ORIGINES SINGULIÈRES
Une vipere proprement Conçoit par la gueule son fruict,
Puis serre les dents fermement Dont le masle estrangle et destruict,
Pour sortir les petits luy mangent Le ventre, dont leur pere vengent :
Et pour ce on dit que la Vipere Ne vit iamais pere ne mere.
Celle croyance est encore répandue en plusieurs régions ; en Franche- Comté, la couleuvre qui est, comme on sait, ovipare ne porte qu’une fois et seulement trois petits ; ceux-ci lui fendent le ventre et elle périt • sans cela, ces reptiles se multiplieraient tellement que bientôt la terre deviendrait inhabitable1. Une particularité rapportée par Pline (IX, 12) semble avoir été populaire à l’époque de 1a. Renaissance : On dit, selon le conte des bonnes femmes que les tortues couvent leurs œufs avec les yeux2.
Il est vraisemblable que la superstition d’après laquelle des poils ou des cheveux peuvent produire des reptiles est basée sur une analogie d’aspect entre des petits serpents très déliés, et des crins auxquels l’eau communique une sorte de mouvement. Suivant les paysans poitevins les aspics naissent de crins de cheval plongés dans l'eau dormante, au lever du soleil, à certaines époques de l'année ; d’après ceux d’Auvergne un crin mis dans l’eau ou dans du fumier se transforme en serpent. Dans les Côtes-du-Nord, si une jument en chaleur perd les poils de sa queue et qu'ils tombent dans une mare, où le soleil les chauffe, ils ne tardent pas à devenir serpents; dans le Finistère, le crin remonte le courant du ruisseau et se change en reptile. En Poitou les cheveux mis dans l’eau, ou même abandonnés à l’air libre, se métamorphosent en reptiles; une vieille sorcière de ce pays avait infecté de serpents le champ d’un voisin en venant s’y peigner chaque jour. Un conte de la Basse-Bretagne suppose aussi cette croyance : une magicienne s’arrache deux cheveux et les présente au héros en lui disant d’attacher avec son cheval et son chien ; le jeune homme souffle dessus et les cheveux se changent en deux vipères. Quelques personnes du Finistère croient que le morceau de pain bénit que l’on fait manger à une vipère se transforme en serpent 3.
L’erreur populaire qui fait de deux êtres d’une espèce différente, mais présentant une ressemblance physique, le mâle et la femelle,
1. B. Aneau. La description philosophale des oiseaux, p. 56 ; une explication analogue, en prose, est donnée à la page suivante ; cf. aussi Joubert. Seconde partie des erreurs, p. 223 ; Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 636.