LEUR IMPORTUNITÉ
XVIIe siècle, existait l’usage de mettre une grenouille de buisson dans un pot de terre neuf et de l’enterrer au milieu d’un champ afin d’empêcher les oiseaux de manger ce qu’on y avait semé. Dans la Gironde, on plante un crapaud au bout des échalaspour préserver les vignobles des divers tléaux qui pourraient les atteindre L
Si les reptiles portent parfois bonheur ou sont utiles, il en est dont la présence est importune, et qu’on essaie d’écarter de la maison ou des étables par divers procédés. Dans la Bresse, on fête les serpents à un certain jour : un fermier qui l’avait oublié une fois vit pendant toute l’année les serpents pulluler autour de chez lui, en sifflant, et pénétrer même dans sa cuisine. Tous les ans le premier mai les Solognots attachaient une petite branche à la porte des cénacles de leurs habitations, étables, bergeries, etc., afin de faire fuir les serpens, couleuvres, crapauds et autres animaux venimeux2.
Au XVIe siècle,, on disait en proverbe :
Salive d'homme Tous serpens domrne (dompte).
Cette opinion, qui était celle de l’antiquité, est encore très répandue en France : dans la Gironde, la Dordogne, etc., on croit que si l’on peut humecter les lézards ou les serpents d’un peu de salive, on les tue. Dans le Mentonnais, lorsqu’on réussit à cracher dans la bouche d une couleuvre elle meurt3. À Bordeaux on rend le crapaud aveugle en lui crachant dans les yeux. Dans la Dordogne, on fait souffrir les serpents en crachant sur leur corps; dans l’Orne, les enfants sont persuadés que s’ils crachent dans la gueule d’une couleuvre ou d’un lézard, la bête ne pourra plus leur faire aucun mal4. Les reptiles, comme d’autres bêtes dangereuses ou importunes, peuvent être envoyés par des sorciers: Une métairie du Morvan est appelée la métairie aux serpents, parce qu’il y en a un grand nombre, inoffensifs d’ailleurs, mais importuns; c’est un sorcier qui les y a mis pour se venger de ce que les habitants lui avaient refusé l’hospitalité. En Corse les gens de Chiliagni avaient infesté de crapauds le territoire de leurs voisins s.
Au XVIIe siècle on regardait comme funeste la rencontre d’un
p. 549 ; P. Fagot. Le F.-L. du Lauraguais , p. 334; P. Bonnet, in Mélusine, t. 1., col. 371; Fr. Daleau. Tracl. de la Gironde , p. 50; A. de Chesnel. Usages^de la Montagne Noire , p. 373.
1. J. -B. Thiers. Traité des Sup., t. I, p. 3S1 ; C. de Mensignac. Sap. de la Gironde , p. 115.
2. F. Renard. Sup. bressanes , p. 23-24; Legier, in Acad. celt. t. II, p. 205.
3. Leroux, de Lincy. Le livre clés proverbes français , t. 1, p. 201 ; G. de Mensignac. La salive et le crachat , p. 74-75.
4. J. -B. Andrews, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 335 ; G. de Mensignac, 1. c.
5. H. M. Marlot, in Rev. des Trad. pop., t. XI, p. 661; E. Ghanal. Voyages en Corse, p. 139.
LES REPTILES
serpent ou d’un lézard ; dans la Suisse romande, si un serpent coupe le chemin à une femme enceinte, son enfant aura une vie pleine de malheurs. En Poitou, si le premier serpent que l'on voit dans l’année est mort, c'est signe qu'on n'en verra pas de vivant ; naguère encore en Saintonge, la vue du lavert et des reptiles était redoutée le matin, comme l’est, dans la Côte-d'Or, celle d'un gros crapaud avant le déjeûner. Le crapaud est plus ordinairement de bon augure: au XVIIe siècle, il devait arriver du bonheur à celui qui, le matin en voyait un ; dans le Bocage normand et en Saintonge, c’est encore un présage de chance L
On peut par divers procédés se préserver des reptiles : Dans le Loiret celui qui tue le premier papillon qu’il aperçoit au printemps est garanti pendant toute l’année de la morsure des couleuvres ; dans la vallée d’Aoste, on est à l’abri, pendant le même espace de temps, de celle des serpents et des vipères, si, le jour Saint-Pierre, on a eu la précaution de n’employer aucune épingle ou aucun objet pointu2.
Plusieurs passages d’écrivains du moyen âge constatent l'idée encore populaire, suivant laquelle des reptiles, qui sont parfois des incarnations du diable, sont en rapport avec le cadavre des damnés: Au moment où une dame venait d’expirer « il sembla par advision à cellui chapelain qui confessée l’avoit, que il veoit l’ennemi, qui emportoit lame et veoit un gros crapaut sor le cœur d’icelle.» On fit ouvrir le cercueil et l’on y découvrit un crapaud qui, ayant été conjuré par le prêtre, répondit qu’il était un diable, que pendant vingt-cinq ans l’avait tentée et spécialement d’orgueil, et la dame ne fut pas mise en terre sainte h Lorsque les amis d’un chevalier qui avait été excommunié et dont le corps était en dehors du cimetière, voulurent l’ensevelir, ils virent un grand serpent qui entourait son cou et son ventre, et quand ils essayèrent de le chasser, il entra dans sa bouche4. La présence de reptiles dans le cimetière indique que le mort avec lequel ils se trouvent en relation est damné. En Auvergne quand on déterre le cadavre d'un réprouvé, un crapaud ou un serpent s’échappe de sa bière. Une jeune bretonne voit sortir du cercueil descendu dans la fosse, au moment où le prêtre l’asperge d'eau bénite, des couleuvres, des crapauds, des salamandres qui y rentrent dès qu’il a cessé l’aspersion. Huit jours après le défunt apparaît et dit qu’il est damné 5.
1. J. -B. Thiers. Traité des Sup ., t. I. p. 209; A. Ceresole.' Légendes des Alpes vaudoises , p. 334 ; Souehé. Proverbes , p. 16; J.-M. Noguès. Mœurs d’autrefois en Saintonge , p. 118 ; E. Rolland. Faune pop., t. 111, p. 50; J. Lecœur. Esquisses du Bocage, t. Il, p. 19; J.-M. Noguès, 1. c.
2. É. Rolland. Faune populaire , 1. c. p. 32 ; J.-J. Christillin. Dans la Vallaise, p. 281.