‹ Le folk-lore de France (volume 3)Chapitre 38 sur 506 · A. Meyrac. Trad. des Ardennes , p · texte numérisé non relu

A. Meyrac. Trad. des Ardennes , p

le FaTer du loup 33

Sire, par sainte patenostre En la Deu guarde et en la vostre Le comandoi entièrement.

Cyrano de Bergerac en parle dans sa comédie du Pédant joué (acte IV, sc. 1), et le curé Thiers, en donnant la formule complète de l'oraison contre les renards, dit qu’avec un changement de quelques mots, elle s appliquait aussi au loup, comme celle qui est encore usitée en Seineet-Marne. Dans l’Aveyron vers 1842, de prétendus sorciers appelés louvetiers faisaient métier de réciter cette Patenôtre ; en Berry quelques personnes la savaient ; elle était plus populaire en Champagne et principalement dans les Ardennes, où on en a relevé trois variantes. Dans les Vosges, en promettant un don à la sainte, on dit cette prière devant son image : « Sainte Geneviève, qui avez été sept ans bergère, gardez mon chien du loup, ainsi que moi et tout ce qui m'appartiendra. Bridez le loup et la louve, s’il vous plaît. Ave Maria » ». En Gascogne la conjuration est, sauf dans son vers initial, dépourvue de caractère chrétien ;

Pater dou loup,

Bente curât, bente sadout,

Sounco enta jou, bèi-l'en pertout,

Escana aoeillos e moutous,

Escana belètz , pouris, mulos,

Sounco enta jou , bèi-l'en oun bouillos.

Bèi-t'en pertout enta hè mau,

Sounco deguens lou men oustau .

Pater dou loup Bente curât, bente sadout,

Sounco enta jou , bèi-t'en pertout.

Pater du loup, — Ventre vidé, vendre saoûl ; — Sauf chez moi, va-t’en partout, — Etrangler brebis et moutons, — Etrangler, veaux’

poulains, mules, Sauf chez moi, va-t’en où tu voudras. Va-t’en

partout pour mal faire, — Sauf dans ma maison, — Pater du loup, etc. 2.

Dans les Ardennes, il y a plusieurs formules qui varient suivant les cas :

Loup, louve ou louvinet, je te conjure de la part du grand Dieu vivant - tu n auras pas de pouvoir sur moi ni sur les bêtes qui sont à ma charge, pas plus que le grand diable n en a sur le prêtre à l’autel, quand il célèbre la sainte messe :

Que le bon saint Georges Te ferme la gorge ;

Que le bon saint Jean Te casse les dents.

Lorsqu’il s’agit de préserver les brebis égarées, il faut dire :

1. Recueil général des fabliaux, éd. Montaiglon, t. II, p. 116-117 • J -B Thiers Traité des superstitions, t. 1, p. 479 ; André Lefèvre, in Rev. des Trad. pop t

V11’ P'io2,4J ’ rE‘. R((11Jand- Faune pop., t. I, p. 124, d’a. Quitard. Dict. des Proverbes, 18i„ ; Laisnel de la Salle. Croy. du Centre, t. I, p. 229 ; E. Rolland 1 c p. 124-125 ; L.-F. Sauvé. Le F.-L. des Hautes- Vosges, p. 15, ’ ’

2. J. -F. Bladé. Poésies populaires de Gascogne , t. II, p. 350-353.

les Mammifères Sauvages

Saint Pierre et saint Jean se promenant dans ces vallons Y rencontrent louve et louvetons.

— Louve et louvetons, que fais-tu dans ces vallons?

— Je cherche si j'y trouverai des bêtes égarées.

— Que leur ferais-tu ? — Je les égorgerais, je leur sucerais le sang.

— Je te conjure de les garder, jusqu’au soleil levé.

En Franche-Comté, on adjurait loups, louves et louveteaux de ne pas étrangler la bête dont il fallait dire exactement 1 âge, le poil, ainsi que les marques particulières. En Champagne on récite à genoux, après un Pater et un Ave , une prière qui se compose d’une sorte de dialogue entre le loup et la personne dont le troupeau est égaré ; si elle se trouble, c’est l’indice que le loup est en train de dévorer 1 animal perdu1.

