RAPPORTS AVEC L’HOMME
la Haute-Vienne si le crapaud et la belette se rencontrent, le premier qui voit l’autre le dévore. Dans la Gironde, le crapaud la charme et la mange; en Poitou, il la regarde fixement et décrit en saütant un cercle autour d’elle ; il lui est impossible de dépasser la limite tracée par le crapaud, et de guerre lasse, poussant des cris, elle vient tout droit se fourrer dans sa gueule béante. Contrairement à la croyance wallonne qui fait du crapaud 1 ami de la couleuvre, on dit en Provence que lorsque ces deux reptiles se rencontrent, ils s’arrêtent à une certaine distance, dirigeant l'un vers l’autre leur haleine et leurs regards enflammés, jusqu’à ce que l’un d’eux l’emportant, force le plus faible à se jeter dans la gueule de son ennemi i.
On croit dans la Suisse française à une animosité mortelle entre le crapaud et l'araignée ; dans le Luxembourg belge, il la fascine de sorte qu’elle tombe de sa toile dans sa gueule ; Dans la Côte-d’Or, le serpent est l’ennemi déclaré du grillon, il l’attend au bord de son trou et le dévore 2.
Le lézard est connu pour être l’ami de l’homme ; au moyen âge on disait dans le midi de laFranceque lorsqu’il voyait un serpent s’approcher d’une personne endormie il lui sautait subitement sur la face et la réveillait ; en Auvergne on raconte encore des faits de ce genre. Au XVIe siècle, Camus évêque de Belley disait que lorsque le petit lézard appelé Saura voyait un serpent s’avoisiner d’un homme qui dort, il leveillait en le piquant tout doucement. En Poitou, le grand lézard vert des ajoncs prévient le dormeur du danger qui le menace en passant sur sa figure, ou en le chatouillant3. Plusieurs formulettes languedociennes font allusion à ce rôle :
Lazer, lazer , lazer,
Apara-me de la ser,
Que quan vendras à mon ouslau, Te dounarai un gran de sau !
En Périgord, le lézard garde l’homme pendant son sommeil, et l’on cite même ses combats contre des serpents ; un petit conte limousin parle d'un berger qui voyant un serpent, crie au lézard de venir à son secours4. Dans quelques lieux de la Normandie, le peuple appelle le crapaud l’ami de l’homme, dans la persuasion qu’il avertit les gens
1. B. Souché. Proverbes , p. 16 ; E. Rolland, 1. c. p. 51 ; Fr. Daleau. Trad. de la Gironde , p. 61 ; Guerry, in Soc. des Antiquaires , t. Vil I, p, 454 : Villeneuve. Statistique des Bouches-du-Rhône , t. I, p. 805.
2. E. Rolland, t. 111, p. 51. ; A. Harou, in Rev. des Trad. pop. t. XV11I, p. 399 E. Rolland, 1. c. p. 37.
o. E. Rolland, t. 111, p. 11, d'a. Raynouard. Lexique roman \ A. Dauzat, in Rev. clés Trad. pop t. XIII, p. 392-393: L. Duval. Rôle des traditions populaires dans la protection des animaux , p. 72; B. Souché. Proverbes , p. 27. On dit la même chose en Bretagne du lézard ordinaire (Paul Sébillot. Trad. t. 11, p. 239). .
4 Revue des Langues romanes, t. IV, p. 581 ; W. de Taillefer. Antiq. de Vésohe, t. I, p. 249 ; M. M. Gorse. Au bas pays de Limosin, p. 273,
LES REPTILES
endormis dans les bois de l'approche des reptiles. L’orvet passe aussi^ dans les Deux-Sèvres, pour éveiller par un coup de sifflet les moissonneurs sur le point d’être mordus par une vipère *.
Suivant une idée assez répandue, le lézard a pour la femme des sentiments tout opposés à ceux qu’il éprouve pour l’homme : en Haute- Bretagne, il la déteste et lui saute à la figure ; aux environs de Dinan, le vert-creux, lézard de grande taille dont le corps est vert, la tête bleue et la queue grise, se plaît avec les hommes, surtout quand il les entend siffler et chanter, et il y en a qui s’approchent tout près pour les écouter ; mais il ne peut souffrir les femmes ; s’il en survient une, il devient furieux et s’élance vers elle pour la mordre. A Spa le crapaud est l’ami de l’homme et l’ennemi de la femme ; dès qu’il en aperçoit une, il se gonfle et offre tous les signes d'une violente colère 1 2 .
Les reptiles passent en plusieurs régions, et surtout dans le Midi, pour exercer une influence favorable sur le lieu où ils se montrent d’habitude. En Périgord, les serpents qui se trouvent dans les étables portent bonheur aux bestiaux et les font prospérer ; on va même jusqu’à dire qu’ils pansent les bœufs, les chevaux et soignent leur crinière; dans le Tarn, les sorciers n’ont aucun pouvoir sur les vaches près desquelles on a mis un crapaud enfermé dans une cruche. La rainette est considérée dans la Gironde comme un porte-veine pour la maison où elle entre ; dans le pays de Liège, le crapaud qui s’y introduit amène la chance. Dans le Loiret, il absorbe le mauvais air et condense dans son corps le venin de l’atmosphère ; on trouve cette croyance en Haute-Bretagne, en Languedoc, à Jersey et en Limousin où on le suspend dans l’étable pour qu’il en prenne les miasmes 3.
On se sert des reptiles pour se préserver des insectes, des oiseaux ou de la sorcellerie : En Limousin, un lézard vivant attaché aux poutres de l’étable empêche le serpent de téter les vaches. En Bas-Languedoc, en Lauraguais le crapaud suspendu vivant par une patte de derrière au poulailler tue les mites ou les poux; en Franche-Comté on le pend par la patte dans l’écurie pour la mettre à l’abri des sorts ; les marins bordelais en placent un dans les navires pour en éloigner les rats ; les habitants de la Montagne Noire croyaient chasser les souris d’un lieu quelconque en y déposant un crapaud enfermé dans une cruche4. Au
1. Pluquet. Contes de Bayeux, p. 40 ; E. Rollaud, t. 111, p. 21.
2. Félix Chapiseau. Le F.-L. de la Beauce , t. I, p. 282; Paul Sébillot. Trad. t. TI, p. 238-239. Lucie de V.-H., in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 398. Le crapaud est tout aussi amateur de la musique humaine ; Alfred Harou, ibid, t. XIII, p. 576.
3. W. de Taillefer. Antiquités de Vésone, t. I, p. 249; A. de Chesoel. Usages de la Montagne Noire , p. 359 ; G. deMensignac. Sup.de La Gironde, p. 116 ; A. Harou, in Rev. des T-ad. pop., t. XVI, p. 112 ; E. Rolland. Faune pop., t. III, p. 51 ; Paul Sébillot. Contes, t. II, p. 276; Trad. t. II, p. 231 ; B. Souché. Cray. p. 28. P. Fagot. Le F.-L. du Lauraguais, p. 316; M. M.Gorse. Au bas pays de Limosin, p. 272.
4. M. M. Gorse. Au bus pays de Limousin , p. 273; Rev. des Trad. pop., t. VI,