LA RAGE ET LES BETES
Suivant une croyance sans doute antérieure au XVIIIe siècle où elle est constatée par un document écrit, et qui a été relevée plusieurs fois de nos jours, les chiens éperonnés ne sont pas sujets à la rage, et certains chasseurs attribuent aux chiennes la même immuniLé1. On la procure aussi aux bêtes par des opérations : au XVIe siècle des gens pensaient que les chiens auxquels on avait ôté un petit nerf qu’ils ont sous la langue et qui ressemble à un petit ver, n’enrageaient jamais.
« L’éverration » dont parle Pline, comme d'une chose déjà ancienne, s’est continuée jusqu’à nos jours, et. en 1864, le Bulletin de la Société protectrice des animaux s’élevait contre l’extraction d’un prétendu ver à la langue et à la queue des chiens 2. L’efficacité de divers autres procédés prophylactiques est liée à une cérémonie qui, d’ordinaire, est en relation avec la fête de saint Hubert. A l’église Sainte-Croix de Liège, on brûlait naguère de petits ronds sur la tête des chiens, et on leur donnait à manger du pain bénit tout exprès, comme celui qui en Bretagne était sanctifié le même jour après la messe des chasseurs ; à Chantilly et en plusieurs autres endroits, on disait une « messe des chiens » à la Saint-Hubert, pour qu'ils fussent préservés de la rage, et à Altroff en Lorraine l’avoine destinée à. en garantir les bestiaux était bénie lors de la même fête 3.
Au XVe siècle on se servait pour mettre les chiens à l’abri de cette maladie ou pour en reconnaître les symptômes, de quelques pratiques qui semblent oubliées : Quant on craint que son chien ne soit mors de chien enragié, faittes-le mengier et boire parmi un trepié, et il sera ce jour asseuré de la rage. . . Qui veult affranchir son chien de devenir enragié, si lui donne à mengier, tous les jours, au matin, du propre pain qui aura esté porté à l’offrende le dimence derrain passé, et si le reffuse, sachiez pour vray qu’il est m^l disposé4. Une centaine d’années plus tard, en Poitou, pour savoir si le chien dont on avait été mordu était enragé, on lui baillait du pain, s’il lé prenait et le mangeait, il n’était pas malade. On pratiquait encore une autre épreuve: Si la playe qu'aura faicte un chien est frottée de pain, et un autre chien n’en veulle manger, le chien qui l’a mordu est enragé : aussi bien comme
1. E. Rolland. Faune pop., t. IV, p. 75 ; F. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 23; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 79.
2. Guillaume Bouchet. Serées, p. 213; Maison rustique (1597), 1. I, ch. 27 ; Henri
Gaidoz. La Rage et saint Hubert. Cette intéressante monographie contient beaucoup de superstitions relatives aux personnes mordues, et aux divers procédés pour les guérir, dont il ne sera pas question ici. )
3. Aug. Hock. Croy. du pays de Liège, p. 145 ; E. Rolland, 1. c., p. 79, 80 ; Reinsberg-Düringsfeld. Trad. de la Belgique , t. Il, p. 255; H. Gaidoz, l. c., p. 148-149.