H. Le Carguet. Légendes de la ville d'Is, p
2. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 130-131. Cette légende est en relation avec une croyance du littoral d’après laquelle celui qui fait des grimaces au moment où la marée monte est exposé à rester jusqu’au reflux dans la position désagréable où il se trouve alors.
D’après une légende de la côte sud du Finistère, lorsque le bon Dieu était pêcheur, il monta dans le bateau de saint Pierre qui n’avait rien pris de la nuit et lui dit de jeter ses Filets ; l’apôtre obéit, sans grande conviction, mais quand il les retira, il y avait à chaque maille une poule de mer ; Saint Pierre les empoignait par le dos pour les jeter à fond de cale, mais chacun de ceux qu'il touchait gardait la marque de ses doigts ; c’est pour cela qu’ils ont une tache sur le corps et qu’on les appelle: Poissons Saint-Pierre 1 .
La génération des poissons de mer est, comme celle des poissons d’eau douce, l'objet de croyances erronées. Le maquereau bâtard, naît, dit-on en Haute-Bretagne, de l'accouplement d’un maquereau et d’une brème, le mulet de celui d’un bar et d’une fritelle, espèce de grosse sardine. On prétend sur la côte de Menton que la couleuvre descend à la mer pour s’accoupler avec ia murène, qu'elle appelle en sifflant2. En Poitou la sole a pour origine le petit crustacé qui vit en parasite sur la carapace de la crevette. En Haute-Bretagne les œufs de squale, appelés diables à cause des espèces de cornes qui les terminent, passent pour être la gamme , c’est-à-dire l’écume de la bouche du diable en colère 3.
Suivant une opinion courante au moyen âge le hareng ne se nourrissait que d’eau, et au XVIe siècle, un poète y fait allusion :
L’on s’esbahit de la camalconte,
Taulpe, haran et de la Salemandre Dout chacun d’eux ainsi que dit le compte La vie peut d’un seul element prendre4.
On dit en Haute-Bretagne que la figure de la raie ressemble à celle du bon Dieu, et que dans sa tête se trouve une Sainte Vierge avec des anges ; à Paris on voit la Vierge et l’Enfant Jésus dans la tête du merlan. Les pêcheurs provençaux prétendent retrouver dans celle du Pey de Saint Pierre la forme de tous les instruments de la Passion ; on les conservait religieusement dans plusieurs familles et on les montrait pièce à pièce s.
Les morues salées se présentent sous l’aspect d’un triangle très large et peu épais, et nombre de personnes pensent qu’elles sont plates comme des limandes; les paysans du Loiret croient qu’elles ont une
1. Regis de la Colombière- Les Cris de Marseille, p. 218; A. Bout, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. loi ; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 266-7 ; Contes, t. III, p. 362 ; H. Le Carguet. Saint Pierre le Pauvre. Quimper, Cotonec, s. d., p. 9.
2. Raoul Bayon, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 291 ; J. -B. Andrews, ibid., t. IX, p. 335.
3. Léo Desaivre. Croyances, p. 29; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 247.
4. Mellin de Saint-Gelais. Œuvres. Bibl. elz., t. III, p. 72.
o. Paul Sébillot. Trad., t. Il, p. 269, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 161; Regis de la Colombière, 1. c., p. 218 ; C1’ de Villeneuve. Statistique des Bouches-du- Rhône, t. I, p. 801.
LES POISSONS
tête d’homme : c'est pour cela qu’on ne vend jamais cette tête» Les arêtes et la colonne vertébrale de l’orfie sont d’un vert très prononcé. Beaucoup de gens ne veulent pas. manger de ce poisson» sous prétexte qu'il s’est imprégné de vert-de-gris au contact des navires» en piquant son bec dans leur doublage en cuivre» Autrefois les marins français avaient une grande répugnance pour la chair du requin ; comme ces squales dévorent ceux qui tombent à l’eau, ils disaient que ce serait manger de la chair d’homme. En Haute-Bretagne on dit que celui qui mangerait la tète d’un grondin mourrait1. C’est en réalité une plaisanterie ; il n’v a pas de chair sur cette tête qui n’est recouverte que d’une peau très dure.
Les pêcheurs de la Manche prétendent que la dorade change sept fois de couleur avant de mourir» Au XVIe siècle on avait, sur les côtes du Poitou, une croyance qui n’a pas été relevée de nos jours : Croiriezvous bien que le poisson meurt au son de l’artillerie ? j’ay veu (dit quelqu’un) qu’en nostre Pais de Poictou on amenoit force Saumons, et y estoit aussi commun que l’Aloze ; mais depuis que les galeres furent à Nantes, le son de l’artillerie les a faicts mourir ; ou pour le moins si bien estrangez, que nous avons été plus de dix ans sans en avoir3.
