F. Le Men, in Rev. Celtique, t. I, p
v. H. de Kerbeuzec. Cojou Breiz, p. 113-114.
ioO LES MAMMIFÈRES DOMESTIQUES
sert de monture au diable quand il va de par le monde pour mal faim En Basse-Bretagne, un cheval attelé au carrosse du diable est une âme en peine, qui aide au domestique venu chez lui à s'échapper de son château '.
Dans un récit picard figure aussi un animal qui est, sinon un personnage métamorphosé, tout au moins une bête au service de Satan : Un homme ayant assisté au sabbat, le diable le fit monter sur un veau qui prit aussitôt sa course et franchissait tous les obstacles ; arrivé à un rideau élevé, le veau le franchit d'un seul bond « Voilà un beau saut pour un veau ! » ne put s'empêcher de dire le paysan. « En voilà encore un plus beau ! » dit le veau en lançant son cavalier dans l'espace. Au XVIe siècle une sorcière avoua qu'elle était allée au sabbat sur un bouc noir qui la porta si vite en l'air qu'elle ne put se reconnaître -.
Au chapitre précédent j'ai parlé de femmes qui sont mères de bêtes sauvages ; le plus ordinairement, dans les contes français, elles accouchent d'animaux domestiques. Ce thème qui figure dans l'ancienne littérature a été étudié dans Mélusine par M. H. Gaidoz. Nous trouvons, dit-il, dans notre poésie du moyen âge le même incident que dans nos contes. On fait aussi croire à un mari que sa femme est accouchée de petits chiens et que, par conséquent elle a eu commerce avec un
chien:
Ahy, royne dame, or est li meskies grans ;
La vostre porture est orde et mescheans,
Car de vous ay rechut. VU. chiens trestous puans.
La croyance à la possibilité du fait était tellement reçue qu'en un
cas la mère elle-même croit réellement avoir mis au monde des
chiens.
Lasse ! dist la royne, vechy mon corps trahy. Très douce mère Dieu, de cuer vous ay siervi, Mais par contait peciet pui-ge avoir desiervi Que. VII. kiens sont issut eussi du corps de my3.
Lorsque, à l'instigation de la reine, la sœur de Belle Etoile lui dit qu'elle est accouchée d'un chien et d'une chienne, la pauvre princesse ne doute pas non plus de son malheur, et elle croit avoir donné le jour
1. G. Raynaud, in Romania, t. XII, p. 219-220. Une meschine de prestre persévérant dans son péchié jusques à la mort sachiez qu'elle est chevalet au dyable. [Let Evangiles des Quenouilles IV. 5.) ; Restif de la Bretonne. Les contemporaines par gradation, p. 79-80 ; Henri de Kerbeuzec. Cojou Breiz, p. 116 et suiv.
2. H. Carnoy, in Romania, t. VIII, p. 255 ; Henry Boguet. Discours des sorciers, ch. XIV.
3. Le Chevalier au Cygne, v. 343-345, cité in Mélusine, t. III, col. 255 ; Le Chevalier au Cygne 1. c. v. 571-574, cf. aussi la référence donnée par E. Cosquin, t. I, p. 195, à d'autres romans du moyen âge, et Le Roman de Dolopathos p. 324, 327, éd. élzévirienne.
LES FEMMES QUI ACCOUCHENT d\\MMAUX loi
à deux chiens et à une chienne que vient de faire sa doguine et qui ont chacun une étoile au milieu du front ; dans le conte littéraire du l'Oiseau de vérité, la reine-mère écrit au roi que sa femme a mis au monde deux chats et une chatte1. Dans le conte breton des Trois Filles du boulanger, il y a trois accouchements successifs, et chaque fois un chien est subtitué à l'enfant ; dans un conte troyen, il y a un chien, un chat, puis un chien ; en Haute-Bretagne, on trouve un chat et un chien, deux petites bêtes, deux chiens, en Poitou deux chiens et une chienne, un chat et un chien en Lorraine et en Basse-Bretagne, en Limousin trois chiens, à Menton un porc 2.
La croyance à la possibilité pour une femme de concevoir un animal de l'espèce de celui dont elle a mangé une partie est conservée dans deux contes recueillis en des endroits très différents de la péninsule armoricaine ; dans la version de Basse-Bretagne, une méchante bellemère fait manger à sa bru un ragoût de chat, pensant la faire mourir ; n'y ayant pas réussi, elle l'abandonne dans une barque, qui aborde à une île déserte ; peu après elle accouche d'un chat noir, sans avoir eu aucun rapport avec un homme; dans une variante des environs de Saint- Malo, une domestique qui a mangé une tête de chat, devient enceinte, ses maîtres la mettent dans une barrique qui flotte sur la mer ; elle aborde à une île et donne le jour à un chat 3.
Des personnages qui s'en vont dans les pays du soleil ou des morts, y voient des animaux dont les gestes les intriguent ; mais dont ils ne peuvent avoir l'explication que lorsqu'ils sont parvenus dans cette contrée mystérieuse. C'est ainsi qu'ils apprennent que les vaches grasses dans les prés maigres sont des riches qui, sous cette forme, expient leurs péchés, alors que des vaches maigres dans des prairies grasses sont des pauvres qui ont vécu honnêtement et contents de leur condition ; les chèvres se heurtant avec fureur sont deux voleurs qui ne cherchaient que noise et bataille de leur vivant4.
