Les Evangiles des Quenouilles, II
5. Guillaume Bouchet. Serées, IV ; La Maison rustique, 1597, 1. II, c. p 56 ; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 319.
LES ARBRES
de partir pour Rome ; à Rupt, c’est à leur retour que s’accomplit celte opération. Dans la Rrie et en Normandie, elle avait lieu le jour de l’Assomption : les fruits qui y résistaient tenaient dès lors toute l’année et étaient préservés de vermine. En Basse-Bretagne, les paysans vont heurter 1 un après 1 autre, la veille de Noël, les arbres fruitiers avec le carsprenn ou fourche à charrue ; dans le Cher, on frappe pendant cette nuit les noyers avec une baguette. De nombreux cultivateurs du pays de Bigorre heurtent encore la veille de la Sainte-Agathe (6 février) les arbres de leur jardin pour obtenir du fruit en abondance1.
Quelques coutumes religieuses sont en rapport avec la récolte : lors d’une procession qui avait lieu à Saint-Bris (Yonne) le 26 mai, les bonnes femmes chantaient :
Saint Prix, saint Cot,
Faites mûrir nos cerises et nos bigarreaux.
On prétend aux environs de Ploërmel que le curé chante aux Rogations: Saint Guinolé, préservez nos guignes (cerises) et que les fidèles répondent : Et nos gros bigariaoues (bigarreaux) 2.
Autrefois dans l Aisne, pour avoir beaucoup de pommes, on arrosai les pommiers, le jour de Pâques, avant le lever du soleil, avec de l’eau bénite. Cette pratique avait peut-être pour but d’être agréable à l’arbre, comme celle-ci usitée dans le Jura, où quand on a pétri la pâte du pain, on va s’essuyer les mains au tronc des pommiers ; en Haute- Bretagne, on le frotte avec des feuilles de chêne et l’on met dans les branches un brin de verveine 3.
Plusieurs autres actes supposent aussi que l’on attribue aux arbres une sorte d'intelligence et qu’ils sont sensibles aux attentions : dans la Gironde, pour les rendre fructifères, on verse au pied, le jour de Carnaval, une cuillerée de bouillon en disant : « Tu te souviendras du bouillon gras du mardi gras. » Les habitants de la Corrèze ceinturent la veille de Noël, dans l’après-midi, certains arbres avec de la paille, non pour les protéger comme cela a lieu ordinairement, mais pour distinguer ceux qui s’entêtent à ne pas produire ; les arbres comprennent qu ils sont marqués pour être coupés, et il est bien rare qu’ils ne donnent pas de fruits l’été suivant 4. On croit en nombre de pays que les arbres entourés d’une ceinture à certaines époques deviennent plus féconds, ou sont à l’abri des intempéries. Au XVe siècle cette
1. h. -F. Sau vé. Le Folk-Lore des Hautes- Vosges, p. 112; Ladoucette. Mélanges , p. 414 ; L.-F. Sauvé, in Rev. des Trad. pop., t. Il, p 535 ; E. Rolland. Flore pop., t. IV, p. 59 ; N. Rosapelly. Au pays de Bigorre, p. 26.
2. Magasin pittoresque, 1850, p. 219 ; Paul Sébillot, in Rev. des Trad. pop
t. XII, p. 98. ’
3. E. Rolland. Flore pop., t. V, p. 79; Paul Sébillot. Traditions de la Boulangerie, 1891, in— 8, p. 6 ; Lucie de V.-H. in Rev. des Trad. pop., t. XX, p. 296.
4. Fr. Daleau. Trad. de la Gironde , p. 2i ; Tour du monde , 1899, p. 512.
LÉGATURES ET AMULETTES
pratique était regardée comme efficace: Cellui qui le jour sainct Vincent loye les arbres de son jardin de loyensde fuerre de fromment, il aura ceslui an plenté de fruis. On faisait la même chose à la Saint Remi. En Limousin on ceint les arbres fruitiers d’un cordon de paille le jour de Carnaval dans les Deux-Sèvres, où 1 on a soin d opérer cette ligature avant le coucher du soleil, elle a pour but de les faire charger de fruits après la floraison prochaine ; en Touraine et dans le Loiret, elle a lieu à la Saint-Jean. À Scaër, à la fin du XVIIIe siècle, on mettait aux arbres, le jour de Noël, une ceinture de paille, pour les préserver de la gelée, et cet usage est encore pratiqué dans le Finistère, la veille de cette fête. En Wallonie, c’est pour qu’ils produisent beaucoup qu’on enroule autour d’eux, la nuit de Noël, des torchettes de paille G
La pratique des amulettes placées sur les arbres pour les faire produire ne semble 'pas très répandue maintenant. Au XVIe siècle un traité d’agriculture en conseillait l’emploi : Vous rendrez fertile l’arbre stérile si vous pendez entre ses rameaux un sachet plein de semences de roses, graines de moutarde et un pied de belette. Dans la Gironde, pour que les pommiers aient beaucoup de fruits, il faut placer sur le point de départ des branches une pierre prise le Vendredi saint dans un cimetière autre que celui de la paroisse qu’on habite. Les paysans de Provence ont l’habitude de mettre des pierres sur les branches des arbres fruitiers. Quand, cargos leis autres, si cavgount de fruits, disent-ils '.
