HOMMAGES AUX ARBRES
Bêche-moi, en quelque temps que tu me bêches; — Mais au mois de mai rebêche-moi — Je te donnerai du vin — Qui te fera dormir.
Le vigneron me taille,
Le vigneron me lie,
Le vigneron me baille En mars toute ma vie’.
En Provence, c’est un arbre à croissance lente qui parle à un autre qui se développe plus rapidement : « A la longue, je t’attraperai », dit le chêne au coignassier. On attribue aussi aux arbres des répugnances ou des préférences :
Quand la vigne est en fleurs,
Elle ne veut voir ni manant ni seigneur.
En Haute-Bretagne, on dit que les arbres près des maisons veulent voir ce qui s’y passe 2.
Des arbres, surtout ceux que l’on plante d’ordinaire dans le voisinage des habitations, sont, comme les animaux domestiques et les insectes familiers, l’objet de prévenances dont quelques-unes supposent qu’ils se rendent compte de ce qu’on leur dit, ou de ce qu’on leur fait. Dans plusieurs contrées du nord de la France, on place une livrée noire à ceux du jardin attenant à la maison où a eu lieu un décès. En quelques localités des Vosges, on avertit le laurier de la mort du maître du logis, en le secouant légèrement et en lui disant : « Votre maître est mort, vous changez de maître ». Cette précaution l’empêche de sécher ; parfois on lui fait aussi porter le deuil3.
En Auxois, la veille du jour de l’an l'aïeul fait ses petits-enfants souhaiter la bonne année aux arbres du verger : munis d’une petite mèche de paille allumée, ils vont vivement frapper au pied de chacun d’eux en disant: « Bonne année de poires, pommes, prunes, etc. », suivant celui auquel ils s’adressent. Sitôt levé le paysan wallon entre dans le jardin, formule un souhait de bonne année, et adresse à chaque arbre ces paroles : « Arbre, je t’étrenne, si tu ne veux pas porter plus que l’an passé, ne porte pas moins non plus ». Et il se hâte de nouer un lien de paille autour du tronc, probablement pour fixer le vœu ; dans le pays de Liège, des gens disent en les enroulant : « Jv’ sohaite ine bonne annéie, à l’wâde di Diu4». Des vœux de récolte frue-
1. V. Lespy. Proverbes du Béarn, p. 178, cf. un autre proverbe béarnais et un proverbe cévenol. Dans Le Calendrier des bons laboureurs , pour 1618, on trouve des prosopopées de la vigne dont voici la plus courte : En mars me lie, — Mars me taille, — Je rends prou quand on m'y travaille. (Leroux de Lincy. Le Livre des Proverbes , t. 1, p. 88) ; A. de Soland. Dict. rimes de l’Anjou, p. 17.
2. E. Rolland. Flore pop., t. V, p. 16 ; Fr. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 26 ; Lucie de V.-H., in Rev. des Trad. pop., t. XX, p. 296.
3. D.-D. Dergny. Usages, coutumes, etc., p. 262 ; L.-F. Sauvé. Le Folk-Lore des Hautes-Vosges, p. 300.
4. H. Marlot, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 497 ; O. Colson, in Wallonia, t. IV, p. 12 ; Aug. Hock. Croyances, elc ., p. 100.
LES ARBRES
tueuse sont aussi exprimés avec des formes presque rituelles, à d’autres époques. Le dimanche des Brandons, à la chute du jour, les collines et les plaines de la Bresse présentaient le spectacle d’une infinité de torches ardentes que les enfants portaient ça et là eL agitaient principalement sous les arbres fruitiers en criant : « Plus de fruits que de feuilles » ; il y a quelques années, ils criaient : « Pourta, pomi, atant dé foliet qué dé frui 1 ». En Basse-Normandie, on se promenait sous des pommiers, la veille ou le jour des Bois, avec des torches allumées, et l'on croyait provoquer une récolte des plus abondantes en disant :
(Les garçons) :
A chaque branquette,
Tout pleiu mes pouquettes.
(Les filles) :
A chaque bourgeon,
Tout plein mes cotillons.
Aux environs de Bayeux, d’Isigny et dans les Basses-Alpes, cet usage avait pour but d’éloigner les enchanteurs et d'avoir beaucoup de fruits. Dans le Bessin, on chantait :
Pipe au pommier,
Guerbe au boissey 2.
Dans quelques pays cette promenade est accompagnée de menaces, qui supposent que ceux auxquels on les adresse peuvent les comprendre : lorsque les enfants du Perche s'arrêtent, le dimanche des Abradons sous les pommiers, avec des torches allumées, ils chantent sous chacun d’eux cette formulette comminatoire :
Pomeri,
Pomerol,
Si tu n'm’apport’s pas des pommes,
J ’te brûle la barb’ jusqu'au petit sicot.
En Savoie, les campagnards promenaient dans les jardins et les vergers, les chaufairons ou brandons et les présentaient aux arbres nourriciers en disant : « Regardez, si vous ne portez pas de bons fruits, vous serez arrachés et brûlés selon le mot de l'Evangile 3 » . Aux environs de Malmédy (Wallonie prussienne), on brûle, la veille de la Saint-Martin, une gerbe de paille dans le verger en disant : Bon saint Mârtin , avoyoz-nos des 'pommes et des peùres (poires), des biloques du pourçai (sorte de prunes), des pèches po l's ouhais (des baies d’aubépine pour les oiseaux), don, don , si v'plait bin ; cet usage est pratiqué à la même date à Andrimont au pays de Liège4. D’autres observances,
1. Monnier. Vestiges d'antiquités dans le Jurassien , p. 371 ; Ch. Guillou, in Rev. des Trad. pop., t. II, p. 23 ; Ladoucette. Mélanges , p. 407-8, 414.