LE RESPECT DES NIDS
récit des circonstances légendaires qui l'ont motivé, mais encore, et surtout, par les disgrâces auxquelles s'exposent, d'après des idées traditionnelles, ceux qui oseraient violer l'espèce de tabou dont ils sont l'objet. Dans la Montagne Noire, en Saintonge et en nombre d'autres endroits, ce serait un sacrilège de détruire le nid ou les petits de l'hirondelle, parce qu'elle a essayé d'arracher la couronne d'épines ; en Franche-Comté cet acte pourrait faire devenir boiteuse, avant l'année révolue, une des bêtes de l'étable. En Haute-Bretagne, la pie maudit ceux qui dénichent ses œufs ; aussi il arrive malheur aux gens de la maison où habite le coupable, ou les bestiaux crèvent. Dans les campagnes liégeoises, on dit aux enfants que s'ils détruisaient le nid du roitelet, celui-ci mettrait le feu à la maison ou aux granges ', croyance qui se lie vraisemblablement à la légende d'après laquelle il a apporté le feu sur la terre. En raison du même service les paysans du Perche respectent le nid du troglodyte ; c'est un péché de le défaire, et le délinquant est puni ; en Ille-et-Vilaine, le dénicheur reste estropié des doigts qui ont perforé le nid, et enlevé les œufs ou les petits ; dans la Sarthe, ses doigts peuvent être raccourcis ; dans la la Loire-Inférieure, s'il a des bêtes, elles auront mal aux pieds. Dans les Côtes-du-Nord, les enfants qui touchent dans leurs nids les petits de cetoiseau du bon Dieu attrapent le « feu Saint Laurent », et il vient des panaris à la main qui a été en contact avec leur tiente -.
Quelques interdictions traditionnelles sont destinées à protéger les nids contre les entreprises des animaux. Dans la Gironde, on recommande aux enfants de ne pas aller en regarder un, le mercredi ni le vendredi, car le serpent mangerait les œufs ou les petits. Si ces jours-là, on parle d'un nid, on doit dire : « Il y a des cailloux » et non des œufs, de peur d'être entendu par le serpent qui irait les avaler. En Poitou, pour la même raison, on évite de raconter sous la latte qu'on sait un nid et, de crainte des reptiles, quand on en trouve un, il ne faut pas compter les œufs. Ces croyances se rattachent à l'idée assez répandue, suivant laquelle on attire l'attention des bêtes méchantes en perlant de certaines choses. (Cf. t. III, p. 20). En Provence, si on rit devant un nid, ou si on lui montre les dents on attire les fourmis3.
Les paysans nivernais expliquent l'habitude bien connue du coucou de pondre dans le nid des autres, en disant qu'il aime tant à chanter qu'il ne pourrait se taire en couvant, et qu'il ne tarderait pas à
1. A. de Chesnel. Usages de la Montagne noire, p. 372 ; E. Rolland, p. 321 ; D. Monnier et A. Vingtrinier. Trad., p. 156; Paul Sébillot. Trad., t. Il, p. 200; A. Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XVIII, p. 402.
2. P. Vallerange. Le clergé, etc., p. 116 ; Paul Sébillot, 1. c. p. 214 ; E. Rolland, p. 295 ; Mélusine, t. 1, col. 555 ; Paul Sébillot, I. c. p. 214.
3. F. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 57 ; B. Sojché. Croyances, p. 10 ; F, Daleau, 1. c. ; Lou Cascarelet, in Armana Prouvençau, 1890.
être découvert. Dans le pays de Chimay il va déposer son œuf dans le nid du ramier, en d'autres contrées de la Wallonie dans celui du rouge-gorge, et l'on assure dans la Hesbaye qu'il ne pond jamais dans celui de la morelte (accenteur mouchet). On croit en Nivernais que lorsqu'il se met à redoubler son chant en le pressant, il avale les œufs d'un nid, et qu'il dit à l'oiseau qui les couve :
Coucoucou, Goucoucou,
Groue les coques (couve les coquilles) l.
Quelques préjugés sont en rapport avec la couvaison. On prétendait au XVIIIe siècle en Saintonge que l'engoulevent couvait ses œufs, comme l'autruche, uniquement des yeux. En Haute-Bretagne le rossignol chante pendant quarante jours alors que sa femelle est sur le nid ; mais il ne sait pas qu'elle réchauffe ses œufs, aussi il s'écrie après l'éclosion : « Ah ! que j'étais bête ! - » On dit dans le Rouergue que pendant que sa compagne couve, il lui chante doucement d'abord, puis à plein gosier : Madouli, Madouli, la nostro Madouli aquicou de poulit, poulil, poulit!... Madouli, Madouli, m'as embaboujit, embaboujit ! N'aimi pas cap pus, cap pus, cap pus, M'as panât loueur, cur cur... N'aimi pas que tu, tu, lu, pla segur, Madouli, Madouli, Madouli !... Jut, jut, jut, jut, Madouli ! Madouli, jut ! tut ! quai auzit un bruts... Lou bruts quai auzit, ni ploures pas ni, Madouli, Madouli! — aco's Vaio del riu, riu, 7'iu, riu, que rajo abal al rajet a fa, reclic, reclic, reclic, reclic, rapataclic ! Madouli, Madouli, la mienne Madouli, a quelque chose de joli, joli, joli !... Madouli, tu m'as ensorcelé, ensorcelé ! Je n'en aime aucune autre, aucune autre, aucune autre, aucune autre... Tu m'as volé mon cœur, cœur, cœur... Je n'aime que toi, toi, toi... bien sûr. Madouli ! Madouli ! Madouli ! chut ! chut 1 chut ! chut ! Madouli, chut ! chut ! car j'ai entendu un bruit (silence). Le bruit que j'ai entendu, va ne pleure mie, Madouli I c'est l'eau du rieu, rieu, rieu, rieu, qui coule là-bas au courant et fait : reclic, reclic, reclic, repataclic 3 1
Les relations familiales des oiseaux sont l'objet de plusieurs croyances traditionnelles. Quelques-uns exercent sur leurs oisillons le droit de vie et de mort : Au XVIe siècle on disait que l'aigle faisait subir une épreuve aux siens:
Quand ses petits veullent voiler.
Il les eslève haut en l'air ;
Si l'un le soleil ne regarde
11 le tue et point ne le garde.
On prétend dans la Nièvre que lorsque les jeunes hirondelles ne se
1. Ach. Millien, inRev. des Tract, pop., t. I, p. 344 ; A. Harou, ibid. t. XVIII, p. 401 ; J. Defrécheux. Voc. de la Faune wallonne, p. 84, 159 ; Ach. Millien, 1. c.
2. E. Rolland. Faune pop., t. Il, p. 328 ; Paul Sébillot. Trad. t. II, p. 207.
3. Antonin Perhosc, in La Tradition, 1904, p. 277, d'à J. Bessou. Contes de la Tala Mannou, p. 319.