Àu XVe siècle, le loup s’en allait si on lui adressait une conjuration, dont la Fin se rapporte à une légende analogue à celles de la p. 8. Se une femme perchoit un loup qui la suive, elle doit tantost trayner sa chainture par terre apres elle en disant : Garde- toy, loup, que la mère Dieu ne te fière, et tantost tout confus s’en retournera. En Limousin, la bergère qui voit venir le loup peut 1 empêcher de nuire aux moutons en disant un Pater à rebours ', elle récite aussi une prière, dans laquelle figure saint Laurent, qui est le patron invoqué contre le loup :

Loab ou louba La beslia que voleli N'es pas toua ni mia ;

Es de la Senta Vier j a Maria ,

Que le drueba la boucha et te barre la dents En la clhau dei boun Sent Lauren.

Les paysans bretons qui croient que le diable peut prendre toutes les formes, et qu’il se montre souvent sous celle du loup, ne manquent pas de dire en le voyant :

Mar vez Guillou , ra-z-i pell dre saut Herve ;

Mar vez Satan, ra-z-i pell en han' Doué.

Si tu es Guillou, par saint Hervé va-t’en. — Va-t’en au nom de Dieu, si tu es Satan. En Alsace, celui qui rencontrait le loup récitait une formule par laquelle il lui promettait dix thalers s’il voulait le laisser en vie 2.

La huée au loup est sans doute plus ancienne que le XIIIe siècle, où elle est constatée dans le fabliau du F evre de Creil :

On doit ainçois le leu huer Des bestes qu’il y soit venuz.

1. A. Meyrac. Traditions des Ardennes , p. 119, UJ ! P- Bonnet, in Mélusine, t. t, col. 399 ; E. Rolland, 1. c., p. 124-125.

2. Les Evangiles des Quenouilles, III, 4, M.M. Gorse. Au bas pays de Limosin , p. 230; L.-F. Sauvé. Lavarou Koz, p. 138; E. Rolland. Faune pop. , t. I, p. 12i.

la huée au Loup

11 est vraisemblable qu’elle s’est toujours faite sous des formes assez fixes, comprises de tout le monde, et dans lesquelles entraient des mots, pour la plupart monosyllabiques, et ayant la sonorité qui convient au plein air. On trouve dans le Roman de Renan ; Ha 1 ha ! le leu, aïe, aïe, aïe ; dans le Jus de Robin et Marion : Hareu ! le leu ! le leu ! le leu ! et vers la même époque : C’est li leus ! harou 1 c’est li leus ! ou : Yéez le leu (bis) or sus (bis) b Au XVIe siècle, on crie : Hau le loup, hau le loup, hau le loup ! en Normandie, et un berger auquel on demande de chanter, s’excuse en disant :

Je ne voudroy refuser tels débats,

Mais toute nuit au loup, j'ay tant hué Au loup, au loup, que j’en suis enroué.

Ce cri est le plus usité de nos jours, et il varie suivant les régions; dans le midi, c’est : Au loup, au diable lou loup , ou Al loup ! (ter) a la besso (bis) ; en Haute-Bretagne : Gare le loup! et vers la limite des deux langues : Harzez l’ieu ! le premier mot est emprunté au pays breton où l’on crie : ffarz ar bleiz ! sus au loup. En Provence on lance à pleine voix cet appel :

A-z-oup ! a-z-oup ! a-z-oup !

Foc, foc, foc, à la cougo dal loup.

Au secours (ter) — feu (ter) à la queue du loup ; en Poitou, on crie : Guette, guette, les bergères! Le loup qu’est après vos ouailles, guette2!

Voici quelques formules de la huée au renard :

Or sà ! or là !

Or courres après le vurpil !

Or tost, par ici s’en-va-il !

Dans une chanson postérieure, elle figure comme une sorte de refrain :

Chacun crioit : Ha ! ha ! ha ! ha !

