L. Richer. L'Ovide bouffon, 1651, IVe partie
La FASCINATION
Tu es la frayeur du village Chacun craignant ton sorcellage Te ferme la maison,
Tremblant de peur que tu ne taches Ses bœufs, ses moutons et ses vaches Du jus de ta poison.
J’ai veu souvent ton œil senestre Trois fois regardant de loin paistre Le guide du troupeau,
L’ensorceler de telle sorte Que tost apres je la vy morte
Et les vers sur la peau.
Cette mauvaise influence a aussi été attribuée aux pâtres :
Tu me verrois sécher sous le poids de mes fers Comme un troupeau que voit un berger de travers '.
A une époque plus moderne la croyance a été relevée en nombre de pays ; elle est encore assez vivante pour provoquer des crimes ; en 1884, un habitant de Saint-Romain-les-Atheux (Loire) fut assassiné parce qu’il avait le mauvais œil, et cette année même un cultivateur du Cher a assommé avec sa fourche sa nièce qu’il accusait d’ensorceler le bétail1 2.
Quelques sorcelages qui paraissent oubliés avaient aussi pour but de nuire aux bêtes : Le bœuf est enchanté, dit un vieux livre, aussi bien que le cheval, pour avoir passé sous la croix de festu charmée ou sur la bûchette enseignère. Une sorcière du pays de Saint-Claude avoua qu’elle avait fait périr plusieurs vaches en les touchant d’une baguette, tout en disant certaines paroles. D’autres composaient des maléfices : des sorciers après avoir broyé dans un mortier une poudre blanche et des araignées, y mettaient des crapauds écorchés et jetaient le tout sur quelque pâturage pour faire mourir le bétail. On croyait peu d’années avant la Révolution qu’on pouvait faire crever les chevaux en enterrant sous leurs pieds le foie grillé d’une vieille jument3.
Un missionnaire relevait en Rasse-Bretagne, au commencement du XVIIe siècle une singulière superstition qui semble avoir disparu ; les morts y jouaient le rôle ordinairement dévolu aux sorciers : les preslres persuadoient aux pauvres villageois que leur grand-père ou quelque autre de leurs parents décédés, avoit frapé leurs bestes si elles estoient malades, ou qu’il les fraperoit et les rendroient malades si elles ne l’estoient pas, et que pour faire cesser ou prévenir ce malheur, il faloit apaiser ces redoutables défunts par neuf messes consécutives 4.
1. Ronsard. Œuvres , t. Il, 1. II, ode 14; Corneille Blessebois. Œuvres satiriques. Leyde, 1676, in-12, Le Rut, églogue, t. I, p. 43.
2. J. Tuchœann, in Mélusine , t. V, col. 230 ; Le Matin , 5 juillet 1905.
3. Maison rustique , 1597, 1. I, ch. XXII ; Henry Boguet. Discours des Sorciers , ch. 111; de Lancre. De l'inconstance des démons , 1. 11, p. 107; E. Rolland. Faune pop., t. IV, p. 198.
4. Henri Gaidoz, in ftev. Celtique, t. Il, p. 486, d’a. la Vie de Michel Le Nobletz (1666),
Les Mammifères domestiques
Suivant une croyance constatée surtout dans la Bretagne bretonnante, tel individu peut prendre la force d’un cheval, d’un taureau ; tout le temps qu’il la conserve, l'animal auquel il l’a enlevée reste sur la litière souffrant, épuisé, haletant, et il ne retrouve son état normal que lorsque le sorcier redevient lui-même1. Aux environs de Lorient, si un bœuf n’a plus de forces, c’est que des lutteurs les lui ont enlevées au moyen de sortilèges. Vers le milieu du XIXe siècle, on décrivait ainsi dans le Morbihan, les procédés assez compliqués au moyen desquels l’un d’eux avait emprunté celles de plusieurs animaux: une jeune fille l’avait vu monter sur un talus, tirer de sa ceinture un morceau d’écorce de bouleau, tracer des cercles interrompus, décompter des nombres. A l’instant les bœufs et les chevaux qui se trouvaient dans le champ tombèrent dans une asphyxie apparente. Leurs forces avaient passé dans le corps de Boudaü qui se mit à rouler de grosses pierres et à déraciner des jeunes arbres ; le soir il leur rendit leur force. Datls un conte de Basse-Bretagne, un héros se fait frotter avec l’écume de chevaux battus tout exprès, et sa vigueur s’accroît de toute celle qu’ils ont perdue2. Un conte de la Haute-Bretagne présente un autre exemple de la transmission à l’homme, au moyen de mutation d’organes, des propriétés des animaux. Celui auquel on a mis un œil de chat pour remplacer celui qu’un médecin lui avait enlevé et qui a été dérobé, voit la nuit, et un autre auquel, dans des circonstances analogues, on a mis un cœur de cochon, a de l’appétit pour les ordures. Un célèbre recueil du moyen âge contient un épisode parallèle : un corbeau ayant ravi un des yeux d’un médecin pendant que son confrère se préparait à le lui remettre, celui-ci le remplace par un œil de chèvre, et lorsqu’il l’a fait son compagnon lui dit que l’un de ses yeux regarde toujours aux arbres 3.
ün a cru à diverses époques que l’on pouvait, au moyen de paroles ou de gestes, charmer les chiens. Voici une recette du XV° siècle : Qui ne veult estre assailli ne abayé des chiens, de jour ne de nuit, si ait du bon fromage rosti et leur donne en disant : In chamo et freno, tout au long, et pour certain ils le laisseront en paix, voire et se fussent-ilz rabis. En Anjou, pour les empêcher de mordre, on se place devant eux, en les regardant avec fixité, et l’on récite cette formule : « Arc de Thabor, le cœur se pend, la queue dépend, la croix de saint Pierre te ferme la gueule jusqu’à demain ». Un petit conte du XVIe siècle fait allusion au pouvoir des conjurations : un garçon apprend de son