LE DIABLE SÔÜS FORME ANIMALE
qui, bien que doués d’intelligence, ne semblent pas avoir subi de transformation ; tel sont le Maître Chat, Cabriole, le chien d’Avenant, Camarade, la monture du chevalier Fortuné ; dans un conte lorrain un cheval donne à son cavalier des avis utiles, de même que la jument blanche qui figure dans des récits du pays basque, de la Haute et de la Basse-Bretagne, le cheval d’un conte basque, les mules d’un conte de marins et d’un conte lorrain, le poulain d’un récit bas-breton C
Lorsqu’il s’agit de personnages puissants ou surnaturels, leur métamorphose est presque toujours volontaire ; une fée se change en brebis afin d’éprouver le bon cœur des gens, une des filles du diable en chatte blanche, pour secourir un garçon qui lui a plu ; le bon ange d’un joueur de biniou prend l’apparence d’un mouton pour le défendre des séductions de la diablesse déguisée en belle dame ; c'est sous la forme d une mule que le parrain d’un petit garçon l’emporte dans un palais et lui aide à accomplir les épreuves qui lui sont imposées1 2.
Le diable se montre sous des apparences animales variées : des personnes qui avaient été en relation avec lui confessaient que « lorsqu’il s’apparut pour la première fois, il avoit la figure d’un gros mouton noir portant des cornes : aussi est-il le plus souvent au Sabbat en mouton ou en bouc.... et tantost en forme de chien, tantost en forme de chat ». Suivant d’autres Satan prenait d’ordinaire la figure d’un bouc puant et salace3. D'après une croyance de la Creuse, il se change quelquefois en un gros chat noir et se place au pied du lit pour guetter au sortir du corps l’ame du pêcheur mourant. Une superstition du Montalbanais est en relation avec cette idée : en 1875 l’abbé Daux ayant eu à administrer les derniers sacrements à une femme qui passait pour sorcière, vit un petit chat attaché au pied du lit, et les assistants lui dirent que si on le détachait personne ne resterait dans la chambre, car au moment où la sorcière expirerait, son âme devait passer dans le chat, ou à son défaut, dans la personne qui serait auprès d’elle 4.
1. Perrault. Le Chat botté-, Mme d’Aulnoy. Le chevalier Fortuné; La Belle aux
Cheveux d'or ; E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. 1, p. 133 ; W. Webster. Basque Legends, p. 112; Paul Sébillot. Contes, 1892, p. 39; Contes de la H. -B., t. 111, p. 132 , F.-M. Luzel. Contes, t. I, p. 100 ; J. -F. Cerquand. Légendes du pays basque, t. IV, p. 85; Paul Sébillot. Contes , t. III, p. 85; E. Cosquin, 1. c., t. II, p. 292; F.-M. Luzel. 1. c., t. 1, p. 159. ’ ’ F
2. A. Meyrac. irad. des Ardennes , p. 469 ; E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. II, p. 11 ; Paul Sébillot. Légendes du pays de Paimpol. Vannes, 1894, p. 6-7 ; E Cosquin, t. II, p. 291.
3. Henry Boguet. Discours des sorciers, ch. VII; cf. aussi ch. III, ch. XII, Jean Bodin. Le Fléau des Sorciers, 1. U, ch. 6; Le Loyer. Dict. des spectres ,
1. IV, p. 352. On appelait communément Lane de Aquellare (lande de bouc) le lieu desert où se tenait le sabbat (De Lancre. De l'incoiistance des démons, p. 99).
4. E. Rolland. Faune pop., t. IV, p. 116; Abbé Daux. Croyances du Montalba nais, p. 13.
LES MAMMIFÈRES DOMESTIQUES
Le diable figure aussi, dans des circonstances analogues, et en concurrence avec un ange, dans un récit recueilli en Morvand, au XVIIIe siècle : Deux femmes qui veillent le corps d’une meunière qui n avait pas de conscience, voient sur le lit deux gros Béliers, dont un tout noir et l'autre tout blanc, qui se disputaient, et le noir disait : C’est moi qui ai l’âme, je veux aussi avoir le Corps. Il fit la même réponse au curé qui était venu avec son grimoire ; mais le prêtre ayant fait trois signes de croix, le Bélier noir s’en alla, en fumée noire, au lieu que le Blanc monta en l’air comme une petite étoile claire L Dans un récit du XVI9 siècle, un chat est en relation avec la mort d’un réprouvé : Une jeune fille de Quintin qui s’était donnée au diable pour avoir de beaux vêtements, fut étranglée par lui ; on la mit dans un cercueil, mais il fut impossible de le soulever ; on l’ouvrit et on ne trouva dedans qu’un chat noir, qui sortit dehors incontinent et qui disparut sans qu’on pût savoir ce qu’il devint1 2.
Les sorciers et les sorcières empruntent souvent la figure d’un animal domestique. C’était une chose admise au commencement du XVIIe siècle : On a vu des sorciers se transformer en chien, en chat, en d’autres animaux en se lavant les mains dans quelque eau qui était dans un pot et reprendre leur forme quand ils voulaient. Une fille qui passait avec son père sur la montagne de laRhune rencontra trois insignes sorcières qui se transformèrent en un âne et un chien3. Suivant une croyance qui était courante au XIIIe siècle, et qui remontait encore plus haut, leur forme favorite était, comme de nos jours, celle d un chat. Il est à ma connaissance, dit Gervaise de Tilbury, que des femmes qui avaient pris, la nuit, l’apparence de chattes, ont été atteintes par ceux qui les avaient vues, et que le lendemain on s’apercevait qu’elles étaient blessées ou qu’un de leurs membres avait été coupé4. Vers l'époque de la Renaissance « trois sorciers près de Strasbourg assaillirent un laboureur en guise de trois grands chats, et eu se défendant il blessa et chassa les chats qui se trouvèrent au lict malades en forme de femmes fort blessées à l’instant mesme : et sur ce enquises elles accusèrent celuy qui les avoit frapees qui dist aux Juges l’heure et le lieu qu’il avoit
1. Restif de la Bretonne. Les Contemporaines par gradation, p. 78-79.
2 Discours miraculeux inouï et espouvantable d’une jeune fille qui par la vanité et trop grande curiosité de ses habits et collets à fraise goderonnée à la nouvelle mode fut estranglée du diable et son corps transformé en chat noir, en présence de tout le peuple assemblé, 1582. Rép. dans A. de la Borderie. Mosaïque bretonne. Rennes, 1893, 2e partie.