Le Regnart est à nos poucins (bis).

Dans les Côtes-du-Nord, quand on voit rôder un de ces écornifleurs on lui crie : Ta, renard 3 ! On lui adresse aussi des conjurations: au XVIIe siècle on récitait trois fois la semaine : Au nom du Père 4- du Fils -f- et du saint Esprit -f- Renards ou Renardes, je vous conjure et

1. Recued general des fabliaux, t. I, p. 237 ; Le Roman de Renart, br. III y 457 Dans le Jeu de Robin et de Marion, d’Adam de la Halle, le loup emporte une brebis et ce cri est pousse par Robin qui emprunte un bâton pour lui courir sus Blavignac. LEmpro genevois, p. 265.

Philippe d Alcripe. La nouvelle fabrique des excellens traits, p 240 • J -A de Baù 'Les Jeux; Eclogues X (1573) ; Fr. Mistral. Trésor ; MM. Corse. Au bas vau s de Limosin, p. 229; Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 108, 109- AM et L L Rev. des langues romanes, 1873, p. 581 ; Léon Pineau. Contes p 192 ’ ’’

•Z B|aVi^aC‘ L'E™Pr°. 9enevois, P- 266 ; Chansons normandes du XVI « siècle à la suite des Œuvres d’Olivier Basselin, éd. Delahays, n. VII, p. 200; Paul Sébillot,

!• C# , l. llj p, 11/,

LÈS MAMMIFERES SAUVAGÈS

charme et je vous conjure au nom de la très sainte et sursainte, comme nôtre Dame fut enceinte, que vous n’ayez à prendre ni à écarter aucun des oiseaux de mon troupeau, soit coqs, poules ou poulets, ni à manger leurs nids, ni à sucer leur sang, ni à casser leurs œufs ni à leur faire aucun mal. Une variante abrégée est encore usitée en Seineet-Marne, aussi pendant trois jours, mais elle est suivie d’une neuvaine. Quelques pêcheurs des environs de Saint-Malo allaient au terrier du renard, et prononçaient cette incantation pour l’empêcher de venir la nuit sur la grève manger le poisson pris aux lignes de fond .

Renard, ne va pas demain matin Manger les bars et les plies,

Si sur les lign’ i’ en d’pris ;

Car si tu te prenais sur les hameçons Nous te hacherions A grands coups de bâton1.

La huée à l’ours, qui ne semble plus en usage, existait aussi au moyen âge :

Or ça ! or ça ! à l’Ors !

* Ayde ! ayde !

Harou ! Harou ! à l’Ors !

Ocis ! ocis ! 2

Plusieurs saints possèdent, parfois en raison d’épisodes de leur vie légendaire, un certain pouvoir sur une espèce déterminée de bêtes sauvages. C’est pour se les rendre favorables qu on leur adresse des prières, qu’on leur fait des offrandes, ou que leur nom figure dans des conjurations traditionnelles destinées à empêcher les carnassiers de nuire. Dans les Vosges sainte Geneviève défend les troupeaux, les chiens et les bergers des attaques du loup. On croyait dans le Finistère que ceux qui donnaient du beurre à saint Hervé n’avaient rien a craindre de ce méchant animal, depuis que ce saint aveugle s’était fait guider par un loup 3. Au XVIe siècle, saint Biaise était invoqué pour la

protection du troupeau :

Si le loup de sang ardent Prend un mouton en sa dent,

Quand du bois il sort en queste,

Huans tous apres la beste :

Que soudain il soit rescous,

Je te prie, escoute-nous \

En Basse-Bretagne, chaque année, le 24 juin, les bergers se rendent, un peu avant le jour, au carrefour du loup le plus rapproché de leur

1. J.-B. Thiers. Traité des Sup., t. I, p. 479 ; André Lefèvre, in Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 247 ; Paul Sébillot, in l'Homme, 1884, p. 234.

2 Blavignac. L'Empro genevois, p. 265-266.

3. L.-F. Sauvé. Le Folk-Lore des Hautes-Vosges, p. 15; Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 164.

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