D’autres observances ont lieu au moment de la cueillette : Dans certains villages de Basse-Normandie, il est d usage, lorsqu un pommier produit pour la première fois de lui faire abandon de ses pommes s il en a peu, ou de n’en emporter qu’une partie, s il en a beaucoup. G est une manière de l’engager à faire son devoir largement une autre année ; dans le Finistère on les laisse tomber à terre. En Wallonie, beaucoup de personnes ne cueillent pas le dernier fruit d un arbre, afin qu’il continue à rapporter 1 2 3.
Suivant quelques croyances, *la qualité de la récolte est en relation avec des fêtes chrétiennes. En Béarn, on ramasse la fleur de tilleul le jour même de la Saint-Jean, après elle perd toute sa vertu et devient même nuisible; en Haute-Bretagne, il faut attendre que deux heures aient sonné ; c’est aussi le jour où on cueille la fleur de sureau ; en Poitou
1. Les Evangiles des Quenouilles, 11, 19 ; Appendice 11, 26 ; M. M. Gorse. Au bas pays de Limosin, p. 196; Léo Desaivre. Croyances , p. 5; Léon Pineau, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 479 ; E. Rolland. Flore pop., t. V, p. 79; Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 401 ; L.-F. Sauvé, in Rev. des Trad. pop., t. Il, p. 535; Alfred Harou, in Le Vieux Liège , 18 janvier 1904.
2. Maison rustique, 1597, 1. II, ch. 47 ; Fr. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 25; Regis de la Colombière. Cris de Marseille, p. 281.
3. L.-F. Sauvé, iu Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 378 ; E. Rolland. Flore pop . t. V, p. 80 ; E. Monseur. Le Folklore wa lion, p. 20
LES ARBRES
et en Haute-Bretagne, il est bon qu’elle soit prise à midi sonnant'. Il est des jours où l'on ne doit pas toucher aux fruits ; au XVIIe siècle on ne les cueillait pas pendant les Quatre Temps de septembre. En Ille-et- Vilaine, si l’on gaule les noyers le vendredi qui précède l'Assomption, ils ne produiront pas pendant plusieurs années1 2. Ceux qui violent ces interdictions sont exposés à des accidents : En Poitou et en Touraine toute personne qui monte sur un cerisier le jour Saint-Jean est sûre qu'il lui arrivera malheur; le jour delà Eète-Dieu, cet acte estdangereux, quel que soit l'arbre. A Valenciennes on tomberait infailliblement si on grimpait dans les cerisiers le jour Sainte Marie-Madeleine 3.
Les observances qui précèdent la cueillette ont été rarement constatées: Les enfants qui allaient chercher des myrtilles déposaient les deux premières baies qu’ils trouvaient dans la cuvette de la Pierre qui tourne de Braine l’Alleud, persuadés qu’après avoir accompli ce menu sacrifice, ils feraient une récolte fructueuse, et ne seraient pas inquiétés par le garde du bois. Autrefois, sur la limite de l'Anjou et de la Vendée, on ne recueillait le gui de chêne qu’après avoir récité une formule 4.
L'usage du fer, métal impur, est interdit lorsqu’il s'agit, en certaines circonstances de couper des branches. Dans plusieurs localités du Berry, on se garde bien de se servir d’un couteau pour détacher les rameaux du buis qui sera béni: on les casse, on ne les coupe point5. En Savoie, les paysans ne veulent pas détruire le gui des arbres fruitiers, et si on les presse de le faire, ils aflirment que l'arbre crèvera si l'on n’attend pas telle ou telle saison 6.
Les arbres peuvent être l'objet de sortilèges ; un poète du XVe siècle dit en parlant d’une sorcière:
Par toy les vignes sont gelées Par toy les arbres se dementent.
Certains sorciers girondins les font périr en les tenant à brassées7. Des liquides déposés à leur pied leur sont aussi funestes; au XVe siècle le sang des femmes avait ce fâcheux privilège :
Les arbres en sont confus,
D’atouchier telle matere 8.
1. Daniel Bourchenin, in Rev. des Trad. pop., t. VI, p. 732 ; Léo Desaivre. Croyances , p. 9 ; Paul Sébillot, in Rev. des Trad. pop., t. Vil, p. 156 ; Lucie de V.-H., ibid., t. XX, p. 296.
2. J. -B. Thiers. Traité des Sup., t. 1, p. 304 ; A. Orain. Le F.-L. de Tille el- Vilaine, t. I, p. 265.
3. Léo Desaivre. Croyances , p. 17 ; Léon Pineau, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 478, 433 ; E, Rolland. Flore pop., t. V, p. 342.
4. C.-J. Schepers, in Wallonia, t. III, p. 185 ; Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 384.