Les épisodes qui sont catalogués dans les notes qui suivent appartiennent en grande majorité aux contes proprement dits. Plusieurs
1. Mme d'Aulnoy. La Princesse Belle Etoile. Cabinet des Fées, t. III, p. 191 ; Le Noble. Le Gage louché. Paris, 1712, in 12, p. 257.
2. F.-M. Luzel, in Mélusine, t. I, col. 207. Obs. de Reinhold Kœlher qui ne visent pas les parallèles français ; L. Alorin, in Revue, des Trad., pop., t. V, p. 736 ; Paul Sébillot. Contes, t. I.'p. 209, t. II, p. 215 ; Léon Pineau. Contes, p. 72 ; R.- M. Lacuve, in Rev. des Trad. pop., t. X, p. 480 ; E. Cosquin, t. I, p. 185 ; F.-M., Luzel. Lég. chrét., t. II, p. 251 ; Johannès Plantadis, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 535 ; J.-B. Andrews. Contes ligures, p. 22, 193
3. F.-M. Luzel. Contes, t. 111, p. 139-145 ; Paul Sébillot, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 267.
4. F.-M. Luzel. Contes, t. I, p. 9, 36, 49, 60 ; A. Le Braz. Légende de la Mort, t. Il, p. 388, 394, 404 ; F.-M. Luzel, 1. c, t. I, p. 10-12.
animaux sont doués de propriétés merveilleuses : Des ânes, dont le plus célèbre est celui du conte de Peau d ane, plus rarement des chevaux, font, au lieu de crottin, des écus d'or '. Parfois des larrons vendent à leurs dupes, en leur faisant accroire qu'ils possèdent ce don, un vieux cheval ou une jument, auxquels ils ont mis un louis sous la queue 2. Quelques coursiers sont si rapides qu'à chaque pas ils franchissent dix, quinze ou dix-huit lieues3. Des chevaux et des chiens possèdent, en raison de leur naissance, des qualités exceptionnelles. Dans plusieurs récits, les écailles du roi des poissons données à une jument produisent des chevaux extraordinaires, ou des chiens doués de force et d'adresse, et qui sont ordinairement au nombre de trois4.
Les chiens ont parfois des noms qui indiquent leur valeur : Dans un conte d'Haïti, trois chiens nés de l'accouplement d'un chien avec une chèvre, s'appellent Mâchoire en fer, Marteau d'Enfer et Coups sans parade ; comme leurs congénères ils viennent, à l'aide du héros ; Brise-Fer, Plus rapide que le vent, Passe-Partout, figurent dans un conte wallon. Brise-Tout, Passe-Partout et Plus vite que le Vent d'un conte breton sont donnés par un roi en échange d'une chèvre: deux chiens, Brise- Fer et Sans-Pareil, en retour d'un agneau blanc3.
Des animaux fantastiques présentent des anomalies; c'est ainsi que des chevaux acéphales jouent un rôle dans les légendes : Dans le Jura, un cheval blanc sans tête emporte quelquefois les voyageurs et jamais on ne les revoit ; on connaît en Franche-Comté d'autres coursiers possédant cette particularité ; dans une légende poitevine, le diable a pour monture un cheval sans tête ; en Franche-Comté un cheval a trois pieds. Dans le pays de la Hague, on est quelquefois poursuivi, quand la nuit est bien noire, par des têtes de veaux qui apparaissent à travers les haies avec des flammes dans la bouche. Ces têtes suivent, ou plutôt poursuivent le voyageur, mais sans s'approcher de lui 6.
L'apparition ou la création d'animaux s'opère par des procédés magiques ; un coup de baguette donné sur la corde d'une vache crée
1. E. Cosquin. Contes, t. I, p. 51, t. II, p. 65, 169; Paul Sébillot. Contes, t. I, p. 84, t. 111, p. 226, 239; Litt. orale, p. 215; G. Baissac. Le F.-L. de l'île Maurice, p. 120; Léon Pineau. Contes du Poitou, p. 129; H. Carnoy. Contes français, p. L'50 ; Lambert. Contes du Languedoc, p. 119; abbé L. Dardy. Anlhol. de l'Albret, t. Il, p. 25 (ce sont des gouttes d'ori.
2. E. Cosquin, t. Il, p. 125; Paul Sébillot. Litt. orale, p. 125.
3. Paul Sébillot. Contes, t. III, p. 80; E. Cosquin, t. I, p. 133.
i. E Cosquin. Contes, t. I, p. 60, 64. t. II, p 56; Paul Sébillot. Contes, t. I, p. 125 ; Léon P neau. Contes, p. 28 ; W. Webster. Basque Legends, p. 88 ; H. Carnoy. Contes français, p. 137 (Normandie). J.-B. Aadrews. Contes ligures, p. 176; J.-F. Bladé. Contes, t. 1, p. 279.
5. Général Alibée Féry. Essais littéraires, Port-au-Prince, 1876, in-18, fasc. III, p. 168 et suiv. ; Auguste Gittée et J. Leuioiue. Contes wallons, p. 25 ; F. -M. Luzel. Les trois chiens, Rennes, 1893, in-8° ; Contes bretons, p. 25.
6. D. Monnier et A. Vingtrinier. Traditions, p. 242, 688, 696 ; E. Rolland. Faune pop., t. IV, p. 200 ; D. Monnier, 1. c, p. 696 ; E. Rolland, 1. c, t. V, p. 112-113.