paul Sébillot. Traditions, t. I, p. 371 ; J. Fleury. Lût. orale , p. 241 ; Achille Millien. Chants pop. du Nivernais, t. I, p. 309.
3. H. de la Villemarqué. Barzaz-Breiz , p. 336 ; F.-M. Luzel ne la range pas parmi les pièces entièrement supposées.
4. G. Milin. Légendes bretonnes. La Tour\de plomb. Quimper, in-8.
5. Cf. Paul Sébillot. Contes populaires de la Haute-Bretagne-. C'était avant la grande Révolution, t. I, p. 305, c’était il y a longtemps, si longtemps, que les grauds-pères de ceux qui ont vu la Révolution n'étaient pas encore nés, t. I, p. 295. D’autres commencent par cette phrase : C’était du temps de la grande Révolution (t. 1, p. 286, t. III, p. 341).
6. E. Auricoste de Lazarque, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 522.
380 l’histoire de France dans- la tradition populaire
se battaient dans lê ciel (t. I, p. 131) La figure de N.-D. de Nanteuil se montra avec des traits attristés et des larmes coulèrent de ses paupières1. Plusieurs de ces pronostics furent vraisemblablement enregistrés, comme il arrive d'ordinaire, après coup, lorsque la Révolution qu' d abord avait été pacifique, fut entraînée par le choc des partis à des actes de violence.
La coutume symbolique des arbres de la Liberté remonte à cette lune de miel des temps nouveaux. Peut-être fut-elle inspirée par un souvenir inconscient de l’ancien culte desarbres, ou par une imitation des « mais» dont 1 usage n était pas limité à la célébration du retour du printemps (cf. t. III, p. 400 et s u i v . ) . La première plantation fut faite, d'après le Moniteur du “25 mai 1790, par le curé de Saint-Gaudens près de Civray, qui prononça jin discours patriotique. Les plantations se multiplièrent surtout en 1/92, au moment où la guerre était à l'extérieur et aux frontières. Un contemporain assure que le nombre s'en éleva à plus de soixante mille. Le chêne fut généralement choisi, et il est même formellement indiqué dans les instructions. Les historiens du temps indiquent que beaucoup de ces arbres furent coupés par les royalistes. Quelques-uns des ormes de Sully furent transformés en arbres de la Liberté ; un chêne dit de Henri IV que l’on voyait à Saint-Paul, près de G.gnac (Hérault) fut sacré arbre de la Liberté pendant la Révolution et aussi en 18482. Des fleurs devinrent aussi des emblèmes politiques; la rose et le thym étaient des fleurs républicaines ; le lys représentait la royauté, un œillet rouge était le signe de ralliement de la conspiration du chevalier de Maison-Rouge 3.
Le souvenir de la Terreur subsiste plutôt dans les appellations que dans les légendes ; en Limousin, on la désignait sous le nom de Las Paous, 1 an de la Peur ; dans le Forez, elle portait celui de Paurassie ; dans le Centre, on l’appela tout simplement La Peur4 ; ce n’était au reste qu’un rifazimento : au commencement du XVIII8 siècle ce nom était celui de la calamiteuse année 1709. Une vieille dame du Périgord, tante de Jules Claretie, lui contait que le «jour de la peur », du temps de la Révolution, toutes les cloches de France sonnèrent le tocsin à la fois, comme si magnétiquement la panique se fût répandue dans le pays5.’ En Auvergne elles sonnaient toutes seules dans tous les villages à la
I. Paul Parfait. Le Dossier des pèlerinages, p. 232 d'a. les Petits Bollaadistes.
onamptleury. Histoire des faïences patriotiques, p. 185-186.
Au temps de la Ligue, chaque parti maître d’un village plantait un tilleul dans a place principale : si l’on en était chassé, le parti vaincu abattait le tilleul et en plantait un autre (Mme de Genlis. Botanique Historique , p. 26).