Les pêcheurs connaissent, outre le roi fantastique des poissons, certaines espèces auxquelles ils attribuent une sorte de royauté. Suivant ceux de la Manche, celles qui en sont actuellement investies ne l’ont pas toujours eue : Au temps jadis le dieu des eaux voulant visiter son domaine, prit pour le conduire la vive qui était alors le roi des poissons ; mais celui-ci, jaloux de son maître, forma le projet de le perdre et le mena dans un endroit où il y avait beaucoup de requins; comtne ils s’approchaient du dieu pour le dévorer, celui-ci les foudroya ; puis il maudit le traître guigri, et lui dit que son arête serait désormais remplie d’un venin dangereux, qui le rendrait odieux aux autres poissons et aüx hommes3. Actuellement le rouget passe sur les côtes de la Manche pour être le roi des poissons et se faire obéir d’eux. D’autres espèces ont une royauté limitée: A la fin du XVIIIe siècle, les pêcheurs du Finistère racontaient qUe les sardines avaient un roi , nommé le Maigre ; quand il trouvait urt banc de ses sujets, il les mangeait tous, formassent-ils un monceau supérieur aux plus hautés montagnes ; dès qu’ils le voyaient s'élancer hors de l’eau, la pêche était terminée et les bateaux rentraient. La vieille a, dit-on aux environs de Saint-Malo, le commandement de tous les poissohs qüi sont sur sa basse (haut-fottd) et le congre exerce la même autorité sur la sienne
1. E. Rollaod. Faune pop . . t. III, p. H7, 134; P. Guyot-Daubès, in Rev. des Trad. pop., t. XVII. p. 9; Paul Sébillot. Traditions , t. II, p. 257.
2. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 264 ; Guillaume Bouchet. Les Serées, p. 201.
3. Fl*. Marquer, ici Rev. des Trad. pop., t. III, p. 616, 617.
4. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 270 ; Carabry. Voyage dans le Fihislèrt, p. 384,
Les pêcheurs disent qu’il existe entre les différentes espèces des amitiés ou des inimitiés pour ainsi dire héréditaires. La vive et le rouget se haïssent depuis que celui-ci l’a remplacée, dans des circonstances légendaires, comme roi des poissons. D'après Valmont de Bomare la langouste est l’ennemie du congre ; en Haute-Bretagne, celui-ci est l’ami du homard, qu’il mange cependant quand il est mou. Les pêcheurs d’Antibes croient que les espadons ont des sentiments d’amitié pour les thons, et qu’ils cherchent à les délivrer des filets ou ils sont pris ; suivant d’autres, ils tâchent au contraire de leur couper la route quand ils émigrent le long du rivage1. Un petit poisson nage devant le Roué dé mer ( Cyctoplerus Lampus) pour le conduire, et un conte de marins prétend que ce pilote lui est nécéssaire: un homard, pour se venger du Roué, lui ayant énlevé son guide, le Roué, livré à lui-même, vint s’échouer sur les cailloux 2.
Au XVIe siècle, on attribuait sur les côtes du Poitou des sentiments de solidarité à une certaine espèce : L’escare ayant avalé l’hameçon du pescheur, ses compagnons s’assemblent en foule autour de luy et rongent la ligne : que si d’adventuré il y en a un qui ait donné dans la nasse les autrés lui baillent la queue par dehors et luy la serré tant qu’il peut et à belles dents, ils le tirent ainsy au dehors 3.
Les marins de Tréguier disent qu'il y a en mer des poissons monstrueux ; mais on ne les voit que le soir au clair dé lune ; ils se montrent surtout quand les pêchèurs veulent prendre dans leurs filets tous les poissons, gros ou petits. Les matelots content aussi qu’ils ont vü de ces poissons grands comme des îles qui transportaient sur leur dos dés bateaux et même des navires4.
Les poissons servent à la prédiction du temps : en Haute-Bretagne, quand le Roué de Mer bat de la queue sur l’eau, dans le Finistère quand les gros poissons se promènent à la surface c’est un présage de vent. On disait au XVIIe siècle: les poissons qui de beau temps paroissent sur l’eau et semblent se joiier sont marques de pluÿë ou de quelque tempeste ; je ne me suis jamais vu accueilli de tempeste que quelques jours auparavant je n’eusse veu des marsouins et autres gros poissons s’esbattre autour de notre navire. Eh Basse-Bretagne deux ou trois jours avant le gros temps, les poissons mordent comme des affo-
335. F rémin ville dit en note que ce poisson est le Squalus Glaueus ; Paul Sébillot,
1. Fr. Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. III, p. 647 ; Valmont de Bomare. Dict. d' Histoire naturelle ; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 254; A. Certeux, in Rev. des Trad. pop., t. XIII, p. 502.
2. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 270 ; Contes, t. III, p. 360.
3. Guillaume Bouchet. Les Serées, p. 207 ; ce qu’il dit de la nasse est à peu près semblable à ce que Pline a écrit. Hist. nat., 1. XXXllï, c. o.