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LES SAINTS ET LES LOUPS

demeure. Ils attendent, pieusement agenouillés, que le soleil se lève et dès qu’ils peuvent saluer son premier rayon, ils réclament en récitant une oraison assez longue, l’intervention de saint Jean, protecteur des moutons *. Suivant une idée fréquente en folk-lore, saint Loup est en relation avec son sauvage homonyme, et l’on a cru qu’il en préservait les hommes et les bêtes ; au XVe siècle on lui faisait une offrande pour recouvrer la parole perdue à la suite de la rencontre de ce carnassier ; on conduit les enfants à la chapelle de saint Loup à Boutigny (Seine-et-Marne) pour les préserver de la peur du loup. Le gâteau dit de saint Loup que l’on confectionnait autrefois dans la Belgique wallonne était destiné à empêcher le loup de nuire au bétail qu’on laissait seul dans les pâturages. Il était triangulaire en l’honneur de la Trinité, on y faisait cinq trous en l’honneur des cinq plaies de N. -S. et on le donnait au premier pauvre que l’on rencontrait2. Le nom de ce saint figure aussi dans une formulette de l’Yonne (cf. p. 30'. Celui de sainte Gertrude qui, au XVIe siècle, et bien auparavant, avait le privilège de chasser les souris, est employé dans les conjurations ardennaises ; l'une disait même que les rats avaient mangé son cœur. Dans le pays de Liège, on l’invoque pour être préservé des rats et des souris ; en Ardennes et en Champagne, c’est saint Nicaise. En Basse- Bretagne, on disait que saint Isidore faisait mourir les taupes 3.

Suivant une croyance qui s’applique à plusieurs sortes de bêtes, mammifères, oiseaux, reptiles ou insectes, certains territoires sont préservés, grâce à l’intervention de bienheureux, de celles qui sont nuisibles. Il est rapporté dans la vie de saint Grat, évêque d’Aoste, auteur d’une formule pour chasser les animaux funestes aux biens de la terre, qu il obtint cette grâce de Dieu qu’il n’y aurait point de taupes dans le pays d’Aoste, ni trois mille pas à l’entour. Depuis que saint Envel a obligé un loup à remplacer l’âne qu’il avait dévoré, on ne voit plus aucun de ces carnassiers sur la commune de Loc-Envel (Côtesdu-Nord), où est située la forêt de Coat-an-Noz 4.

Des actes traditionnels ont pour but d’empêcher les rongeurs de nuire aux récoltes. Les jardiniers de l’Yonne ont soin de bêcher leur

1. L.-F. Sauvé, in Rev. Celtique, t. VI, p. 79. Le saint a vraisemblablemen tremplacé quelque ancienne divinité.

2. Les Evangiles des Quenouilles , V. 10 ; Fourtier. Dictons de Seine-et-Ma.me , p. 96 ; J. -B. Thiers. Traité des Snp., t. I, p. 389 ; Cyrano y fait allusion : C’est moi, dit ^un personnage du Pédant joué, qui pétris le gâteau triangulaire (act. IV,

3. Henri Estienue. Apologie par Hérodote, ch. 38 ; E. Rolland. Faune pop., t.

.’ p‘ 2^"24.; Aun- Hock. Croyances, etc., du pays de Liège, p. 45 ; Ernest Doudou, in Wallonia, t. X, p. 105; Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 164.

xty 'B Thier9" Traite des P-i Lp* 449 ; Moyzan, in Rev. des Trad. pop.,

LES MAMMIFÈRES SAUVAGES

terre le mardi de Noël, ou le mardi suivant au plus tard, entre deux soleils, et la tète nue, afin de n’avoir plus de taupes. Pour que les rats fruitiers ne mangent pas les poires, il est d’usage en quelques parties du Dauphiné, de faire une prière au pied de chaque arbre en récitant une conjuration i. Un sermonnaire du moyen âge, parlant du mépris que l’on avait pour les concubines de prêtres, nous a conservé une formulette par laquelle les paysans du XIIIe siècle prétendaient écaiter les rongeurs :

Je vos convie sorriz et raz,

Que vos n’aies part en ces tas,

Ne plus que n’a part en la messe,

Cil qui prent puis a la presteresse.

En Seine-et-Marne, au moment de rentrer dans la grange la première gerbe de blé, on récite trois Pater et trois Ave à l’intention de sainte Gertrude, et l’on dit trois fois : « Rates, rats et ratvains, souris, souriettes et sourias, je vous conjure par le grand Dieu vivant de ne toucher aux grains et pailles que je mettrai ici pendant un an, non plus qu’aux étoiles du firmament2 ». Dans la Meuse, on adresse cette sommation aux deux espèces les plus communes : « Rat, rate et souriate, souviens-toi que sainte Gertrude est morte pour toi dans un coffre de fer rouge ; je te conjure au nom du grand Dieu vivant de t’en aller hors de mes bâtiments et héritages et d’aller au bois dans le délai de trois jours ». Voici ce qu’on récite en Gascogne :

Arratoun, marchant arrat,

M as minjat un sac de blat.

M'as traucal doutze camisos,

Bint linços, cinquanio touaillos.

B'ei l'en arrat , arratoun,

Bei-t'en d'aquesto maisoun.

Petit rat, méchant rat, — Tu as mangé un sac de blé, — Tu m’as troué douze chemises, — Vingt draps de lit, cinquante torchons. — Va t’en, petit rat. — Va t’en de cette maison 3.

Lorsque, suivant une antique coutume qui, après avoir été générale en France, tend à disparaître, les villageois parcouraient les champs, le premier dimanche de carême, avec des torches allumées, ils expiimaient des vœux pour la prospérité des récoltes, et ils prononçaient des exorcismes destinés à chasser les bêtes nuisibles. La conjuration du Bessin était comminatoire :

C. Moiset. Usages de l'Yonne , p. 125 ; Aug. Ferrand, in Bev. des Trad. pop., t V p 415

' 2.’jacques de Vitry. Exempta, p. 101; André Lefèvre, in Rev. des Trad. pop., t Vil p. 245.

3. H. Labourasse. Anciens us de la Meuse, p. 159, J. -K Bladé. Voesies pop. de la Gascogne, t. II, p. 352-353.

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