BREUVAGES ÈT TALISMANS
apparente souleva, par le conseil d'un devin, une grande pierre qui se H trouvait au bas de son écurie, et il y vit un énorme crapaud, qu’il salua trois fois et auquel il offrit un pain blanc, trois chandelles de résine et trois liards : le crapaud disparut en un instant ainsi que les présents qui lui avaient été faits. En Berry, un crapaud, arrangé avec des , charmes dans le pâturai des bœufs, leur donne des maladies quand ils passent à côté. En Saintonge une grenouille verte laissée neuf jours dans la fourmilière, avec des milliers de malédictions, réduite en poudre et dispersée, rend les bestiaux malades b
Les reptiles entrent dans la composition des breuvages magiques et des talismans : les sorcières du Béarn, au moyen d’un crapaud préparaient un philtre pour pervertir les jeunes filles. En Poitou, on se fait suivre de celle qu'on aime en mettant une grenouille verte dans une boite percée de petits trous, que l’on abandonne dans une fourmilière; on reprend au bout de quelques jours ce qui peste de la bête, on le broie avec soin et on jette la poussière sur ia personne sur laquelle on veut opérer le maléfice ; en Haute-Bretagne, après que les fourmis ont disséqué la grenouille, on jette tous ses os dans le ruisseau ; il y en a lin qui remonte le courant ; c'est celui qui, écrasé et pnôlé au tabac à priser, force la jeune fille à se mettre à la dévotion de celui qui le lui a donné. A Liège la grenouille est déposée vivante dans un nid de fourmis noires ; quand il n’en reste plus que les os, on en choisit deux formant la fourche, et on les porte sur soi ; suivant une variante lorsque la petite bête se sent piquée par les fourmis, elle crie, et celui' qui l'entend devient sourd ; treize jours après, on prend parmi ses os le bréchet, qui ressemble à une pince, et dont la tête a la forpie d’un petit marteau ; la, pince force la jeune fille à aimer, le marteau approché de ses vêtements la guérit de son amour. Dans le Luxembourg, trois os choisis parmi le squelette sont usités conjointement avec la poule ou le chat noir dans les cérémonies faites pour évoquer le diable 1 2.
Grégoire de Toulouse raconte que sur le conseil d'une sorcière (brûlée en 1460), un prêtre du diocèse de Soissons désireux de se venger de ses ennemis, baptisa un crapaud auquel il donna le nom de Jean et lui fit manger une hostie ; elle déchira ensuite l'animal par morceaux et en composa un poison qu’elle donna à ce prêtre pour le porter dans
1. Cyrano de Bergerac. Lettre pour les Sorciers ; J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand , t. 11, p. 39 ; Auricoste de Lazarque, in Bev. des Trad. pop., T. XVI, p. 20'* A. Meyrac. Trad. des Ardennes , p. 181 ; Lucie de V.-H. io Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 254 ; George Sand. Légendes rustiques , p. 51 ; J.-ftL Noguès. Mœurs d' autrefois en Saintonge. p. 180.
2. V'. Lespy. Proverbes du Béarn, p. 164; B. Souche. Proverbes, etc, p. 31.;, Paul Sébillot. Traditions, t. 11, p. 237 ; A, Ilock. Croyances et remèdes , p. 242 ; Louis Westphal, in Wallonia , t. Il, p. 62-63 ;, Alfred Harou, ibid. p. 63.
LES REPTILES
la maison de ses ennemis, qui moururent misérablement1.
Le cœur d'un vieux crapaud forme l’un des ingrédients d’un maléfice assez compliqué du XVI0 siècle. Des chants populaires de Basse- Bretagne montrent qu'il était aussi considéré comme puissant. Jeanne la Sorcière avoue au juge que dans le sortilège qui doit faire périr les blés figure le cœur d'un crapaud, et que dans un petit coffre elle a trois vipères qui couvent un serpent destiné à incendier le monde entier; ces traits se retrouvent dans une pièce de Barzaz-Breiz , où la sorcière est devenue Héloïse, l’amante d'Abélard. Dans le Calvados, on obtenait une huile excellente pour les philtres ou pour la transmutation des métaux en l’extrayant du corps des serpents nés des œufs pondus par les coqs2.
Les campagnards attribuent un pouvoir somnifère ou calmant à des poussières ou à des breuvages composés avec le corps des batraciens. Des recettes que l’on trouve dans des livres du XVIIe siècle, qui n’étaient pas uniquement destinés au peuple, sont fondées sur cette croyance. Il faut, dit l’un d’eux, couper subtilement la tête à un crapaud tout vif, et tout d’un coup, et laisser sécher en observant qu’un œil est fermé l'autre ouvert ; celui qui se trouve ouvert fait veiller et le fermé dormir, en le portant sur soy 3 4. Les paysans des Côtes-du-Nord croient que celui qui prise la poudre provenant d’un os de crapaud, introduite à son insu dans une tabatière, restera vingtquatre heures endormi ; dans le Mentonnais une grenouille séchée, pilée et hue avec du vin ou de l’eau, endort comme du chloroforme L’eau de crapaud est connue aux environs de Dinan ; on la fabrique en faisant bouillir dans une chopine d’eau un de ces batraciens coupé en deux ; un seul verre de ce breuvage suffit pour rendre doux comme un mouton l’homme le plus méchant5.
Au XVIe siècle, d’après le médecin Mizauld, on faisait dire à une femme tout ce qu’elle avait de secret en lui mettant le cœur d’un crapaud sur la mamelle gauche pendant qu’elle dormait. A la même époque on attribuait à une partie de la grenouille un pouvoir analogue :
Ta langue charmeresse peut Faire conter à la pucelle Les propos que veut sçavoir d'elle Le jeune amant qui la poursuit,
La luy pendant au col de nuit6.