Paul Sébillot. Les Travaux publics, p
LËS RITES DE LA CONSTRUCTION
et donner aux ouvriers la pièce tapée ; on a soin aussi de lui demander force pots pour arroser le mortier. En Hainaut, il offre autant de tournées qu'il a frappé de fois avec la truelle sur la pierre. En Franche- Comté, c’est l’aîné de ses enfants qui la pose et lui donne trois coups de marteau 1 . Aux environs de Dinars s’il y a une jeune fille, c'est elle qui vient frapper le premier coup ; elle apporte une pichetée de cidre et tous les maçons l’embrassent2. Ordinairement cet acte n’entraîne pas pour son auteur de fâcheuses conséquences, et je n’ai pas retrouvé ailleurs une croyance analogue à celle quia été relevée dans le Puyde-Dôme : si c’est un enfant qui pose la première pierre d’une maison, l’année ne s’écoulera pas sans qu’une maladie ou un accident vienne lui ravir l'existence :î.
La construction de 1a. charpente est aussi accompagnée d’observances traditionnelles; il est rare qu’elles présentent un caractère quasicultuel aussi caractérisé que celui qui existe encore en Auvergne : une fois la toiture terminée, on place sur le point culminant un gros bouquet de fleurs ou de feuillages, et le propriétaire donne aux ouvriers un certain nombre de bouteilles de vin. Ces bouteilles et les verres qui ont servi aux libations sont considérés comme des objets sacrés : on les bâtit, soit au faite de la maison à côté du bouquet, soit en rangées symétriques au-dessus de la porte ou dans l'épaisseur d’un mur apparent. Parfois verres et bouteilles sont couchés horizontalement, parfois ils sont en position verticale. En certains villages de l’arrondissement d’Ambert, si le propriétaire refuse aux ouvriers d’offrir le vin du chantier, de payer la fête du bouquet, ils mettent dans la bâtisse des ossements humains ou des ossements d'animaux L.
Ailleurs les ouvriers ont des façons plus ou moins ingénieuses de rappeler les anciens usages à ceux qui seraient tentés de les oublier. En Franche-Comté, lorsqu’on place les deux principales pièces, ils font intervenir le propriétaire dans un travail soi-disant difficile; son rôle est d'enfoncer à coups de marteau une cheville dans un trou trop petit. Pendant qu’il s’y évertue, les charpentiers comptent les coups, et chacun représente une bouteille, qu’il est obligé de paver sur le champ *. Dans le Bocage normand, lorsque la dernière pièce a été posée, les ouvriers offrent à la femme du propriétaire une croix de bois ornée
1. Paul Sébillot. Légendes el curiosités des métiers , Les Maçons, p. 15, 18.